Images éloquentes

Une image, dit-on parfois dans la presse, vaut mieux que de longs articles. Aussi quelques images ont-elles été abondamment commentées depuis un mois et demi, qui toutes ont pour sujet le président récemment élu : une longue poignée de main, les ors de Versailles et du Trianon, la marche presque hiératique du candidat à peine élu célébrant sa victoire au Louvre, etc. Que disent ces images sur le pouvoir, les institutions, la France ? Rien. Pourtant, cette écume a été plus longuement commentée qu’un vers obscur de Mallarmé…

À l’opposé, il est des images éloquentes qui n’ont suscité aucun commentaire et qui n’ont même pas été remarquées, bien qu’elles aient été apposées pendant près de trois semaines sur les panneaux d’affichage officiel placés devant chacun des quelque 70 000 bureaux de vote que l’on dénombre en France (en l’occurrence, c’était le panneau numéroté 11) et sur les feuilles de propagande électorale que chaque électeur a reçues sous enveloppe avant le 11 et avant le 18 juin.

La description de ces images est simple. Elles consistent en un montage de deux visages photographiés en couleurs et de face, sans intentions ni fioritures esthétiques. L’important est que les électeurs reconnaissent ces visages que, d’ailleurs, ils connaissent déjà, du moins pour la plupart d’entre eux. Le visage de droite est des deux visages le plus connu ; il est même mondialement connu. C’est celui du président élu le 7 mai dernier. À gauche, à droite du président donc, est placé le visage du candidat à la députation (ou de celui qui semble être candidat à la députation). Ce montage est répété au moins 70 000 fois sur les grandes affiches devant les bureaux de vote et 47 millions de fois (et même deux fois 47 millions de fois) sur les professions de foi reçues par les 47 millions d’électeurs inscrits. Quelle que soit la circonscription, le montage est identique : à droite, Macron ; à gauche, le candidat. Seul change d’une circonscription à l’autre le visage de gauche, celui du candidat ou de la candidate.

Ce montage est troublant en lui-même et par sa répétition à satiété. Il soulève des questions que tous, qu’ils soient journalistes, commentateurs, hommes politiques, spécialistes de sciences politiques, experts en sciences de la communication, etc. ont éludées. Il semble même que ces questions n’aient pas affleuré à leur conscience. Il est vrai que, chez les notoires, la conscience, qu’elle soit lucidité, déontologie, discrimination, jugement, est la chose au monde la moins bien partagée.

La première question se rapporte à l’identité du candidat. Dans les images de ce type, la règle ou la norme ou la coutume est que les deux visages photographiés sont ceux du candidat et de son suppléant. Les montages d’En Marche effacent cela. Qui est le candidat et qui est le suppléant ? Apparemment, Macron est le candidat et le visage qui est à sa droite (la droite du Seigneur) est celui du suppléant. Autrement dit, dans les 577 circonscriptions, En Marche présente un seul et même candidat, lequel sera représenté, à moins qu’il n’ait le don d’ubiquité (il a tellement de dons qu’il serait étonnant qu’il soit dépourvu de l’ubiquité) ou qu’il n’ait recours à des hologrammes, dans chacune des circonscriptions par un visage distinct, qui, s’il est élu, siégera au Palais Bourbon en lieu et place de son (Saint) Patron. Le président actuel n’a aucune expérience des campagnes électorales. Il n’a jamais été candidat à quelque élection que ce soit avant 2017. Pour lui, de toute évidence, comme l’a dit ouvertement une de ses candidates, « le passé n’a plus lieu d’être » et un député représente d’abord le président avant de représenter qui que ce soit d’autre. Il lui doit son élection, il lui est redevable des émoluments qu’il perçoit, il est, non pas un godillot, même s’il marche, mais l’obligé de celui à la droite de qui il se tient, comme l’employé d’une entreprise moderne l’est de son patron. Voilà des images éloquentes qui laissent augurer une très étrange législature, sans pareille dans l’histoire politique de la France.

La deuxième question se rapporte à la démocratie. Le principe qui fonde la démocratie et la définit aussi est la séparation des pouvoirs. Les deux pouvoirs, exécutif et législatif, sont à la fois distincts et séparés. Les députés sont chargés d’examiner les projets de loi présentés par le pouvoir exécutif (dont les lois de finances), de les amender, de les approuver ou de les rejeter et éventuellement, ce qui est de plus en plus rare, de proposer de nouvelles lois… Ils sont le pouvoir législatif. Le président élu est chef de l’État ; il incarne la France, mais il est surtout le chef du pouvoir exécutif. Or, dans le montage photographique des élections des 11 et 18 juin, les deux pouvoirs ne sont pas séparés ni distingués, à la différence de ce que l’on constate sur les affiches des autres partis et candidats. Ce qui les unit est un lien de dépendance ou d’asservissement. Ce que disent ces images, c’est la soumission du pouvoir législatif à un seul homme qui est le pouvoir exécutif. Jamais dans l’histoire politique de la France, un programme aussi étranger aux principes de la démocratie n’a été aussi cyniquement exposé, sans que quiconque y trouve à redire. Il est à parier que la législature se conformera à ce que ces images annoncent.

La troisième question se rapporte à la dimension religieuse qui donne un sens à ces montages photographiques. Dans la réalité des choses, jamais Macron n’a été photographié à côté de chacun des 577 candidats qu’il patronne ou parraine, le candidat (ou le suppléant ?) toujours à droite de son Seigneur (et maître). Cet artifice (ou faux ou simulacre, comme on voudra) est un classique de l’histoire de l’iconographie religieuse. Dans les images saintes ou de dévotion, tableaux de crucifixion par exemple, sont représentés sur une même surface plane, côte à côte, le Christ et à sa droite ou à sa gauche un Saint, même si celui-ci a vécu trois ou quatre siècles plus tard et très loin de Jérusalem, ou bien même le commanditaire du tableau, même si ce commanditaire vivait en 1692. C’est l’illustration du mystère de la communion de tous les saints. Ils sont présents ensemble et en même temps, en tout lieu et à tout moment, comme hors de l’histoire. Le corps du Christ est même présent dans le pain et le vin de la messe lors de la communion, où et à quelque moment qu’elle ait lieu. De même Macron est présent partout et à tout instant, éternellement.

Dans le Vaucluse, un candidat a accepté de se prêter à cette mascarade magico-mystique. Il est, ou était, directeur de recherches au CNRS (en « sciences sociales » : ceci expliquant sans doute cela), auteur de nombreux livres, habitué des médias. Ce n’est pas un inconnu. Depuis plus de vingt ans, il se répand sur les chaînes de télévision et de radio, là où l’on pense, et dans toute la presse. Surtout, depuis 20 ans, il excipe de sa qualité de chercheur labellisé CNRS pour donner des leçons à tout bout de champ : sur la république, sur la démocratie, sur la citoyenneté, sur le bien, sur le mal, sur les diverses catégories que distinguent dans la société française les experts en sciences sociales. Et cet intello a accepté de participer de bon cœur à cette imagerie mystico-totalitaire qui viole les principes de la démocratie et qui invalide les propos qu’il assène habituellement dans les médias ou les analyses dont il plombe les livres qu’il publie… Heureusement pour lui, il n’a pas été élu.

Jean-Gérard Lapacherie

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