« Ecrivains de la France libre », par Jean-Gérard Lapacherie

juin 24, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Jean Mathieu Boris

Le livre de Jean-Mathieu Boris, Combattant de la France libre (Perrin, 2012), n’est pas tout à fait comparable à celui de Daniel Cordier, Alias Caracalla (Gallimard, 2009), en dépit de tout ce qui réunit ces deux auteurs, l’un et l’autre s’étant engagés à la fin du mois de juin 1940 à Londres dans la France libre, puis ayant combattu pendant quatre ou cinq longues années pour que la France recouvre sa liberté.

Jean-Mathieu Boris écrit sur ses cinq années de guerre un « témoignage » de 219 pages. En juin 1940, âgé de dix-neuf ans, il a préféré, à l’oral du concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique auquel il avait été déclaré admissible, la guerre pour l’honneur de la France et la libération de la patrie. Il a été l’un des premiers Français libres et a participé à tous les combats en Afrique (à Bir Hakeim en particulier), ensuite dans les Vosges, en Alsace et en Allemagne. Les chapitres de son témoignage se succèdent en suivant l’ordre dans lequel s’enchaînent les combats. Après la capitulation, il peut écrire : « La guerre est finie et je suis vivant », ajoutant, dans son témoignage de 2012 : « Je serai démobilisé le 9 novembre 1945 ». Le devoir accompli, Jean-Mathieu Boris, comme Cincinnatus, redevient un citoyen ordinaire.

Daniel Cordier fait œuvre d’historien dans un épais volume de 931 pages. Engagé dans la France libre, à peu près en même temps que Jean-Mathieu Boris, il opte pour le BCRA (Bureau Central de Renseignements et d’Actions) et les actions clandestines en France, en sa qualité de secrétaire du chef de la Résistance intérieure, qu’il appelle Rex, de son nom de code, et dont il va apprendre à la fin de l’année 1944 que son nom véritable est Jean Moulin. Pendant près de trente ans, jusqu’au milieu des années 1970, Daniel Cordier, comme Jean-Mathieu Boris, s’est tenu à l’écart de la vie politique, se consacrant à la peinture et au commerce des œuvres d’art (cf. la belle collection qu’il a rassemblée et a léguée au Musée national d’Art Moderne, Centre Pompidou, Beaubourg). Pourtant, à la fin des années 1970, il rompt le silence pour défendre la mémoire de Jean Moulin : « Les attaques indignes d’Henri Frenay contre sa mémoire [la mémoire de Jean Moulin] m’obligèrent à révéler, à partir de 1977, la vérité de ce lointain passé… Cela me conduisit à écrire plusieurs ouvrages sur le personnage historique que fut Jean moulin et à entreprendre la rédaction de ce livre, que j’achève ici et dans lequel je n’ai eu d’autre ambition que celle de révéler l’homme que j’ai connu » (p. 911-912) et, a-t-on envie d’ajouter, ce qu’ont été les activités, les états d’âme, en un mot la vie, des Français libres en Angleterre et en France. Pour cela, Daniel Cordier dépouille avec la patience et la minutie d’un bénédictin les archives de la France libre, celles du BCRA, des services anglais et tous les documents relatifs à la seconde guerre mondiale. Cette ambition apparaît dans le plan même d’Alias Caracalla, pseudonyme par lequel Daniel Cordier est désigné dans le roman de Roger Vailland, Drôle de jeu (1945, Paris).  La chronologie, cette grande oubliée des historiens fonctionnaires, est réhabilitée. Chaque date correspond à un lieu et à un fait, une action, un événement : « Dimanche 14 juillet 1940 : de Gaulle au cinéma ». La reconstitution de ce passé est facilitée par le journal intime que tenait Daniel Cordier alors. Soixante-dix ans après que les faits se sont produits, il les fait revivre : « De Pau à Bayonne : 17-21 juin 1940 ; Londres : refuser l’esclavage, 21 juin-2 juillet 1940 ; Olympia Hall, 2-10 juillet 1940 ; Delville Camp, 11 juillet-26 septembre 1940 ; […] Volontaires du BCRA, 10 août 1941-17 juin 1942 ; Revoir la France ? 18 juin-24 juillet 1942 […] » Il est ainsi en mesure de rétablir dans sa vérité ce qu’a été la guerre qu’il a faite et ce qu’a été la Résistance intérieure que Jean Moulin avait reçu du général de Gaulle la mission d’organiser. Pendant quatre ans, Daniel Cordier a mené une existence clandestine faite de contraintes, d’austérité, de dépouillement de soi, de risques : interminables exercices militaires, long apprentissage des méthodes d’espionnage ou de survie dans la clandestinité, succession de travaux de décodage ou d’encodage de messages radio, de recherche de cachettes, d’appartements, de boîtes aux lettres, rédaction de rapports, organisation de réunions, de prises de contact, rendez-vous, faux papiers, etc., cet échafaudage pouvant être ébranlé à tout moment par les chefs des « mouvements » (les « politiques ») avides de pouvoir et dont la légèreté a fait tomber de nombreuses « petites mains », jeunes hommes et jeunes femmes, secrétaires, dactylographes, agents de liaison, radios.

Daniel Cordier et Jean-Mathieu Boris ressentent la nécessité de dire qui ils étaient, en 1940, quand, âgés de moins de vingt ans, ils ont refusé la fatalité. Leur engagement a été identique et pourtant ils ne se ressemblaient pas. L’un était un très brillant élève, l’autre un élève quelconque. Les milieux où ils ont été formés étaient hermétiquement étanches. Jean-Mathieu Boris est issu d’une famille juive aisée, originaire d’Alsace, dont chaque membre était attaché à la République, ce dont Daniel Cordier et sa famille, royalistes, catholiques, militants de l’Action française, nationalistes, originaires du Sud-ouest, avaient horreur. S’ils ont risqué leur vie dans le même combat et « sacrifié » leur jeunesse, c’est qu’en dépit de ce qui les opposait, ils vouaient à la France, et à la France éternelle, un attachement sans limite, qu’a renforcé la défaite de mai et juin 1940.

La France libre était jeune. Elle était même la « jeunesse du monde », ce que l’exemple de Daniel Cordier, de Jean-Mathieu Boris et de tous leurs compagnons montre clairement. L’autre mérite de leurs livres est de rappeler, soixante-dix ans après les faits, que la France libre avait partie liée à la littérature. En effet, pour beaucoup de ceux qui ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais ou, restant en France, d’aider ceux qui, hors de France, luttaient contre le Reich et ses alliés, la résistance était militaire et spirituelle. Pour libérer le pays, il fallait en sauver l’âme. L’épée ne suffisait pas ; il y a été adjoint la plume, à l’instar de ce qu’a fait de Gaulle, soldat et écrivain.

Daniel Cordier

Daniel Cordier

Aujourd’hui, tout ce pour quoi de jeunes hommes et de jeunes femmes en 1940 ont dit « NON », risquant leur vie, brûlant leurs vaisseaux, rompant avec leur famille, à savoir la patrie, l’honneur, la France, la liberté d’un peuple, la littérature, est décrié et méprisé, et a même quasiment disparu. On peut assassiner en France des enfants juifs, parce qu’ils sont juifs, ce qui n’a pas été fait pendant l’Occupation, sans que ces horreurs suscitent de réaction, sinon une indignation de façade vite oubliée. On peut enlever des ressortissants français un peu partout dans le monde, sans que ces rapts suscitent autre chose qu’un lâche soulagement, quand l’Etat accepte de payer des rançons. On peut voir disparaître de France les « fleurons » de « l’économie », sans que quiconque s’y oppose. Quant aux jeunes gens d’aujourd’hui, pourvu qu’ils fument leur herbe, ingurgitent leurs alcools préférés, obtiennent un diplôme, fût-il sans valeur, fassent la fête, ils sont béats : ils n’aspirent à rien d’autre. La patrie et la liberté, tout cela, pour eux, n’est que littérature.

Dans ces conditions, il est dans l’ordre du monde que les écrivains de la résistance intérieure et de la France libre soient jetés aux oubliettes de la mémoire collective. Robert Victor (1904-1977) s’est fait connaître comme écrivain avant 1940. Sous le pseudonyme de Jacques Baïf, il a publié des romans de marine : en 1933 Naufrage ; en 1939 Les Navires truqués ; en 1945 L’Oiseleur des Ombres. Lieutenant de vaisseau, comme Honoré d’Estienne d’Orves, il s’est engagé en juillet 1940 dans les Forces Navales Françaises Libres et a créé, avec l’aide de la Section française de l’International Office, une revue politique et culturelle, France Orient, diffusée de 1941 à 1944 dans les pays de l’Océan Indien et au Proche-Orient. Parmi les contributeurs de France Orient, on compte, outre Robert Victor, signant de son nom ou de celui de Jacques Baïf, l’écrivain et philosophe Jacques Maritain et l’arabisant Gaston Wiet, directeur du Musée de l’Art arabe du Caire et animateur de la Revue du Caire. Jean Texcier (1888-1957) a écrit en juillet 1940 et diffusé le mois suivant une brochure dactylographiée, qui tient de ce que les dissidents soviétiques ont appelé plus tard des samizdats : Conseils à l’Occupé. Le Conseil numéroté 33 porte ceci : « Inutile d’envoyer tes amis acheter ces Conseils chez le libraire. Sans doute n’en possèdes-tu qu’un exemplaire et tiens-tu à la conserver. Alors, fais-en des copies que tes amis copieront à leur tour. Bonne occupation pour des occupés ». Jean Texcier a écrit d’autres samizdats, publiés à l’automne 1945 sous le titre Ecrit dans la nuit. Il est d’autres œuvres d’écrivains ou penseurs résistants qui ont sombré dans la nuit de l’indifférence : ce sont, des pères jésuites de Lyon, Pierre Chaillet, Henri de Lubac et Gaston Fessard, d’admirables manifestes, dont celui-ci, qui a de multiples résonnances actuellement : « France prends garde de perdre ton âme ».

La méconnaissance touche aussi les œuvres que les écrivains ou les penseurs célèbres, tels Vercors ou Aron, ont publiées en France clandestinement ou à Londres entre 1941 et 1944. Les analyses que Raymond Aron a publiées dans la revue La France Libre et réunies en 1944 dans L’Homme contre les tyrans (La Maison française, New-York) portent une lumière crue, grâce aux concepts de « tyrannie », de « guerre impériale » et « d’impérialisme allemand », sur ce que fut réellement le Reich allemand et sur l’Europe qui s’est formée sous son égide. Le Silence de la Mer (1942) est célèbre certes, mais dont on peut se demander si ce récit a été vraiment lu. Les pages que Vercors consacre au titre qu’il a choisi (« le silence de la mer ») et à la signification qu’il y a donnée, sont totalement occultées, bien qu’elles mettent en évidence (ou parce qu’elles le font) les intentions « culturelles » de l’occupant allemand : tuer l’âme de la France, y interdire toute pensée libre, faire oublier ses écrivains et sa littérature, et tout cela, pour contrôler le pays et asservir ses habitants. Or ce programme, qui n’a duré que quatre ans, n’a pas disparu avec le Troisième Reich. Dans les années 1960, les « dominants » du gauchisme libertaire et multiculturel l’ont ressuscité et, depuis plus d’un demi-siècle, ils l’appliquent systématiquement sans que quiconque s’y oppose.

La France ayant recouvré sa liberté, la flamme de la Résistance s’est éteinte. Certes, les circonstances ont changé, encore que le changement soit moins important qu’on ne le croie et que les malheurs de 1940-1944 soient près de réapparaître. Il suffirait de peu de chose pour la flamme de la Résistance se rallume et embrase notre malheureux pays. Chez les écrivains de la France libre, cette flamme est préservée. Puissent-ils être lus enfin !