La chronique anachronique de Hubert de Champris : « La montagne est-elle l’un des lieux préétablis du bonheur ? »

14ème Rencontres Climat Météo Montagnes, décembre 2018, Les Ménuires

Alain de Benoist, Décroissance ou toujours plus – Penser l’écologie jusqu’au bout – éd. Pierre-Guillaume de Roux, 23,90 €, 210 p.

Frédéric Mars, Atlas du bonheur, Arthaud, 21 €, 164 p.

Se pourrait-il que tout traitement de la question des rapports entre le climat, la météorologie et de ce haut lieu des états d’âme (et du corps) que sont la moyenne et la haute montagne débouche nécessairement sur la question du bonheur, incidemment sur ce bonheur momentané qu’on appelle plaisir ? Voilà une question qui devrait habiter le colloque annuel des Rencontres Climat Météo Montagnes qui se tiendront cette année aux Ménuires, consacrées aux relations qu’entretiennent l’écologie, la climatologie, la météorologie, l’urbanisme, la sociologie, la géographie physique, la géologie, la nivologie, et ces activités éminemment hédonistes qu’on appelle les sports de glisse – en premier lieu, le ski.

Ayons conscience qu’en montagne, le skieur sent le temps s’écouler plus lentement que le nageur en mer en raison de la gravité accrue et de la plus grande vitesse de son activité de glisse. S’il ne le sent pas, pour le moins doit-il le savoir. Mais aussi, notre montagnard va-t-il vieillir moins vite. Ce, en dépit du fait que son organisme est sujet aux atteintes accrues (toujours par rapport au niveau de la mer) des deux premiers principes du vieillissement, à savoir l’oxygène et les rayons ultra-violets.

On ajoutera ceci, qui tend à montrer que géographie physique, écologie, économie (avec la question de la croissance et de la « décroissance ») ont partie liée, et bien liée, avec la question du TEMPS : l’ère moderne, grosso mode du XVIème siècle à la Deuxième guerre mondiale, a favorisé la longévité et retardé le processus du vieillissement par les découvertes médicales axées dans la lutte contre les maladies infectieuses (même si ladite infection produit une inflammation) tandis que, parallèlement, par le mode de vie, l’alimentation, l’autre grand facteur du vieillissement et de la maladie induits par l’oxydation, la glycation etc, – à savoir l’inflammation (celle ne résultant pas d’une infection) –  se voyait magistralement promu.

Tout l’effort du monde post-moderne semble à présent porté sur la réduction drastique du processus inflammatoire généralisé de la planète terre, laquelle inflammation (et l’ensemble des phénomènes dégénératifs qu’elle entraîne) est synonyme de croissance : l’ensemble des activités humaines (et pas uniquement économiques) sont facteurs de croissance de la même [?] manière que les maladies (et, ainsi, la souffrance et la mort) sont induits par ce qu’on nomme en médecine des facteurs de croissance. Ainsi encore est-on face à une contradiction, à la lettre quasi-congénitale, entre la simultanéité (la corrélation et pas seulement la causalité) du processus de la vie, de celui de l’écoulement du temps, du processus inflammatoire généralisé (croissance) et de celui du vieillissement et de la mort. Qui dit vie, dit écoulement du temps ; il n’y aurait que dans un lieu en dehors du temps que nous pourrions bénéficier d’une bienheureuse éternité qui nous extrairait du dilemme face auquel nous conduisent l’écologie, l’économie et le souci de notre devenir, à savoir : croissance ou décroissance ?

En vérité, tout bon généraliste, et toute personne maîtrisant l’un ou l’autre des domaines de connaissance cités plus haut, l’a compris : la manière dont la question se pose comme dirait l’autre est un tout petit peu plus compliqué que nous ne l’avons suggéré plus avant. Et la montagne, la haute-montagne pourrait être le laboratoire, le lieu d’expérimentation de ces questions de physique (englobant climatologie, météorologie, médecine générale, médecine du sport, psychologie etc) et de métaphysique (incluant entre autres l’économie des énergies carbonées, la philosophie de l’économie).

Enfin, une docte anecdote qui pourrait nous laisser penser (mais à tort bien entendu) que le bonheur n’est peut-être bien qu’une question de pression atmosphérique. Nous étions non loin de la frontière franco-suisse, sur le domaine de Châtel, nous laissant mouvoir sur un téléski et sans qu’aucun motif particulier de bonheur ou de malheur ne puisse dans notre vie en général prédéterminer de près ou de loin pression ou dépression, joie ou tristesse. Quand, tout à coup, sur une durée que nous estimons à environ cinq secondes (pas plus de dix en tous cas), nous fûmes emplis d’un ravissement, d’un sentiment de plénitude, de bien-être extrême ; notre conscience n’avait conscience que ce bonheur ; elle n’était qu’accaparée par ce présent intense que nos pauvres mots, selon la formule habituelle, sont impuissants à décrire. Entendons-nous bien : il ne s’agissait pas de prime abord d’une expérience mystique (quoique l’emploi du mot ravissement pourrait y faire songer) mais, plutôt, d’une expérience que nous qualifierons de phystique (l’expérience d’une sensation physique, psychocorporelle intense, momentanée qui vous fait toucher du doigt le cœur d’une question majeure, comme le bonheur). Quels en étaient les ingrédients ? Nous pensons a priori que cette extase sereine résulte de la conjugaison, de la réunion en un lieu et lors d’un espace de temps donnés (nous nous déplacions) de différents facteurs d’ordre physique, climatique, météorologique. Parmi ceux-ci, et autant que faire ce peut : 1/ la pression atmosphérique, là, idéale, en ce sens qu’elle contribuait à équilibrer, égaliser, calmer parfaitement un cerveau autrement identifiée comme constamment hyper-phosphorant, 2/ un équilibre hygrométrique ici encore allant dans le sens décrit ci-dessus, 3/ une présence extrêmement riche d’ions négatifs dans l’atmosphère, 4/ l’analyse du spectre lumineux, hic et nunc, de la même manière, aurait montré une configuration particulière de leur répartition. Ce ne sont que quelques pistes d’explication.

Nous voyons donc qu’Alain de Benoist et Frédéric Mars, l’un, comme toujours, avec une approche fine et encyclopédique, l’autre en compilant selon des « valeurs » et considérations ‘‘modernes’’ et moralement correctes, les nouveaux critères eudémonistes nous permettant de situer sur la carte ce supposé bonheur, tournent autour du pot sans parvenir à casser le vase pour la bonne raison qu’ils n’y songent point, pour la bonne raison que la question du bonheur terrestre s’avère plus que liée mais, plus encore, dépendante de celle de la croissance/décroissante. Viendra un temps où les guides comme Le Petit Futé classeront les stations de sports d’hiver selon des indices de bonheur reposant sur la configuration des lieux, des pistes et des données d’ordre physique (météorologiques) dont la précision ira grandissante !

Ainsi encore, ces prochaines années, les « Rencontres Climat-Météo-Montagnes » ne se contenteront-elles pas d’étudier des questions comme les risques d’avalanches, la prospective en matière d’enneigement. Elles y verront la nivologie travailler avec la psychologie et les neurosciences, l’hydrologie avec la sociologie ; la skiologie frayer avec la physique quantique, celle-ci reléguant elle-même au second plan la théorie de la relativité générale d’Einstein (au motif il se peut, in fine, de son inaptitude à rendre compte du plaisir de la vitesse en montagne), elles verront ces skieurs, bardés d’électrodes, devenir les rats des champs (de neige) de ce laboratoire à ciel de plus en plus ouvert (mais aussi couvert, de préférence la nuit, pour de bonnes chutes n’est-ce pas) que sera devenu la montagne.

Hubert de Champris

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