Dominique Jacques Roth : « Néolibéralisme : une colonisation de la pensée »

mars 14, 2011 dans Nos textes par admin

Dominique Jacques Roth économie et psychanalyse le progrès en question

Le livre que je viens de publier – Economie et Psychanalyse. Le progrès en question – porte plainte contre le discours scientifique et technique et marchand, le sigle « stm » étant l’acronyme qui reprend les initiales de chaque terme : scientifique, technique et marchand.

Le plus difficile lorsqu’on prend la parole, ou la plume, est probablement de compter avec ses ignorances et ses résistances inconscientes. On a beau se plier à la discipline d’essayer de penser ce qu’on dit, on ne peut jamais parler qu’avec ce que cela comporte d’inconscient, puisque nul ne peut prétendre être suffisamment organisé, pour qu’aucune contradiction n’apparaisse en lui. C’est la raison pour laquelle je précise d’emblée que mon propos relève du semblant, comme une fiction s’opposant à d’autres fictions, puisqu’aucun discours, pas même le discours de la science, ne peut échapper aux montages idéologiques. L’important tient au maintien du jeu toujours possible entre montage et démontage d’un objet textuel, qui au fond, n’est pas très éloigné de l’objet sexuel, si tant est que le sexuel apparaît dans ce qui déborde le besoin, comme expression de la pulsion, comme concept situé entre le corps et le psychisme, comme écho dans le corps d’un dire. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir. L’essentiel, me semble-t-il, est de ne jamais abandonner le langage à quiconque cherche à s’en emparer à son seul profit.

Ce qui, il y a 10 ans, avait encore une odeur de souffre, trouve aujourd’hui un écho jusque dans les déclarations du patron de l’OMC lui-même, puisque ce dernier confiait qu’à la question de savoir si l’univers marchand construit le bien-être de la société, il disait que sa réponse serait probablement négative. Le néolibéralisme pouvant être défini comme le mouvement qui a libéré toutes les activités humaines de toute bride éthique et étatique, la bascule généralisée vers le marché qui prend si peu en compte les droits sociaux, a entraîné ces dernières décennies une prépondérance du système financier, servant les intérêts à court terme des actionnaires et surtout des spéculateurs, intérêts qui priment sur ceux qui, plus nombreux, au sein des entreprises, travaillent à dégager de la plus-value, c’est-à-dire, comme l’a dit Marx, -dont l’œuvre est sensiblement refoulée ces temps-ci-, du travail non payé, au profit de quelques uns. En séparant les droits du marché et les droits sociaux, l’esprit de concurrence prime sur l’esprit de solidarité. L’esprit de compétition est privilégié au détriment de l’esprit de partage et de coopération. On a pu croire un temps que la révolution économique et la mondialisation des échanges installerait la prospérité pour tous laissant espérer un monde meilleur. Mais contrairement aux promesses répétées depuis des décennies et initiées par les Lumières, les inégalités n’ont cessé d’augmenter. Au Brésil par exemple, l’écart entre les riches et les pauvres a été multiplié par 74 entre 1974 et 1997. On peut même affirmer que le Préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, est bafoué en permanence.

Un rapport du FMI datant de 1996 estime par exemple que 20 dollars par mois est un salaire trop important pour les pays africains ou que la limitation de la durée du travail à 66h par semaine constitue une mesure trop laxiste. C’est probablement pour ce type de raisons que le travail des enfants qui s’élevait à 50 millions dans le monde en 1980, a atteint 300 millions en 2010. En Europe, les jeunes non plus, ne sont pas payés correctement. Pourquoi les jeunes ne sont-ils plus rémunérés correctement ? La tendance est plus cruelle encore pour le travail forcé, comme c’est le cas dans des exploitations agricoles en Amérique latine et dans bien d’autres pays du monde, surtout depuis que les représentants des Etats, lors de la conférence de l’OMC réunie à Singapour, en 1996, ont refusé la présence des représentants de l’OIT, probablement parce qu’elle estime qu’une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale et du Bien commun.

Le néolibéralisme qui n’a rien d’une entreprise caritative, fait fi du Bien commun. Sa novlangue vise à l’imposture et à l’anesthésie. Autant le dire d’emblée: la misère sociale depuis la seconde moitié du XXème siècle ne résulte pas d’une quelconque loi naturelle, mais de nos institutions. Ce n’est pas par hasard que n’avons pas de juge international pour faire respecter la règlementation du travail au plan mondial, que nous n’avons pas de Cour mondiale pour faire respecter les Droits de l’Homme, mais qu’en revanche, nous ayons un Juge International pour le Commerce.

Si la psychanalyse s’intéresse à ce que produit le sujet divisé par sa parole au sein du dispositif singulier de la cure, vous voyez qu’elle s’intéresse également au champ social et aux discours dans lesquels le sujet en souffrance se trouve immergé, pour lui permettre de déceler quelques camouflages induits en provenance du discours dominant, qui s’immisce dans la trame même du langage. La culture dans laquelle nous baignons, et les mots qu’elle véhicule participent de l’inconscient qui nous habite et qui infiltre la langue à notre insu. « On lie les bœufs avec les cornes et les hommes par la parole » dit une maxime de juriste. Lacan disait : « l’inconscient, c’est le politique » – ou « le social » a-t-on dit par la suite – pour désigner la même chose, c’est-à-dire, la façon qu’a le sujet d’être imprégné par le langage, et d’en porter la marque. L’exploitation de l’homme par l’homme dans un contexte de compétition généralisée passe aussi par la manipulation de l’inconscient lorsque le discours dominant inocule du surmoi scientifique, technique et marchand.

C’est même la fonction du marketing publicitaire et managérial que de camoufler l’art de la guerre économique sous des tournures poétiques afin de mieux soumettre le sujet. Vous vous souvenez peut-être de cette publicité d’un opérateur téléphonique qui annonçait « Nous allons vous faire aimer l’an 2000 » L’adhésion débute, là où commence l’amour du message. Le discours « stm » emploie le mot « aimer », alors qu’il ne s’agit pas d’amour. Il importe seulement de pérenniser le profit, de gré ou de force, de sorte qu’il convient d’entendre : « Nous avons les moyens de vous faire aimer l’an 2000… Vous n’y couperez pas, car tel est notre projet ! ». Le surmoi « stm » instance féroce et cruelle qui pousse à ignorer l’autre, ignore l’éthique du Bien commun, on peut même poser tranquillement que la mort et la maladie sont les nouveaux fonds de commerce de la société néo libérale.

La maladie d’abord, car, 65 % de cancers nouveaux sont apparus ces 20 dernières années dans les pays occidentaux. Un chimiste allemand, s’interrogeait ainsi sur les finalités de la cancérologie : « Pour chaque cas de leucémie », dit-il « nous créons environ neuf emplois. Est-ce cela notre programme de lutte contre le chômage ? ».

La mort ensuite, car en une période où certains requièrent « l’allégeance aux armes », la fabrication et la vente de ces armes toujours plus insidieuses et meurtrières, (systèmes de défense tactique (ADS) ou lasers tactiques à haute énergie (THEL)) -sujet tabou jamais abordé lors des campagnes présidentielles-, est assumée par ceux qui ont besoin d’hommes innocents pour les aider à accomplir le pire, c’est-à-dire à en tuer d’autres.

Tout ceci, n’est pas sans rapport avec des indicateurs tels que le PIB, depuis qu’il est avéré que l’on commercialise des médicaments qui ne servent à rien quand ils ne rendent pas malades ou qu’ils ne tuent pas, pourvu qu’ils soient vendus et que les industries qui les produisent, continuent à s’enrichir… Mais au fait, qu’est-ce que le PIB ? Je ne vais pas vous en donner une définition savante, je vais simplement reprendre celle qu’en donne un agronome indien, Devinder Sharma, qui dit que le PIB est l’indicateur des sommes d’argent qui changent de mains. Prenons par exemple une rivière propre. Une rivière propre ne contribuera pas à l’amélioration du PIB. Une rivière polluée en revanche, y contribuera trois fois : tout d’abord, les déchets rejetés à la rivière, c’est de l’argent qui a été échangé. Lorsque les personnes ont bu l’eau polluée de la rivière tombent malades, c’est encore de l’argent qui change de mains quand elles vont se faire soigner. Enfin, si une technologie quelconque nettoie la rivière, cela augmentera encore le PIB », signifiant maître du néo libéralisme, valorisé sur fond de gabegie… si ce n’est, qu’une saine gestion des ressources planétaires, sachant qu’elles sont limitées, n’autorise pas en principe le gaspillage, ce en quoi tient, me semble-t-il, le sens véritable du mot économie.

Autant dire que la psychanalyse, qui parle d’économie psychique et d’économie pulsionnelle, est éminemment intéressée par l’économie au sens étymologique de oïkos, la maison, la propriété et inter esse qui signifie littéralement : être présent parmi les autres, spécifiant l’état social du rapport que les hommes entretiennent entre eux. Mais du côté du nomos, qui désigne l’usage, la règle, également présent dans le mot « économie », quels rapports les hommes entretiennent-ils dans le monde néo-libéral ?

Le PIB mondial, qui s’est vu multiplié par six en 50 ans et la richesse par trois, n’a pas empêché l’explosion des inégalités entre le Nord et le Sud. Il faut savoir qu’actuellement, les 2/3 du PIB des nations sont constitués de paris sur les fluctuations de prix et non sur des fonctions socialement utiles. Le blé a augmenté de 80 %, le maïs de 90 % et le riz de 320 %. Après la déstabilisation de l’économie mondiale par les fonds d’investissement spéculatifs (hedge founds), accepter que le coût de l’alimentation de l’humanité se joue sur les marchés boursiers livrés aux spéculateurs, c’est valider l’essence criminelle du néo libéralisme, comme « meurtre silencieux de masse d’origine humaine » au profit de quelques uns, comme le dit Jean Ziegler, rapporteur spécial auprès des Nations Unies.

Nous vivons depuis quatre décennies sous l’empire d’un discours qui a failli dans tous les pays où il a été expérimenté. On nous asphyxie avec le problème de la dette grecque alors que les USA, qui sont largement à l’origine de la fonction parasitaire de la Finance qui a conduit au cataclysme de 2008, et qui sont incapables de générer 1 dollar de croissance sans produire 6 dollars de dette, croulent sous une dette astronomique bien supérieure au dernier plafond de 14 300 M de dollars que le Congrès à relevé pour la douzième fois depuis 2001, pour que le pays ne tombe pas en défaut de paiement. Cette dette tentaculaire, aucune politique d’austérité ne pourra jamais la juguler. N’est-ce pas quand même un peu curieux cette léthargie généralisée vis-à-vis des mots qu’on sous sert et que nous nous contentons si souvent de répéter sans grand discernement. Je m’explique : on entend parler du « cancer de l’assistanat » pour stigmatiser le RSA qui coûte environ 1,5 Milliards d’euros annuels, après que les banques aient été assistées à hauteur de 1300 Milliards en Europe et de 300 Milliards en France nécessitant au passage un grand emprunt de 35 Milliards et cela juste avant que les marchés financiers se plaignent de la mauvaise santé des États qui se sont ruinés pour sauver les banques d’affaire de leur démesure.

On entend également dire que le seuil de tolérance de l’endettement français n’est plus supportable. Que l’austérité est devenue nécessaire pour réduire la dette de 11 Milliards d’euros annuels sur un montant de 1685 Milliards de dette globale, ce qui veut dire que pour l’apurer, 153 années d’austérité supplémentaires seront indispensables. Il y a 4 ans et demi, elle était pourtant déjà de 1300 Milliards, mais à ce moment-là, devoir rembourser durant 118 ans n’était pas préoccupant… Je n’ai jamais entendu un responsable politique dire que les montants astronomiques atteints par la dette tiennent pour l’essentiel à l’effet mécanique de « l’intérêt composé », formule mathématique présidant au remboursement d’un prêt…

Et pourtant les pays Occident qui se trouvent tous plus ou moins dans la même situation, cherchent à préserver un système à l’agonie… Albert Einstein estimait qu’il est impossible de résoudre les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés, surtout lorsqu’ils négligent le vivant. Claude Levi-Strauss disait notamment que l’humanisme avait été défini trop près de la pensée et pas assez près du vivant, végétal, animal et humain.

L’économie revendique le caractère pleinement scientifique de ses méthodes, alors qu’elle est presque toujours prise dans des débats idéologiques ou des errements mythiques. On a vu le destin du mythe de la « main invisible » censée réguler le marché quand les Etats se sont mis à sauver les banques. Mais comment l’économie pourrait-elle dire la vérité des rapports sociaux, alors qu’elle sert l’ordre même auquel elle se trouve assujettie ?

L’analyse algébrique de Cournot, les équations différentielles de Walras sont certes quelques emprunts faits par la science économique aux mathématiques, mais l’impuissance même des économistes à maîtriser le devenir social de la collectivité rend son efficacité toute relative. Nous assistons en fait à un processus d’adaptation constant des luttes sociales, à l’environnement idéologique du discours « stm », déplaçant la problématique vers la meilleure façon de vivre avec toutes sortes de réalités révoltantes.

Montesquieu en un aphorisme saisissant disait: « Il ne faut pas prendre au peuple sur ses besoins réels pour des besoins imaginaires de l’Etat ». Et même si l’extension infinie des besoins imaginaires que promeut le discours « stm » était possible, elle serait absurde, sauf pour l’économie, qui elle seule a besoin de besoins. Ce que les grecs réclament aujourd’hui, ce n’est rien de moins qu’une politique pour les humains et non pour les bénéfices. La sphère des biens matériels tenait déjà une place limitée chez les grecs anciens. Leurs besoins étaient limités. Non pas qu’ils méprisaient la satisfaction, bien au contraire, mais on trouve chez eux, profondément ancrée, l’idée que le bonheur ne vient pas de la satisfaction d’une quantité illimitée de besoins. Le bonheur individuel et collectif passe par la sobriété et par la mesure.

Car ce sont ces besoins artificiels construits de toutes pièces, pour fouetter la toupie qu’est devenue l’économie, qui réifient l’humain. Il semblerait bien, que l’être parlant échoue à faire limite à l’envahissement par les choses, étant lui-même envahi par le discours « stm » « Qu’il s’agisse de personnes, de compétences, de sentiments, tout devient chose, tout devient objet sitôt que ces éléments sont saisis du point de vue de leur utilité dans les transactions économiques » dit Axel Honneth représentant actuel de l’Ecole de Francfort.

On a beaucoup dit que le néo libéralisme transformait les hommes en objets. En fait, il les transforme en bien moins que des objets, car les objets, pour le discours « stm, » ont plus de valeur que l’humain. La bombe à neutrons préserve les objets en tuant les hommes. Elle a été expérimentée à l’aéroport de Bagdad, lors la guerre du Golfe. Ce qui fait que nous ne sommes pas seulement mortels, mais éminemment tuables par un discours qui prétend nous sauver. Car aujourd’hui, c’est l’objet « stm » et l’appât du gain qui priment sur la qualité de sujet. Le problème est que, n’étant plus reconnu, le sujet de la parole a les plus grandes difficultés à se penser comme sujet de sa propre vie. Le sujet, n’étant plus représenté que par des signifiants « stm » auprès d’autres signifiant « stm ». Le signifiant quant à lui, ne représente plus le sujet qui glisse normalement le long la chaîne des signifiants, mais représente un indivis dû à l’ordre qui l’institue.

Incapables de renoncer à la démesure de leur discours, les thuriféraires « stm » invoquent inlassablement de nouvelles nécessités mondiales à l’avènement desquelles ils n’ont jamais cessé de travailler. En quoi consistent ces « nécessités »? Elles tirent leur légitimité de l’émergence d’un ordre fondé sur la concurrence, lui-même conditionné par le discours « stm » dont la barbarie ordinaire tient en quatre mots, pas davantage, pour clore toute discussion : « il faut bien que… » en guise de nouvelle rationalité. Il faut bien utiliser du bisphénol A, pour produire des cannettes ! II faut bien sauver les banques ! On ne peut tout de même pas renoncer à l’aspartame et au formaldehyde ! Il faut bien que le progrès suive son cours ! C’est-à-dire qu’il faut être absolument moderne, quelles qu’en soient les conséquences, écologiques, sanitaires, financières ou sociales. A cet égard, « L’ennemi du peuple », remarquable pièce d’Ibsen, est une description en raccourci des mécanismes à l’œuvre dans nos sociétés.

Le réel, quant à lui, est largement refoulé, comme nous l’enseignent les suites des dernières catastrophes en date (Seveso, Three Miles Island, Bophal, de Tchernobyl, AZF, Ajka, Fukushima…) la liste a beau s’allonger, rien n’y fait. Quel qu’en soit le prix il ne faut en aucun cas, compromettre la croissance, il ne faut pas dégrader le PIB, signifiants intouchables, emblématiques du discours « stm ».

Le fait que les conséquences des nouvelles découvertes ne soient jamais débattues à l’avance (comme ça a été le cas pour le nucléaire, comme c’est encore le cas pour les OGM, les nanotechnologies, le brevetage du vivant etc) crée le lit de confort de l’activité des lobbies.

La passion du risque et le goût de la démesure l’ont largement emporté sur la valeur de la vie des gens qui tombent malades ou meurent des effets (directs ou secondaires) des applications sans discrimination, issues de la recherche.

Aujourd’hui le risque fait vivre plus de gens qu’il n’en tue, certes. Sans doute est-ce pour cette raison que des ministres invitent les français à acquérir une culture du risque. Parallèlement à cela, les lanceurs d’alerte sont décimés. On dissout leurs unités de recherche. On les harcèle ; on les persécute, on les licencie. Leur parole est humiliée. L’existence du risque est même à l’origine d’une nouvelle discipline universitaire : la « cyndinique » (du grec kyndunos : danger) ; elle justifie la prolifération d’agences du risque telles que l’AFSSA, AFSSAPS, IPSN, INRS, INERIS, etc. Cette nouvelle industrie du risque nourrit les discours gouvernementaux qui invitent les populations à en devenir les co-gestionnaires.

Cette nouvelle servitude humaine que je situe à mi-chemin entre le hasard et la volonté, et probablement un peu plus près du hasard que de la volonté, tient au caractère formel de la posture scientifique, technique et marchande, indifférente à ses effets globaux, dans laquelle le mensonge et l’hypocrisie tiennent une place centrale. Le déni, aussi : Verleugnung en allemand. Voilà un concept de la psychanalyse freudienne, qui désigne un mode de défense consistant dans le refus de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante. Dans le champ social aussi, le déni est souvent très puissant. Il n’y a qu’à voir comment les thuriféraires s’ingénient à nier les évidences : « non, ce n’est pas une récession »… inventant jusqu’au concept de « croissance négative », pour maintenir l’emploi du terme et lâcher quand même le mot « récession » quelques semaines plus tard. Autre exemple tout récent : « Non, la coque du réacteur n’est pas percée. Elle n’est plus étanche » a-t-on entendu dire au mois de mars, ce qui n’a pas empêché le corium de forer le béton par son fondement et de se répandre dans l’océan Pacifique. C’est ainsi que la vérité du déni, du mensonge et de l’hypocrisie apparaît au grand jour. Ces évocations concernant le déni, s’accordent parfaitement avec la notion freudienne de Verleugnung.

Mais le mot « croissance », signifiant maître, s’il en est, n’est pas éradiqué pour autant. Il n’y a pas un parti à ma connaissance qui ne revendique le mot « croissance » comme si celle-ci pouvait être durable dans un monde aux ressources limitées, accumulées depuis des millions d’années, et dont plus de la moitié a été dilapidée par les humains en moins de deux siècles. Même pas sûr qu’à ce rythme, elle soit longtemps soutenable… C’est probablement ce qui a faisait déjà dire à Sénèque que chacun préfère croire que juger. Telle est l’imposture « stm » : peu importe le réel, pourvu que le discours tienne le coup, pourvu que la définition soit sauve.  « Le langage, peut donc être aussi bien l’essence inhumaine de l’homme : son inhumanité », disait Philippe Lacoue-Labarthe dans « La poésie comme expérience ». Voilà ce que veut dire la colonisation de la pensée. C’est l’introduction de concepts spécieux dont on préfère maintenir l’illusion au détriment d’un réel largement refoulé.

Ce à quoi les thuriféraires tiennent probablement le plus dans leur discours, c’est à leur jouissance comme satisfaction substitutive à la pleine satisfaction sexuelle ne pouvant évidemment jamais advenir. L’inconscient freudien est animé par le sexuel. La démesure est la marque du sexuel dans ce qui déborde le besoin comme expression du rapport que l’homme entretient avec sa jouissance. Le langage disait Lacan, est l’appareil de la jouissance, sa condition même. On ne parle pas pour dire. On parle pour jouir. C’est un symptôme. Dans ces conditions, il n’y a plus guère d’autre. Le tiers s’évanouit. La jouissance lacanienne relève de l’Un tout seul où l’autre a progressivement disparu. C’est exactement ce qui transparaît dans les accords de Marrakech qui fondent l’OMC en 1994. On n’y parle plus que d’accroissement de la production des marchandises, des services et des capitaux, sans que cela produise un mieux-être global pour la communauté internationale. Mais on ne parle plus des hommes.

Avec le discours « stm » nous sommes en présence de ce que Gorgio Agamben appelle un « dispositif », c’est-à-dire « ce qui hypothèque la pensée, conditionne les conduites, et qui, d’une manière ou d’une autre, a la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. » Encore que, le vrai problème ne soit pas la dénonciation, mais bien plutôt l’examen de ce qui fait que nous soyons ainsi prêts à participer aux impostures et à valider les entreprises les plus improbables. A ne pas vouloir examiner les conditions de leur émergence, on verse dans la bêtise de l’Homo Cretinus parvenu au dernier stade connu de son évolution, fait de conformisme, de conformation, de confort et d’allégeance à une pure forme, constitutivement rétif qu’il est, à la négativité qui le constitue. En se coulant dans la « positive attitude », il se dispense du doute, écarte l’esprit critique, si cher à Montaigne, faisant son viatique de slogans commerciaux du genre : « il faut positiver » en guise de philosophie populaire. André Green a pourtant consacré un livre entier au « travail du négatif »…

Le désir du sujet ne peut naître que du manque et non d’une totalité. C’est encore un trompe l’œil « stm » que de croire que ce sont l’excès et le surplus de biens matériels qui nous font vivre. C’est oublier que le rôle de la négativité occupe une place centrale chez l’humain. Le seul fait de parler suppose déjà d’avoir admis une perte de jouissance qui nous porte à consentir au manque. Nous sommes d’abord, habités par le vide, le négatif et l’absence, ne serait-ce que parce que les mots dont nous servons renvoient à un réel que nous échouons à saisir correctement, puisque les mots que nous employons sont à chaque fois « le meurtre de la chose » et que c’est à partir de ce vide, que nous parlons. Il importe donc de saisir en quoi tout gain passe par une initiale. Avant de positiver, il nous faut d’abord « négativer ».

Repenser les questions de la représentativité, du social et de l’écologie urbaine est la tâche de la démocratie dont souffre la démission du politique qui n’est plus articulé au Bien commun. C’est la confrontation à ce vide qu’il s’agit de soutenir et non pas, une « positivité d’hypermarché ».

J’ai bien conscience, qu’en parlant ainsi, je soutiens hystériquement quelque chose de l’ordre du sujet contre la maîtrise supposée du discours « stm ». Mais le discours dominant, lui, soutient obsessionnellement un savoir en trompe l’œil, quand ce n’est pas sur un mode pervers, pour séduire le sujet.

Le néo libéralisme a pour ambition de rendre la pensée inutile, comme si l’action démesurée, à elle seule, lui suffisait pour se dédouaner de l’impératif éthique. De ce point de vue, notre éthique, entendue comme ce que nous ne nous autorisons à faire en aucun cas, n’a jamais été aussi mal assurée, que sous l’empire de cette nouvelle servitude à caractère formel.

Car à bien y regarder, ceux qui, à l’origine ont exercé une influence décisive sur le cours de l’humanité n’étaient pas forcément des hommes en vue ou des hommes de pouvoir. « Le « qui » de l’histoire, dit Günther Anders, ce n’est pas nous, c’est la technique », indiquant à quel point l’homme s’est inféodé à une pratique issue d’un discours qui crée les conditions de sa servitude. « Complices conformes » dit-il encore, nous suivons l’ordre de souhaiter ce qui nous est ordonné ». Cet impératif est aussi celui du discours de la science. Nous savons que même dans la théorie mathématique, l’invention n’est pas nécessairement finalisée. L’axiomatique elle-même, s’engendre d’un pur arbitraire et c’est cette forme arbitraire dont la chute, où le jeu de la vérité se produit, et qui advient le plus souvent par accident, qui est devenue la norme par excellence, faisant que le progrès comme le dit Ulrich Beck, est désormais assimilable à une page blanche promue au rang de programme politique. Voici nommé le lieu asymptotique de l’oxymore contemporain. « On n’arrête pas le progrès » est la donnée non négociable de la servitude formelle.

Et s’agissant du tri que nous échouons à effectuer entre les applications vertueuses et les applications délétères de la science, un marteau, par exemple, objectent encore bien des scientifiques, peut servir à enfoncer un clou ou à défoncer le crâne du voisin. Mais cette métaphore est spécieuse car un forgeron sait ce qu’il produit en forgeant un marteau et à quoi il peut servir. Les Curie au contraire, ignoraient ce qu’ils étaient sur le point de découvrir : le radium… manifestation d’un élément chimique inconnu en 1898, ni à quoi il pouvait servir au moment où ils l’ont découvert sans demande sociale ou institutionnelle préalable. Mais une fois la découverte faite, l’homme accepte et absorbe toutes les trouvailles « stm » en bloc, sans sélection ni contrôle possible. Si tel n’était pas le cas, nous nous en serions tenus à l’usage de la radiographie médicale, moins dangereuse que le nucléaire civil ou militaire.

Alors bien sûr, on me dit parfois : « tu es trop pessimiste ». Je ne positiverais pas assez… remarque conforme au discours normatif de supermarché – qu’il n’est pas rare d‘entendre monter du divan – qui a pénétré tant de psychismes…

Pessimiste, sans doute, mais pas plus que ne l’était mes maîtres, c’est-à-dire Lacan, ou Freud lui-même qui disait qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de l’humanité. Les optimistes certes, se portent très bien. Les néo libéraux eux-mêmes sont de grands optimistes et sont très généreux… pour eux-mêmes (parachutes dorés, bonus, etc), nous ne le contestons pas. Si ce n’est que l’optimisme est souvent une façon de se désolidariser de la misère des autres. Ce sont donc les pessimistes qui se tapent tout le boulot. « Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain », titre d’un livre de Jean-Pierre Dupuy, pose la question de savoir dans quelle mesure un pessimisme lucide ne serait pas préférable à un optimisme désastreux.

Autre idée reçue qu’il m’importe de modifier. C’est l’idée qu’une technologie supérieure pourrait réparer les dégâts occasionnés par la technologie précédente. Idée spécieuse car les victimes d’Hiroshima et de quelques autres catastrophes, où elles ont perdu leur vie, ne ressusciteront pas par la grâce d’une technologie supérieure à la technologie précédente qui les a fait périr, comme certains, dans leur foi inébranlable qui les lie au discours « stm », aiment à le dire. Pas plus qu’on ne reglacifiera la calotte glaciaire grâce à la technologie. On voit ainsi le voile opaque de la servitude formelle se lever progressivement, au rythme des catastrophes qui se multiplient dans une temporalité de plus en plus restreinte, faisant apparaître la généralisation d’une politique aporétique : « la politique de l’oxymore » pour reprendre le titre d’un livre de Bertrand Méheust.

Or, tout indique que nous continuerons de plus en plus à vivre sur un modèle où ce qui est annoncé comme très fiable, porte en soi l’imprévision maximale. C’est ce qu’illustre, l’épisode Fukushima. On n’échappe pas si facilement à l’emprise ou à l’empire d’une forme. La fuite en avant « stm » génère des contraintes difficilement réversibles constituant un point de butée réel pour les élites, qui passent leur temps à réfuter les réfutations. Subvertir les réfutations en conjectures nouvelles, voilà aujourd’hui l’activité principale des individus les plus doués, auxquels le discours « stm » ordonne de transformer des « externalités » en marché lucratif au détriment du vivant.

Ces élites préfèrent dresser des rideaux de fumée en ordonnant la réalisation d’études aussi truquées qu’inutiles pour continuer à produire et à vendre leurs inventions (substances chimiques délétères, radiations nucléaires, aliments frelatés avec leurs « Doses Journalières Admissibles et leurs Limites Maximales de Résidus », alors que la seule dose de pesticides sans effet toxicologique est évidemment la dose « zéro », médicaments tueurs, ondes nocives des antennes relais, etc…)

Ce que Lacan redoutait à raison, c’est que ce ne soit pas l’expérience qui fasse progresser le savoir, mais « les impasses dans lesquelles le sujet de la science s’est mis, d’être déterminé par la mâchoire du signifiant ».

Si la science, la technologie et l’économie, continuent à faire comme si elles ne faisaient pas ce qu’elles font réellement, en perturbant la vie des gens tout en faisant croire qu’elles l’améliorent, nous n’irons pas, ni vers plus de justesse, ni vers plus de santé.

Après que les Lumières nous ont promis la satisfaction totale des besoins de l’humanité grâce au progrès, le progrès aujourd’hui, est devenu le problème. Dans 1984, Orwell faisait dire à O’Brien: « le progrès dans notre monde, sera le progrès vers plus de souffrance ». Ce n’est peut-être pas pour rien que le maître mot de la philosophie de l’histoire de Walter Benjamin était « Rettung », ce qui signifie : sauvetage ou salut.

Alors bien sûr, comme Aristote interdit de coincer la pensée dans la catégorie de l’impossible, nous pourrions nous joindre au concert des vœux pieux et appeler de nos vœux une pensée non servile qui viendrait à bout de la matrice productive de découvertes controversées auxquelles le sujet de la science saurait enfin se soustraire. Mais, en raison du déni massif voilé par tant de faux-semblants, le renversement d’une situation où la sub-politique des laboratoires assume la direction implicite de la société sans être responsable de ce qu’elle déclenche, et où la politique continue à être responsable de ce qu’elle ne contrôle pas, ce renversement nous apparaît fort improbable. Dans le sillage de Lacan, nous gageons que le discours « stm » succombera sous ses propres anomalies et non par quelque volonté de ses représentants à refuser l’assujettissement à la forme, qui les a provoquées.

La psychanalyse est une opération de limitation de la jouissance. Comme double éthique des limites et comme éthique du bien dire, elle est bien entendu le rebut du discours néolibéral qui, avec le Livre noir de la psychanalyse, ne cesse d’épaissir la dose d’idéologie qu’il distille, pour dissimuler les conséquences de son discours et empêcher les gens de réfléchir.

A ce titre la psychanalyse ne peut attendre que l’objection. Mais comme elle vise à la transformation d’un savoir dans lequel on se sent mal, et même si le psychanalyste ne peut véhiculer que le savoir de l’impuissance, de l’insuffisance, du réel, de la négativité et du manque révélant aussi de qu’il en est du désir du sujet, son rôle est d’interroger et de mettre les mots en question, ceux qu’on nous sert sans vergogne, qui nous sont instillés au goutte à goutte, avant que non seulement le vocabulaire, mais aussi la syntaxe « stm » nous aient définitivement colonisés.

Dominique Jacques Roth  de l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable.