La chronique anachronique de Hubert de Champris

Laurent Fourquet, Le christianisme n’est pas un humanisme, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 320 p. 26 €.

Voici un livre qui aurait dû vous préoccuper depuis longtemps (dont l’espace-temps restitué était appréhendable par votre entendement avant même que vous ne le lisiez), voici un livre qui doit vous occuper (comme une obsession, une idée-force, une révélation taraudent en permanence celui qui en est le sujet) et qui ne manquera pas de continuer à vous habiter.

Il y a en effet des hiérarchies secrètes, des temps sous-jacents, des processus rédempteurs constamment à l’œuvre que notre monde se refuse à voir, qui l’insupportent et qu’il combat lorsqu’il en a la sourde préscience. Haut fonctionnaire, agrégé de sciences sociales, ancien célibataire dont le parcours personnel a aussi été envisagé par lui comme une expérimentation sensible de ce qu’il a découvert des vers – ceux du poète qui, avec, le mystique et le prêtre demeurent les gardiens et les garants de la vérité en acte –  et travers de notre environnement mental, Laurent Fourquet entend nous faire entendre ce qu’il a perçu de la mentalité de l’époque moderne et contemporaine. La mentalité recouvre l’ensemble des paramètres configurant notre logiciel de pensée. Comment le mental l’homme-type fonctionne-t-il ? Quels sont ses réflexes intellectuels ? Quel est la métaphysique de base qui le gouverne à son insu ?

Vendons d’emblée la mèche. Même si Laurent Fourquet ne l’écrit jamais en toutes lettres, si le christianisme n’est pas un humanisme, c’est bien parce que le véritable, le seul humanisme recevable est le christianisme, un christianisme bien compris c’est-à-dire enserrant dans la Trinité ses trois hypostases et n’en oubliant aucune. On décèle ici un possible embranchement dans la démonstration de l’auteur qui eut pu explorer la piste de la dogmatique du protestantisme – en un mot qui eut pu rien que parcourir à rebours toute l’histoire de la doctrine chrétienne – comme le ferment majeur de cet humanisme, cette religion de l’homme, qu’il identifie comme l’idéologie fondamentale du monde occidental actuel. C’est là la réitération d’une découverte inouïe (au sens propre, car, comme dirait Bernanos, tout, en notre siècle conspire à détourner nos oreilles et nos yeux de cette monstrueuse évidence) que de s’apercevoir que le leitmotiv de nos contemporains, que cette tarte à la crème qu’est l’humanisme, tenu pour l’unique et suprême viatique, soit en même temps, leur erreur, leur drame et leur péché. Fourquet nous montre que le mal est lové au cœur de ce viatique, lequel ne nous conduit que dans et vers une immanence à ras du sol, une insatiable revendication de droits poursuivie non comme moyen pour l’homme de s’accomplir mais comme pure et obsessionnelle volonté d’égalité entre tous les individus. « L’humanisme est l’idéologie de la pensée occidentale. Il est donc l’idéologie de la pensée pensant par concepts et par système. (…) Ce qu’il retient, c’est la forme de cette pensée. » Autrement dit, l’humanisme se contrefiche de l’homme en chair, ce qui l’intéresse c’est la représentation de cet individu dans sa relation avec autrui. Or, nous dit l’humanisme, cette relation doit à tous égards être une relation égalitaire. Cette égalité formelle – qui ne peut que se confondre avec une liberté tout aussi formelle – ne peut être réglée et garantie que par la représentation du droit (du droit positif contractuel toujours corvéable, malléable et résiliable à merci selon le bon plaisir de l’individu-roi, certes pas du droit naturel), « seule médiation possible, et souhaitable, entre les hommes. »

Cette vision dénaturée – qui nie l’existence d’une nature de l’homme et, ainsi, de la loi naturelle – semble impliquer les pouvoirs que notre individu croit lui être octroyés du fait même de cette absence de nature, c’est-à-dire de cette obsession du respect de la liberté formelle entre individus et envers les choses. Cette faculté universelle de qualification des choses équivaut pour l’homme à imaginer que toutes choses puissent être par lui, et lui seul, en première comme en dernière instance, initiée, envisagée, promue, cernée, élucidée, en un mot : déterminée. L’homme est donc à la source de tout : il dit le droit (et certes pas Dieu, ni le Vrai, le Bien ou le Beau) comme il peut le dédire et s’en dédire (le contrat toujours révocable) ; il donne naissance et peut mettre fin à la vie (bioéthique plus biologisante qu’éthique) ; il mine et balise ; s’il initie, détermine et termine, on saisit bientôt qu’il se croit le droit d’exterminer. Comme dirait l’autre : l’homme se veut peut-être autonome mais il est aussi souvent autonome pour les autres…

Il y a sans doute ici un point sur lequel Fourquet n’insiste guère : si l’homme de l’humanisme vit avec la croyance en la déterminité (par lui et lui seul) de toutes les choses, ce qui le différencie de ce que nous avons ailleurs nommé l’homme de l’Ancien Régime de la pensée n’est pas tant cette ‘‘déterminité’’ que son origine. Ici et maintenant : l’individu dans la plénitude néantifiante de son immanence ; là et jadis : Dieu, le roi, le droit naturel. Ce n’est donc pas le caractère assignable des choses qui définirait en partie l’idéologie occidentale mais l’origine de cette assignation, son auteur, son responsable légal (et le fond de cette légalité.) Ce que nous montre cependant Fourquet, c’est que, du haut de sa prétendue toute-puissance, le sujet -cette « Banque centrale idéologique » de l’humanisme écrit-il – se prend à son propre piège. Poursuivant son exégèse de l’économisme moderne entreprise dans ses précédents livres, Laurent Fourquet, d’une prose assurée entretenant en certains passages des accointances avec le lyrisme des descriptions phénoménologiques d’un Merleau-Ponty ou celui du ‘‘spiritualisme lyonnais’’ de Louis Lavelle, montre que ce sujet est bien plus souvent un objet,- un objet consommateur tout autant que consommé. Où l’auteur rejoint et conforte sans le dire les travaux du théologien américain William Cavanaugh.

Etant donné sa profondeur, il n’est guère envisageable de traiter sur une toile qui ne serait pas un tableau, et avec la même profondeur de champs, chacune des découvertes de l’essence de notre époque que ce livre relève dans une critique qui est, avant tout, celle de l’homme de l’humanisme, un homme contrefait, vidé de sa valeur et dont il n’est conservé que la forme, l’enveloppe. Un homme rempli de ses droits comme un porteur de lingots, le droit, lui, n’étant qu’une accumulation de possibilités (can et may) infinies et indéfinies d’agir sur soi-même, sur autrui et sur toutes choses.

Dans sa critique du culte des libertés formelles par l’humanisme, notre auteur rejoint en contrepoint le Marx humaniste mis en lumières presque chrétiennes par un Michel Henry. De la même manière que libertés formelles et libertés réelles doivent être non seulement distinguées mais aussi, souvent, opposées, si l’on veut que vivent ces dernières, l’homme de l’humanisme, l’homme bien-pensant, c’est-à-dire mentant et mentalisant selon ses canons faussement pacificateurs n’admet pas que différence et indifférence ne peuvent perpétuellement se conjuguer. Or, notre homme de l’humanisme oscille en permanence entre différenciation et indifférenciation. Il veut le beurre et l’argent du beurre, pouvoir être différent du corps social normé selon la loi naturelle, pouvoir s’en distinguer – au reste, sans élégance et distinction exagérées ! – sans encourir aucun reproche ; il veut qu’en toutes choses, nous soyons indifférents à ses différences,- indifférents mais pas aveugles, car il veut être reconnu et que cette reconnaissance soit de droit homologable.

Œuvre lourde d’une riche matière, l’auteur conduit sa prose d’un pas ferme, sûr de son fait ; il raisonne plus qu’il ne sermonne l’homme déshumanisé de l’humanisme dont il démontre in fine que l’Incarnation chrétienne est seule apte à le réédifier. Il est sûr de son fait parce qu’à cet homme, il dit son fait comme un confesseur dirait au pêcheur non pas ‘‘ses quatre vérités’’ (qu’en bonne théologie seul Dieu connaît) mais ce qu’il a sur le cœur, ce cœur humain ignoré voire bafoué par cette hideuse et à la lettre impitoyable idéologie régnant en maître que Fourquet a identifié comme n’étant autre que ce fameux humanisme.

L’existentialisme est un humanisme : le manifeste sartrien était sans qu’il l’avoue l’antithèse, le mauvais démon contre quoi s’opposait Fourquet tout au long de la rédaction d’un essai qui se voit ainsi, sous une probable inspiration, confirmé en son  titre par l’implacable, centrale et négative affirmation qu’il contient comme le volcan sommeillant contient la lave.

Hubert de Champris

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