Interview de Félix Ovejero sur l’Espagne, l’Europe et le monde, par Nicolas Klein

Félix Ovejero est docteur en sciences économiques et professeur d’économie, d’éthique et de sciences sociales à l’Université de Barcelone. Il a été chercheur invité dans plusieurs universités américaines (Chicago, Madison) et a conduit des séminaires dans des centres de recherche et d’enseignement supérieur en Europe et aux États-Unis d’Amérique. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées concernant des thèmes aussi variés que la théorie sociale, la philosophie des sciences sociales et la philosophie politique. Il est un collaborateur régulier du journal espagnol El País ainsi que de revues comme Claves de razón práctica, Revista de libros et Letras libres.

Parmi ses ouvrages, l’on peut mentionner des livres sur le socialisme et le républicanisme (comme Razones para el socialismo, en 2002 ; Nuevas ideas republicanas: autogobierno y libertad, en 2003, rédigé en collaboration avec Josep Lluís Martí et Roberto Gargarella ; Proceso abierto. El socialismo después del socialismo, en 2005 ; Incluso un pueblo de demonios: democracia, liberalismo, republicanismo, publié en 2009 et rédigé en collaboration avec Roberto Gargarella), sur la théorie sociale (comme De la naturaleza a la sociedad, en 1987 ; Intereses de todos, acciones de cada uno, en 1989) ou sur des concepts comme le nationalisme, la citoyenneté et la liberté (Mercado, ética y economía, en 1994 ; La libertad inhóspita, en 2002 ; Contra Cromagnon. Nacionalismo, ciudadanía, democracia, en 2007). Son dernier ouvrage, édité en 2016, s’intitule La seducción de la frontera.

Il a accepté de répondre à mes questions sur l’actualité espagnole (notamment sur le séparatisme catalan) et, plus globalement, sur sa vision du pays, de l’Europe et du reste du monde.

  1. Ces dernières années et, en particulier, ces derniers mois, l’on a pu voir la façon dont la situation s’est beaucoup dégradée en Catalogne. Les indépendantistes se sont peu à peu radicalisés et n’ont pas abandonné leurs objectifs. D’après vous, quels sont les responsables de cette dégradation de la situation ? Comment qualifieriez-vous la réaction et les décisions du gouvernement de Mariano Rajoy à ce sujet, surtout à partir du référendum du 1er octobre ?

L’indépendantisme est inséparable du nationalisme. Afin de définir l’unité politique que l’on veut soustraire à la démocratie générale et qui doit permettre de rompre la communauté politique, l’on a besoin d’établir un périmètre de « légitimité » et c’est la nation qui le constitue inévitablement. En réalité, lorsque l’on parle de « nation », l’on veut parler d’une « unité de décision légitime ». Un projet de cette nature entraîne inexorablement une attaque contre l’idée républicaine de nation politique, qui se traduit par un ensemble de citoyens mutuellement engagés dans la défense de leurs droits et libertés.

Une nation politique est une unité de décision et de justice : si la voix de chacun est écoutée, les décisions que nous adoptons en notre sein nous engagent tous. Le nationalisme s’oppose justement à cette idée : nous, qui sommes différents, ne nous sentons pas engagés par les intérêts de nos concitoyens, nous accordons la priorité à nos propres intérêts. Lorsque ce scénario se déroule au cœur d’une réalité sociale et culturelle qui, pour l’essentiel, n’est pas très différente de celle du reste de l’Espagne, il provoque la mise en place de politiques de type totalitaire : il faut construire une identité qui n’est pas l’identité réelle de la société catalane.

Il existe de multiples indicateurs empiriques qui montrent que la composition de la population catalane est fondamentalement semblable à la composition du reste de la population espagnole ainsi que d’autres indicateurs qui montrent la nature totalitaire et l’endoctrinement consubstantiel aux interventions nationalistes. Sans aller très loin, songez à la langue utilisée dans l’instruction publique. La langue commune et majoritaire des Catalans est l’espagnol (55 % d’entre eux l’utilisent comme leur langue maternelle, tandis que c’est le cas de seulement 33 % d’entre eux pour le catalan). Or, la scolarisation des élèves ne se fait qu’en catalan. Les commerces sont obligés de tout afficher en catalan. Et tout cela impose évidemment une barrière pour les autres Espagnols qui sont pourtant dans leur pays lorsqu’ils se trouvent en Catalogne. Ces autres Espagnols y réfléchissent à deux fois avant de venir s’installer sur place avec leurs enfants et ceux qui y vivent déjà rencontrent de nombreux problèmes pour accéder à des positions sociales élevées ou avoir des promotions au sein de leur travail car on leur impose des prérequis linguistiques. Tout cela favorise, bien entendu, l’objectif des nationalistes : les entreprises de « l’étranger » ne s’installent pas chez nous et celles qui sont basées ici ont un marché captif à portée de main.

  1. Quelles sont, à votre avis, les bases idéologiques du séparatisme catalan ? Peut-on vraiment dire qu’il s’agit d’un mouvement fondamentalement bourgeois, égoïste et xénophobe ?

Il existe de nombreux documents sur les rapports entre les fondements du nationalisme catalan et les thèses racistes. À des époques antérieures, qui voyaient triompher des thèses grossières et purement biologiques, cela était encore compréhensible. Ce qui est frappant, cependant, c’est que cette argumentation a perduré dans le discours d’hommes politiques nationalistes de renom, à commencer par l’ancien président régional Jordi Pujol, connu pour ses déclarations méprisantes à l’égard des Andalous qui venaient travailler en Catalogne. Ces déclarations reposaient sur des bases racistes.

De toute manière, comme je le disais précédemment, cette composante est inévitable : l’on ne peut construire le récit d’une nation souveraine que si l’on est différent – c’est-à-dire supérieur. La composante bourgeoise est évidente, dans ce cadre : les pauvres, ceux qui vivent dans la ceinture banlieusarde de Barcelone, ceux qui composent l’écrasante majorité des Catalans et qui ne peuvent que rarement accéder à des positions importantes, tous ces gens-là parlent espagnol. De l’autre côté, les privilégiés, ceux qui se présentent comment les « authentiques Catalans » sont catalanophones et constituent le gros du vote nationaliste. Si vous prêtez attention aux noms de famille, vous constaterez que les vingt premiers d’entre eux, les plus courants parmi les Catalans, sont les mêmes que dans le reste de l’Espagne (Martínez, Pérez, García, etc.) mais aucun d’entre eux n’apparaît dans les listes de responsables politiques ou économiques.

Par ailleurs, les votants de la CUP [Candidature d’Unité populaire, parti de « gauche radicale » séparatiste], formation théoriquement anarchiste, communiste et indépendantiste, font en moyenne partie des groupes les plus aisés. On constate la même chose avec la répartition linguistique : les hispanophones de naissance sont rares parmi les parlementaires régionaux alors qu’ils sont majoritaires au sein de la population catalane. Les arguments et éléments qui nous servent à critiquer la discrimination envers les femmes ou les minorités exclues fonctionnent ici aussi. Il faut aussi prendre en compte le fait que les deux cents dirigeants politiques catalans les plus haut placés touchent un salaire supérieur à celui de Mariano Rajoy. L’on retrouve la même différence salariale entre police autonome et police nationale. Une différence assez nette.

  1. Lorsqu’ils reçoivent des critiques, les nationalistes catalans répondent généralement que toute attaque contre leur idéologie vient du nationalisme espagnol. Selon vous, assiste-t-on vraiment, en Espagne, à une lutte entre deux nationalismes incompatibles ?

Croire cela reviendrait à concevoir les identités de manière exclusive. Le fait d’être français n’est pas incompatible avec le fait d’être européen. Seuls ceux qui font leur une conception réactionnaire de la communauté politique, qu’ils associent à des traits ethniques ou culturels, peuvent défendre une telle idée qui en entraîne par ailleurs une autre plus dangereuse : comme l’identité admet différents degrés, l’on doit reconnaître qu’il existe des citoyens de qualité supérieure et d’autres de qualité inférieure. Il s’agit d’une conception romantique et fausse de la communauté politique selon laquelle tous ceux qui partagent une langue ont la même vision du monde et forment donc une nation unique. C’est la vieille hypothèse Sapir-Whorf, que plus personne d’un tant soit peu informé ne défend aujourd’hui. Par ailleurs, comme je le disais précédemment, dans le cas du catalan, la langue commune et majoritaire est l’espagnol. C’est la raison pour laquelle les nationalistes ont inventé un concept aussi extravagant que celui de « langue propre à un peuple », qui est la langue réelle de ce peuple – et l’on doit donc obliger ce dernier à entrer dans le lit de Procuste de l’identité désirée.

Bien entendu, un État comme l’État espagnol a besoin de mécanismes de représentations et de conventions partagées, de drapeaux ou de listes de héros. C’est une chose que le fonctionnement d’une société donnée rende nécessaire des structures partagées (c’est ce que l’on appelle l’équilibre de Nash, en théorie des jeux) mais c’en est une autre que de faire entrer tout individu de force dans le moule d’une identité donnée, de lui imposer ladite identité. Il suffit de vous rappeler ce que je vous disais précédemment : si l’on ne peut pas étudier en espagnol sur l’ensemble du territoire national espagnol, il y a un problème.

N’oublions pas non plus qu’en matière d’identité, si l’on veut être précis, il y a bien d’autres facteurs qui rentrent en ligne de compte en plus de la nation : la classe sociale, le sexe, la religion et même le climat. Je pourrais difficilement m’entendre avec un Catalan d’il y a trois cents ans, bien moins facilement en tout cas qu’avec mes contacts sur Facebook, d’où qu’ils soient.

  1. L’on a pu voir tout au long des dernières années la façon dont le PSOE, Podemos et, de manière générale, une grande partie de la gauche espagnole ont renoncé à défendre une idée unitaire de leur pays en faveur des sempiternelles idées de « dialogue », de concessions aux nationalismes périphériques, de pactes, etc. Pourquoi la gauche ne défend-elle plus l’égalité de tous les Espagnols et la notion de solidarité entre les citoyens du pays ?

Votre diagnostic est impeccable. L’on a peu à peu établi une série de barrières qui rendent plus complexe tout projet égalitaire. Il suffit de penser à nouveau à la problématique de la langue : nombre d’Espagnols ne peuvent accéder à des positions sociales élevées car on les en exclut sur la base de critères peu pertinents, comme la langue. L’on se moque désormais de savoir si un tel est bon médecin ou bon professeur. Cela crée des marchés captifs qui sont bien entendu défendus par ceux qui en bénéficient, lesquels peuvent de surcroît jouer sur les deux tableaux – dans l’ensemble de l’Espagne et dans leur région propre.

Mais le plus étonnant dans tout cela, c’est l’engagement des forces de gauche auprès de communautés d’identité dont le seul but est la défense de privilèges économiques, c’est-à-dire l’idée selon laquelle « parce que nous sommes différents, nous devons moins payer ». Cette idée trouve son écho principal dans le cas basque, puisque le Pays basque jouit d’un système fiscal qui est protégé par la Constitution espagnole. Si cette protection officielle n’existait pas, l’Union européenne aurait déjà supprimé un tel statut.

Ne parlons même pas de la défense du droit à l’autodétermination, c’est-à-dire de la possibilité pour certains de priver leur condition de citoyens d’autres habitants d’un même territoire, d’en faire des étrangers dans leur propre pays. Quand je me trouve à Madrid ou à Séville, je me sens autant citoyen que quand je suis à Barcelone. Barcelone n’appartient pas aux Catalans. C’est justement ce qui caractérise le territoire politique d’une nation : tout y est à tout le monde et personne ne peut s’ériger en propriétaire d’une partie de cet ensemble.

C’est pourtant cette idée qu’a gobée la gauche. Les raisons qui permettraient de l’expliquer demandent des recherches plus détaillées : la composition de nos élites politiques ; l’association systématique entre l’Espagne et le franquisme, comme si nombre de Catalans n’avaient pas bénéficié de ce régime (la Catalogne était pourtant à l’époque la région la plus riche et qui disposait du plus grand nombre de travailleurs venus du reste de l’Espagne et dépourvus de droits) ; l’appropriation du récit nationaliste, comme s’il était véridique ; un manque pathétique de hauteur intellectuelle auquel on doit ajouter les critères de sélection des dirigeants, qui forment en réalité un exemple canonique de sélection adverse ; une désorientation idéologique associée à l’influence de pensées irrationnelles de diverses natures (communautarisme, postmodernisme, rejet de la science et même complaisance à l’égard des religions). Il ne s’agit là que de conjectures, il faudrait en faire une étude approfondie. Mais il y a une thèse de fond indiscutable : dans de nombreux cas, la gauche espagnole est aujourd’hui réactionnaire.

  1. Que devrait faire, selon vous, le gouvernement espagnol, quelle que soit son orientation politique, pour résoudre les problèmes territoriaux du pays ?

L’État des autonomies constitue un système de privilèges régionaux pervers et inefficaces. Il a favorisé la reproduction de mini-États qui, par ailleurs, n’assument pas leurs responsabilités politiques car ils peuvent évacuer leurs problèmes en attribuant tout dysfonctionnement à l’État central. Ce phénomène a de plus aggravé le problème nationaliste. Les partis nationalistes (avec la bienveillance des grands partis nationaux) se sont arrogés la représentation symbolique des communautés autonomes dans lesquelles ils se sont développés. Le pacte entre formations politiques fonctionnait car ces partis nationalistes étaient nécessaires et servaient de charnière aux majorités parlementaires nationales. Cela leur conférait un pouvoir notable dans la gestion de la politique nationale, dans le cadre d’une espèce de vente aux enchères dirigée par les deux grands partis (PSOE et PP), qui leur permettait d’accroître les compétences régionales afin de créer des « nations » sans que ces partis nationalistes ne se sentissent par ailleurs engagés dans la défense de l’intérêt général – ce qui correspond à leur définition. Il faudrait donc dans un premier temps faire en sorte que l’organisation institutionnelle de la chambre basse représentât les intérêts de tous les Espagnols. C’est ce que voulait Burke : qu’ils cessassent d’être des ambassadeurs particuliers pour devenir des représentants de la nation commune.

Si l’on exigeait par exemple, pour être représenté au Parlement, un minimum de voix dans différentes communautés autonomes, ces partis devraient défendre des intérêts plus généraux – sinon par conviction, au moins par obligation. Il existe déjà une chambre haute pour la représentation des territoires.

D’autre part, il semble indispensable que l’État assume un certain nombre de compétences, notamment en matière d’instruction publique. Il est tout simplement impossible de constituer une communauté de citoyens lorsqu’il existe des partis politiques qui n’y ont pas intérêt mais qui cherchent davantage à créer des communautés identitaires et qui veulent donc avoir le monopole sur l’instruction publique. Aujourd’hui, dans l’enseignement catalan, l’on explique aux élèves que la Catalogne est une nation envahie et exploitée par l’Espagne, qu’elle est une colonie.

  1. Que pensez-vous de la vision que la gauche espagnole (surtout Podemos et la Gauche unie) ont de la Seconde République (1931-1939) ? Ne vous semble-t-elle pas à la fois simpliste et mythifiée ?

Oui, elle est idéalisée par opposition à la période franquiste. Il faut comprendre qu’au départ, elle a suscité de grands espoirs de parvenir à une rénovation démocratique, éclairée et progressiste. Mais le régime n’a bientôt plus trouvé de républicains au sens strict pour le défendre. Il a été écartelé entre, d’une part, une gauche dont a fini par s’emparer une mythologie insurrectionnelle (à la manière des bolchéviques de 1917) et qui était incapable de voir que la Seconde République offrait une véritable possibilité de démocratisation et, d’autre part, une droite au sein de laquelle s’est finalement imposée une idéologie très réactionnaire.

N’oublions pas non plus les nationalismes périphériques ; la Catalogne, par exemple, s’est soulevée en 1934 et a proclamé un État indépendant. Sa déloyauté à l’égard de la République a non seulement fini par aider au financement du camp nationaliste durant la Guerre civile mais a aussi abouti à des pactes ponctuels passés avec Francisco Franco. Dans le cas basque, l’aide aux franquistes a été nettement plus claire encore.

  1. Quel est votre avis à propos des idées et de la politique menée à bien par Podemos ? Ce parti a-t-il véritablement permis une rénovation et une régénération de la politique espagnole ?

Même si je me méfiais de ses sources intellectuelles, j’ai commencé par nourrir des espoirs à l’égard de Podemos – au moins tant qu’il a entretenu une forme de lien avec le mouvement des indignés et avec une volonté de régénération démocratique. De fait, j’ai même écrit un livre sur ce mouvement dans la perspective de la théorie moderne de la démocratie délibérative. Mais à la fin, rien de tout cela n’a vraiment pris forme.

Ma déception à l’égard de Podemos repose sur au moins trois aspects. En premier lieu, l’abandon du projet espagnol, d’un projet national, car le parti a fini par se livrer à un conglomérat de formations nationalistes prétendument de gauche au sein duquel chaque tire à hue et à dia en fonction de ses intérêts. En deuxième lieu, la désagrégation idéologique du parti, puisque ses responsables ont papillonné de-ci, de-là, concernant les questions territoriales mais aussi les questions économiques (euro, revenu universel). En troisième lieu, ce sentiment de supériorité morale qui a faire croire au parti qu’il était fondé à se fourvoyer dans les comportements les plus extrêmes qu’il critiquait auparavant (népotisme, refus de démissionner pour tout responsable mis en examen) sans en mourir de honte.

De toute façon, quiconque connaît les origines idéologiques de Podemos (comme le populisme d’Ernesto Laclau) ne peut pas être surpris par ces évolutions. Au bout du compte, les notions vides ouvrent la porte à des attitudes politiques discrétionnaires, à l’absence de contrôle démocratique et à des comportements moraux arbitraires.

  1. Pensez-vous que le débat à propos de la forme de l’État espagnol (monarchie ou république) soit pertinent ? Comment vous positionnez-vous à ce sujet ?

J’ai consacré une bonne partie de mon œuvre (au moins trois ouvrages) à la défense des bases républicaines du socialisme. Je pense par exemple qu’il convient de défendre des propositions de redistribution des richesses (comme le revenu universel) afin de donner forme à la liberté républicaine. Je conçois cette dernière comme l’absence de domination : je suis libre tant que je ne suis pas soumis à la volonté arbitraire de quelqu’un d’autre, si je peux dire que je ne le suis pas. C’est en ce sens que le républicanisme s’oppose généralement à la monarchie : « Que veut le roi le veut la loi »[1].

Mais ce type de monarchie est très différent des monarchies nordiques ou, naturellement, de la monarchie espagnole. L’on peut bien sûr jouer avec les mots mais comparer ces deux régimes politiques reviendrait à comparer l’atome tel que le concevait Démocrite avec l’atome tel que le conçoit la physique des particules. Le sens du terme « roi » est aujourd’hui précisé par la Constitution espagnole – et ce roi n’a pas de pouvoir politique.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que cette Constitution a été rédigée à une période où la gauche régnait sans partage sur le panorama intellectuel européen, à l’époque de l’eurocommunisme et du programme commun de la gauche. Ces influences pèsent bien plus que n’importe quel héritage franquiste. L’on entend parfois de véritables inepties ; certains prétendent par exemple que les références à l’unité indivisible de la nation espagnole dans la Constitution viennent du franquisme, alors que cette idée tire son origine de la Révolution française (voire d’époques antérieures). On la retrouve dans les constitutions orientées les plus à gauche et elle est présente, sous une forme ou une autre, dans presque toutes les constitutions du monde – y compris dans celle de la Seconde République espagnole.

  1. Quelles sont, à votre avis, les principales menaces qui guettent l’Espagne en dehors des séparatismes ?

Selon de nombreux indicateurs, la démocratie espagnole est l’une des plus avancées au monde – davantage, par exemple, que la démocratie italienne, française ou américaine. Elle est aussi en tête de peloton dans d’autres classements qui concernent le bien-être de la population, l’état du système public de soins, la qualité de vie ou le progressisme moral.

En revanche, comme d’autres pays, l’Espagne est prisonnière de ce que les économistes appellent un effet d’ancrage : les Espagnols aiment prendre une idée comme référence et n’admettre à son égard que des nuances alors même que cette idée peut être fausse. Or, c’est l’idée de l’Espagne comme un pays catholique et réactionnaire qui s’est imposée et il semblerait que nous dussions faire continuellement acte de contrition à cet égard.

Oui, bien sûr, l’Espagne rencontre des problèmes, le principal étant que nous ne parvenons pas à prendre au sérieux la portée des divergences politiques entre concitoyens. C’est un peu comme si nous nous sentions obligés de nous inscrire dans tel ou tel camp, comme si nous devions forcément être en accord ou en désaccord frontal avec une thèse. On le retrouve par exemple au sein de la gauche, qui méprise la droite et lui dénie toute nature démocratique. Quoi qu’elle fasse, la droite sera considérée franquiste par la gauche, sans que cette dernière n’ait vraiment besoin d’argumenter. Nous devrions, pour ainsi dire, réfléchir à adopter l’overlapping consensus [théorie qui veut qu’au-delà des divergences idéologiques entre partis politiques, tous se reconnaissent dans des institutions et des valeurs fondamentales] de John Rawls.

  1. Comment concevez-vous l’idée de citoyenneté et de nation ? Dans un univers mondialisé, est-ce que défendre l’existence des nations a encore du sens ? Peut-il exister une citoyenneté universelle, qui ne repose pas sur un territoire donné et ne reconnaisse pas de frontières ?

J’ai développé précédemment l’idée de citoyenneté que je défends, c’est-à-dire la citoyenneté républicaine, sans exigences identitaires, fondée simplement sur l’engagement à respecter l’unité de la justice et de la décision (ce qui n’est déjà pas rien), à prôner la démocratie et la redistribution des richesses afin de défendre les intérêts de tous les citoyens engagés dans la défense mutuelle de leurs droits et libertés. C’est une conception que j’emprunte à Marx : « La liberté de chacun est la condition de la liberté de tous ».

Bien entendu, une telle idée suppose la mise en place de standards communs (un peu comme des colocataires finissent toujours par trouver des règles de vie communes), dans le cadre de réseaux de différentes natures. Mais cette attitude n’a rien à voir avec celle qui consiste à exiger au préalable de toute personne désireuse de faire partie d’une communauté le respect absolu de son identité. Dans le premier cas, nous nous retrouvons autour d’une identité commune, qui est comme un sous-produit que nous partageons ; dans le second cas, nous cherchons cette identité.

La nation politique établit un périmètre de mise en œuvre de ces idéaux, une unité de justice et de décision, comme je vous le disais. Celui qui se trouve de l’autre côté de la frontière n’est déjà plus mon concitoyen, mon égal lorsqu’il s’agit de décider et de redistribuer les richesses. C’est pourquoi créer une frontière là où il n’y en avait pas avant revient à établir un nouveau périmètre où s’exercent la justice et la démocratie. De la même façon, éliminer une frontière au nom de la démocratie est un acte d’émancipation, un acte fondateur de nature politique.

L’État qui institutionnalise des principes de justice et de démocratie est donc soumis à un paradoxe, celui des principes qui l’inspirent : ils ont vocation à être universels mais se voient limités dans leur portée et leur application concrète. La seule façon de dépasser ce paradoxe est d’élargir la communauté de décision et de minimiser le nombre de frontières pour avoir la plus grande communauté de citoyens possibles.

  1. La fondation d’une Union européenne fédérale qui se substitueraient, à la fin, aux nations du continent vous semble-t-elle possible et souhaitable ? L’Espagne peut-elle trouver sa place dans une semblable construction ? L’idée même d’Union européenne vous paraît-elle démocratique ?

L’on constate évidemment qu’il existe au sein de l’Union européenne des problèmes de conception institutionnelle ainsi que des privilèges « démocratiques » pervers qui abîment ce projet. Les marchés politiques nationaux n’invitent pas à défendre les intérêts de tous. Mais, dans le sens où je vous répondais précédemment, une Union européenne fédérale, même imparfaite, me semble un bon point de départ.

  1. La domination de l’anglais dans le monde est aujourd’hui indiscutable mais l’espagnol jouit d’un grand dynamisme, surtout sur le continent américain. Vous semble-t-il important de défendre la langue espagnole et son expansion ? Pourquoi ?

J’ai bien entendu un rapport émotionnel à l’espagnol mais cela ne constitue en rien un argument politique. Si seulement nous pouvions tous communiquer dans une seule langue commune, faire part de toutes les nuances de notre vie, transmettre l’information, accéder à d’autres personnes et à leurs expériences de manière instantanée ! Une langue qui me permet de communiquer uniquement avec un nombre réduit de personnes est une limitation pour mon potentiel. En ce sens, l’utilisation de linguae francae, d’une koinè constitue une conquête.

Évidemment, l’on n’a pas besoin d’inciter à l’usage d’une telle lingua franca : nous y arrivons par simple convergence, parce qu’il est plus simple pour nous de nous exprimer dans une langue connue de tous. Ce n’est qu’avec des institutions puissantes, une instruction publique adaptée, des populations alphabétisées et des médias de masse que les États peuvent digérer de tels processus (et encore, seulement en partie).

Le développement de l’espagnol comme lingua franca a en effet été, de ce point de vue, assez spontané, notamment en péninsule Ibérique. En Amérique latine, il a atteint ce statut après les indépendances car ce sont les républiques nouvellement constituées qui l’ont adopté.

En la matière, cependant, je suis libéral : il faut protéger le droit de chacun à être éduqué non seulement dans une lingua franca mais aussi dans une langue dont le statut social est reconnu. À partir de là, on peut laisser le monde tourner en fonction des besoins pratiques de chaque société.

Ce qui n’a pas de sens, en revanche, c’est de conserver des parcs à thème de l’identité – par exemple, instruire quatre mille jeunes gens en aranais pour préserver « leur » langue. Cela finit par limiter leurs rapports avec le reste du monde et leur richesse personnelle. Par ailleurs, nous ne pouvons pas ignorer que les langues minoritaires sont fondamentalement en compétition les unes avec les autres. Si, pour survivre, une langue a besoin d’un minimum de 200 000 locuteurs et que, sur un territoire où vit un demi-million de personnes, vingt langues coexistent, elles ne pourront par définition pas toutes survivre, à moins que chaque habitant en apprenne plusieurs, bien sûr. C’est ce qui survient à de nombreux endroits de la planète. En ce sens, je laisserais bien la main invisible régler la concurrence entre anglais et espagnol. En nombre de locuteurs maternels, l’espagnol a plus de poids mais l’anglais est assurément plus utile.

  1. Quel est votre avis concernant les mouvements socialistes latino-américains des dernières années au Venezuela (avec Hugo Chávez et Nicolás Maduro), en Bolivie (avec Evo Morales), en Équateur (avec Rafael Correa et Lenín Moreno), au Nicaragua (avec Daniel Ortega), etc. ? Peuvent-ils représenter un espoir pour la population latino-américaine ?

Je suis un homme de gauche et j’ai donc accueilli ces mouvements avec beaucoup d’espoir. Certaines idées que je cherche toujours à préciser et un livre dans lequel j’essayais de porter un jugement actuel sur le socialisme correspondent à cette sensibilité démocratique et participative qui était à l’origine de plusieurs de ces initiatives latino-américaines. La Constitution vénézuélienne de 1999 est indiscutablement d’inspiration démocratique (par exemple, la possibilité de révoquer des responsables et élus). Ma sympathie à l’égard de ces mouvements a été renforcée par un traitement informatif, particulièrement en Espagne, manifestement injuste – nos médias exigeaient du Venezuela une qualité institutionnelle dont ne pouvait pas faire preuve la moitié des pays démocratiques du monde.

En revanche, la gestion économique du chavisme partait de bonnes intentions mais a été mal orientée. Elle s’appuyait sur une forme d’égalitarisme grossier, rentier, clientéliste et arbitraire qui a fini par endommager la démocratie et ses conditions d’exercice. Le pouvoir vénézuélien n’a pas créé le cadre nécessaire pour la croissance économique mais s’est contenté de redistribuer les revenus du pétrole et a donc été tributaire des prix de cette ressource. La théorie économique nous enseigne que si l’on est incapable de maîtriser ce phénomène (ce qui est très difficile), il finit par miner l’économie, qui entre dans un processus d’inflation et dans une euphorie importatrice entièrement tournée vers la consommation intérieure.

Nul ne peut ignorer le résultat de l’expérience vénézuélienne : d’une part, une dégradation du civisme au sein des votants, militants et clients, dont on exige une adhésion politique afin d’accéder à des positions sociales intéressantes ; d’autre part, une opposition parlementaire exclue et même persécutée mais qui n’hésite pas non plus à avoir recours aux pires moyens. Le culte du chef et le populisme constituent l’antithèse de la démocratie.

Sans doute la gauche a-t-elle été une fois de plus victime de ce besoin qu’elle a de s’illusionner et de trouver de « nouveaux projets » à chaque coin de rue. Dernier exemple en date de cette tendance : la Grèce de Syriza qui, dans le meilleur des cas, aspirait simplement à faire comme l’Espagne de Rajoy (sortir d’une crise brutale sans trop de dommages pour les plus modestes), mais dans laquelle beaucoup ont voulu trouver une nouvelle révolution d’octobre.

[1] En français dans le texte.

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