Françoise BONARDEL : « La parole insurgée d’Antonin Artaud : un message pour notre temps »

Photo d'Artaud fidélité à l'infini

Conférence donnée au Cercle Aristote le 24 mars 2014

Nous confronter à l’œuvre d’Antonin Artaud par les temps qui courent – à l’aveugle et sans savoir précisément vers où – c’est tout d’abord mesurer combien notre liberté de pensée s’est rétrécie, racornie durant les dernières décennies. C’est aussi réaliser à quel point se sont déjà accomplies certaines de ses prophéties les plus « apocalyptiques » qu’il est de bon ton de mettre sur le compte de la folie, de l’exagération poétique, voire même de son tempérament méditerranéen. Quel éditeur publierait aujourd’hui la Lettre contre la Cabale ou les pages les plus dérangeantes de Pour en finir avec le jugement de dieu sans encourir les foudres des censeurs, autoproclamés gardiens d’une idée de l’homme qui insupportait justement à Artaud, réfractaire à toute idéologie ? « Ce que les hommes appellent aujourd’hui l’humain », écrivait-il en 1937, « c’est le châtrage de la partie surhumaine de l’homme. / C’est une erreur dans l’absolu » (VII, 276). C’est aussi pourquoi son œuvre reste l’une des rares du XX° siècle où sont refondues de manière aussi radicale les catégories mentales, culturelles et religieuses qui brident plus que jamais les esprits. Y eut-il finalement esprit plus libre que celui de cet « insurgé de génie » ?

Dans un ouvrage antérieur que Pierre-Yves Rougeyron m’a invitée à présenter ici dès sa parution en 2010 – Des Héritiers sans passé – je déplorais notre incapacité à entendre véritablement certaines des grandes voix du passé, et je voyais là le signe manifeste d’une impuissance, mortelle pour la survie même de notre culture. Ceux et celles qui ont lu ce livre ont pu constater combien Nietzsche et Artaud y sont présents, non pas comme de simples références livresques mais en tant que véritables compagnons de route avec lesquels et grâce auxquels échapper aux pesanteurs et incohérences du temps qui est le nôtre. La surdité que je viens d’évoquer n’est sans doute pas un phénomène totalement nouveau puisqu’Artaud se plaignit souvent d’en être victime, et ne ménagea pas ses critiques à l’endroit d’« une époque tragique entre toutes mais où personne n’est plus à la hauteur de la tragédie » (V, 51). Mais peut-être est-ce la notion même de « hauteur », autant dire de grandeur, qui a perdu tout crédit auprès des consommateurs de biens culturels qu’on nous incite à devenir.

L’œuvre d’Artaud est considérable : 28 volumes dans les Œuvres complètes, 2340 pages de Cahiers récemment publiés (Cahiers d’Ivry I et II), quelques centaines de pages de lettres… et des dessins, quantité de dessins dont certains sont actuellement exposés au musée d’Orsay. Si j’emploie le mot « œuvre » en dépit du débat ouvert à ce sujet par la publication de la Correspondance avec Jacques Rivière (NRF, 1924), c’est qu’une œuvre ne se mesure pas seulement à la construction formelle des écrits – ceux d’Artaud sont souvent fragmentaires, hachés, répétitifs et obsessionnels – mais à la rigueur et la constance d’une trajectoire, et à la manière plus ou moins assurée dont elle atteint sa cible. Or Artaud, doté d’une intuition fulgurante et d’une lucidité sans faille, atteint presque toujours sa cible. Le suivre n’en est que plus difficile tant est court le trajet entre cette fulguration première et l’impact des mots, j’allais presque dire des balles. On a en tout cas affaire à un corpus d’écrits qu’il faut apprendre à pratiquer pour en découvrir l’unité sous-jacente, masquée par des revirements brusques ou prémédités, des reniements spectaculaires – celui du christianisme en particulier, qui a fait couler beaucoup d’encre – sur lesquels on s’est exagérément focalisé alors qu’ils ne sont à mon sens que les remous d’une matière poétique en constante ébullition, n’affectant guère cette stabilité de fond que j’ai nommée « fidélité à l’infini » et qui répond au sentiment profond d’Artaud se disant non pas éternel ou immortel mais intemporel, et étranger à la naissance comme à la mort car toujours identique à lui-même : « un voyageur d’infini irrité de la monstruosité de cette terre », disait-il aussi (XIV*, 62)

Du moins est-ce l’aspect de cette incroyable aventure, sans équivalent dans l’histoire littéraire occidentale, que je retiendrai principalement ce soir avec le souci d’en extraire ce qu’il nous faudrait prioritairement entendre pour tenter d’émerger du marasme actuel, sans transformer pour autant Artaud en « intellectuel » – personnage luciférien dont il se méfiait – et en donneur de leçons satisfait. Comme Hölderlin ou Rilke, mais pour de tout autres raisons, Artaud pensait en effet que la poésie – une poésie incarnée il s’entend – était encore capable de déjouer les pièges mortels tendus à l’homme de culture par l’intellectualisme occidental et plus spécifiquement français : « Lucifer est l’anti-poète, le Français qui veut tout comprendre, tout savoir, au lieu d’appeler sans cesse l’inspiration contre ce qui fait mine de vouloir s’expliquer » (XIX, 200). On se prend alors à rêver de ce qu’il aurait pu advenir si les Messages révolutionnaires ou Van Gogh, le suicidé de la société avaient pris le pas dans les esprits sur L’existentialisme est un humanisme… Car en matière de résistance à l’infâme, et d’engagement de tous les instants, Artaud n’eut rien à envier à Sartre qu’il lui arriva de croiser à Saint-Germain-des-Prés, et qu’il détestait.

Encore faut-il, pour tenter d’atteindre Artaud, en revenir aux textes dont beaucoup demeurent indéchiffrés, et les relire pour eux-mêmes, indépendamment des captations et réductions diverses dont sa personne et son « cas » ont depuis sa mort été l’objet : par le matérialisme athée militant en tout premier lieu, tout-puissant dans l’immédiat après-guerre ; par la sémiotique structuraliste infiltrant la psychiatrie et jusqu’à la psychanalyse : Jacques Lacan officiait à Sainte Anne quand Artaud y fit un court séjour en 1938 ! Tout aussi redoutable est le mimétisme auquel a donné lieu son exceptionnel charisme, et ce sont des légions de convulsionnaires qui ont, peu après sa mort, envahi la scène culturelle. Or Artaud est inimitable, et son « cas » n’a rien d’exemplaire. Pourquoi d’ailleurs parler de « cas » sinon parce que son aventure aux confins du réel interpelle la santé mentale autant que la folie de notre temps ? Rien ne sert pour autant de nier qu’Artaud souffrit toute sa vie dans sa chair et dans son esprit d’un mal non identifié, évoluant en 1937 en pathologie psychique justifiant un premier internement qui devait se prolonger durant neuf ans (1937-1946). Mais rien ne sert non plus de minimiser le fait que la folie n’est chez lui que la face visible d’une irréductible idiosyncrasie exigeant quant à elle qu’on lui « fasse crédit », comme il ne cessait de le demander à ses proches, et qu’on ait recours à des outils interprétatifs taillés sur mesure et à sa mesure. Et si Artaud est bien un « cas », c’est que sa parole insurgée, d’une exceptionnelle clarté en dépit de ses excès, a survécu à ces bourrasques mentales d’une grande violence, et doit être pour elle-même entendue.

Dès ses jeunes années en effet Artaud se montre attentif au fait que le mal dont il souffre, et sur lequel aucun médecin n’est capable de mettre un nom précis, pourrait bien être du même ordre que celui qui affecte d’après lui la culture occidentale. Mais ce qui est significatif dans le cas d’Artaud est qu’on ne peut réduire cet étonnant parallélisme à un effet de miroir nécessairement trompeur, et moins encore à la projection inconsciente, sur le monde extérieur, des hantises et fantasmes d’une personnalité narcissique ou d’un esprit déséquilibré. Artaud a bel et bien vibré, souffert à l’unisson de son temps, et il en fut si conscient qu’il finira par voir dans cette forme d’empathie la vocation quasi sacrificielle de l’artiste quand il a du génie : « L’artiste qui n’a pas ausculté le cœur de son époque, l’artiste qui ignore qu’il est un bouc émissaire, que son devoir est d’aimanter, d’attirer, de faire tomber sur ses épaules les colères errantes de l’époque pour la décharger de son mal-être psychologique, celui-là n’est pas un artiste » (VIII, 231)

Il devient dès lors évident que l’artiste, tel que le conçoit Artaud, est plus proche du thaumaturge, du mage et du thérapeute antiques que du faiseur de poèmes ou de tableaux moderne. Projetant d’écrire un drame sur Empédocle qui ne vit jamais le jour, Artaud fut par ailleurs très marqué par la lecture de la vie, des voyages et des prodiges du mage Apollonius de Tyane (1er siècle après J.-C.), et il ne fait aucun doute qu’il chercha à donner à sa propre aventure une dimension épique et mythique qui en rehausse encore les traits : ceux d’une quête aussi pathétique que celle de Gilgamesh en quête de l’herbe magique délivrant les hommes de la mort ; et ce n’est pas à l’usage des stupéfiants, rendu nécessaire par son mal, qu’il faut attribuer le fait que cette panacée se confondit dans son esprit avec l’opium ; mais un opium vraiment pur, non trafiqué précisait-il, aussi difficile à obtenir que la Pierre philosophale et qui fut et demeura son Graal : « Il me faut ce dont l’opium terrestre n’a été que l’inversion pervertie, et qui, ce, anéantit le principe du mal en tuant d’autre part les affaissements de l’esprit au lieu comme l’opium de les favoriser » (XVI, 43)

Peut-être trouverait-on un début d’explication à cette singulière empathie de l’artiste en sollicitant le témoignage de Carl Gustav Jung qui, à l’époque (1914) où il commença à rédiger cet extraordinaire document qu’est Le Livre Rouge, se montra lui aussi particulièrement réceptif aux « signes » annonciateurs de la Première Guerre mondiale et visualisa à plusieurs reprises le bain de sang qui allait bientôt se répandre sur l’Europe, et la non moins terrible glaciation qui s’apprêtait à pétrifier les esprits. Quelque nom qu’on donne à ce phénomène – prémonition, synchronicité, envahissement de la conscience individuelle par l’inconscient collectif – on ne peut en sous-estimer l’importance quant à l’évaluation de la « folie » d’Artaud qui était incontestablement malade mais fut aussi la plaque ultra-sensible où vinrent s’imprimer les souffrances, les espoirs et la folie de son temps : « Je vois mon esprit égaré sur une route immense où convergent les carrefours des plus vastes problèmes, de tous les problèmes vraiment universels. Autre tourment que toutes ces immenses questions à la lisière de mes chutes journalières, de ma dégringolade de tous les instants », écrit-il en 1926 à son amie la comédienne Génica Athanasiou [1].

 Mais il est une loi physique selon laquelle un paratonnerre ne joue son rôle que si la foudre qui s’abat sur lui est reconduite en terre ; une loi que la tragédie d’Artaud invite à transposer dans le domaine psychique tant il fut très tôt conscient de « manquer de terre tous les degrés » (1*,141), comme il s’en plaindra plus tard à Henri Parisot. Or, il se trouve que ce processus de reconduction du feu céleste vers la terre – qui avait hanté Hölderlin, se disant foudroyé par Apollon – s’apparente aussi au travail de l’alchimiste attentif à ce que la matière « sublimée », et donc dangereusement volatile, revienne vers la terre pour y acquérir un « corps » d’immortalité. Qu’Artaud se soit senti très tôt en affinité profonde avec l’esprit et les modalités opératoires de l’ancienne alchimie ne doit donc rien au hasard, et cela d’autant moins qu’il était lui-même en quête d’une thérapeutique capable de « guérir la vie » qu’il sentait en lui défaillante, et déclinante tout autour de lui : « Il m’a fallu être assez malade pour trouver de nouvelles forces même dans ma maladie » (XVIII, 83)

 Je maintiens donc que l’alchimie fut davantage pour Artaud qu’une grille de lecture, qu’une clé ouvrant toute grande la boite aux petits secrets. Car s’il y a bien un ésotérisme chez lui il n’a rien d’un système codé, connu d’une minorité d’initiés : il tient à la nature même des processus psycho-physiques d’une extrême subtilité avec lesquels sa maladie d’une part, et son exceptionnelle exigence quant à la recherche de « l’essentiel », l’avaient très tôt familiarisé. Une des causes de sa tragédie tient peut-être au fait qu’il ait superposé deux gestes, deux postures peu compatibles entre lesquelles il lui aurait fallu choisir pour en assurer l’efficacité : soit engager avec le monde un combat frontal, jusqu’à ce que la mort d’un des deux combattants s’ensuive ; soit s’employer à transmuter sa propre souffrance en même temps que celle de son temps. En termes de stratégie le choix aujourd’hui encore s’impose à chacun de nous, et force à reconnaître là l’existence de deux familles d’esprits unies quant au but à atteindre, mais divergeant quant à l’appréciation des moyens pour y parvenir.

 Car de son temps Artaud a une vision d’autant plus sombre qu’il ne s’accorde en rien avec la manière dont ses contemporains posent les questions et y répondent. Ainsi affiche-t-il dès son plus jeune âge une farouche indépendance d’esprit par rapport aux autorités intellectuelles d’alors – Valéry, Claudel, Keyserling – pour lesquelles il n’a guère de respect. C’est vers René Guénon qu’il se tourne dès 1924, et qui demeurera plus ou moins son mentor jusqu’à l’effondrement de 1937 au terme duquel il lui faudra tout reconstruire, sur d’autres bases que « traditionnelles ». Disons que l’élaboration du « corps sans organes » va devenir la réponse propre d’Artaud à bon nombre des questions d’ordre « métaphysique » rencontrées à la lecture de Guénon, chantre de la Tradition [2]. Artaud demeurera néanmoins tout aussi convaincu que Guénon que le « monde moderne » n’est pas amendable mais prépare sa propre disparition qui surviendra au terme d’une « apocalypse » dont le caractère cataclysmique ne va faire que s’amplifier au fil des ans jusqu’à atteindre, dans ses derniers textes, les dimensions d’une catastrophe cosmique qu’il orchestre lui-même avec une certaine jubilation : « La terre se vide sans arrêt et saute de toutes parts, elle est pleine d’éboulements et d’excavations, bientôt il n’y aura plus personne nulle part, dans les villes en ruines et abandonnées des gens reviennent mais fous et s’en vont » (XX, 134)

Car Artaud porte sur son époque, et plus largement sur la culture occidentale, une série de jugements que d’autres – je pense en particulier aux membres du Grand Jeu – formulaient avec une non moins grande sévérité. Il est à cet égard frappant de voir ce malade, se décrivant lui-même comme « un haillon vivant, un tas d’ordures martyrisé » (LGA, 103), se poser comme Nietzsche avant lui en « médecin de la civilisation » formulant un diagnostic, esquissant une étiologie, et prescrivant une thérapeutique. Mais il faudra attendre les Messages révolutionnaires de 1936 pour voir Artaud cordonner ces trois gestes au service d’une vitalité retrouvée, hélas de courte durée. Dans cette première partie de vie en effet Artaud se montre particulièrement sensible au climat délétère de cet entre-deux-Guerres où l’Europe s’enfonce dans une crise dont nous ne sommes toujours pas sortis : confusion et désordre des esprits, absence de repères, déroute spirituelle ; mais aussi lâcheté ambiante, et compromissions de tous ordres. Rien que de très banal en somme, à presque cent ans de distance des incertitudes actuelles ; à cette différence près qu’Artaud restait dans l’attente de ce qu’il nommai « une sorte de miracle » (LGA, 304), auquel nous ne croyons plus guère.

 Mais ce n’est pas tout car, derrière ce qu’il nomme « le sinistre état de choses actuel » (I**, 137), Artaud pressent que c’est la vitalité même de la culture qui est en train de s’étioler du fait d’une intellectualité grandissante contribuant à creuser l’écart entre les choses, les êtres – le réel pour tout dire – et les idées, les représentations. Il est vrai que cette déflation du réel ne date pas d’hier puisque Nietzsche s’en était inquiété dès La Naissance de la tragédie (1872) où est ouvert le procès de « l’homme théorique » occidental, coupé des forces vives du mythe et de plus en plus étranger à l’esprit de la tragédie. On a souvent dit que telle pouvait être l’une des causes de la « folie » d’Artaud : avoir supposé que l’on puisse vivre sans médiations, en contact direct avec la source supposée pure de la vie. Or, Artaud n’est ni un idéaliste ni un doux rêveur et il savait bien, du fait même de sa maladie, que la vie est une force ambiguë, destructrice si on n’en purifie et canalise pas l’énergie. Qu’il y soit ou non parvenu à titre personnel n’annule en rien la portée de son diagnostic : toute représentation, coupée des forces qui lui ont donné forme, contribue à façonner l’écran derrière lequel disparaîtra un jour complètement le réel, n’intéressant plus que de rares poètes. S’insurgeant contre cette évolution, qu’il refusait de considérer comme un état de fait et un progrès, Artaud nous devance très largement. Folle lui aurait paru une société acceptant d’accéder au réel à travers des écrans, et fous des individus satisfaits, béats même, de voir leur image reproduite autant de fois qu’il y a d’écrans. Il n’est qu’à relire le premier texte du Théâtre et son Double – « Le théâtre et la culture » – pour réaliser quelle immense espérance était la sienne de voir ses contemporains redevenir les acteurs de leur propre destin :

 « Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. […]

Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.[…]

Aussi bien, quand nous prononçons le mot de vie, faut-il entendre qu’il ne s’agit pas de la

vie reconnue par le dehors des faits, mais de cette sorte de fragile et remuant foyer auquel ne touchent pas les formes. Et s’il est encore quelque chose d’infernal et de véritablement maudit en ce temps, c’est de s’attarder artistiquement sur des formes, au lieu d’être comme des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers. » (IV, 17-18)

 Si je cite ce texte – l’un des plus beaux jamais écrits par lui – c’est qu’au-delà du diagnostic il nous porte au cœur du dispositif dont Artaud escompte qu’il guérira la culture occidentale de sa propension à l’inertie : brûler les formes pour regagner les forces dont se nourrit la vie. Le mythe du Phénix en somme, mis en oeuvre par une alchimie immédiate et permanente de la conscience et de l’esprit. Le temps me manque pour démontrer qu’à cette logique, d’inspiration hermétiste, Artaud restera fidèle toute sa vie ; et je n’en apporte pour témoignage ultime que la magnifique lettre à Pierre Loeb du 23 avril 1947, dans laquelle Artaud prophétise l’imminence du combat d’apocalypse opposant les êtres grossièrement digestifs – ressemblant à s’y méprendre aux consommateurs d’aujourd’hui, esclaves des images véhiculées par la publicité – et les quelques « hommes de volonté pure » encore capables de s’approprier la force purificatrice de la vie, et donc aussi le sens eschatologique de cet affrontement final : « À l’heure qu’il est / sur 5 milliards d’hommes / il n’y a pas cent qui soient montés au-dessus de la bête vile, / pas dix qui soient devenus des individus consommés, / et on peut ressasser l’histoire, / on ne trouvera pas ces 10-là au jour du jugement dernier / auquel j’attache de plus en plus foi » (XXIV, 141)

 Cette dialectique entre formes et forces sous-tend la réforme de la théâtralité – plus encore que du théâtre – qu’Artaud jugeait primordiale, et reste le leitmotiv des nombreuses conférences données au Mexique en 1936 ; la distance géographique lui permettant de confirmer son diagnostic à l’endroit de l’intellectualisme occidental, tandis que la luxuriance des paysages mexicains le confirme dans la certitude que l’Europe se détourne plus que jamais de la vraie vie au profit de la théorie : « Ce que la raison de l’esprit regarde, on peut dire que c’est toujours de la mort. La raison, faculté européenne, exaltée démesurément par la mentalité européenne est toujours un simulacre de mort » (VIII, 152). La manière dont Artaud s’en prend alors au rationalisme n’est sans doute pas ce qu’il y a de plus original ni de plus percutant dans sa démarche tant cette critique est dans l’air du temps depuis Nietzsche et Bergson, et fut formulée par d’autres en des termes tout aussi pertinents : pensons à La Critique de la raison impure de Carlo Suarès (1955) – écrite en dialogue avec Joe Bousquet et René Daumal – mais aussi aux analyses décisives de Heidegger sur la rationalité calculatrice donnant naissance à la Technique, et à certains des travaux de l’école de Francfort. Disons qu’Artaud apporte sa contribution à la démolition d’un édifice déjà bien lézardé.

 Ce qu’il y a de plus personnel dans sa critique est sans doute d’avoir pressenti, après Nietzsche il est vrai, qu’un rapport exclusivement rationnel au réel finit par vider ce dernier de toute « réalité », et favorise l’apparition de formes spectrales car privées de toute corporéité. Des formes errantes qui, privées de corps, ne peuvent que hanter les esprits où elles vont trouver à se loger. Si c’est là une opération de magie plutôt noire, le développement illimité du virtuel lui offre aujourd’hui l’occasion de se banaliser, et d’acquérir le statut social qu’Artaud lui a toujours refusé. Il est non moins évident que le sentiment d’être envoûté et d’avoir à lutter pied-à-pied contre les envoûteurs n’est pas une perception « normale », d’autant qu’elle prit dans ses écrits une tournure obsessionnelle, sublimée en combat d’apocalypse. La question n’en reste pas moins de comprendre quelle réalité perce sous cette anomalie car ce constat, quand il s’agit de quelqu’un comme lui, devient à son tour le signe révélateur d’une réalité sous-jacente soigneusement occultée : ce pourrait être notre système de représentation qui, tissant sa toile, fabrique envoûteurs et envoûtés que rien ne peut plus séparer sinon ce « corps » qu’Artaud va s’employer à reconstruire durant ses longues années de réclusion à Rodez. Son intuition la plus forte fut sans doute de ne pas se laisser berner par l’idéologie hédoniste du corps déjà très présente à son époque, et de voir dans la « corporéité » le rempart contre toutes les formes d’envoûtement ; notion dont on aurait dès lors tort de limiter l’usage aux seules maladies mentales ou sciences occultes.

 Mais Artaud va tout aussi loin dans la déconstruction de ces formes particulièrement captatrices, prédatrices que sont les idéologies, philosophiques et politiques. Ainsi le voyons-nous dans les années 1932-1936 rejeter d’un même geste matérialisme et spiritualisme, et choisir de se situer dans la voie moyenne ouverte par hermétistes et alchimistes : « J’ai de l’esprit une idée matérielle, bien que j’aie une philosophie antimatérialiste de la vie » (VIII, 236). Nous le voyons également rejeter le fascisme, dont il dénonce le « monstrueux salmigondis », mais aussi le marxisme à qui il reproche de n’avoir critiqué que la dimension économique du capitalisme, et de n’en avoir pas découvert l’origine dans l’instinct d’appropriation propre au « moi » humain : « Ne pas se sentir vivre en tant qu’individu revient à échapper à cette forme redoutable du capitalisme que moi, j’appelle le capitalisme de la conscience puisque l’âme c’est le bien de tous » (VIII, 196). On se doit donc en ce sens d’être anticapitaliste sans avoir pour autant à se recommander du marxisme, et telle est peut être l’essence de la vraie révolution, ni matérielle ni spirituelle mais « corporelle », prônée par Artaud convaincu qu’ « il y a une idée de la capitalisation des formes comme il y a une forme capitalistique de la vie » (VIII, 237). Et quiconque serait aujourd’hui tenté de « récupérer » politiquement Artaud doit d’abord prendre connaissance de la réponse cinglante adressée le 25 avril 1947 au colonel Valerio Walter Audisio qui se vantait d’avoir abattu Mussolini :

 « Monsieur,

 Je ne suis pas suspect de fascisme, et Mussolini fut toujours le cadet de mes soucis,

mais le communisme

l’esprit de la RRRRRésistance,

le hoquet de la Libération,

(même pas libertaire)

ne donnent pas le droit d’être

CON.

 Et c’est bien simplement ce que vous fait apparaître votre imbécile article

sur l’abattoir du boeuf Musolini.

Mussolini fut une vache et un lâche, tout le monde sait ça. Ce n’est pas

une raison pour se vanter d’être allé l’abattre

(sans danger)

comme si le fait d’avoir égorgé un lâche représentait une action d’éclat,

avec des révolvers qui ne partent pas.

Je voudrais maintenant, Mr Audisio, vous voir devant un front vrai de

mitrailleuses en action et de bidons de pétrole enflammés pour voir si vous

aurez toujours gardé votre superbe, bonne à écrabouiller des LÂCHES déjà

vaincus » [3]

Le combat d’Artaud est d’une tout autre nature, on l’aura compris. Il n’en demeure pas moins que la critique de toutes les formes de capitalisme des années 1936 pourrait bien être la matrice du « corps sans organes » ultérieur dans la mesure où ce « corps » est à jamais dégagé de l’obligation d’avoir à capitaliser ses énergies ou à s’emparer de celles d’autrui pour se sentir exister, et librement se manifester. On a souvent parlé de la dimension « gnostique » de la pensée et de la position existentielle d’Artaud, qui affichait sa sympathie pour les Cathares.

Cela est particulièrement vrai du sentiment qui fut le sien d’être radicalement étranger à ce monde, dont il dira à la fin de sa vie souhaiter sortir au plus vite. Mais derrière ce refus de participer à la grand-messe cosmique, et à l’entreprise d’autoglorification de l’homme qui lui est assortie, se profile celui de refuser tout profit personnel lié à la condition humaine dont le caractère sexué et la finitude portent atteinte à l’idée qu’il se fait de la dignité attachée à la vie plus encore qu’à l’homme qui doit apporter la preuve qu’il n’en a pas démérité. La manière dont Artaud distingue joie et jouissance marque à cet égard la limite entre le rayonnement spontané de la vie, auquel il souscrit, et l’esprit mercantile présidant à la capitalisation du plaisir d’être en ce monde, et d’y jouir de soi-même et d’autrui. Jusque dans ses excès supposés « érotiques », la posture d’Artaud reste de ce point de vue ascétique.

C’est aussi pourquoi rien n’est à mon sens plus faux que de voir dans « Le Théâtre de la cruauté », puis dans le « corps sans organes », une hystérisation de la mort comme de la vie. Car ce qui caractérise l’hystérie est une mise en scène spectaculaire de soi et de ses affects, témoignant à la fois d’une impuissance pathétique à être vraiment soi, et d’une habileté à « capitaliser » de manière subtile cette mise en abîme de soi qu’Artaud a justement toujours refusée. Pensons aux pages éblouissantes consacrées par Henri Michaux à ce mal, et aux effets mimétiques qu’il induit : « Pas de grande hystérie sans immodération, sans soif, sans inassouvissement. Elle recherche l’empreinte. Elle contracte les maladies mentales les plus diverses qu’elle a observées chez des malades, en prend les tics, les attitudes, les symptômes. Elle sait se quitter. Elle aime se quitter. Elle est folle de se quitter. Elle comprend en se quittant » [4]. L’inverse, donc, de ce qu’a toujours recherché Artaud, convaincu que la fuite en avant de la culture occidentale, son appétit immodéré de jouissance et l’abus des représentations dénuées d’ancrage corporel font de cette hystérisation de la vie une bombe à retardement.

Le « corps sans organes » aura beau gesticuler, cogner, hurler, le bloc massif qu’il est devenu ne laisse plus aucune place au dédoublement intérieur, à la fuite de soi, et n’offre donc plus aucune prise aux prédateurs, à ces « envoûteurs » dont l’évocation, redondante dans les derniers écrits d’Artaud, déconcerte la critique portée à y voir la preuve de son incurable folie. D’où la question insane : Artaud croyait-il véritablement être envoûté, ou tout cela n’était-il qu’un jeu ? Mieux vaudrait dire qu’Artaud, devenu de longue date opératif comme l’étaient les anciens alchimistes, avait cessé de croire en quoi que ce soit, et ne s’en remettait pas davantage à la pensée réfléchie, et encore moins rationnelle, de guider ses pas. Il l’a tant dit et redit tout au long des Cahiers de Rodez, puis du retour à Paris, qu’on s’étonne de la surdité à l’endroit d’une détermination si murie : « C’est ma satisfaction d’opérer et de ne pas participer à l’être de la satisfaction » (XIX, 17)

Il ne faut pas chercher ailleurs l’origine des diatribes d’Artaud contre un Dieu assimilé à l’Être des métaphysiciens et des théologiens. Car dès qu’il y a « être », en quelque domaine que ce soit, il y a accumulation de substance, de richesse et donc aussi de possibles profits ; le « capital » ainsi accumulé risquant dès lors également de devenir la proie des prédateurs. La capitalisation n’est pas seulement immorale, elle est dangereuse en ce qu’elle accroît le risque de se voir dépossédé, pillé ; du moins si l’on est un homme car ce Dieu, en qui la substance est la plus riche, est aussi le seul qui soit en position de n’être jamais dépossédé de lui-même alors même qu’il nourrit sa substance de celle qu’il prélève sur les hommes : l’« ignoble profiteur de la douleur humaine », dit de lui Artaud (XIX, 170). Le raisonnement n’est pas nouveau, que tinrent en des termes à peu près semblables Feuerbach et Lautréamont, Nietzsche et René Daumal dans son « Poème à l’homme et à Dieu ». Mais saurait-on en rester à ce scénario quelque peu simpliste quand on est Antonin Artaud ?

Au lieu donc de se réjouir qu’il ait ostensiblement renié la foi chrétienne en 1945, et se soit ensuite répandu en injures sur le signe de la croix et l’hostie, on devrait se féliciter qu’il ait, durant sa longue réclusion, épousé de manière si intense une posture christique à défaut de rencontrer véritablement Jésus-Christ. Car la crucifixion, qu’Artaud dira bien après son reniement avoir endurée au Golgotha, est le seul « signe » témoignant d’une dépossession si totale de soi qu’il ne peut plus donner matière à aucune prédation. Je n’hésite donc pas pour ma part à voir dans la crucifixion – chrétienne ou pas, le problème n’est pas là – la charpente, l’ossature invisible du « corps sans organes ». Lisant Artaud, on en vient même à se demander si tout être qui n’a pas été une fois au moins « crucifié » n’est pas condamné à demeurer prédateur ou proie, envoûteur ou envoûté. Loin d’être délirante, cette hypothèse pourrait bien demeurer de l’ordre du non-dit dans nos sociétés festives où tout se capitalise, y compris la spiritualité dont le « suicidé de la société » se fait une tout autre idée : « Dieu est quelque part au point précis de la résistance à l’Infâme » (XV, 85). Au centre d’une croix donc, où il assumera jusqu’au bout d’être cloué.

C’est pourquoi le « combat d’apocalypse » dont il est beaucoup question dans les derniers écrits revêt en fait deux formes : intime et spectaculaire, héroïque et quasi mystique ; ce terme ne devant être employé qu’avec d’extrêmes précautions pour désigner la voie du Simple, celle des pauvres et des humbles, des hommes de la terre dont il se sent frère, choisie par Artaud au moment même où il se dit également prêt à participer, en guerrier, à l’affrontement final : « Je suis guerrier. Je suis un poète qui fait la guerre, la paix, l’amour, de la peinture, la cuisine, le serrurier, le maçon, des corvées » (XX, 253). La coexistence de ces deux voies – du fer et du bois – pose une fois encore problème dans la mesure où elles ne sont pas simplement l’envers et l’endroit d’une même geste mais se télescopent et parfois s’annulent. Imaginerait-on saint François d’Assise, auquel Artaud consacra un poème de jeunesse, brandissant l’épée afin de pourfendre ses adversaires ? Mieux vaut sans doute conclure que, de cette dualité, Artaud subira jusqu’au bout le déchirement.

Ce qui ne l’empêche pas d’entrevoir ce qui pourrait bien être la finalité et la véritable « révélation » (apocalupsis) de ce grand chambardement cosmique conduisant à la destruction de l’actuelle Création : la restitution des énergies détournées, exploitées, volées, et le rétablissement de chaque être, de chaque chose dans sa dignité propre : « Car où le traître n’a pas mérité ses cartilages ni le souffle de ses ossements, le cartilage et l’ossement n’ont pas mérité le traître, ce qui veut dire qu’il en faut très peu pour que les choses se révoltent » (XX, 88). Ce qu’il y eut de plus authentiquement scandaleux, au sens fort du terme, dans l’émission Pour en finir avec le jugement de dieu, ne furent donc pas les blasphèmes à l’endroit de dieu mais de donner un avant-gout de cette révolte des êtres et des choses contre les profiteurs de tous ordres qui s’en sont jusqu’alors impunément nourris, et contre « l’usinage insensé » qui allait transformer de fond en comble le visage des sociétés postmodernes, submergées par les « ignobles ersatz synthétiques où la belle nature n’a plus que faire » (XIII, 72). Parallèlement à ce pamphlet tonitruant dont il n’est pas nécessaire de souligner l’actualité, Artaud laisse également entrevoir dans son Van Gogh à quelle lumière, à quelle simplicité concrète et j’oserais dire à quel apaisement il aspirait, lui l’infatigable lutteur. Que ce texte soit en ce moment mis en exergue dans l’exposition du musée d’Orsay est peut-être le signe qu’on commence à prendre toute la mesure d’une parole libératrice que personne ne peut avoir la prétention de s’approprier sans en dénaturer la portée.

Françoise BONARDEL

Notes relatives à l’article :

Les citations insérées dans le texte renvoient aux différents volumes des Œuvres complètes d’Antonin Artaud publiées chez Gallimard, ou aux Œuvres (collection « Quarto »)

[1] A. Artaud, Lettres à Génica Athanasiou, Paris, Gallimard, 1969, p. 265.

[2] Cf. F. Bonardel, « Poésie et Tradition. Artaud lecteur de Guénon », in Modernités d’Antonin Artaud I, Paris-Caen, Lettres modernes Minard, 2000, p. 119-148.

[3] A. Artaud, Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 2011, p. 1607.

[4] Henri Michaux, Connaissance par les gouffres, Paris, Gallimard, 1978, p. 271.

Un commentaire pour “Françoise BONARDEL : « La parole insurgée d’Antonin Artaud : un message pour notre temps »”

  1. Mauceric :

    Superbe !

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