Jean-Gérard Lapacherie, « Un antidote aux commémorations officielles » (Hommage à Maurice Genevoix)

janvier 16, 2014 dans Nos textes par admin

Maurice Genevoix Ceux de 14

Maurice Genevoix, Ceux de 14, Flammarion, 1950 et 2013 et La Mort de près, 1972 (en édition de poche : La Petite Vermillon)

              En 1914, Maurice Genevoix (1890-1980) avait vingt-quatre ans ; à compter du 2 août 1914, il a fait la guerre comme sous-lieutenant. Elève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris, il se destinait à une carrière de chercheur ou de professeur d’Université. La guerre a fait de lui un écrivain, d’abord un écrivain de la guerre, puis un écrivain de la nature.

En 1949, il a réuni dans un recueil, auquel il a donné pour titre Ceux de 14, quatre récits qu’il a écrits après avoir été gravement blessé le 25 avril 1915 : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), La Boue (1921), Les Eparges (1923). Il y raconte, de la façon la plus fidèle possible, la plus proche des faits, sans fioriture, ni ornement, les neuf premiers mois de cette guerre, dont on commémore cette année le centième anniversaire.

De toutes les guerres qui ont déchiré la France, la guerre de 1914 est sans doute la plus méconnue ou la moins bien connue, et cela parce que, plus encore que la guerre de 1939-1945, elle a fait l’objet de surenchères idéologiques et d’interprétations a posteriori. Ce qui nous a été asséné, mal gré que nous en ayons, c’est la (grande) « boucherie », cet unique jugement que le romancier communiste Barbusse a cristallisé dans Le Feu et qui a été décliné en divers thèmes : les jeunes gens envoyés à une mort certaine par caprice ou à cause de l’incompétence des chefs, des soldats, souvent des pères de famille, fusillés pour l’exemple (toujours injustement) et l’héroïsation des mutins. Des films, par ailleurs honorables d’un point de vue formel, tels que Joyeux Noël ou Un long dimanche de fiançailles, ont embelli ces passions idéologiques d’une sorte de vernis de réalité. Cette vision noire a et a eu un seul objectif : justifier le pacifisme et le renforcer partout. Elle a produit le slogan « plutôt la servitude que la guerre » ânonné dans les années 1930 par des écervelés dont les chefs, quelques années plus tard, se sont prudemment réfugiés à Vichy et en ont profité pour ajouter à la servitude et à la guerre le déshonneur. Le pacifisme a nourri la collaboration et elle a forgé à Déat, Jospin (père), Céline, Laval, etc. un destin de parias.

Chez Genevoix, il est question d’une tout autre guerre, la véritable, celle qu’il a faite sans répulsion ni jouissance et qu’il raconte froidement, sans parti pris, ni favorable, ni hostile. C’est la guerre faite par devoir par des hommes jeunes qui veulent repousser l’envahisseur brutal et sont prêts à y sacrifier leur vie. Ils font la guerre avec le même soin qu’ils mettent à labourer leur champ ou à instruire les enfants du peuple. Ils n’ont pas besoin de haïr l’ennemi pour accomplir leur devoir, dût-il leur en coûter ; ils le font dignement, obéissant aux ordres, marchant à l’assaut, sans héroïsme aucun, simplement avec la certitude qu’il n’y a pas d’autre voie que celle-là. Souvent, Genevoix exprime une immense compassion pour les maisons et les villages détruits ou incendiés, pour les forêts dévastées, pour les chevaux déchiquetés, pour les corps fracassés. Certes, il ne raconte pas les combats de 1917 et de 1918, mais les seuls neuf premiers mois de guerre, pendant lesquels les citoyens qui combattent sur le front prennent conscience que la guerre va être longue, mais ce sont ces premiers mois qui ont été les plus meurtriers de la guerre. 27000 Français ont été tués le seul 22 août 1914, qui a été le jour le plus meurtrier de l’histoire de France.

Quand a été publié le recueil Ceux de 14, la nouvelle guerre, achevée et plus meurtrière encore, tend à effacer de la mémoire collective les combats de la première guerre. En 1949, la France que décrit ou évoque Genevoix a changé. Ceux de 14 ne sont plus que des ombres ; leur monde a été englouti par l’Histoire devenue folle. De ces récits se dégage une tout autre image de la Guerre de 1914 que celle que nous nous représentons. Genevoix a été témoin et « acteur », comme on dit aujourd’hui, et son témoignage paraît enfin conforme à ce que la guerre fut réellement pour les fantassins de 1914-1915. Les quatre récits qu’il a écrits effacent le faux ou les mensonges, dissolvent l’idéologie, rétablissent un peu de ce pour quoi sont morts des hommes jeunes. Genevoix est du côté de la vérité, la vérité sotte, la vérité des choses et des êtres, la vérité non héroïque, la vérité prosaïque.

Le discours de Hollande, par lequel ont commencé quatre ou cinq années de commémorations officielles, annonce le pire : les écrans de fumée vont se multiplier. Tout va être fait pour donner à 1914 un sens qui converge avec la propagande européenne. Il est possible d’échapper au bourrage de crâne, tout en rendant hommage à ceux qui sont morts pour que nous vivions libres. Il suffit de lire les récits de guerre de Maurice Genevoix.

Jean-Gérard Lapacherie