Feu le rayonnement de la langue française

Pendant des siècles, du XVIIe siècle et jusque dans la seconde moitié du siècle dernier, la langue française a été librement apprise par des millions d’étrangers vivant sur tous les continents. Pour eux, c’était la langue de la culture ou la langue par laquelle ils ont accédé à la haute culture. Les raisons de cet engouement de jadis tiennent à trois faisceaux de faits : la qualité des maîtres qui, en France ou dans les nombreuses écoles à l’étranger, ont fait l’excellence de l’enseignement français ; la fascination que d’innombrables étrangers ont éprouvée pour la littérature, la pensée et la culture française ; la position éminente que la France a occupée pendant au moins trois siècles dans les relations entre les puissances du monde. Ces réalités faisaient la force ou le rayonnement (comme on dit souvent, par métaphore, dans les milieux autorisés) de la langue française. Peu à peu, ces réalités s’étiolent. Désormais, elles laissent la place au lent effacement de la langue française dans le monde.

Tout et surtout les chiffres indique que le système d’enseignement en France est à l’agonie. Dans les enquêtes, dites PISA (Programme international pour le suivi des acquis), les élèves français, à quelque niveau du cursus (primaire ou secondaire) qu’ils se situent, sont mal classés : toujours près des derniers pays de l’OCDE, que ce soit pour la maîtrise de la lecture, de l’écriture, du calcul. En revanche, pour ce qui est des moyens dont dispose le système, la France est le pays qui dépense le plus d’argent public par élève. Beaucoup de moyens, mais résultats en berne. Jadis, c’était l’inverse : peu de moyens, mais de brillants résultats. Il en va de même pour ce qui est de l’enseignement supérieur. Dans le classement international de l’Université de Shanghai, les universités françaises ou bien n’apparaissent pas, ou bien se retrouvent très loin dans les classements, seules deux ou trois universités étant classées parmi les cent premières. Ce n’est plus une évaluation, c’est une Bérézina. Dans le classement du Times, dit THE (Times Higher Education), il n’y a en Europe que deux universités classées dans les cinquante premières et deux entre la 51e et la 100e place. Le classement est trusté par les universités britanniques, allemandes, suisses, scandinaves. Même l’Italie a plus d’universités classées dans les 200 premières que la France. L’enseignement français avait jadis du prestige ; il incitait les étrangers à choisir le français comme langue de culture ; il attirait de nombreux étudiants venus du monde entier ; il faisait rayonner la langue française dans le monde. Aujourd’hui, c’est le crépuscule de la langue que produit cet enseignement.

Ce qui s’observe du système d’enseignement s’étend à la littérature, à la pensée, à la culture. Jadis, la France était tenue pour le pays littéraire par excellence, le pays où la pensée et l’expression de la pensée étaient libres et où ces libertés étaient protégées par les lois. Aujourd’hui, plus rien de cela n’est vrai. En 2011, les éditions Robert Laffont ont réédité Le Camp des saints, roman de Jean Raspail, publié une première fois en 1973. Jean Raspail a jugé bon d’ajouter à l’édition de 2011, p. 391-393, une annexe, dans laquelle il déclare ceci : « La première édition du Camp des saints a été publiée en 1973. Le texte de la présente édition est mot à mot identique. Si les lois Pleven, Gayssot, Lellouche et Perben II avaient un effet rétroactif […], il serait susceptible de poursuites judiciaires pour un minimum de 87 motifs, répertoriés ci-dessous ». Suivent les références de 55 pages, avec dans quelques-unes de ces pages, deux ou trois passages, de quelques lignes à tout un paragraphe, qui pourraient être incriminées et valoir à leur auteur procès, amendes et même prison, passages, est-il besoin de le préciser, qui ne portent atteinte à la réputation ou à l’honneur de qui que ce soit. Autrement dit, un huitième du roman devrait être caviardé ou censuré aujourd’hui pour être publié. Tout penseur, tout écrivain, tout Français doit désormais passer sous les fourches caudines de la censure avant d’être autorisé à parler, à écrire, à publier. En 2002, le journal de Renaud Camus, La Campagne de France, a été publié avec de longs paragraphes blancs, tous censurés. Jean Raspail cite les auteurs de quatre lois liberticides, mais il y en a de plus scélérates encore, en particulier celles qui autorisent des associations lucratives sans autre but que le lucre et la censure à se porter parties civiles contre des écrivains, des penseurs, des historiens, des journalistes, et à amasser ainsi, grâce à ce travail de basse police de la pensée, de petites fortunes qui les font prospérer. Et la justice, qui se plaint de manquer de moyens, n’hésite pas, au nom de ces lois liberticides et scélérates, à dépenser des millions d’euros d’argent public chaque année pour poursuivre des innocents dont le seul crime est de penser.

Quand les persécutions ne sont pas le fait de la justice dévoyée, dont le modèle désormais est Pinard, elles sont le fait des médias, qui sont en première ligne dans les combats contre la liberté de pensée, d’expression, d’opinion. Les persécuteurs ne visent pas les pisse-copie ou les scribouillards ; non, ils visent Voltaire, Rousseau, Diderot, Hugo, Bernanos… Des interdictions professionnelles ont été prononcées contre deux des plus grands écrivains vivants, Renaud Camus et Richard Millet ; un autre grand écrivain, Maurice Dantec, a été contraint, pour échapper au pilori et à la mort sociale, de s’exiler, imitant Descartes, Voltaire, Hugo… Au XIIe siècle, Pierre Abélard a fait faire un pas de géant à la civilisation française en distinguant le péché (qui relève des liens qui unissent une conscience individuelle à son Dieu) et le crime (qui relève de la justice des hommes, laquelle n’a pas à juger les péchés). À la fin du XXe siècle, les socialistes, les gauchistes, les bobos, les médias, les puissants ont fait reculer la civilisation française au stade où elle était avant Abélard : désormais tout péché (d’opinion, de pensée, d’expression) devient un crime et est puni aussi sévèrement qu’un meurtre.
Tout citoyen éclairé et conscient du désastre ne peut qu’approuver les étrangers qui ont perdu tout désir d’apprendre une langue qui sert de vecteur à un système d’enseignement au bord du gouffre, à des systèmes de recherche fantomatiques ou minés par la haine de soi ou à un pays dont la justice, les puissants et les médias persécutent les écrivains…

Il est d’autres causes à la lente disparition du français comme langue internationale au profit du globish, de l’espagnol ou de l’arabe. Depuis 20 ou 30 ans s’expriment en français les pires régimes totalitaires qui soient et des organisations qui égorgent ou tuent au nom de leur Allah ou de l’islam. Si, en France, l’on est musulman, on peut appeler à tuer des mécréants, des juifs, des chrétiens, en bref les trois quarts de l’humanité, sans s’exposer à la moindre poursuite devant un tribunal ; mais si l’on n’est pas musulman et que l’on proteste contre ces appels au meurtre, on se retrouve devant un tribunal.

L’actuel premier ministre a ou aurait cessé d’être de gauche quand il a compris que la gauche était liberticide. Celui dont la valeur suprême est, du moins si on en croit ses propos publics, la liberté de pensée, d’expression, d’opinion et d’entreprise aura-t-il l’audace de défendre ce qu’il tient pour une valeur suprême en faisant abroger toutes les lois scélérates qui répriment la liberté de pensée et d’expression en France, du moins pour les seuls Français, et de refaire de la France un pays qui séduit le monde entier par sa langue, sa littérature, son amour de la liberté ? De Gaulle rétorquait à ceux qui voulaient faire goûter à Sartre le confort d’une cellule : « On n’embastille pas Voltaire ». Édouard Philippe, qui a fait sa carrière dans une organisation gaulliste, pourra-t-il suivre cet exemple, malgré que Macron en ait ? On est en droit de craindre qu’il n’en fasse rien.

 

Jean-Gérard Lapacherie

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :