La chronique anachronique de Hubert de Champris

Bat Ye’Or, Autobiographie politique – De la découverte du dhimmi à Eurabia – Les Provinciales, 352 p., 24 €.

Au sujet de ladite « autobiographie politique » de Bat Ye’ Or, nous n’avons guère lu ou entendu qui n’aille pas droit à l’inessentiel.

Afin de tenter d’en extraire l’essence – la quintessence dirait ma concierge dont l’inconscient, comme toujours, saisit si à-propos les sens multiples, cachés d’un mot, d’une expression, – ici, la récurrence, inhérente à l’essence, de la notion de permanence (par exemple, celle d’une toux lancinante dont on s’est accoutumée) – repérons les deux phrases capitales de l’ouvrage ;

La première a trait à l’histoire personnelle de l’auteur (et, par l’emploi de cet adjectif, nous entendons aussi sa dimension spirituelle) : « Ma fille aînée puis mon fils m’avaient brouillé avec l’élitisme de l’intelligence. » On se faisait jusqu’alors de Bat Ye’Or, « fille du Nil », l’image d’une femme possiblement dure, éminemment politique, ayant certes perçu exactement la nature de l’islam, mais dont la vindicte naturelle et un tempérament martial l’avaient conduit peut-être à exagérer le cœur de sa thèse : le caractère central du statut de dhimmi dans l’organisation des relations entre ceux qu’on a appelé naguère encore les mahométans et les peuples qu’ils ont soumis (chrétiens, juifs, zoroastriens etc), bref ceux que nous qualifions inexactement d’adeptes de « la Religion du Livre », nous soumettant d’ores et déjà à eux en adoptant leur vocabulaire.

Chez Bat Ye’Or, la problématique de la dhimmitude s’ancre dans une expérience – on allait dire : une expérimentation – personnelle, familiale, involontaire bien entendu, que l’on peut qualifier de : condition. La première partie de cette autobiographie traitera donc de l’enfance puis de l’adolescence de Bat Ye’Or dans l’Alexandrie heureuse des années quarante et cinquante, âge de la confraternité des coptes – ces premiers égyptiens – et des Juifs, âge de l’insouciance alors que la résurgence de la dhimmitude s’annonce dans un lointain en réalité tout proche. Bat Ye’Or ne parle du dhimmi que parce que, de la dhimmitude moderne, elle a connu les prolégomènes puis la condition concrète. Ensuite s’aventurera-t-elle avec tout à la fois fièvre, patience et labeur de temps a en étudier les fondements doctrinaux.

Parallèlement, sa passion/compassion du dhimmi sera comme maintenue et approfondie par celle qu’il lui a été donnée de vivre pour les faibles, les discriminés,- ceux que les Béatitudes désignent du nom de pauvres en esprit (mais riches de la promesse du Royaume de Dieu.) Le pauvre – celui qui n’a pour richesse que la suréminente dignité déduite de sa condition de naissance – s’incarnera dans la personne de sa première fille, handicapée de naissance, puis dans celle de son fils. La douce et douloureuse pensée de ces deux destinées accompagnant l’auteur dans sa vaste étude de la dhimmitude sera comme un garde-fou la préservant de l’ubris du discours unanimement politique, déconnecté de l’expérience concrète du sujet dont on traite, lequel étant, avant toute autre considération, un sujet tangible et sensible.

Peut-on affirmer que l’hostilité envers les propos de Bat Ye’Or trouve son origine – si ce n’est même, pour ce camp-là, sa raison d’être – dans cette compassion, que d’aucuns diraient mal placée, envers des personnes dont les éventuelles souffrances ne sont rien en comparaison de celles éprouvées au cours des siècles par l’Islam considéré, en l’espèce, à la fois comme religion et civilisation et comme l’ensemble de ses fidèles ?

Il semble que les gens d’origine chrétienne, juive (sans parler même des musulmans) qui, globalement, disent s’inscrire en faux contre la thèse de Bat Ye’Or, lui reprochent en fait, sans trop le dire, sans, parfois, jamais même le sous-entendre, une pitié mal-placée, leur paraissant disproportionnée, à la longue presque scandaleuse. Evidemment, ces intellectuels hostiles (dont l’auteur parsème son récit d’anecdotes illustrant de manière exemplaire leur sectarisme haineux, leur mauvaise foi mélangée de foi mauvaise), ce camp « progressiste » qui jugent d’arrière-garde pour ne pas dire indécente cette critique en règles d’une dhimmitude inhérente à la simple application des préceptes du Coran et des hadiths de Mahomet s’appuient sur le mal-fondé d’un prétendu procès d’intention que Bat Ye’Or aurait à grand tort – car en méconnaissance de ‘‘cause’’ – engagé contre cette éminente religion. Ce à quoi, arguments à l’appui, s’oppose un auteur coriace et dérangeant (dérangeant l’ordonnancement des lieux communs alignés par ces bien-pensants), démontant la fausseté de cette intention universellement bonne prêtée à l’Islam par ses naïfs laudateurs.

Il n’est ainsi pas exagéré d’écrire qu’entre les deux camps, c’est un dialogue de sourds qui s’est, la plupart du temps, instauré. Avec, en arrière-plan, les sentiments et ressentiments générés par une ‘‘concurrence victimaire’’ s’exacerbant.

Cette surdité (au demeurant et en fait unilatérale, Bat Ye’Or entendant la thèse adverse, mais en démontrant la fausseté essentielle et millénaire) trouve peut-être son explication dans l’étude de la seconde phrase la plus pertinente du récit autobiographique de Bat Ye’ Or : « Le passé est le prologue » est-il écrit sur le fronton du bâtiment des Archives nationales américaines. On a là, en fait, l’aveu du caractère absolu, dirimant de la précellence non seulement (et de manière redondante !) chronologique du passé par rapport au présent, mais aussi du caractère (onto)logique, épistémologique, axiologique de cette antécédence dont fait habituellement fi l’activiste d’une cause le nez rivé sur le guidon de ses faits et gestes, de ses opinions ou de ses certitudes, et oublieux du devoir qui est le sien, comme de tous chercheurs ou assimilés, d’être constamment à même d’en donner de manière exhaustive et objective les raisons.

Ainsi, si l’on ne croit pas à la véracité de ladite inscription, on pourra toujours parer telle ou telle doctrine – en l’occurrence, l’islam – de toutes les vertus, de toutes les capacités d’adaptation aux canons des temps présents. L’existentialisme philosophique et pratique (au fondement de ce genre de position) est essentiellement un optimisme, un pari quant aux capacités de l’homme à adopter (et, souvent, par la même occasion, à ‘‘adapter’’ n’est-ce pas ?) le bien.

Les motifs de l’hostilité à Bat Ye’ Or sont constitués d’une perception confuse par ses adversaires de quelque chose qu’ils n’ont en effet pas clairement défini, à savoir, en premier lieu, une critique de l’islam qui ne fait pas place, qui ne débouche pas, comme un complément logique et nécessaire, sur une laïcité érigée en l’alpha et l’oméga de la civilisation mondiale, comme un must, un viatique vers la concorde d’individus baignant dans un multiculturalisme lui-même appréhendé comme la seule façon pensable et envisageable d’adjectiver la société, toute société.

Cette critique de la dhimmitude, statut réflexe qu’instaurent les musulmans à l’encontre de qui, sous le toit de la Maison de l’Islam, ne serait pas des leurs (…et dont la foi, comparée à la vraie, n’est donc qu’un leurre) ne se donne pas pour arme et solution tout à la fois cette fameuse laïcité mais… le sentiment – ce sentiment dont on a compris combien il convenait de le saisir en bonne part alors qu’il est si souvent employé péjorativement voire dédaigneusement – le sentiment écrivions-nous, mieux : le sentiment juif, celui-ci soit compris dans sa solution originale (la religions hébraïque biblique, pour reprendre l’expression de Claude Tresmontant), soit sous sa forme renouvelée par le Nouveau Testament c’est-à-dire le christianisme, entendu bien évidemment comme la doctrine (et non le seul ‘‘message’’) véhiculée par l’Eglise, institution à la fois mystique (naturelle) et culturelle (formelle) non pas gardienne du dogme, mais gardée par le dogme. Lorsqu’on a compris ce qui n’est qu’un faux paradoxe, on a compris comment fonctionnent les rouages (qui sait même : les roueries ?) de la vérité, comment celle-ci est donc ‘‘actionnée’’, ses tenants et aboutissants.

Les travaux de Bat Ye’Or mettent en évidence un problème que l’on rencontre souvent dans la science historique.

En effet, cela posé, le propos de Bat Ye’or, la manière dont elle s’exprime mettent en évidence un travers dont fait souvent montre le spécialiste d’une question, – en l’occurrence, l’historien concentré sur sa matière. Sa pensée possède la densité dont est habitée la passion amoureuse ; on peut l’y comparer : il a vu quelque chose, un point au milieu de l’infini…et ne finit par ne plus voir que lui. Il connaît son sujet et s’en fait tout un monde ou, plus exactement, le tout du monde. Autour de lui, ses nuits et ses jours se sont cristallisés. Et l’on voit que ce phénomène est particulièrement remarquable chez Bat Ye’Or quand on perçoit, quand on se persuade du rôle éminent de son mari durant sa vie. De sa naissance à son trépas, la sève intellectuelle (professionnelle) se sera chez Bat Ye’Or confondue avec la sève personnelle, familiale, affective. On abuse ces derniers temps du mot « couple », mis à toutes les sauces, et même les moins ragoutantes. Pour une fois, ici, avons-nous à faire non à un duo, mais à un vrai couple travaillant dans une saine dépendance l’un à l’autre, trait – l’aviez-vous relevé ? – qui doit de plus fort insupporter le courant mainstream de notre époque, qui ne résonne et ne raisonne qu’en termes d’individus au sens étymologique autonomes et de «communautés» non pas ancrées dans une tradition propre mais, au contraire, intrinsèquement fluides et anamorphiques. (Le transgenre doit s’appliquer à tous les « couples », à toutes les notions, à toutes les catégories matérielles et formelles.)

En somme, Bat Ye’Or a tout pour déplaire à celui qui, sans le savoir, sacrifie aux dieux du temps présent.

A quelles femmes intellectuelles pourrions-nous la rattacher ? A qui, comme l’on dit, nous fait elle penser ? A quoi sa pensée est-elle fédérée ? Et bien, disons-le, à ces femmes intellectuelles [quoique…quoique…diraient ma concierge et Devos ? ‘‘intellectuelles’’, précisément, est-ce bien là le mot juste ? Comme nous l’avons plus avant entrevu, n’est-ce pas en vérité tout le contraire ?], d’origine israélite, qui se sont situées à la jonction du judaïsme antique préchrétien (la fameuse « religion hébraïque biblique » citée plus faut) et du christianisme orthodoxe (enfin, et pour qu’il n’y ait pas de méprise : de l’orthodoxie du christianisme.) Citons Raïssa Maritain, plus près de nous Judith Cabaud, Margareth Barker, toutes ces femmes de cœur (et pas seulement d’intellect comme H. Arendt) qui ont rejoint le cœur de l’Eucharistie, toutes ces femmes qui surent s’inscrire dans le sillage de ces Véronique et autres Marie-Madeleine, elles-mêmes cheminant dans les pas du Christ. Femmes non point pourvues de cette orgueilleuse et désincarnée raison raisonnante et pourtant si peu intelligente qui croit pouvoir plaquer sa grille de lecture sur tous les sujets, mais d’une affectivité emphatique qui va droit au but parce que celle-ci ne s’intéresse et n’atteint jamais les idées des personnes qu’en passant par elles.

Sur ce, et dans l’idéal, ne resterait-il pas à organiser un vaste débat entre Bat Ye’Or et quelqu’un comme Henry Laurens, une sorte de rencontre entre un verbe précis, précieux et presque hautain et une fougue chaleureuse, lesquelles peuvent tout aussi bien se comprendre que se combattre, mieux : se comprendre en se combattant…ou se combattre sans même s’être entendus.

Parmi une foultitude de savants, de sachants, de chercheurs et de penseurs de la chose, citons Brague, les d’Urvoy, George Benssoussan, Serafin Fanjul et son Al Andalus, l’Invention d’un mythe qui, tous, peu ou prou, et plutôt prou que peu, apportent de l’eau au moulin de notre ‘‘Fille du Nil’’ : il est acquis, et pas seulement en Espagne entre les VIIème et XVIème siècles que, grosso modo, l’Islam ne s’est jamais vraiment entendu avec judaïsme et christianisme ; il y eut, tout au mieux, cohabitation circonspecte et méfiante, chaque partie rongeons son frein en n’ayant qu’une idée en tête : évincer l’autre dans l’hypothèse où il ne parviendrait pas in fine à se l’assimiler.

Si l’on peut s’accorder avec les principaux points conclusifs des recherches de Bat Ye’Or, entre autres, l’inhérence à l’islam de la dhimmitude et, en conséquence, l’inévitable instauration et maintenance de ce statut d’ ‘‘inférieur’’ à travers le temps et l’espace dès que la « Maison de l’Islam » étend son orbe et son ombre sur des pays ou autres entités territoriales nouvellement conquis ou seulement dominés, il y aurait quand même lieu de creuser plus encore les motifs de cette connivence à la fois si inavouée et si évidente entre l’européisme et le ‘‘palestianisme’’ proto-islamique/iste. Selon nous, ce ‘‘péché’’ n’est pas en ligne directe de la fameuse « politique arabe de la France » et n’a pas été commis par elle, qui n’est pas même une ‘‘structure de péché’’ puisque De Gaulle n’était nullement islamofriendly comme dirait le jargon actuel mais, au contraire, fort judéo-chrétien.

Hubert de Champris

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