« De la crise de la lecture au désastre », par Jean-Gérard Lapacherie

A la fin des années 1970, de savantes études ont été publiées sur ce qui était appelé alors « crise de la lecture » : en 1979, un livre, Les Adolescents et la crise de la lecture, et un article signé François Richaudeau, « Du livre de poche à la crise de la lecture ». Ce fut le début d’une succession ininterrompue d’ouvrages ou d’articles (en 1990, Lecture scolaire : les années de crise) rythmée par des colloques, des conférences, des réunions savantes organisées dans les IUFM et ESPE, les universités, à la BNF… ou par de très brillantes dissertations publiées sous des titres divers, tels que crise du livre ? crise du roman ? crise de la littérature ? Les résultats de la récente étude Pirls (Programme international de recherche en lecture scolaire) qui classe les jeunes Français tout au fond de la classe, à côté du poêle avec les cancres (si les compétences des élèves somaliens ou afghans ou papous avaient été évaluées, peut-être les élèves français auraient-ils été encore plus mal classés), dont les hommes politiques se sont émus, ne font que confirmer ce qui est répété depuis quarante ans par quelques esprits éclairés, dont la voix n’a guère été entendue jusqu’à présent. Il est vrai que les experts se sont évertués à masquer le désastre : peu importe que les écoliers lisent mal ou qu’ils ne lisent pas ou qu’ils ne comprennent rien à ce qu’ils essaient de lire, l’important est qu’ils construisent eux-mêmes leurs savoirs ou qu’ils écoutent du rap ou qu’ils regardent des images, puisque le niveau monte ! On n’osera pas qualifier ces tours de passe-passe de négationnisme : oser tout, c’est le propre de qui vous savez.

En matière de crises de la lecture, le désastre prend de multiples aspects.

Il touche la lecture comme activité de loisir ou d’accès à la culture. Le fait a été mesuré, quantifié, confirmé et repéré il y a près de quarante ans grâce à ces enquêtes qu’a commandées à intervalles réguliers le Ministère de la Culture pour mieux connaître « les pratiques culturelles des Français ». D’une enquête à l’autre, le nombre de lecteurs baisse régulièrement et presque toute une classe d’âge – les jeunes gens, dits « jeunes » – se détourne de la lecture, comme d’une activité qui serait indigne d’elle et réservée aux filles ou à des femmes d’un certain âge.

L’apprentissage de la lecture est lui aussi touché. Chacun pensait la question réglée par les grandes lois du XIXème siècle qui ont rendu obligatoire l’instruction publique et, en conséquence, le principal des moyens d’instruire, à savoir la lecture. Savoir lire et écrire signait la fin du honteux analphabétisme. Au début du XXe siècle, il n’y avait plus d’analphabètes en France : la chose était entendue. Il a suffi qu’un ophtalmologue nommé Emile Javal, au demeurant le meilleur homme qui soit au monde, publie en 1905 un ouvrage intitulé Physiologie de la lecture et de l’écriture, pour que réapparaisse l’analphabétisme. Javal ne disposait d’aucune autre possibilité d’étudier les processus du lire que le mouvement des yeux, qu’il pouvait observer : des successions de déplacements rapides et d’arrêts, les arrêts de quatre dixièmes de seconde étant plus longs que les déplacements. C’est pendant ces arrêts que l’oeil saisirait des groupes de trois ou quatre mots : le mythe de lecture silencieuse et globale était né, d’abord en Suisse, puis, après la Seconde Guerre Mondiale, en France, où il a bouleversé les méthodes d’apprentissage de la lecture : plus de déchiffrement syllabique, de la seule reconnaissance des mots… On lisait couramment ou on était censé le faire en trois mois ou moins. La lecture globale sévit toujours sous le masque de méthode mixte. Il est vrai que nos chers enseignants ont compris qu’il était de leur devoir sacré de parents de protéger leur progéniture de l’analphabétisme. Ils leur ont appris à lire at home. Tant pis pour les enfants des pauvres, des chômeurs, des prolétaires, des sans-dents ! Ils n’ont pas appris à lire, qu’ils regardent des images !

Longtemps, dans la civilisation de l’Europe, lire un texte, c’était aussi s’en nourrir, le faire sien, en établir le sens. C’est pourquoi le nom lecture signifie aussi « étude » et qu’il désigne l’instruction que l’on tire des ouvrages que l’on lit. En anglais, ce sens-là a été amplifié, puisque lecture a pris le sens de « cours magistral » et de « conférence ». Il existait dans les collèges, lycées et universités de France une discipline ou un faisceau de disciplines dont le but était de former élèves et étudiants aux techniques de la lecture, entendue dans ce sens-là : c’était les humanités, grâce auxquelles on s’initiait à la lecture des textes anciens ou historiques et à en établir le sens, en tenant compte du contexte, de la situation, des dates, de la langue d’alors. Or, ces humanités ont disparu de l’enseignement secondaire et sont à l’agonie dans les universités. Tout est fait pour que les jeunes Français ne sachent plus lire, c’est-à-dire qu’ils ne puissent plus tirer quelque instruction que ce fût des grands (ou moins grands) textes et que leur horizon mental et culturel ne s’étende pas au-delà du présent dans lequel ils s’immergent.

Enfin, le désastre a été amplifié chez Derrida, puis chez la plupart des clercs, par ce qui a été appelé la déconstruction. Il n’y avait pas de tâche plus urgente pour les clercs que de déconstruire les savoirs, la connaissance étant supposée une simple construction, donc due à des artifices inspirés par l’idéologie dominante. Barthes a donné le signal en 1963 avec son Sur Racine, l’effet panurgique a fait le reste : ce fut la curée. L’herméneutique était morte : on s’autorisait à dire n’importe quoi à propos de n’importe quel texte, livre, oeuvre, phrase, mot. Plus c’était faux ou délirant, plus c’était « légitime », comme il faut que l’on dise maintenant. Des procès ont été intentés à en veux-tu en voilà pour un mot interprété de travers ou une phrase passée à la moulinette de la déconstruction et voilà comment vous êtes devenus homophobes, racistes, islamophobes, fascistes, misogynes et tout ce que vous voudrez d’autre.  Le comble de la bêtise a été atteint par le dénommé Enthoven (trois voyelles et quatre consonnes, ou l’inverse), « normalien » et « agrégé de philosophie », qui a vu (car il a la vue perçante) dans le remplacement dans la prière catholique de la formule « ne nous soumets pas à la tentation » par « ne nous laisse pas entrer en tentation » la preuve irréfutable, irrécusable, définitive et valant condamnation à mort évidemment de l’islamophobie de l’Eglise, sous le prétexte que le nom islam signifie en arabe « soumission ». Chez Flaubert, Bouvard et Pécuchet sont des personnages fictifs qui n’ont d’existence qu’imaginaire. Enthoven a réussi l’exploit de faire de ces deux abrutis de roman un philosophe parlant dans le poste.

La crise de la lecture n’est pas due au hasard ou à quelque aléa. Elle est volontaire ; elle a été provoquée ; elle résulte de choix conscients. Le seul point positif est que le désastre auquel elle a conduit est parfois, Enthoven en est un bel exemple, source de rigolades, les clercs qui ne savent plus lire renouvelant la belle tradition des Diafoirus, dottore Ballordo, Rullandus et autres savants dont se gaussaient Molière, Fontenelle, Voltaire.

Jean-Gérard Lapacherie

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