Du Goncourt et du Renaudot 2017

La réflexion qui suit ne porte pas sur le récit qui a obtenu le prix Goncourt cette année, ni sur le roman couronné du Renaudot, que l’auteur de ces lignes n’a pas lus, ni n’a l’intention de le faire, n’ayant aucune inclination pour les navets, fussent-ils cultivés avec amour par des maraîchers de métier. Elle ne porte pas non plus sur les jurés qui ont accordé à ce récit et à ce roman un prix qui vaudra à leur auteur bonne renommée et ceinture dorée, ni sur une des maisons de commerce distinguées qui appartient à Mme le ministre de la Culture, celle-là même qui chapeaute, de loin certes, les prix.

Elle porte sur la répétition obsessionnelle des mêmes faits qui se sont produits entre 1933 et 1945. Cette répétition est encouragée, depuis une trentaine d’années, par les institutions sociales, politiques, économiques, culturelles, qui cherchent par tous les moyens et contre toute vérité à convaincre les Européens qu’Hitler et ses sbires menacent à nouveau les libertés publiques, comme s’ils avaient définitivement gagné la guerre et que leur idéologie nommée nazisme (diminutif [à l’origine] hypocoristique) inspirât encore et toujours, éternellement et même de toute éternité, les hommes politiques exerçant un pouvoir ou aspirant à en exercer un. Le nom exact de cette chose immonde est Nationalsocialismus, c’est-à-dire, si l’on traduit ce terme en français, « socialisme national ».

Ce que nous enseignent les historiens depuis Thucydide, c’est que tout évènement, fût-il monstrueux, comme l’est le Socialisme national, doit être replacé, non pas pour être atténué, mais analysé et compris, dans l’époque et la société où il est apparu, à savoir l’Allemagne entre 1918 et 1945. Or, en extrayant ce Socialisme national de son époque et de la société qui l’a produit, les écrivains susnommés le réduisent à un truc satanique qui, comme la manne descendue du Ciel, sort par hasard ou miraculeusement de l’Enfer ou pourrait en sortir à tout moment, quels que soient le lieu, le peuple, le jour… Le Socialisme national est la conséquence d’une guerre industrielle qui a familiarisé les peuples aux massacres de masse ; de l’humiliant traité de Versailles imposé à un pays non vaincu qui avait accepté un armistice ; des crimes sans nom commis, au nom d’une idée presque similaire (le Socialisme international), dans la Russie proche ; d’une démographie galopante, les populations allemandes débordant des frontières de l’Allemagne ; d’une succession de crises institutionnelles qui ont conduit au désastre la République de Weimar ; du chaos économique des années 1930 ; de la rhétorique d’un tribun dénué de tout scrupule et prêt à tous les crimes pour faire triompher les éructations haineuses qui lui tenaient lieu d’idées. Sans ces faits, il n’y aurait eu ni Troisième Reich ni Socialisme national. Pour ce qui est des meurtres de masse, l’évènement déterminant, ce n’est pas le succès électoral du parti d’Hitler, mais les victoires de ses armées en 1939 et 1940, grâce à quoi le Reich s’est « ouvert » d’immenses territoires à l’Est, un Lebensraum, où les vainqueurs se sont autorisés à commettre des crimes inexpiables contre des populations autochtones…

Aucune des conditions qui ont produit cette catastrophe n’est actuellement en vigueur dans ce continent de vieillards qu’est l’Europe et dans les sociétés apaisées ou même anesthésiées qui composent l’Europe de l’Ouest : nul besoin d’espace vital, nul traité humiliant, croissance démographique nulle et même négative, nul chaos économique, nulle crise institutionnelle, nulle envie de meurtres collectifs, nulle théorie raciste… Imaginer des vieillards égrotants partir derrière un drapeau, fût-il un svastika, à la conquête de territoires à l’Est et y chasser le gibier autochtone relève de la bouffonnerie. Agiter l’épouvantail nazi donne sans doute bonne conscience, surtout à ceux dont les parents et grands-parents ne se sont guère illustrés dans les combats qui ont mené à la capitulation du Reich, ce qui n’empêche pas que, chaque jour, dans la littérature comme dans les arts, dans les discours savants comme dans les conversations de bistrots, à l’écrit comme à l’oral, soit évoqué le danger de la Bête immonde nazie… Que cela flatte le narcissisme et l’ego de nos contemporains est indéniable : c’est un ersatz de résistance, par procuration et dans un fauteuil moelleux. Pourquoi pas ? Encore qu’il y ait, aux maux tels que le narcissisme ou l’égotisme, des thérapies plus adéquates que l’instrumentalisation du passé.

Pourtant, ces célébrations continuelles ont des revers plus graves que la simple fabrique d’une belle image de soi. Rappelons quelques-uns des faits qui se produisent dans le monde, en Europe et en France depuis une vingtaine d’années ou plus. Dans la France occupée, aucun enfant juif, fillette ou garçonnet, n’a été assassiné à bout touchant par un nazi ou un collabo. Dans la France de 2012, des enfants juifs l’ont été tués, dans une école et uniquement parce qu’ils étaient juifs. Si l’arme de guerre du musulman Merah ne s’était pas enrayée, ce n’est pas quatre personnes, dont trois enfants, qui auraient été assassinés, mais tous les élèves et les professeurs de l’école juive de Toulouse. La ville rose est désormais rouge du sang de ces martyrs. C’est en France, en 2015, qu’ont été assassinés cinq clients d’un magasin casher, uniquement parce qu’ils étaient juifs ou supposés l’être, comme l’ont été aussi les visiteurs du musée juif de Bruxelles. C’est à Bagneux, ville tenue par les communistes, qu’un jeune juif a été enlevé et torturé à mort, parce qu’il était juif ; à Paris, dans le XIe arrondissement, qu’une femme âgée a été défenestrée aux cris d’Allah Akbar parce qu’elle était juive. Badinter est le seul homme politique qui ait donné à ces crimes le qualificatif exact, celui d’Einsatzgruppen, commandos de la mort qui, la Pologne, puis le Yiddishland conquis, ont procédé à la Shoah par balles. La plupart des crimes contre l’humanité ont été commis entre 1932 et 1945 dans les Terres de Sang ; aujourd’hui, ils sont commis en France ou en Europe : clients de restaurants et spectateurs d’une salle de concert, dont le seul crime est d’être nés, ou badauds assistant à un feu d’artifice abattus à l’arme automatique ou écrasés comme s’ils étaient des poux par des Einsatzgruppen agissant au nom d’Allah ; un vieux prêtre égorgé dans son église, deux jeunes femmes, l’une égorgée, l’autre éventrée, en public à Marseille, toujours pour la plus grande gloire d’Allah et de l’islam. Sans compter les autres assassinats ou les innombrables attentats déjoués, les menaces de mort, les appels au meurtre, les éructations racistes, toutes tolérées, quand elles ne sont pas encouragées, par les Rien Pensants qui vont se délecter à la lecture des romans primés cet automne.

Les conditions qui prévalaient entre 1920 et 1939 en Allemagne, en Russie, en Italie se sont déplacées dans les pays islamiques et les quartiers islamisés d’Europe : démographie galopante, déversements d’hommes jeunes partout, humiliations ou prétendues humiliations qui s’accumulent depuis des siècles et suscitent des ressentiments criminels, crises institutionnelles à répétition et chaos économique dans les pays arabes et musulmans, fanatisme, racisme primaire, viscéral, sans borne, haines vouées aux étrangers, aux mécréants, à l’Autre, aux races jugées inférieures. Pour que la ressemblance soit parfaite entre les décennies 1930-1940 et les années 2000, il ne manque à l’islam que la puissance industrielle et militaire, dont l’absence est compensée il est vrai par des ressources financières inépuisables. Le fascisme est là, dans toute son horreur, et bien entendu, comme entre 1933 et 1945, ce fascisme s’accompagne de la même bienveillance, des mêmes lâchetés, de la même tentation de la servitude. Kurt Schuschnigg est ressuscité en Europe, mais aussi Daladier, Laval, Darlan, Pétain, Darquier, etc. sous des patronymes que les médias ont rendus familiers…

Voilà la réalité : sinistre, sordide, nauséabonde. Mais cette réalité-là n’est jamais évoquée ou ne le sera jamais dans les romans publiés par les maisons de commerce d’Arles ou de Paris. Ce qui est primé, ce n’est pas le réel, mais les fantômes des années 1930, comme si, à l’engagement de naguère, s’était substituée l’omerta obligatoire. Que personne ne sache ce qui se passe. Le fascisme est passé, il passe encore, plus redoutable que jamais, et il continuera à passer demain. Ceux qui hurlaient il y a soixante ans ou plus « le fascisme ne passera pas » sont ceux-là mêmes qui lui tiennent les portes grandes ouvertes et qui applaudissent à son installation massive en Europe et au cortège de crimes contre l’humanité qui l’accompagnent.

Jean-Gérard Lapacherie

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