« Élections régionales catalanes de 2017 – Un coup d’épée dans l’eau », par Nicolas Klein

Un scrutin à analyser de près

« C’est reparti comme en l’an 40 », déclare le dicton familier de la langue française. Les élections catalanes du jeudi 21 décembre n’ont en effet pas permis de modifier substantiellement la donne au Parlement régional et n’offrent pas un horizon plus clair et plus prometteur pour la communauté autonome. Elles ont en revanche tenu une partie de leurs promesses, puisque la participation a quasiment atteint les 82 % (soit près de 7 points de plus qu’en 2015). Les Catalans se sont massivement déplacés pour un scrutin à l’enjeu très fort, en plein défi séparatiste, et les enseignements de ce vote sont multiples.

Jean qui rit…

Deux forces apparaissent comme les grandes gagnantes de ce scrutin. Commençons par la surprise avec la bonne résistance de Junts per Catalunya (« Ensemble pour la Catalogne »), liste menée par l’ancien président de la Généralité, Carles Puigdemont. Certains sondages prédisaient un effondrement de la droite indépendantiste, emportée à la fois par l’échec du processus sécessionniste, la montée imparable de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) et de nombreux scandales de corruption et de détournement de fonds.

Pourtant, avec un peu plus de 940 000 voix et 21,65 % des suffrages exprimés, Junts per Catalunya (JxC) fait mieux que sauver les meubles et s’impose comme la deuxième force au Parlement régional (Parlament) avec 34 élus. Au quartier général de campagne de Carles Puigdemont, à Bruxelles, l’ambiance était à l’euphorie, autant en raison de la « victoire » des séparatistes que de ce résultat inespéré, qui replace les conservateurs catalans au centre du jeu.

Les vrais vainqueurs de la soirée sont cependant les candidats du parti Citoyens (C’s). La formation que l’on appelle Ciudadanos dans presque toute l’Espagne et Ciutadans en Catalogne  réussit le tour de force de gagner douze sièges par rapport à 2015, passant de 25 à 37 élus au Parlament. Les résultats en termes de suffrages exprimés sont impressionnants, puisqu’avec plus d’un million cent mille voix (soit 25,37 % des bulletins validés), C’s dépasse toutes les prédictions. À la fois farouchement unionistes et résolument centristes, les candidats de la formación naranja (« formation orange ») réussissent ce qu’aucun autre parti n’avait fait avant eux, à savoir placer une force constitutionnaliste en tête des suffrages des Catalans. Même les socialistes de Pasqual Maragall n’y étaient pas parvenus lors des élections régionales de 2003. Ce simple fait constitue une défaite pour le monde séparatiste car, bien qu’elle ne soit pas en mesure de constituer un gouvernement, Inés Arrimadas, tête de liste de C’s, s’impose comme le personnage majeur de la communauté autonome pour les années à venir.

Cette victoire de Citoyens est aussi un formidable tremplin pour le président du parti, Albert Rivera, qui est désormais en position de force au sein du bloc de droite qui dirige actuellement en Espagne.

… et Jean qui pleure

Les perdants de ces élections sont autrement plus nombreux que les vainqueurs. Citons en premier lieu la Gauche républicaine de Catalogne, qui semblait promise à grand avenir. Son principal dirigeant, Oriol Junqueras, pensait bénéficier d’un basculement vers la gauche de l’univers séparatiste et se voyait déjà en haut de l’affiche. Que ce fût avec JxC et la Candidature d’Unité populaire (CUP) ou avec le Parti des Socialistes catalans (PSC) et En Comú-Podem (la « marque » locale de Podemos), l’ERC était persuadée de pouvoir mener la danse, quitte à renoncer à l’idée d’une indépendance unilatérale. Certes, ils vont continuer à faire partie de la coalition au pouvoir avec et engrangent malgré tout un peu plus de 929 000 voix (21,39 %), soit 32 sièges au Parlament. Pourtant, de tels résultats sont en-deçà de leurs espérances.

À leurs côtés, la gauche « radicale » indépendantiste de la CUP subit elle aussi un camouflet, passant de 337 000 suffrages exprimés (8,21 %) en 2015 à un peu plus de 193 000 (4,45 %). Ils perdent donc six sièges au Parlement régional et n’y conservent plus que quatre élus. Leurs candidats chanceux représentent aujourd’hui le maillon faible d’une potentielle coalition indépendantiste.

Le Parti des Socialistes catalans (PSC), emmené par Miquel Iceta, semble sortir renforcé du scrutin puisqu’il gagne un siège (17 au lieu de 16), traduction directe d’une augmentation des suffrages exprimés entre 2015 (523 000 voix environ, soit 12,72 %) et 2017 (602 000 bulletins à leur actif, ce qui équivaut à 13,88 %). Pourtant, le score des sociaux-démocrates est décevant et ils perdent définitivement leur hégémonie dans leur bastion de la ceinture rouge (cinturón rojo) de Barcelone, banlieue populaire et anciennement industrielle où ils sont supplantés par Citoyens. Ce résultat est d’autant plus inquiétant que Miquel Iceta avait esquissé, dans les dernières semaines de campagne, une politique d’apaisement. Il avait par exemple promis d’œuvrer, s’il était élu à la tête de la Généralité, pour une amnistie en faveur de tous les séparatistes actuellement sous le coup d’une procédure judiciaire ou pour la mise en place d’un Trésor public catalan.

Restent deux formations qui ne peuvent masquer leur formidable échec lors de ce scrutin. La première d’entre elles est le Parti populaire (PP), dont le candidat à la présidence de la Généralité, Xavier García Albiol, s’écroule dans les urnes. Il perd plus de 165 000 suffrages exprimés, passe de 8,49 % à 4,24 % de l’électorat et ne dispose plus que de 3 élus au Parlament (contre 11 en 2015). La tête de liste des conservateurs en Catalogne va sans doute annoncer sa démission dans les jours à venir alors qu’il n’est pas le principal responsable de ce fiasco. Tous les regards se tournent vers le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, dont la politique à l’égard des séparatistes est en cause.

Néanmoins, contrairement à ce que l’on peut lire çà et là, ceux qui ont boudé le PP à l’occasion de ce scrutin ne sont pas des électeurs mécontents de la dureté, voire du caractère prétendument proto-fasciste de l’homme fort des conservateurs. Au contraire, bon nombre d’entre eux ont fui vers le parti Citoyens[1] car ils voyaient en Inés Arrimadas une candidate beaucoup plus ferme à l’égard des séparatistes. Le Parti populaire, qui s’est compromis depuis des décennies dans une politique de concessions toujours plus importantes envers les régionalistes catalans et basques, sort affaibli de ce scrutin précisément parce qu’une majeure partie des unionistes ne comprend pas sa mollesse dans l’affaire catalane.

L’application très imparfaite de l’article 155 de la Constitution mais aussi le refus obstiné de la part du PP de contrôler les médias régionaux (largement en cause dans la montée et l’entretien d’un esprit séparatiste) ou encore le système scolaire public dans la région (de toute évidence coupable d’endoctrinement massif des élèves) ont coûté très cher aux conservateurs dans les urnes. Nous assistons donc à une radicalisation de l’électorat unioniste et non pas à son adoucissement.

Évoquons enfin le sort d’En Comú-Podem, « confluence » catalane de Podemos, qui prenait d’immenses risques lors de ce scrutin. Le secrétaire général de la formation au niveau national, Pablo Iglesias, avait fait un pari face à la montée du défi séparatiste : jouer l’ambiguïté et l’équidistance entre l’article 155 et la DUI (Déclaration unilatérale d’Indépendance), opter pour une stratégie de compréhension à l’égard des sécessionnistes et accepter de perdre des voix dans le reste de l’Espagne pour gagner en force dans le principal bastion de la gauche « radicale ». C’est dans ce cadre qu’Iglesias avait laissé carte blanche au maire de Barcelone, Ada Colau, et à la tête de liste d’En Comú-Podem, Xavier Domènech, pour faire campagne sur place, s’effaçant totalement du débat. C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre le caractère apparemment stoïque d’Iglesias face aux très mauvais sondages des derniers mois sur l’ensemble de l’Espagne.

Pourtant, il semblerait que Podemos doive perdre sur les deux tableaux, puisque sa liste passe dans la communauté autonome de 367 000 suffrages exprimés environ (8,94 %), soit 11 élus, à 323 000 voix approximativement (7,45 %) et 8 sièges. Ces résultats ne sont guère surprenants car toutes les enquêtes d’opinion prévoyaient un tel score mais la liste de Domènech espérait pouvoir être décisive avec une poignée de députés en cas d’égalité entre le bloc indépendantiste et le bloc unioniste. Il n’en sera a priori rien. Signe des temps : dans la ville de Barcelone, la liste soutenue par le maire, Ada Colau, arrive bon cinquième, avec 9,33 % des suffrages, très loin du vainqueur, Citoyens, qui culmine à 23,94 %.

Les séparatistes, minoritaires malgré tout

Le recul des indépendantistes

L’analyse globale des résultats du scrutin est tout aussi éclairante. Les médias français font leurs gros titres sur la victoire des séparatistes et c’est apparemment un triomphe pour eux. Séparément, JxC et l’ERC font mieux en termes de sièges (66 élus) que lorsqu’ils s’étaient présentés conjointement, au sein de la coalition Junts pel Sí (« Ensemble pour le Oui »), en 2015 (ils avaient envoyé 62 députés au Parlament). Les trois partis du bloc sécessionniste (JxC, ERC et CUP) sont encore forts de 70 élus, soit deux de plus que la majorité absolue nécessaire au Parlament régional (qui compte 135 sièges). Carles Puigdemont et Oriol Junqueras pourraient même se passer du soutien de la gauche « radicale » de la Candidature d’Unité populaire pour trouver un accord.

Et pourtant, l’indépendantisme recule par rapport à son plafond de verre d’il y a deux ans, comme l’analyste Gabriel Colomé le constatait il y a quelques semaines. En 2015, les trois formations sécessionnistes pouvaient se targuer d’avoir remporté 72 sièges – elles en ont perdu 2. Elles culminent à 47,49 % des suffrages exprimés – soit une minorité d’électeurs et une minorité encore plus flagrante sur l’ensemble des Catalans. Il n’existe aucun socle sociologique suffisant pour déclarer l’indépendance de manière unilatérale, ce qu’ont d’ailleurs reconnu plusieurs responsables indépendantistes dernièrement.

Des règles du jeu truquées

Il ne faut pas oublier non plus que la répartition des sièges entre les quatre provinces catalanes est extrêmement inégale et peu représentative du poids démographique de chacune desdites provinces. Les deux provinces les plus rurales et les moins peuplées de la communauté autonome, celle de Lérida (440 000 habitants environ) et celle de Gérone (740 000 habitants environ), sont celles qui votent traditionnellement le plus en faveur des nationalistes et indépendantistes catalans. Au contraire, les deux plus urbaines et peuplées – la province de Barcelone (plus de 5,5 millions de personnes) et celle de Tarragone (plus de 790 000 habitants) – sont celles qui tournent le plus le dos aux sécessionnistes.

Les élections du jeudi 21 décembre ont permis de le vérifier : les deux premières ont majoritairement choisi la liste de Carles Puigdemont, Junts per Catalunya, et les deux autres, le parti d’Inés Arrimadas, Citoyens. Or, il faut un peu plus de 20 000 voix pour élire un député dans la province de Lérida et près de 29 000 dans celle de Gérone, tandis qu’il en faut plus de 30 000 dans celle de Tarragone et surtout plus de 46 000 dans celle de Barcelone. Il s’en suit que chaque électeur de Lérida pèse l’équivalent de 2,3 électeurs de Barcelone. Ce système déforme la volonté réelle des citoyens catalans et favorise les indépendantistes – ce qui explique qu’il n’ait pas été modifié depuis les années 70. Si la loi électorale prévoyait que chaque électeur eût le même poids au sein de la communauté autonome, les séparatistes auraient obtenu 65 sièges (moins que la majorité absolue) et non pas 70.

Une société fracassée et ancrée dans le conservatisme

Quoi qu’il en soit, ce scrutin ne permet en aucun cas de conclure que la société catalane est unanimement derrière les partis sécessionnistes – pas plus que nous ne pouvons en déduire qu’une majorité des Catalans soutien JxC, l’ERC ou la CUP. Les citoyens de la région doivent au contraire se rendre à l’évidence : leur société est plus fragmentée et éclatée que jamais. Cette rupture se retrouve non seulement dans la répartition des voix et des sièges mais également dans les multiples fractures territoriales et socio-économiques qui parcourent la Catalogne. L’on vient de voir la façon dont les provinces urbaines et les provinces rurales ne parlaient plus le même langage politique mais il convient d’ajouter d’autres éléments.

Le parti d’Inés Arrimadas, par exemple, triomphe dans les dix premières communes catalanes et notamment dans la banlieue déshéritée de Barcelone. Il se paye même le luxe de triompher dans le fief électoral d’Oriol Junqueras, San Vicente dels Horts. C’s l’emporte dans presque tous les arrondissements de Barcelone, à l’exception des plus aisés (Sants-Montjuic, Ensanche, Gracia), ce qui traduit une fois de plus le rejet de l’indépendantisme par les plus modestes des Catalans.

Il faut aussi considérer le fait que la société catalane est aujourd’hui polarisée à droite. Les partis libéraux et conservateurs (Junts per Catalunya, Citoyens, Parti populaire) dépassent nettement la majorité absolue au Parlament avec 75 sièges sur 135. La liste de Carles Puigdemont ne peut en effet pas être classée à gauche, quel que soit l’habillage qu’il lui ait donnée et quelle que soit la naïveté d’une bonne partie de la gauche française sur ce sujet. La politique clairement antisociale menée par Artur Mas puis par son successeur à la tête de la Généralité démontre, si besoin en était, qu’il ne suffit pas de se prononcer pour l’indépendance pour passer dans le camp du progrès – c’est même souvent l’inverse qui se produit. C’est d’ailleurs ce qu’ont compris les électeurs fortunés de JxC, de l’ERC et de la CUP.

Nicolas Klein

[1] Certaines analyses sociologiques affirment que plus de 47 % des électeurs de Xavier García Albiol en 2015 ont décidé de se reporter vers Inés Arrimadas en 2017.

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