« Du progrès dans la comprenette » par Hubert de Champris

octobre 2, 2013 dans Nos textes par admin

Le petit surdoué

Monique de Kermadec et Sophie Carquain, Le petit surdoué de 6 mois à 6 ans, Albin Michel, 222 p., 13,50 € ;

Jeanne Siaud-Facchin, La méditation chez les enfants et les ados, Odile Jacob (en librairie le 24 octobre 2013) ;

La guerre civile perpétuelle

La guerre civile perpétuelle – Aux origines modernes de la dissociété, s.d. de Bernard Dumont, Gille Dumont et Christophe Réveillard, Artège éditions, 280 p., 17 €.

Heureux ou malheureux, bénéfique ou maléfique, bienfaisant ou malfaisant, choisi ou subi, approuvé ou réprouvé, tout particularisme affectant (infectant ?) la personne doit demeurer ce qu’il est : une particularité de la personne, un accident, non une propriété intrinsèque qui la constituerait. Cette précision, certes philosophique, mais à portée pratique, il est important de la rappeler parce que notre époque se complaît un peu trop dans le culte de différences, de distinctions qui se confondent fort peu avec la distinction. Ainsi, comme la richesse, toute particularité, quel qu’elle soit, d’ordre économique, psychologique, physique, comportemental se devra de demeurer secrète, sinon discrète dans la mesure du possible… et le possible est en la matière souvent beaucoup plus vaste qu’on ne veut bien le supposer.

Voilà le pilier gauche. Le pilier droit fondant la réflexion sur ces questions repose sur des principes exactement contraires : la recherche et l’évaluation des distinctions chez les hommes et, en conséquence, leur valorisation ou dévalorisation théoriques puis pratiques. En somme, le législateur ne doit s’appuyer que sur le pilier gauche (hormis en ce qui concerne les personnes handicapées moteurs ou mentaux ou faibles). S’il croit pouvoir gérer et légiférer sur une exception, il sera pris dans un engrenage (une exception en suscitant une autre) à terme fatal pour l’Etat et la société. Mais, l’éducateur, aux sens large et étroit du mot, les parents, les professeurs, les clercs laïcs ou religieux, eux, devront s’obnubiler de chaque enfant, de chaque adolescent dont ils auront, chacun à leur échelon, la responsabilité. Or, il faut bien le reconnaître : ils ont fort à faire, et c’est là une forte affaire que de devoir maîtriser bien des sciences mi-humaines, mi-exactes, comme les sciences psychologiques et neuro-cognitives, sciences qui ne sont elles-mêmes, pour la plupart, qu’à l’aube de leur histoire.

Dans de précédents livres (1), Kermadec notait que les caractéristiques dudit surdoué – subsumables sous les traits de l’hypersensibilité et l’hyper-phosphorescence cérébrale – augmentaient avec l’âge tandis que Jeanne Siaud-Facchin rappelait que le nombre de neurones ne diminuaient pas avec lui mais qu’au contraire, la fonction (de la pensée) engendrant inlassablement les synapses, l’ « organe » (les guillemets s’imposent au risque de paraître verser dans l’hérésie matérialiste de l’homme neuronal d’un Changeux) de l’idéation ne risquait pas de se retrouver en mal de neurones. C’est dire le caractère inépuisable des propriétés du susdit et son côte épuisant, – manière de signifier que celui-là est fatiguant. S’il l’est d’abord pour lui, il l’est aussi pour son entourage. Il n’y a rien à redire au descriptif du hypie en herbes, à la nomenclature de ses signes de reconnaissance narrés par l’auteur à l’intention des parents. Rien à redire si ce n’est que les auteurs ne forcent pas leurs talents et n’esquissent pas la dialectique probable qui ne manquera pas de s’installer entre l’enfant hypie et son entourage, au premier chef, ses parents et professeurs.

De feu JJSS (2), et alors qu’on lui disait que le bonhomme avait décidément un grain, Giscard rétorqua que non, pas du tout, « il a une case en plus ». Mais il faut savoir – pour demeurer dans l’image – que ces cases ne souffrent (au sens de : demeurent à la fois une chance, un atout mais aussi un poids) pas seulement de leurs nombres mais de leur densité (vibrations à haute fréquence de leurs molécules) (3). Elles entraînent une grande conscientisation et une forte réactivité. C’est dire que, plus qu’un autre, le jeune hypie est un être solitaire en relations, celles-ci très fines. Cet enfant est donc en situation de trop-plein avide : il aspire à déverser vers autrui cette surabondance. Toutefois, si rien ne vous interdit de vous rendre sur un court de tennis pour vous entraîner au service (et le hypie est a priori un être généreux qui aime servir), il arrive un moment où vous souffrirez de ne pas avoir de répondant (ou de voir un éventuel partenaire servir à la cuillère ou planter sa balle dans le filet). Si, donc, l’entourage ne répond pas, pire s’il méconnaît, voire nie le sujet dans sa spécificité, pire encore, s’il lui est donné de ne pouvoir se nourrir au quotidien que d’une situation de tension, ce manque et ces émotions fondatrices négatives (si ce n’est constitutive d’un trauma) font favoriser la survenue d’un double stress s’alimentant l’un l’autre : stress du moteur obligé de fonctionner en sous-régime (le sujet roule toujours vitesse passée en cinquième, mais avec peu d’essence, sans pouvoir s’alimenter de l’extérieur, sachant confusément qu’il ne peut compter sur autrui pour le nourrir, échanger) ; stress du sur-régime dû à l’environnement (au sens large : ce peut être la mésentente parentale, le camp de concentration) qu’on qualifiera diplomatiquement de défavorable. Le vécu émotif engendré par un tel environnement intellectuel et moral dans lequel marine le sujet va insidieusement devenir le carburant de remplacement, sorte de gas-oil malin et malsain qui, en dernière analyse, devra pourtant bien être tenu comme un mal pour un bien. Certes est-il hautement dommageable à la santé morale et physique de l’enfant ou de l’adolescent. Mais l’exacerbation nerveuse et mentale qu’elle génère est pareille à l’aiguisoir pour la lame. C’est ainsi que du simple enfant vif, agile et trop brillant quand le chat n’est pas là, on ne fait plus une souris qui danse mais un juge qui tranche.

Toute cette dialectique qui participe en partie du processus de constitution du faux-self est absente du livre de Mesdames de Kermadec et Carquain lesquelles nous avaient pourtant promis page 14 de l’étudier « amplement ». (Qu’en aurait-il été si elles nous avaient annoncé le survoler « maigrement » !) Non, l’anxiété de performance, le « sacrifice de la vraie personnalité » ne sont pas les seuls facteurs d’apparition du faux self. Enfin apparaît-il proprement ahurissant que les auteurs n’aient pas songé à s’adresser non pas aux éducateurs, à un père ou à une mère lambda, mais aux parents, en les mettant vertement en garde. Car ceux-ci auront beau suivre à la lettre les conseils prodigués, ces derniers demeureront nuls et non avenus pour leur enfant si le couple parental ne donne pas en premier lieu et de lui-même le spectacle d’une authentique et quasi-totale entente.

Voilà un bon livre cependant qui sera meilleur la prochaine fois en instillant dans les cervelles parentales un peu de cette saine mauvaise conscience qui fait toujours plaisir à voir. Ou comment éduquer avec beaucoup de Naouri et point trop de Ruffo (4).

Jeanne Siaud-Facchin voudrait que chacun se réalise, en particulier les enfants, les adolescents affectés de surdouance. Elle est pratique, pragmatique, portée par et sur l’avenir, très (trop ? mais ce constat a-t-il un sens ? Moins sans doute que de dire de quelqu’un qu’il est à 200% hyp.i.e. puisque la métaphore du vase qui déborde est parlante…) équilibré, extraverti quand il le faut, en tout cas à l’écrit. En un mot, et comme diraient nos jeunes gens, « elle gère ». Et elle a sûrement raison de nous inciter fortement à mieux gérer nos cervelles. L’Europe occidentale et, petit à petit, le monde entier héritent de la primarité américaine (au sens caractérologique du mot), laquelle, comme les us, coutumes et autres travers étasuniens, a fini par traverser les océans. Plus qu’ils ne pensent, les gens se laissent agiter par leurs pensées. Peu ou prou, nous devenons des agités du bocal. Sans préjuger de la valeur de nos pensées, il s’agit d’abord de leur donner un environnement profitable. Vous l’avez compris : il s’agit de notre environnement intérieur puisqu’à première vue nous ne pouvons régenter tout ce qui, humainement ou matériellement, nous entoure. (Bien qu’à l’expérience, il n’est pas faux de dire que nous pouvons malgré tout le modifier, la perception, le ressenti que nous en avons pouvant le transformer objectivement.) Sous réserve que les parents appliquent au préalable les impératifs de nature tant psychologique que morale sus-évoqués, la méditation de pleine conscience exercée conjointement au respect des principaux préceptes enseignés par certaines médecines non-conventionnelles non seulement peut, mais doit pouvoir être en mesure de prévenir quand ce ne serait pas guérir ou, pour le moins amoindrir maint maux physiques et psychologiques. Que voit le profane lorsqu’il pense « méditation de pleine conscience ». Il ferme les yeux, laisse ses paupières s’alourdir, voit encore son regard se retourner vers et en soi ; après quelques mises au point, il se surprend à penser qu’il ne pense plus, mais qu’il regarde ; alors, en effet, le spectacle pur en vient à remplacer la mentalisation macérante ; il accède au visionnage de films riches en couleurs, aux images aussi brillantes et contrastées que celles dues au premier procédé de télévision en couleurs SECAM ; il voit, il ne décide pas de voir ; en parallèle s’est-il recentré sur ses intérieurs et ressent-il des picotis, tout un frémissement du derme, comme un grondement orageux se fait entendre ; s’il prolonge la chose, il pourra descendre plus profond en lui-même… Bon, arrêtons-nous là car nous avons peut-être tout faux, mais, enfin, cette détente qui vous envahit, ces bâillements sont plutôt bon signes.

A l’inverse du violoniste qui doit s’entraîner chaque jour pour ne pas perdre le la, il n’est pas indispensable de pratiquer quotidiennement la méditation de pleine conscience. Non, il est nécessaire en effet pouvoir la mettre en pratique à tout instant, qu’elle devienne une seconde nature. Comme le navigateur qui fait le tour du monde à la voile en solitaire pratique le nano-sommeil, vous verrez qu’on peut pratiquer la micro-méditation de manière instantanée, et en toute circonstance, surtout les plus périlleuses.

Ainsi demande-t-elle à s’exercer : par tout temps (et surtout gros temps) et par tout le monde (surtout celles et ceux qui, parce qu’ils en ont le plus besoin, sont les moins capables de la mettre par eux-mêmes en pratique) : en la matière, il faut savoir se montrer collectiviste, donc, dirigiste. L’homme contemporain, la femme contemporaine sont beaucoup trop épanouis, tous et toutes mériteraient de s’appeler Blaise ou Raoul. Comme celle dont bénéficient les toutes jeunes gymnastes chinoises, souples dans leur corps mais droite, dans leur tête, il convient à présent de faire régner à grande échelle la discipline du mental, de la rendre obligatoire de la maternelle au lycée, d’en faire une option facultative au bac, de corréler la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture à la méthode méditative d’apprentissage de la pensée. Ou plutôt, apprendre à ne pas penser avant de songer à bien penser. Peut-être est-ce là finalement – les philosophes devenus rois et les rois philosophes, selon le vœu de Platon – la toute première des politiques éducatives à envisager. La « méditation » de Jeanne Siaud-Facchin en serait le bras armé.

La guerre civile perpétuelle est ici notre troisième excellent livre. Le rapport avec les deux premiers direz-vous ?

Vous le saurez la prochaine fois.

Notes :

(1) M. de Kermadec, L’adulte surdoué, Albin Michel et J. Siaud-Facchin, Trop intelligent pour être heureux – L’adulte surdoué, Odile Jacob. De cette dernière, on pourra aussi lire chez le même éditeur Comment la méditation a changé ma vie

(2) pour les moins de vingt ans et plus : Jean-Jacques Servan-Scheiber, cofondateur de l’Express, éphémère ministre de Giscard en 1974, père de David

(3) la vision panpsychique du monde paraît de moins en moins hétérodoxe

(4) Aldo Naouri est surtout édité par Odile Jacob et Marcel Ruffo par Albin Michel

(5) p. 73 – envisageant tous les degrés d’une matière, le fait pour le haut potentiel de souvent prendre au mot l’interlocuteur, de n’en voir que le premier degré constitue en bonne logique une énigme. Elle est à mettre en relation avec son grand sens de l’humour joint avec sa susceptibilité épidermique. Métaphysiquement, le hp se révèle là réaliste : le mot contient la chose ; on ne peut, on n’a pas le droit de jouer avec lui ; il faut donc le prendre au sérieux et pour espèce sonnantes et trébuchantes. Ou, alors, pensera-t-il : on peut jouer avec les mots, mais pas se payer de mots (c’est une valeur sûre, une valeur rare). Moralement, il enchaînera par : la parole est d’or. Un serment est un serment. Psychologiquement, la synesthésie peut être une explication. Il a tendance à vivre le mot, lequel n’est alors plus pris pour une image. On doit croire aux contes de fées, avoir conscience de leur réalité, qu’ils renvoient au vrai et au réel. Et puis, moralement, respecter et s’incliner devant plus grand que soi, ainsi devant telle phrase humblement prise au pied de la lettre (puisque le langage est le premier véhicule de l’intelligence, quoique cela puisse être discuté).