« De l’histoire mondiale de la France », par Jean-Gérard Lapacherie

février 22, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Histoire mondiale de la France

L’ouvrage intitulé Histoire mondiale de la France (Le Seuil, près de 800 p., 122 contributeurs, 145 articles) a bénéficié dans la seconde quinzaine du mois de janvier 2017 d’une large et généreuse promotion : critiques favorables dans la presse (Le Monde, La Croix, Libération, etc.), entretiens de la presse écrite avec le responsable du projet, Patrick Boucheron, du Collège de France, participation de ce professeur à des émissions de radio (France Culture) et de télévision (La Grande Librairie sur la 5), au cours desquelles il a eu le temps et tout loisir d’exposer les grandes lignes de ce projet éditorial, les intentions, à la fois « scientifiques » et « idéologiques », qui l’ont guidé et les objectifs que lui-même et les quelque cent vingt contributeurs ont poursuivis. Il est possible de les résumer, peut-être cavalièrement, mais assez fidèlement, ainsi : volonté de rompre avec le récit (ou roman) national qui a ou aurait nourri les historiens depuis 1880 ou même avant, ce récit étant jugé caduc, inadéquat, trompeur, rabougri et tout idéologique ; remplacement de ce roman par un nouveau récit ou roman qui, au contraire, serait ouvert, pluriel, divers, international, multiple (ou multiculturel), à la fois à l’image du monde et de la réalité française actuelle ; lutte contre les maux qui menacent ou menaceraient la France éternelle ou la France de toujours, à savoir le nationalisme, le chauvinisme, l’étroitesse d’esprit, l’égoïsme national, le repli sur soi, le racisme, le populisme, etc., et cela en abandonnant ce qui a fait le succès de l’histoire savante depuis un siècle (les mentalités, la société, les données chiffrées, l’économie, etc.) et en allant, après avoir élargi au maximum l’empan historique, de – 35000 avant le moment présent à 2015, sur le terrain préféré des tenants du roman national : les dates. Il s’agit d’aller combattre les adversaires sur le terrain que ceux-ci affectionnent et qu’ils ont ou auraient accaparé. Pourquoi pas ? Les intentions affichées sont belles, à n’en pas douter. Examinons comment elles se réalisent dans l’ouvrage.

Le concepteur de cette Histoire mondiale, Patrick Boucheron, consacre quelques pages à l’« Ordonnance générale en matière de justice et de police », destinée à « aucunement pourvoir au bien de [sa : de François 1er] justice, abbreviation des procès et soulaigement de ses [de François 1er] subjectz », dite ordonnance de Villers-Cotterêts du 15 août 1539, ordonnance qui est au cœur de l’histoire française et dont on ne voit pas quel rapport elle entretient avec l’histoire mondiale. Les 192 articles dont elle faite portent sur des questions de police et de justice et, parmi ces articles, il y en a deux, les articles 110 et 111, qui imposent que les décisions de la justice soient rédigées dans le langage maternel français, celui-là même que comprennent les plaignants. Pour Patrick Boucheron, ces deux articles ne visent pas les langues régionales, lesquelles, le nom langage désignant aussi l’ensemble des langues, font partie du langage maternel français. Les légistes qui étaient au service de François 1er proposent de renoncer au latin comme langue administrative. M. Boucheron lit donc, après quelques rares historiens, consciencieusement, honnêtement, le texte de cette ordonnance. Ces deux articles auraient été oubliés, s’ils n’avaient pas été interprétés avec passion par des gens qui, de toute évidence, ne les avaient pas lus. On peut distinguer sommairement trois types d’interprétation, deux positives, une négative. Les royalistes se sont félicités que François 1er en 1539 ait forgé l’unité du royaume par la langue et la culture. Les républicains et plus particulièrement, parmi ceux-ci, les Jacobins tiennent ces deux articles comme une étape décisive dans l’unification de la France. En revanche, les régionalistes y ont vu le début d’un génocide culturel qui a consisté à éradiquer de France les parlers, langues, cultures régionales. Aucune de ces interprétations n’est fondée sur une lecture honnête de l’ordonnance ni sur une prise en compte des réalités administratives et sociales de la France du XVIe siècle. Or, de trois interprétations, également fausses, M. Boucheron en retient une seule, celle du philologue et grammairien, Ferdinand Brunot, qui est qualifié, sans doute pour être discrédité, de « citoyen linguiste ». Ce philologue analyse rapidement l’ordonnance dans deux des 500 pages du tome II, le Seizième siècle, de sa volumineuse Histoire de la Langue française (15 vol.). Certes, l’interprétation de M. Brunot est toute en préjugés. On peut même se demander s’il a lu les deux articles. « Il est difficile de s’en tenir aux motifs allégués dans l’ordonnance même qui invoque le besoin de clarté dans les discussions et les jugements. Si cette raison eût été la vraie, comment ordonnait-on l’abandon des parlers dialectaux ?… Il est plus probable qu’on avait compris dans les conseils du roi que l’intérêt de l’Etat commandait l’unification de la langue qui devait faciliter l’unification de la justice, de l’administration et du royaume… Quoi qu’il en soit, le pas décisif était fait… ; il y avait une langue d’Etat ». M. Boucheron ne dit rien de l’interprétation royaliste (il est vrai que les royalistes ne représentent plus grand chose aujourd’hui), rien non plus des interprétations régionalistes, dont certaines, comme celles de Bourdieu (in Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982. Chapitre I « La production et la reproduction de la langue légitime »), confinent au délire. « Il serait naïf d’imputer la politique d’unification linguistique aux seuls besoins techniques de la communication […] entre Paris et la province, ou d’y voir le produit direct d’un centralisme étatique décidé à écraser les particularismes locaux. Le conflit entre le français […] et les idiomes ou les patois est un conflit pour le pouvoir symbolique qui a pour enjeu la formation et la re-formation des structures mentales ». Il est vrai qu’il est plus facile de prendre pour cible l’œuvre en partie oubliée, mais admirable, d’un philologue de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont l’un des mérites de citoyen a été de fonder la Ligue des Droits de l’Homme avec Lucien Herr pour organiser la défense du capitaine Dreyfus, que celle d’un sociologue léniniste qui dispose, même décédé, d’innombrables divisions de disciples puissants prêts à faite taire tout audacieux qui démontrerait que le roi Bourdieu est nu. Ce que montre cette analyse unilatérale du concepteur de l’ouvrage, c’est que, loin de prendre leurs distances avec toutes les idéologies, quelles qu’elles soient, les historiens qui y ont contribué se lancent dans une entreprise tout idéologique valorisant le divers, le multi-, le partage, de l’Europe et dévalorisant la France étroite qui, sans les étrangers, n’aurait qu’une histoire pauvre et rabougrie.

Autre exemple, les quelques pages consacrées à la Terreur de 1793 et de 1794. L’auteur de l’étude ne nie pas qu’il y ait eu Terreur, mais il insiste sur l’emploi fréquent du mot pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, sous prétexte que Montesquieu aurait défini la terreur comme le système de gouvernement du despotisme et que, dans les pays européens, les gouvernants ont ou auraient mis en place à compter de 1780 un système de terreur. Il ne semble pas que Louis XVI l’ait fait. Jamais le bilan humain de ces terreurs multiples n’est indiqué. Jamais n’est expliqué en quoi le despotisme, même éclairé, relève de la Terreur. Ce qui est gommé, c’est ce que la Terreur en France a eu de singulier : des gouvernants de rencontre, sans légitimité, qui ont utilisé la force (la justice, la police, l’armée, les milices) pour terrifier la population et la forcer à adhérer sous peine de mort à la politique décidée par un quarteron d’aventuriers. De fait, entourée (et menacée) par des pays qui ont ou auraient pratiqué la terreur, c’est contrainte et forcée que la République aurait elle aussi adopté les méthodes de gouvernement de ses voisins, ne serait-ce que pour se protéger. Si non è vero, è ben trovato… Bien entendu, les massacres de septembre, le populicide dans les provinces de l’Ouest (en bon français, le génocide), la répression, organisée par un jeune général d’origine corse au fusil et au canon, d’une manifestation de femmes, d’enfants et de vieillards près de l’église Saint-Roch en 1795, etc. sont occultés, ce qui est fort de café dans un ouvrage d’historiens.  Dans le cadre d’une histoire mondiale de la France, cette Terreur est déterminante : c’est à ce moment qu’ont été fabriqués les mots terrorisme, terroriste, nationalisme, nationaliste, vandalisme, qui sont employés aujourd’hui quasiment dans toutes les langues du monde et qui auraient dû illustrer l’emprise de la France sur l’histoire mondiale.  La négation et le relativisme forcené interdisent de penser l’impérialisme propre à la république qui a illustré, plus que le prince Zizim ou la grotte Chauvet, la participation de la France et de certains de ses ressortissants à l’histoire du monde, de 1793 à 1962, sans parler des massacres d’ouvriers en juin 48, des massacres encore plus cruels d’avril 1871, de la répression par la troupe des manifestations ouvrières, des conquêtes coloniales et des crimes abjects qui les ont accompagnées, du racisme, etc.

Il est une étude qui révèle ce qu’est cette Histoire mondiale. Elle est intitulée, avec un pluriel qui dénote le relativisme assumé de l’ouvrage, « Conquête(s) d’Egypte » (1798-1801 et décennies suivantes). A juste titre, l’auteur de l’étude récuse le point de vue de l’épopée bonapartiste ou républicaine ou impériale et adopte celui des historiens égyptiens et/ou arabes qui sont concernés directement par l’agression qu’a subie leur pays et l’occupation violente qui s’en est suivie : prédation accompagnée du cortège habituel de crimes. On ne peut qu’approuver cette inversion des points de vue. Pourtant deux questions sont écartées : est-ce la France qui a conquis l’Egypte ou l’armée d’un régime aux abois qui cherchait dans l’aventure impériale la légitimité qui y faisait défaut ? Il est évident que la République n’a aucune légitimité en Egypte. Mais la remarque peut être étendue au pouvoir ottoman et à celui de leurs mercenaires mamlouks, dont la légitimité n’est due qu’à la force. Cette expédition de 1798 est le prodrome de conquêtes territoriales ou coloniales qui ont été des tragédies, à la fois pour les indigènes et pour les Français ; elle est le papier de tournesol qui révèle ce qu’est ou a été la république en France : impériale et impérialiste.

Il est deux dates, 2011 et 2015, qui auraient pu donner lieu à une vraie histoire mondiale de la France, mais elles sont traitées de façon anodine, comme si Gosselin Lenotre et sa petite histoire étaient désormais le seul horizon du Collège de France. Ce qui intéresse l’auteur de l’étude de la chute de Strauss-Kahn en mai 2011, ce sont la couverture de cette sordide affaire par les media du monde entier et les répercussions sur l’élection présidentielle de l’année suivante. Or, cette affaire contenait les ingrédients d’une déflagration mondiale : un homme richissime abuse une femme pauvre ; un blanc une noire ; un ressortissant d’une puissance naguère coloniale une ressortissante d’une ancienne colonie de cette puissance ; un juif une musulmane. Si Obama n’avait pas été au pouvoir aux Etats-Unis et si la procédure judiciaire n’avait pas été aussi brutale, la déflagration aurait pu avoir lieu. Au moment où il s’est accordé quelques secondes de plaisir, Strauss-Kahn était directeur du Fonds Monétaire International. Il n’est pas le seul Français qui, au cours des vingt dernières années, ait exercé des responsabilités internationales de premier plan. Citons, entre autres, outre Strauss-Kahn, Trichet, Camdessus, Chavransky, Lagayette, Peyrelevade, Lamy, Naouri, Lagarde… et les institutions où se sont illustrés ces Français : FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE, BCE… On peut toujours mettre ses succès sur le compte de l’excellence de la formation française, mais ce serait se voiler la face. Depuis trente ans et le consensus de Paris, c’est la France qui a imprimé au monde son nouveau visage par la construction de la finance globale : marché unique, effacement des frontières et des droits de douane, globalisation, la finance prenant le pas sur la fabrication, etc. Cette politique a été décidée, sous l’égide de Mitterrand, par Delors, Strauss-Kahn, Bérégovoy, Hollande et mise en œuvre par de hauts fonctionnaires socialistes ou socialisants. Rawi Abdelal, professeur de sciences politiques à Harvard, a étudié ce processus. Apparemment, ces connaissances sont hors de portée des historiens français.

La dernière date du comput mondial de l’histoire de France est 2015, quand, en janvier de cette année-là, des drapeaux tricolores ont été déployés aux fenêtres et dans la manifestation de masse du dimanche 11 janvier. Y a-t-il eu retour de la nation, de cette nation qui a été qualifiée tantôt de grande, tantôt de vieille ? L’auteur de ces lignes n’a pas vu de drapeau tricolore dans les villes qu’il connaît, en tout cas rien qui puisse être comparé à ces forêts de drapeaux que des peintres ont représenté dans leurs tableaux du 14 juillet à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Admettons que la date de 2015 soit importante. Si elle l’a été, ce n’est pas pour les raisons anodines ou insignifiantes qui sont exposées par l’auteur de l’étude. En janvier 2015, huit humoristes ont été exécutés par un commando : ils avaient été condamnés à mort par un imam établi au Yémen. Autrement dit, la loi islamique a été appliquée en France à des Français. Le surlendemain, cinq juifs ont été assassinés, uniquement parce qu’ils étaient juifs. Le pouvoir politique, à savoir le président de la République, ses conseillers, ses ministres, ses soutiens, ses diplomates, les préfets, la police, etc. ont organisé une grande manif à Paris, en dépit de l’état d’urgence, à la fois pour canaliser l’émotion publique et pour défendre la liberté d’expression, laquelle n’a été menacée ni par les Kouachi, ni par Coulibaly. Etrange parade, donc, dans les deux sens du noms parade : on parade et on pare les coups comme en escrime. C’est peut-être la première fois en France qu’un pouvoir institué organise, quitte à troubler l’ordre public qu’il est censé protéger, une grande manif qui bénéficie de tous les moyens fournis par l’Etat. La manipulation, comme on en rencontre habituellement dans les républiques bananières ou dans les sous-dictatures, est évidente, mais elle n’a pas eu l’heur d’attirer l’attention des historiens mondialisés. Après 2015, il y a eu les assassinats de masse de 2016 ; et avant ceux de 2012. « La France est en guerre », ont déclaré ministres et éditorialistes. Précisons : elle est en guerre au Mali, en Centrafrique, en Irak ; elle l’a été en Libye ; elle a failli l’être en Syrie. Voilà qui en moins de cinq ans (et ce n’est pas terminé) vaut largement l’expédition militaire en Egypte en 1798, comme si la République renouait avec ses démons impérialistes. Le Mali compte 20 millions d’habitants, dont 10 millions en âge de porter les armes. A qui fera-t-on croire qu’une armée de 10 millions de soldats potentiels est incapable de venir à bout de 3 à 4000 musulmans, certes fous furieux, mais dépourvus de véritable logistique…

Voilà comment l’histoire, dite mondiale, de la France se transforme en petite histoire et comment un grand roman (grand, parce qu’il couvre 360 siècles ou davantage) international ou internationaliste se mue en roman de gare ou en bluette à l’eau de rose.

Jean-Gérard Lapacherie