Journal d’un naufrage italien

« Les marchés vont apprendre à l’Italie à voter correctement », Günther Oettinger, commissaire européen au budget ; (Interview à la télévision allemande, 29 mai 2018)

« La situation politique en Italie est grave, mais n’est pas sérieuse », disait le romancier et cinéaste Ennio Flaiano, mort en 1972. Depuis dimanche 27 mai 2018 et la conférence de presse du Président Sergio Mattarella, la situation italienne est devenue on ne peut plus sérieuse, et le terme d’explosive serait même plus adéquat. Chronique d’un coup de force institutionnel sans précédent.

Revenons sur les événements qui ont amené à l’une des plus graves crises politiques du XXe siècle italien. Le 20 mai dernier, Paolo Conte, professeur de droit public, est désigné nouveau chef du gouvernement. Discret, il est la figure neutre que le Mouvement 5 Etoiles et la Lega cherchaient pour former un gouvernement de coalition entre les deux formations. Les élections de mars avaient donné pour gagnants le parti de Luigi Di Maio avec un peu plus de 30 % des voix et la coalition de centre droit menée par le parti de Matteo Salvini, allié avec Forza Italia de Silvio Berlusconi. Les négociations de couloirs et les accords en sous-main ont duré pendant des semaines et la situation était extrêmement floue, car personne n’avait la majorité pour gouverner le pays seul. Tous les scénarios ont été envisagés au fils des jours : une scission de la coalition de droite, un gouvernement d’union nationale en vue de nouvelles élections, et même une alliance entre le M5S et le Parti démocrate sortant de Matteo Renzi, hypothèse qui aurait été des plus folkloriques. Une seule solution pouvait remporter une légitimité suffisante pour représenter la majorité du pays : l’alliance entre les deux forces nationales et populistes gagnantes, la Lega et le M5S.

Sur la question programmatique, l’hypothèse ne relevait en rien d’une absurdité. Les deux formations sont apparues comme deux offres différentes et complémentaires, s’adressant aux deux supra-catégories perdantes de la mondialisation. La Lega a révolutionné son discours depuis l’accession de Matteo Salvini, abandonnant les velléités séparatistes au profit d’un discours national et de réconciliation entre les « deux Italie » (Nord et Sud), sécuritaire, social et entrepreneurial (à ne pas confondre avec un discours patronal). De l’autre, le M5S représenté par l’héritier de Beppe Grillo, très impliqué dans la question méridionale et celle du chômage, porté par l’anticorruption et la critique des élites au pouvoir en guise de chevaux de bataille. Leurs points communs étaient nombreux : la critique de l’Union européenne et de l’euro, le constat gravissime de la situation migratoire, la politique de la relance et le fait d’avoir participé, chacun de son côté, à l’écrasement des vieux partis institutionnels. Le seul caillou dans la chaussure empêchant ce mariage était l’obligation de fidélité qu’avait Matteo Salvini envers Silvio Berlusconi. C’est finalement la levée du veto extrêmement violent qu’avait imposé ce dernier qui va permettre le démarrage d’un programme commun.

Le mariage des antisystèmes

C’est sur ces bases que pendant presque trois semaines, les équipes de Salvini et Di Maio vont travailler d’arrache-pied pour concilier leurs positions et se partager intelligemment les tâches (facilité par l’amitié qui lie en réalité les deux jeunes chefs de partis) : est né alors ce que l’on a appelé le gouvernement de changement, porté par le premier exécutif voté par une majorité italienne depuis 1987.

L’alignement des planètes était parfait pour les « verts-jaunes » : environs 60 % des soutiens, une majorité parlementaire dans les deux chambres, l’une présidée par un leghista et l’autre par un grillino (surnom des membres du parti fondé par Grillo) et les mains libres pour œuvrer sur des propositions : la « flat tax » (abaissement et simplification fiscale avec allégement des impôts sur seulement deux tranches), réforme du système des retraites, instauration du fameux « revenu citoyen » consistant en une aide de 800 euros aux familles en difficulté en échange de la recherche d’un emploi, révision de la réforme du « jobs act » de Matteo Renzi ayant entraîné la précarisation des contrats de travail, relance de projets de grands travaux publics, loi anticorruption, loi de moralisation de la vie publique, développement durable, durcissement des lois d’accueil des clandestins avec facilitation des renvois et retour à un droit d’asile efficace pour les réfugiés politiques, fin des autorisations de « vide-prisons », etc. Mais rien de tout cela n’aurait posé problème sans la question internationale et européenne.

En effet, le contrat de gouvernement prévoyait une réaffirmation de l’appartenance italienne à l’OTAN, mais aussi la fin des sanctions contre Moscou, qui ont tant affecté l’industrie italienne (parmi les premiers investisseurs en Russie), et la rediscussion des traités européens. Sur ce point, la Lega a toujours été très claire pendant la campagne électorale : l’Italie est prisonnière d’une monnaie qui ne convient pas à son économie, qui détruit le tissu industriel et l’agriculture, qui oblige l’Italie à participer à de conflits qui ne la regardent pas et qui la transforment en une arrière-chambre des flux migratoires européens, encouragés par Berlin. La Lega compte parmi ses rangs deux figures de la critique économique hétérodoxe italienne que sont Alberto Bagnai (élu au Sénat) et Claudio Borghi (à la Chambre des députés). Ce dernier est le premier à avoir proposé les « mini-bots » comme méthode « douce » de sortie de la zone euro : les traités européens interdisent l’utilisation d’une monnaie autre que l’euro, mais il n’est interdit par aucun texte la mise en circulation de bons du Trésor en euros, émis directement par l’État. Par ce truchement, le pouvoir central recréerait artificiellement une monnaie alternative et donc une planche à billets, sans pour autant avoir à emprunter un centime à la Banque centrale européenne, permettant ainsi l’inflation nécessaire à la relance du pays. Le Mouvement 5 Etoiles en revanche a connu un retournement de position sur ces questions : très souverainiste depuis sa fondation, Di Maio a édulcoré le discours du parti, se positionnant sur un discours d’alternative à l’Europe actuelle, pour une Union plus à l’écoute des peuples et plus respectueuse de Rome.

Le chemin de croix démarre lors de la fuite d’un premier brouillon du programme de gouvernement, où la sortie de l’euro était envisagée. Malgré les démentis des deux partis, affirmant qu’il s’agissait d’un document daté, la pression s’est faite de plus en plus forte : menaces d’envol du spread et donc du taux d’emprunt de l’État italien, chutes des bourses financières, tentatives de rapprochement par la presse de cette annonce et de l’augmentation du prix de l’essence, déclarations enflammées du Président par intérim Paolo Gentilioni envers l’appartenance à l’UE et surtout, rappel de la part du Président de la République Sergio Mattarella de l’euro comme partie de l’identité italienne. C’est un point à garder à l’esprit pour la suite de ce récit.

La déclaration de guerre à l’encontre du gouvernement Conte

C’est alors que l’on arrive aux événements de la semaine qui s’est écoulée. Après de nombreuses spéculations et de noms rejetés, celui de Paolo Conte est accepté par la présidence comme futur chef du gouvernement. L’on assiste alors au réveil déchaîné de la presse étrangère, jusque-là restée étonnamment muette. Salvini et Di Maio sont qualifiés de « nouveaux barbares » par le Financial Times, les chaînes françaises et le Guardian parlent d’un programme prévoyant la « déportation » de centaines de milliers de migrants et les caricatures outrancières s’accumulent, jusqu’à cette tribune, signée Jan Fleischhauer dans le journal allemand Spiegel : « Comment doit-on définir le comportement d’une nation qui demande d’abord quelque chose pour se faire financer son proverbial “dolce farniente” et qui ensuite menace ceux qui devraient payer lorsqu’ils demandent le remboursement de la dette ? Demander l’aumône est un concept erroné. Les mendiants eux au moins, disent merci lorsqu’on leur donne quelque chose. [L’on peut définir cela] comme [un comportement] de profiteurs agressifs ».

C’est donc sous une pluie d’injures que le programme commun va être proposé par les deux partis à leurs militants respectifs et le résultat est sans appel : 91 % des votants 5 Étoiles approuvent le contrat de gouvernement, 97 % du côté de la Lega. La présidence de la République va alors tout faire pour prolonger les négociations en achoppant sur le nom de Paolo Savona, proposé par les deux équipes au poste de ministre de l’Économie. 82 ans, professeur d’université reconnu, ancien ministre de Carlo Azeglio Ciampi et proche de Confindustria, le Medef italien (ce qui est tout sauf un profil insurrectionnel). Son problème ? Avoir participé, il y a plusieurs années, à une note explicative d’une sortie de l’euro d’un point de vue technique.

L’euro, la légalité et la légitimité.

C’est donc dans la soirée du dimanche 28 qu’après plusieurs heures d’entretien entre Conte et Mattarella, le premier décide de donner sa démission au Président, annonçant une série de coups de théâtre. Alors que le Premier ministre « mort-né » n’a pas encore annoncé officiellement sa décision, Salvini et Di Maio offrent un discours à leurs partisans respectifs, et le ton est rude : « maintenant nous devons nous le dire franchement […] les ministres sont décidés par les agences de notations », scande un Di Maio hors de lui, « ce pays est gouverné par les lobbys » ; « les vetos, c’est terminé. Nous sommes dans un pays à la souveraineté limitée. Retournons aux urnes » hurle Salvini sans microphone à une foule l’entourant. C’est alors qu’intervient la tant attendue déclaration officielle du discret Mattarella, dont tout le monde connaît le visage, mais peu connaissent la voix. La stupeur, reine de la soirée, est honorée par le Président qui, sur un ton ferme et légèrement polémique, va expliquer que malgré tous ses efforts effectués pour aider à la formation de l’équipe ministérielle du gouvernement « dit de changement », il reste le garant de la sécurité du pays. Après avoir constaté que les turbulences des derniers jours avaient fait augmenter le spread, et que les épargnes des Italiens devaient être protégées, il s’était vu dans l’obligation de mettre son veto sur le nom qui lui avait été proposé pour l’économie (qu’il ne le citera pas), car « il a été vu comme le soutient d’une ligne plusieurs fois manifestée, qui pourrait provoquer probablement et même inévitablement la sortie de l’Italie de l’Euro ». Le président termine son allocution faisant savoir qu’il répondrait très prochainement par une initiative à la demande qui lui a été formulée d’un retour au vote. La réponse ne se fera pas attendre longtemps (à croire qu’elle avait été prévue bien à l’avance), car seulement quelques minutes après, Carlo Cottarelli était convoqué pour le lendemain matin au Quirinal, pour être investi de la charge de former un gouvernement. C’est donc ce lundi 28 mai que l’Italie se voit attribuer son cinquième chef de gouvernement de suite non issu d’une majorité parlementaire (après Monti, Letta, Renzi et Gentilioni).

Une crise politique doublée d’une crise institutionnelle.

À la suite de cette déclaration, deux débats ont lacéré les plateaux italiens. Tout d’abord, est-ce que constitutionnellement le Président de la République parlementaire italienne a le droit de poser un veto sur la nomination d’un ministre ? Il est difficile de trancher. L’article 92 de la Constitution italienne prévoit que « le Président de la République nomme le Président du Conseil des ministres et, sur la proposition de ce dernier, les ministres ». Il est vrai que le rôle de chef de l’État a connu un changement dans la pratique depuis ce que l’on appelle la « deuxième » République (datant du début des années 90 et les affaires de corruption), montrant une coutume plus interventionniste. À cela s’est ajoutée la présidence du prédécesseur de Mattarella, Giorgio Napolitano, qui avait accentué ce nouveau trait. Ajoutons que dans l’histoire italienne, il y a déjà eu des cas de vetos apposés à des noms ministrables (comme celui de Previti, refusé pour conflit d’intérêts, car à l’époque, avocat de Silvio Berlusconi). Mais, constitutionnellement, c’est un pouvoir de contreseing que détient le Président, et non de « nomination » à proprement parler, et si des cas de vetos ont déjà eu lieu, comme celui précédemment cité, ils étaient tous de nature non politique. Il est en quelque sorte, l’équivalent de l’arbitre dans le football : il reçoit les deux équipes, gère le match, et constate la victoire à la fin en attribuant le trophée à l’entraîneur du club ayant gagné. Il n’est pas dans son rôle de choisir la feuille de match et d’imposer tel ou tel joueur à l’un des capitaines d’équipes. La démarche de Sergio Mattarella a, elle, été très claire : c’est bien pour une raison politique que Paolo Savona a été écarté, ce qui laisse transparaître une subjectivité de la décision. Et si l’on affirme l’inverse, alors Mattarella a démontré que l’euro n’est pas une raison politique et donc que l’appartenance à la monnaie commune est suprapolitique. Car si son veto est constitutionnel, alors cela signifierait que le fait d’émettre une réserve sur l’euro est une démarche anticonstitutionnelle, et que donc les partis portant une telle critique devraient être exclus du cadre républicain. L’on est donc manifestement face à véritable coup d’État institutionnel qui va à l’encontre du premier article de la constitution qui affirme que la souveraineté appartient au peuple italien.

Le deuxième point qui a eu l’effet d’un coup de tonnerre a été l’annonce de Giorgia Meloni, chef du parti Fratelli d’Italia (proche de Salvini), suivie par la Lega et le M5S, de l’enclenchement d’une étude de l’article 90, prévoyant « l’impeachment », ce qui est appelé en droit italien la mise en état d’accusation du Président, précédant sa destitution, pour haute trahison des intérêts de l’État. Selon Giorgia Meloni, Mattarella aurait pris cette décision sous l’influence de chancelleries étrangères. Même si l’aboutissement d’une telle procédure semble hypothétique (ne serait-ce que pour le temps que cela impliquerait, et pour la difficulté d’en apporter des preuves matérielles), c’est symboliquement une bombe, dans une République qui n’a jamais eu recours à cet article depuis sa fondation en 1946.

L’euro ou la limite des démocraties

Que faut-il tirer de ces événements ? Il est paradoxal de remarquer que l’alliance Lega-5étoiles ait été attaquée médiatiquement à d’innombrables reprises pour ses positions sur l’immigration ou sur la corruption des élites, mais que c’est bien la critique (a priori) de la monnaie unique qui joue le rôle de barrage à son accession au pouvoir. C’est un point que nombre de formations politiques dites antisystèmes devraient méditer dans les autres pays européens dont la France. Voilà donc où est la limite du vote populaire et tout le monde se souviendra ici de la citation de convenance, signée Jean Claude Juncker : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Lors de la crise grecque, il était convenu que Tsípras serait arrêté dans ses velléités anti-austérité et anti-euro après son accession au pouvoir. Dans le cas de l’Italie, même cela lui a été nié, et l’on a préféré stopper le mouvement avant même la prise de fonction de l’exécutif issu des urnes. Ceci prouve que l’Italie n’est pas la Grèce en termes de poids économico-politique, mais montre surtout la rigidité croissante de la structure technofinancière européenne. Et un corps qui perd de sa flexibilité pour un enraidissement manifeste risque, à terme, la cassure.

Bettino Craxi parlait de ces « déclamateurs rhétoriques de l’Europe, du délire européiste qui ne tient nullement compte de la réalité, du choix de la crise, de la stagnation et du chômage qui en découle ». C’est une définition assez juste de Sergio Mattarella. En effet, la nomination d’un énième gouvernement technique semblait être la seule carte à jouer par la présidence de la République pour faire capoter ces trois semaines de travail. C’est pourtant une balle que Sergio Mattarella et tout le complexe européen se tirent dans le pied. En effet, la décision de rejet du gouvernement légitimement élu a été reçue comme une insulte par nombres d’Italiens qui se posent la question rhétorique de l’utilité des urnes si c’est un pouvoir non élu qui décide en dernier ressort. Ce nouveau gouvernement technique est donc haï avant même d’avoir pris ses fonctions. La deuxième provocation, c’est le nom de Carlo Cottarelli, « monsieur ciseaux » qui, loin d’être neutre et « technique » (il est tout de même à souligner que l’Italie en est réduite à devoir différencier un « gouvernement politique » d’un « gouvernement technique ») est un ancien du FMI, ayant reçu la confiance de Letta, et de Renzi ensuite, pour diriger la commission de révision des dépenses publiques (entendre : coupes budgétaires à la clé). Son programme ? « S’attaquer à la dette ». Tout le monde sait ce à quoi s’attendre donc. Ce qui ressemble à une mauvaise blague, est la conférence que ce même Cottarelli avait donnée, pas plus tard que le 2 mai dernier, où il affirmait que l’Italie avait « peut-être commis une erreur en entrant dans l’Euro »…

Retour aux urnes et scénarios envisageables

Quel dénouement pouvons-nous attendre de cette vaste comédie dont a été victime le peuple italien ? Il est difficile d’imaginer des scénarios certains. Le président de la République est le garant de l’intégrité du pays et de la cohésion de son peuple. Aujourd’hui, c’est pourtant la Lega et le Mouvement qui, de par la répartition géographique, politique et sociale de leur électorat, représentent l’unité. Il est probable que le nouveau gouvernement non élu ne se limitera pas à gérer les affaires courantes. D’Alema, figure du PD avait eu quelques jours avant, une phrase intéressante reprise à son insu par une caméra : si Mattarella n’investit pas le nouveau gouvernement et qu’on retourne au vote « ils [Lega-5étoiles] vont faire 80 % ». Une estimation de l’Institut Cattaneo parle même de 90 % (!). Les deux formations populistes sont, de facto, déjà reparties en campagne et il est envisageable que plusieurs forces aillent tenter de les séparer pour qu’elles entrent de nouveau en compétition. Ne nous voilons pas la face, cela a représenté une concession laborieuse que de s’unir, et chacun préférerait gouverner seul. Mais cela leur conviendrait-il de faire cavalier seul ? Rien n’est moins sûr. La Lega dans tous les derniers sondages ne cesse de monter, et la base électorale du Mouvement est composée, selon certaines études, d’environ 30 % de votants apolitiques, de 30 % de personnes se disant de gauche et de 40 % de droite. Si Di Maio rend caduc le contrat passé avec Salvini, il est possible que sa formation perde du terrain au moment même où la dynamique de front commun pourrait, à l’inverse, porter encore plus de fruits.

Pendant ce temps, il ne faut pas oublier le PD de Matteo Renzi et FI de Silvio Berlusconi, dont l’interdiction de se représenter a été levée au moment où il a lui-même levé le veto sur la l’alliance Lega-5 Étoiles, sans pour autant la soutenir. Pourquoi a-t-il alors donné son autorisation sans donner son aval ? Certains suggèrent qu’une partie du patronat italien, dont le Cavaliere est proche, aurait été exaspérée par le retrait de Donald Trump de l’accord iranien, réinstallant le barbelé qui sépare l’Italie de l’un de ses meilleurs clients. La stratégie de Berlusconi (qui a appuyé Mattarella) est de se positionner en médiateur entre la crise politique italienne et les instances européennes (les mêmes qui, pourtant, avaient entraîné sa chute en 2011, ce qui ne manque pas de piquant). Salvini a d’ailleurs fait savoir que si le Cavaliere continuait ainsi, il déclarerait la mort définitive de l’alliance de centre droit avec Forza Italia. Le pari que Berlusconi et celui qui a toujours été, en réalité, son fils politique spirituel, Matteo Renzi, est de prendre la tête du futur parti de réconciliation entre le centre droit et le centre gauche, européistes, et socio-libéro-démocrates. Une sorte de LREM d’opposition, attendant derrière l’angle, que les évènements les ramènent aux commandes. Le PD de Matteo Renzi en appelle de fait, de plus en plus, à la constitution d’un front anti-populismes.

Ce qui est certain, à ce stade de la situation, c’est qu’aucun vote ne sera possible avant le début de l’automne, à moins que la pression et la défiance à l’égard de Cottarelli se fassent si fortes, que la confiance soit impossible à obtenir devant le parlement. Dans ce cas, le Président Mattarella serait obligé de décréter la dissolution des chambres ce qui permettrait un retour au vote en juillet.

Mais cela pourrait se révéler inutile. Car certes, la formation jaune et verte pourrait rafler les trois quarts du consensus national, ce qui lui conférerait une légitimité digne d’un plébiscite, mais le problème resterait le même : que feraient Salvini et Di Maio s’ils se représentaient face à Mattarella pour obtenir de lui l’accord de former l’exécutif ? Remarquons que, comble du paradoxe, si le Président a invoqué l’augmentation du spread comme l’une des raisons qui ont motivé sa décision, depuis que les marchés financiers ont appris la nouvelle d’un retour aux urnes, le fameux spread s’est envolé et la bourse de Milan continue de plonger de manière alarmante…

La démocratie de marché et la guerre muette entre Rome et Paris

Ce qui est totalement inédit dans la situation qui se profile sous nos yeux, c’est la limpidité des positions de chacun et la présence de toutes les cartes du jeu sur la table. En témoigne la réaction surréaliste du commissaire européen au budget Günther Oettinger : « Les marchés vont apprendre à l’Italie à voter correctement ». Si Mattarella avait voulu aider les formations populistes et donner raison à l’entièreté des écoles souverainistes et/ou critiques de l’UE, il n’aurait pas pu s’y prendre autrement. Finalement, Alberto Bagnai ne se trompait pas lorsqu’on lui demandait les raisons de l’avance de l’Italie sur le débat concernant l’Euro par rapport aux autres pays : à la différence des autres classes politiques, les dirigeants italiens ne se sont jamais cachés et n’ont jamais usé de la langue de bois. Le but est bien, comme l’affirmait l’ancien Prédisent du conseil Romano Prodi, le dépassement de l’État-nation. Comme l’a déclaré le philosophe Diego Fusaro récemment « l’on assiste à un coup d’État financier », « la dictature des marchés spéculatifs [prévaut] sur la volonté nationale et populaire des masses vaincues par la mondialisation ».

Salvini a été le premier à attaquer Berlin, Bruxelles et Paris. Les déclarations du ministre de l’Économie français Bruno Le Maire, rappelant à l’Italie son devoir de respect des traités européens et que son avenir était dans l’UE, ne sont pas passées inaperçues. Le ressentiment qui est en train de monter contre Paris est des plus alarmants, les plus nuancés se demandant pourquoi la France sert de bouclier à l’Allemagne, les autres accusant tout simplement l’axe Macron-Merkel de vouloir détruire l’Italie. Les relations entre les deux pays latins sont des plus houleuses, la guerre économique livrée est féroce, et les frappes en Syrie auxquelles ont participé les Français ont irrité au plus haut point les Italiens, qui accusent toujours la France (à tort ou à raison) de les avoir entraînés de force dans la guerre en Libye, contre leurs propres intérêts. Il est tout de même important que le public français se rende compte qu’au-delà des Alpes, des débats se forment sur les plateaux de télévision et sur les réseaux sociaux, entre publics qui se demandent qui est l’ennemi héréditaire de l’Italie, la France ou l’Allemagne.

Alberto Scotti

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