La chronique anachronique de Hubert de Champris : « Autour des 14èmes rencontres Climat Météo Montagne aux Menuires »

Philippe Claudel, Le lieu essentiel – Entretiens avec Fabrice Lardeau –, Arthaud, 160 p., 12,50 €.

Jean-Charles Granjon, Initiation pacifique, Véga, 226 p., 18 €.

« Je ne crois qu’aux livres écrits avec le sang de leurs auteurs » écrivait Nietzsche. C’est ce dont s’attachent à nous convaincre les titres publiés par Fabrice Lardeau, non pas journaliste à La Montagne du Massif central mais à celle des Alpes et à son organe éponyme La Montagne et Alpinisme, gazette du Club alpin français. Le titre même de la collection où s’insère de manière non seulement sincère mais authentique ce recueil d’entretiens enregistrés dans une brasserie nancéenne – Versant intime – est d’une mélodie remarquable, qui vise le lieu essentiel, géographique, physique, géologique et psychique où se rejoignent le plus finement l’essence et l’existence, l’endroit de l’envers en quelque sorte où tout être peut se dire qu’il se réalise. En l’espèce, l’écrivain Philippe Claudel nimbe et ancre tout à la fois son sens historique poétisé dans le réel le plus âpre qui soit : la haute montagne et son éther. Quel était cet auteur qui disait que le réel, c’est ce qui vous résiste, ce contre quoi l’on bute ? A cette aune, le réel, c’est bien la pierre, et notre auteur, – ce Rodin des montagnes qui sait, à l’expérience, que la représentation, sculptée dans le papier, de nos âmes à l’aura le plus souvent grise oblige à nous priver d’oxygène (première souffrance de l’essoufflement) pour nous contraindre à puiser dans les personnages mêmes le souffle dont l’écrivain s’est paradoxalement coupé,- condition de son acte créateur – d’aspirer après s’y être accroché de toute sa chair, s’y être inspiré de tout son esprit, à la surmonter.

La haute montagne, l’air en altitude, s’ils sont les lieux essentiels de la souffrance, sont aussi, et par définition (on allait dire : par nature), des lieux considérables pour la science. Il ne nous pas étonné d’apprendre dans ce dense opuscule que Primo Levi disait que sa pratique de la montagne, l’expérience de l’endurance qu’elle lui a donnée, l’avaient précisément endurci et maintenu en vie dans les camps allemands.

Il faut inviter aux prochaines Rencontres Climat Météo Montagnes des gens comme Fabrice Lardeau, Philippe Claudel et peut-être aussi bien d’autres créateurs aptes, par leurs techniques, leur science innée et leur art, à deviser précisément du futur de la Montagne.

C’est à une semblable quête de la pureté qu’au(x) fonds s’applique le biologiste marin, plongeur de profession et cinéaste documentariste, Jean-Charles Granjon. Et c’est aussi un parcours préalable comparable à celui de Philippe Claudel qu’il présente : celui d’un original qui tient à ce que sa vie entière préserve son originalité. Ce jeune scientifique nous fait aussi penser à Paul-Emile Victor, au jeune Jules Vernes, à un zeste de Rimbaud, avec, sempiternellement, le goût du détachement en vue d’autres attachements. Ici, l’âpre bonheur de la pierre, là, les cétacés. Que ce soit la suffocation contrôlée due à la raréfaction de l’oxygène ou l’entraînement à l’apnée, que ce soit la montée aux âmes pratiquée par Paul puis Philippe Claudel ou la plongée dans les profondeurs océaniques de Granjon, c’est à cette même vérité que nous fait côtoyer la vie vraie que tous ces créateurs aspirent. Le lieu essentiel et Initiation pacifique sont de beaux titres. Et, puisque la beauté est synonyme de vérité, ce sont aussi de beaux livres.

Hubert de Champris

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