Gérard Lafay : « Le renouveau économique de la nation »

novembre 24, 2009 dans Nos textes par admin

Gérard Lafay France horizon 2015

Dans le processus de mondialisation, le rôle des nations avait tendu à s’amenuiser, au point que certains observateurs avaient été jusqu’à prévoir sa disparition, voire même à la souhaiter. Mais les réalités de l’économie finissent par s’imposer. Dans la crise mondiale actuelle, apparue depuis 2008, l’action économique de tout État national s’avère incontournable.

Nations et mondialisation

Le processus de mondialisation, qui s’est développé depuis les années quatre-vingt, se traduisait par la rencontre de deux logiques différentes : d’une part, celle des entreprises, exerçant leur activité dans l’espace mondial, d’autre part, celle des nations, ancrées chacune sur son propre territoire. Tandis que les entreprises internationalisent leurs activités et que le capital financier est de plus en plus mobile, le facteur travail et les équipements collectifs restent attachés au territoire national. Chaque nation souhaite garder sa personnalité et tient, par conséquent, à limiter les flux migratoires, tant à l’immigration qu’à l’émigration.

L’identité nationale se manifeste par la démographie, la langue, la culture ; elle est transmise par le système éducatif et véhiculée par de multiples réseaux de communication ; elle joue un rôle décisif pour expliquer la qualification de la main d’œuvre, le système d’innovation, la structure de la consommation, le taux d’épargne, la formation des prix et des salaires, et plus généralement le dynamisme de l’économie. L’État, expression de la solidarité des citoyens, exerce sa souveraineté sur  le territoire qui correspond à l’espace national et où circule le plus souvent sa monnaie ; émanation de la nation, il a pour raison d’être d’assurer sa cohésion intérieure et de défendre ses intérêts vis-à-vis de l’extérieur.

Le territoire national attire la production des entreprises, locales ou étrangères, s’il réunit des conditions favorables. Du côté de l’offre, l’attractivité est fonction du taux de change réel, mais aussi de la qualité du territoire ; elle implique par conséquent un rapport maximal entre la qualification et le coût des différentes catégories de salariés, un potentiel de chercheurs de haut niveau, un ensemble performant de réseaux de transport et communication, un environnement fiscal et réglementaire propice à l’investissement. Du côté de la demande, ceci implique des perspectives de débouchés dans le pays lui-même, et donc un rythme soutenu de croissance.  Les nations sont en compétition pour attirer les entreprises.

A l’évidence, la logique des entreprises n’est pas la même que celle des nations. L’économiste américain Robert Reich pousse le raisonnement jusqu’à l’extrême puisqu’il considère que l’intérêt d’une économie nationale n’a plus aucun rapport avec celui des grandes entreprises qui en sont originaires. Pour lui, le vieil adage « ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis » correspond à une conception périmée. Ayant d’emblée une vision mondiale de l’évolution prévisible des marchés et des conditions de coût, ces firmes ne prendraient en considération que leur propre intérêt en localisant les productions, directement ou indirectement, dans les différents territoires nationaux.

Initialement, un point d’équilibre s’opérait néanmoins entre ces deux logiques distinctes au sein de la mondialisation. Mais l’évolution observée au cours des années quatre-vingt-dix, accentuée dans les années 2000, se traduisait par un renforcement de la logique des entreprises au détriment de celle des nations. Plusieurs facteurs expliquent une telle tendance vers la suprématie mondialiste.

On peut d’abord noter la formation d’une « super-classe mondiale », selon la formule de Samuel Huntington. Rassemblant des dirigeants d’entreprise, des hauts fonctionnaires et des intellectuels, cette super-classe s’était mise à imiter le mondialisme que préconisait autrefois le marxisme. L’union des « prolétaires de tous les pays » était ainsi remplacée par l’union des « dirigeants de tous les pays », en dénigrant systématiquement toute attache nationale. Ces transnationaux voyaient les barrières nationales comme des obstacles fâcheux, heureusement en train de disparaître. Diverses organisations (Groupe de Bilderberg, Trilatérale, Forum de Davos, etc) voulaient donc promouvoir un libre-échange intégral, en abolissant toute réglementation nationale et toute expression démocratique de la volonté des peuples.

Consciemment ou non, ce mondialisme était appuyé par les mouvements d’extrême gauche, encourageant une immigration illimitée en provenance des pays pauvres. De tels mouvements s’opposaient à toute mesure de contrôle des flux migratoires et réclamaient la titularisation systématique des « sans-papiers ». Au nom des bons sentiments, ces fanatiques ne faisaient en réalité que favoriser le renforcement du pouvoir de la super-classe mondiale, car l’afflux de main-d’œuvre peu qualifiée pesait fatalement sur l’équilibre du marché du travail, entraînant les salaires dans le sens de la baisse.

Le troisième facteur était, au sein de l’Union européenne, l’affaiblissement de la démocratie nationale au profit du renforcement de trois instances technocratiques : la Commission de Bruxelles, ayant le monopole des propositions et édictant 80 % des lois que les États nationaux devaient subir ; la Banque centrale de Francfort, indépendante de tout pouvoir politique ; la Cour de Justice de Luxembourg, donnant systématiquement raison aux deux instances précédentes au détriment des États nationaux. Le Traité de Lisbonne, s’inspirant du projet giscardien de Constitution, ne faisait qu’accentuer la dérive supranationale de l’Union européenne. L’européisme n’était en fait que le fourrier du mondialisme.

Nations et crise mondiale

La suppression de toutes les règles qui avaient été mises en place pour encadrer le crédit, à la suite de la crise des années trente, a engendré une crise mondiale de grande ampleur à partir de 2008. Au cours des années précédentes, l’économie mondiale avait en effet été entraînée dans la spéculation financière, aggravée par les multiples innovations autorisées par la diffusion de l’électronique. Prenant son origine dans la crise des sub-primes, aux États-Unis, c’est dès lors une panique qui s’est emparée de tous les établissements financiers, panique touchant de proche en proche toutes les entreprises de tous les pays.

On observe alors que, partout, les entreprises ont appelé au secours les États nationaux. Car peu d’entreprises sont en réalité totalement apatrides.  Certes, les décisions courantes ne semblent pas faire de différence entre les divers établissements implantés sur un territoire national, où les entreprises étrangères contribuent effectivement à la création d’emplois et de richesses. Cependant, le critère de nationalité des entreprises continue à jouer un rôle important, non seulement en cas de crise, mais aussi pour les décisions stratégiques qui marquent la spécificité de chaque système productif. Tout en étant mondialisés par leur champ d’action, les grands groupes demeurent attachés à leur nation d’origine par leur capital, par leur culture et par leurs principaux dirigeants. Ce « patriotisme économique » se pratique partout, et il est plus efficace qu’un système atomisé régi exclusivement par la rentabilité à court terme.

C’est pourquoi, face aux difficultés qu’elles n’arrivent pas à surmonter, les entreprises se sont rappelées qu’elles ont une nationalité et se sont tournées vers l’État. Après avoir privatisé les profits, elles ont voulu nationaliser les pertes. Parallèlement,  la politique macro-économique nationale a été mise à contribution. Partout, il s’est avéré nécessaire d’appuyer simultanément sur les deux accélérateurs conjoncturels : la politique monétaire, par une baisse massive des taux d’intérêt directeurs de la Banque centrale, et la politique budgétaire, par un creusement sans précédent du déficit des finances publiques.

Une fois que le paroxysme de la crise aura été surmonté, il ne sera pas possible de revenir dans quelque temps à la situation antérieure, en laissant de nouveau tomber l’intervention nécessaire des États nationaux. Car à l’exception de quelques « libertaires », même les économistes les plus libéraux admettent qu’un minimum de règles est nécessaire pour faire fonctionner correctement une économie de marché, et ceci en particulier est indispensable dans le domaine monétaire et financier.

Au niveau international, de même, des règles devront être édictées pour une croissance harmonieuse de tous les pays. Ce ne sont pas les entreprises qui doivent régenter le système mondial, au dessus de la volonté démocratique des peuples. Ce devrait être le rôle des institutions internationales, qu’elles soient mondiales (FMI, OMC, Banque mondiale) ou régionales (au niveau notamment de l’Union européennes). Mais la faillite de ces institutions tient au fait qu’elles ont été prises en main par les technocrates mondialistes, au lieu d’être soumises aux États nationaux dont elles dépendent. Il ne suffira pas de réunir périodiquement les responsables des vingt principaux pays de la planète (G20). Il sera impératif de réviser le statut des fonctionnaires internationaux : au lieu d’être inamovibles, ceux-ci devront émaner des administrations nationales, n’étant détachés que pour une période limitée et non immédiatement reconductible.

Les nations vont ainsi, fatalement, retrouver le rôle qu’elles n’auraient jamais dû perdre. Un tel renouveau va d’autant plus se manifester que l’affaiblissement des États nationaux n’est, en réalité, qu’une spécificité occidentale, plus particulièrement européenne. Lorsque l’on observe les pays qui émergent sur la scène mondiale, en particulier en Chine ou en Asie du Sud-Est, on se rend compte que les peuples ont une grande fierté et affirment une ambition nationale. L’État national est très présent, même lorsque l’économie y est largement de type capitaliste. C’est pourquoi, chez nous, le renouveau de la nation s’imposera si nous voulons enrayer la lente décadence dans laquelle nous a entraînés l’idéologie mondialiste.

Article de Novembre 2009.

Gérard Lafay est Professeur émérite à l’Université Paris II Panthéon Assas.