« Forcalquier monte en herbes », par Hubert de Champris

Le Midi n’a qu’à bien se tenir : il bénéficie d’une présomption de beauté, de chaleur, de luminosité. A l’encontre d’une contrée du Nord où le touriste lambda n’entre qu’à reculons, n’attendant point monts et merveilles et de ce fait, découvrant avec bonheur ces gens qui ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas le ciel, comme dit le chanteur, en dessous d’une ligne La Rochelle-Genève, la compétition est plus rude, le jury plus exigeant. Et, au nord du Sud-Est, à l’aplomb du Var et du massif de la Sainte-Baume, nous sommes presque censés nous situer non loin du bonheur c’est-à-dire à mi-course et à moins de deux heures de la neige et de l’eau. Le reste du temps, nous sommes ici, à Forcalquier, dans ces Alpes dont les habitants, pourtant, ne se sentaient nullement ‘‘discriminés’’, diminués par je ne sais quelle infirmité mais qu’un léger snobisme bobo avant l’heure, a baptisé de Haute Provence, dans l’antichambre du bonheur susdit, dans un vaste centre de bien -être où seraient réunis tous les arts, toutes les techniques voire toutes les sciences humaines et sensorielles préparatoires à cet état, où nous seraient dispensés le fruit des dernières découvertes des médecines dites alternatives propres à engranger ces bienfaits.

Entre Aix-en-Provence et Forcalquier, c’est donc bon, beau et bio mais, on vous rassure, pas bobo, la bonne monnaie ayant fini par chasser la mauvaise, l’authentique, le surfait. Le bio est d’ailleurs ici une seconde nature, l’agriculture dite biologique n’étant au reste, notez-le, que la culture d’il y a soixante ans mais un peu plus théorisée, pensée… raisonnée dit-on même…à raison. Aussi aimons-nous d’autant plus faire de la publicité, au sens propre du terme (rendre publique), qu’elle est gratuite, gracieuse et désintéressée et que les produits promus le méritent. Sur la Route des saveurs et des senteurs qui conduit d’Aix à Forcalquier en passant par ses bourgades aux noms éthérés et ensoleillés qui ont noms Banon, Sisteron ou Oraison, Manosque, Mane, Valensole ou Lurs (là où se déroula la fameuse affaire Dominici) , qui traversent le Lac de St. Croix, le Plateau de Valensole ou la Montagne de la Lure, on fera donc ses provisions. Pas tant d’Occitane, à Manosque (parce qu’entre nous, ils n’ont pas besoin de nous et qu’ils ont encore quelques progrès à faire), mais des fromages Banon (sans lien avec l’actrice et Géraldine du même nom, contrairement à qu’on cherche à nous faire accroire), des Biscuits de Forcalquier, des terrines de la maison Telme, des bières et des sirops de la brasserie du Cueilleur de douceurs, sans parler du spécialiste de l’amande, Perl’Amande ou du chocolatier Manon. Mais n’en jetons plus et arrêtons-nous aux Distilleries et Domaines de Provence, petite usine de Forcalquier dont la visite vous permettra de vous dire en substance ‘‘Ricard, je ne boirai plus de ton eau trouble !’’ Quitte à boire un apéritif anisé, faites-le avec art et en ne goûtant qu’au meilleur. Après tout, on n’est pas à Palavas-les-Flots. Avec le pastis Henri Bardouin (ancestrale boisson phare des Distilleries et Domaines en vente dans toutes les bonnes librairies comme dirait ma concierge), vous avez l’exemple même du produit plus que centenaire, travaillé il y a encore peu au vieil alambic géant et par une famille de souche bien ancrée, les Hardouin. Emblématique aussi cette distillerie des vicissitudes rencontrées par bien des entreprises provinciales de la catégorie des PME, à la croisée des chemins en apparence divergents de la mondialisation et de la territorialisation, de la quantité et (du maintien) de la qualité, et qui ont su, au final, trouver un équilibre pas seulement financier et non pas entre la mauvaise et la bonne qualité, laquelle est toujours et on ne peut mieux au rendez-vous, mais entre la notoriété et la discrétion. Ainsi c’est Henri Hardouin, l’homme fort du pastis des Basses Alpes de Haute-Provence, le développeur de la maison, qui a longtemps été à la tête de la maison. Puis, la maison connaît quelques hésitations ; c’est une sorte de collatéral, un certain A. Robert qui prend la barre pour la céder au trop fameux Ricard de 1987 à 1990 avant de la reprendre. Donc et en résume, quitte à boire une anisette, ne soyez plus plouc, mettez-vous sur votre 31 et non plus le 51, dites oui au Banon (voir plus haut), non au Pernod, et dites-vous bien que vous ne trouvez sûrement pas dans les secrets de fabrication de ce dernier et infame breuvage ces ingrédients rare composant le Bardouin comme des alcoolats de plantes et d’épices, de l’infusion d’armoise et de l’essence de badiane.. !

Vous aurez droit au pastis du val Bardouin quand vous aurez sacrifié à la montée à la Terrasse N.-D. de Provence, à Forcalquier, ce qui constituera d’ailleurs un entraînement à celle de ND de la Garde à Marseille si, d’aventure, vous y alliez ensuite promener vos guêtres (le chemin côté ouest est le plus ardu et le plus long mais le moins fréquenté). Il est toujours rassurant de trouver en haut de ce genre de promontoire des tables d’orientation (ici, il y en a deux) installées jadis par les défunts Touring-clubs, lesquels permettent de vous dire, fixant l’horizon, « droit devant, à vol d’oiseau, bien dans l’axe, il y a Istanbul, ou Lisbonne, ou Petraouchnok. » S’y donne possiblement des concerts de carillon que l’on ne donne pas qu’à Noël et dont l’instrument n’est autre que les poings de l’instrumentiste. On verra plus loin que ce site orné d’une chapelle octogonale édifiée en 1875 devrait, il faudra envisager la chose, héberger dans les années qui viennent des manifestations du festival estival Cookfood pour le moment concentré dans le Couvent des Cordeliers, plus bas, et son ancien cloître. Redescendant vers le centre de la cité comtale, on ne manque pas – quoique, le touriste lambda n’a pas l’air, comme à son habitude, de se poser beaucoup de questions – cette fontaine Renaissance dont, nous conseille pudiquement un guide à la couverture verte, il convient de « prendre le temps de scruter les curieuses scènes sculptées…couronnées par un saint Michel terrassant le dragon. » Le jeune guide de l’office de tourisme de Forcalquier se fera plus précis…tout en nous laissant dans l’imprécision d’une imagination libidineuse alimentée par le flou des maux (censément désignés à la vindicte du dragon) et des mots pour les confesser…on a bien compris qu’il s’agissant de péchés… capitaux dont on aurait intérêt (c’est le cas de le dire) en l’occurrence à discerner les acceptions utiles, bien propres à nous renseigner sur le détail des vices que cette époque (grosso modo, tout le Moyen-Âge), contrairement à la nôtre, aimait, d’un verbe technique et salace, désigner à son opprobre, à défaut qu’il soit à présent autorisé que ce fusse aussi de la nôtre.

Le Couvent des Cordeliers, un peu plus bas dans le bourg, est le havre d’une…université et, depuis huit ans, d’un festival, le Cooksound, qui allie musique et gastronomie en rapport avec celle-ci. Cette année, c’était les Caraïbes qui s’offraient à nous avec chanteurs et musiciens du cru comme du coin – Ruben Paz, Docteur X-Ray, le Nueva Trova Cubana, David Walters ou le duo marseillais des Baja Frequencia – agrémentés des créations culinaires concoctées par quarante élèves issus de seize pays, membres d’une alliance internationale patronnée par l’Institut Paul Bocuse. Saine nourriture ‘‘écolonomique’’ qui n’exclut pas la dive bouteille ! On imagine à l’avenir ce festival hors les murs du Couvent des Cordeliers, donnant aussi ses concerts tout en haut de la citadelle, répandant ses stands de victuailles nuit et jour, de la place principale du Bourguet et tout au long des rambardes du boulevard Latourette, un festival qui ne serait peut-être plus estival, mais printanier ou automnal afin qu’il ne soit plus déserté par la jeunesse du coin. On va répondre que ce genre de festival, en France, a lieu par définition en été, drainant le gros du tourisme de masse. Mais, justement, il serait peut-être bon de choisir une saison moins accablante, de rameuter les nouveaux hippies (cette catégorie sociale finira bien par renaître), de marier de plus fort haute gastronomie agrobiologique et musiques psychédéliques – ce qui n’exclut pas de donner de la musique classique sur la Terrasse ND de Provence et dans la cour du Couvent des Cordeliers – . Le directeur de l’office de tourisme, créateur de ce festival, Laurent Kouby (et non Courbis comme me le souffle ma concierge à la vague culture footballistique) pourra même relier ces festivités à l’objet des activités de l’Université Européenne des Saveurs et des Senteurs sise au Couvent des Cordeliers. Il est dans l’ADN de cette instance de devenir nommément et factuellement un « Centre national de la phyto-aromathérapie » (le CNPA), rattaché au CNRS, avec ses labos et ses chercheurs bio-chimistes, médecins (de toutes disciplines), naturopathes, statisticiens, théoriciens et praticiens des thérapies dites alternatives, financés par l’Etat central, ses collectivités locales et les grands industriels. Aujourd’hui, et cela est déjà appréciable, nous avons un embryon de cette future structure avec cette « Université » – qui, par exemple, organise des ateliers où le grand public peut apprendre comment se conçoit et se fabrique une eau de toilette – et le musée des plantes à parfum, aromatiques et médicinales de haute Provence, l’Artemisia museum. Ce n’est pas que l’armoise, féminine en diable, préventive et curative du palu, mais aussi toutes les autres plantes médicinales et cosmétiques de la Montagne de Lure qui vous sont présentées et expliquées, de la cueillette à leur utilisation en tisanes et huiles essentielles. Au nombre des vedettes figurent les trois types de lavandes que, à l’instar des autres plantes, on pourra snifer à profusion dans un contexte pédagogique déroulant le long parcours de ces plantes, de leur colportage jusqu’à leurs divers modes de distillation, le tout semble-t-il dans un discours malgré tout suffisamment alambiqué pour que le spécialiste ne soit pas déçu du voyage et ait eu le sentiment de continuer à apprendre.

Il apparaît donc que Forcalquier et la Haute-Provence en général aient pris le parti depuis maintenant au moins dix ans de se soigner, de se crémer, de se nourrir, en somme de vivre et de se faire du bien avec ce que la région lui offre, là, sous la main, et les pieds plus encore. On crée ainsi des sentiers discrètement balisés dans la nature pour que le grand public puisse apprendre à reconnaître, parfois, à cueillir à bon escient – c’est-à-dire en connaissance des multiples causes (tant de nature politique que strictement médicale) qui préside à l’acte de la cueillette. On lui mâche le travail pour qu’il mâche en conscience comme nous l’enseignent certaines sagesses asiatiques. La nature qui entoure ses habitants tend donc à devenir sa seconde nature. Il convient donc que le reste de la Provence puis de la France entière s’y mette elle aussi. Forcalquier (Folcalquier comme l’imprime une carte du Guide Vert) et son pays, au nord, le Mont Ventoux, la Montagne de Lure aidés même des ullubérons (les indigènes du Lubéron) vont donc, après l’Observatoire astronomique de Haute-Provence, devenir un second Observatoire,- l’Observatoire scientifique des vertus des plantes [et non des verrues plantaires comme me le fait dire l’oreille de ma concierge qui fourche encore] avec en son cœur les organes scientifiques logés au Couvent des Cordeliers. Pour maintenir et parfaire ce dessein, cette trajectoire future vers un futur pensé et organisé, la synergie des trois secteurs de l’économie (primaire, pour la récolte des végétaux, secondaire pour leur transformation naturelle, tertiaire pour la recherche-développement, éventuellement (mais éventuellement seulement) avec le concours d’entreprises équivalent start-up.) Il y a là, comme on dit, tout le potentiel requis,- un potentiel qui est déjà, depuis le temps et l’ancien temps, devenu bien réel, mais qui est appelé à grandement se développer tant avec l’accentuation de la scientificité des pôles de recherche en la matière (phyto-thérapeutique et aroma-thérapeutique) que l’extension géographique et matérielle de l’objet d’un festival tel que le Cooksound. Le Petit Futé, qui n’a pas, qui n’a plus, si, du moins, le cas a pu échoir, à rougir de ce qu’il est, surtout s’il se compare à ce que sont devenus ses concurrents, nous invite à commenter ses commentaires sur le coin. Nous ne saurions modestement faire mieux, s’il souhaite se parfaire, que de l’inciter à notre tour à intégrer d’une manière ou d’une autre (enfin…plutôt de la nôtre) les ci-devant observations. En résumé, et comme mot d’ordre : faire ses courses (se reporter plus haut aux marques conseillés) tout en pratiquant régulièrement sa course en montagne pour faire simple(s) : les quérir, les cueillir pour, par eux, prévenir le mal, le cas échéant, en guérir. De plus en plus pratiqué, de plus en plus appliqué, nous pourrons alors nous dire que la Haute-Provence peut se faire une haute idée du caractère raisonnablement prométhéen de son action en matière de santé et de beauté naturelles, si tant est qu’il soit nécessaire de préciser que celle-ci et celle-là ne peuvent à la vérité s’atteindre que de cette manière-là.

Hubert de Champris

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