Hubert de Champris : « Les archives : entre formation et information de la vérité »

juin 1, 2013 dans Nos textes par admin

Bibliothèque Sainte-Geneviève

L’Association des Archivistes français, qui a tenu un premier forum angevin fin mars 2013, ne sait pas qu’elle manie un trésor. Elle croit gérer de la connaissance et toute la matière, qui fait l’Histoire de France, de Navarre et d’ailleurs. Cela est juste. Elle croit traiter d’un patrimoine tant matériel (le support) qu’immatériel. Cela est encore juste. Elle croit œuvrer pour le bien public, la conservation de la mémoire. Et, de fait, les archives sont en elles-mêmes une vaste mémoire dont cette association veut prévenir les dégénérescences : assister, tel un médecin sans remèdes, au dépérissement de ces supports, serait tout aussi dommageable à la société que la décrépitude d’un vieillard atteint de la maladie d’Alzheimer. On ne sait si l’on peut ici ouvrir à bon droit une parenthèse en établissant un parallèle entre le cerveau et l’archive : il apparaît qu’une pensée accrue chez l’homme non pas empêcherait, mais retarderait la manifestation de la maladie. Peut-on en déduire que la richesse intrinsèque d’une archive serait liée à ses chances de conservation, qu’elle prolongerait son pronostic vital ? Bref, cela est acquis, les archivistes manient en permanence ce qui constitue le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité : le temps qui court.

Alors qu’on demandait à Jean d’Ormesson quel était le héros de sa saga familiale intitulée

Au plaisir de Dieu, il répondit que ce n’était pas Dieu, mais ce dont il était l’auteur : le temps.

Les archivistes se définissent ainsi comme les conservateurs du temps. C’est dire qu’ils vivent dans un éternel présent puisqu’à tout moment, ils peuvent se replonger dans ce qui, grâce à eux, n’a pas totalement disparu. Le plus triste des états maladifs est la nostalgie. Mais l’on dit que la profession d’archiviste est celle qui en est le moins atteint : à tout instant, l’archiviste trouve son médicament à portée de mains.

Association des archivistes français

Notre époque raille les archaïques sans se rendre compte qu’il s’agit là, en fait, du plus beau des compliments. L’Arkhè, c’est la structure première ; c’est ce qui est le plus ancien et qui, quoi que vous en pensiez, est demeuré. Tiens, traiter quelqu’un de « demeuré » ou de « manant » est aussi un compliment : c’est s’en prendre à celui qui s’attache à maintenir les traditions… et qui sait se tenir !) L’Arkhè, c’est l’original, l’exemplaire premier. Après ? Après, il n’y a plus que la minute et les copies. Notre époque aime les copies. Ou, plutôt, devrait-on dire : elle va droit aux copies, sans s’évertuer à quêter l’original, leur origine.

L’archive et l’archiviste sont donc à la croisée des deux Idées chères à Kant : l’espace, puisque les archives, en qualité de supports de contenus d’informations, tendent à occuper de plus en plus ce dernier ; et le temps, en qualité de contenus de connaissance, étant donné l’accroissement de celle-ci au cours des âges. Ainsi l’archive et l’archiviste se retrouvent-ils à l’intérieur de ce centre merveilleux où se rencontrent pour notre plus grand bonheur la technique et la métaphysique.

Mais une question se pose ici, ou, plus précisément, une question s’impose : la profonde mutation que connaissent actuellement les techniques de conservation des archives ne pourrait-elle pas périmer la pertinence de notre propos précédent ? Autrement dit, la prétendue occupation toujours grandissante de l’espace au motif d’une voluminosité des archives soi-disant vouées à l’expansion perpétuelle demeurera-t-elle une préoccupation ? Le sens commun moderne, ou encore les sens communs des post-modernes, ne nous répondront-ils pas que numérisation et miniaturisation sont les deux mamelles auxquelles nos Minc et Attali de tous poils, nos thuriféraires de l’avenir, vont s’abreuver ? Après tout, le support matériel pourrait connaître lui aussi des métamorphoses semblables à celles qu’un Joachim de Flore (ou un Auguste Comte) ont cru pouvoir découvrir dans la progression spirituelle de l’humanité. Oui, des âges, des cycles ; après la pierre, le papyrus, les rouleaux et le livre, voici la tablette numérique, le virtuel pas du tout mortel de l’informatisation tous azimuts, la Connaissance réduite à un dé, comme l’Univers avant sa création.

Belle salle d'archives

Mais virtuel s’oppose à réel… et à matériel. Surtout, l’hubris de la dématérialisation forcenée des archives pourrait bien impliquer celle, concomitante, de son contenu même, en un mot, rien moins que la déperdition de cette Connaissance elle-même, cette Connaissance comprise comme la somme jamais définitive de toutes les informations constitutives de l’Univers depuis son commencement.

Résumons cette esquisse de ce qui pourrait être un aperçu de la future problématique de l’archive.

L’archive a ceci de particulier qu’elle est à la fois support matériel de l’indication d’un fait et contenu de ce support, c’est-à-dire sa matière. Elle est donc tout ensemble forme (enveloppe ou support formel) et matière (au sens du contenu, de la matière à laquelle se rattache le fait exprimé). A l’inverse de la science historique, qui se fonde sur des faits, sans expression explicite et a priori de jugements de valeur sur ceux-ci, une doctrine soutient des jugements de valeur ; mieux : elle prétend dire le vrai.

Cela est particulièrement manifeste en ce qui concerne chaque religion, en sa qualité de formalisation de vérités, révélées ou non. Chaque religion possède ses textes, canoniques ou non. La religion chrétienne repose (au sens matériel et formel) sur ses archives : elles ont noms de Bible et de Tradition. A partir du moment où l’on comprend qu’on ne peut parler d’archives abstraites (ou virtuelles), force est d’admettre que le caractère en premier lieu purement oral des vérités propres à l’expression chrétienne a fait l’objet d’un processus d’archivage débouchant sur ce qui n’est rien d’autre que l’Ancien et le Nouveau Testament. On est là à la jonction des deux caractères de la définition de l’archive (relevés plus haut). L’oralité première du christianisme – la Parole – a été structurée par son fondateur afin d’en faciliter la mémorisation : « banquets de la Parole », construction des récits, utilisation de paraboles et proverbes, mots-clés, gestes, pèlerinages… Autant de supports mnémotechniques, gages, selon les dernières recherches, d’une transmission totalement fidèle. Mais, une religion ne peut à terme perdurer que si ses dogmes et sa doctrine sont comme éternisés dans la gangue de ses archives canoniques. Ce phénomène se vérifie aussi bien à propos des sources orales (les Évangiles), de leur mode final de transmission et de fixation (la Tradition et les textes bibliques devenus canoniques) que des sources (directement) écrites.

Bibliothèque d'Alexandrie

Mais, l’apparition de techniques radicalement nouvelles de fixation de la vérité (numérisation : évanescence propre à la noosphère) pourrait entraîner la métamorphose de cette même vérité.

Où l’on voit que le relativisme absolutiste inhérent à la Modernité Tardive à la fois résulte

de l’apparente déshérence du support papier mais en plus la détermine.

Où l’on peut aussi espérer en dernière analyse que, de toute éternité, tout, toute vérité procède en premier lieu du papier pour, après moult avatars sans doute, retourner heureusement au papier.

Où l’on vérifie par la même occasion qu’il faut, tant que faire se peut, toujours et toujours écrire et toujours et toujours pouvoir lire comme il se doit, lire en touchant du doigt : papier grossier, papier vélin, papier félin… mais toujours pouvoir lire sur du papier.

« Laissez parler les petits papiers » comme le chantait Régine… et gardez-les. Car sans eux nous n’aurions, nous ne saurions plus rien de l’Appel du 18 juin 1940.

La chronique anachronique d’Hubert de Champris.