« Comment sauver le progrès ? », par Charles-Henri d’Andigné

septembre 10, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Article paru dans Famille Chrétienne n°1913 du 13 au 19 septembre 2014.

 

Apocalypse du Progrès, Pierre de La Coste

Entendu comme mouvement inéluctable vers le Bien, le progrès s’avère être une idée chrétienne devenue folle. Et qu’il faut se réapproprier.

L’idée de progrès est l’une des plus prégnantes qui soient. Nos contemporains ne répètent-ils pas sur tous les tons qu’il faut « vivre avec son temps » et que, quoi qu’on fasse, « on n’arrête pas le progrès » ? En même temps, c’est une notion en crise. Un simple coup d’œil aux dernières décennies, des guerres totales aux camps de concentration, de Tchernobyl à Fukushima, suffit à nous convaincre que le Progrès, avec un grand P, est loin d’être évident… La croyance demeure, néanmoins, comme un réflexe, même si les fidèles n’y croient plus vraiment. D’où l’interrogation de Pierre de la Coste dans Apocalypse du progrès (1) : pourquoi cette croyance naïve qu’aujourd’hui est mieux qu’hier et moins bien que demain ? « Le progrès est le mythe que ‘‘en avant toute’’ n’a jamais tort », résume Sale Kirkpatrick, cité par l’auteur.

Car le progrès, au sens moderne du terme, est bien un mythe, d’autant plus puissant que ses racines sont religieuses. Pour l’auteur, il est d’origine chrétienne. C’est non pas une, mais deux idées chrétiennes devenues folles, pour paraphraser Chesterton. Plus exactement : deux hérésies chrétiennes laïcisées. La première est le pélagianisme – la pensée du moine Pélage (350-420) –, qui nie le péché originel et proclame que l’homme peut se sauver par ses propres forces, sans le secours de la grâce. La deuxième est le calvinisme, selon laquelle le salut est l’œuvre de Dieu et de Lui seul, qui l’a prévu de toute éternité.

Deux hérésies sécularisées

Ces deux hérésies se sont sécularisées. Le pélagianisme a donné naissance à l’émancipation de l’homme, des Lumières à Marx. Le calvinisme puritain, lui, a nourri le capitalisme anglo-saxon : Dieu bénit la réussite matérielle, qui traduit sa volonté de sauver ceux qui en bénéficient. « Ces deux conceptions forment ce que l’on pourrait appeler l’ADN du progrès », résume Pierre de la Coste.

Ce dernier insiste sur la généalogie chrétienne de l’idée de progrès, Simone Weil à l’appui. Laquelle écrit dans La Pesanteur et la Grâce : « Le christianisme primitif a fabriqué le poison de la notion de progrès par l’idée de la pédagogie divine formant les hommes pour les rendre capables de recevoir le message du Christ. Cela s’accordait avec l’esprit de la conversion universelle des nations à la fin du monde comme phénomènes imminents. Mais aucun des deux ne s’étant produit, au bout de dix-sept siècles, on a prolongé cette notion de progrès au-delà du moment de la Révélation chrétienne. Dès lors, elle devait se retourner contre le christianisme ». On peut trouver la formule un peu rapide. Simone Weil veut dire que la notion de progrès a été dévoyée en étant extraite du substrat qui l’a fait naître. C’est bien ce qui s’est passé dans l’Occident chrétien.

Les résultats de ce « progrès » progressiste ? La Coste en cite quelques exemples, de la condition de la femme, victime du féminisme, aux violences faites à la nature, en passant par la dette des pays « riches », qui flotte au-dessus de leur économie comme une épée de Damoclès. Mais le « spectre résiste à tout, constate le préfacier Frédéric Rouvillois, lui-même auteur de L’invention du progrès (Kimé, 1998) : il a survécu au déchaînement de la guerre mécanique, à la Shoah et au goulag, il résistera à l’apocalypse écologique ».

Comment mettre fin à cette mécanique infernale qui enferme l’homme dans ses erreurs ? En rappelant, d’abord, que le déterminisme est un leurre. La Coste cite Bergson : « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle ». Historiquement, c’est le christianisme qui a fait prendre conscience à l’homme de sa liberté, nous délivrant du fanatisme antique. Il a ainsi été facteur de progrès, de vrai progrès, qui n’a rien à voir avec le progressisme – à savoir l’idée du mouvement inéluctable de l’humanité vers le Bien.

Un vrai progrès

Sur ce point, on relira avec profit un auteur comme Chantal Delsol. Dans Les Pierres d’angle (Cerf), la philosophe rappelle que le christianisme est l’inventeur du « temps fléché », avec un début et une fin – idée étrangère à nos ancêtres grecs et romains, pour qui le temps était cyclique. Le temps, pour les chrétiens, est une « promesse et non un destin », dit Chantal Delsol (2), simplement parce que l’homme est libre. La philosophe insiste sur les progrès que le christianisme a fait accomplir à l’humanité : « N’est-ce pas magnifique d’avoir finalement aboli l’esclavage ? Connaissez-vous une culture qui ait aboli l’esclavage sans le faire sur notre pression ou pour nous imiter ? En arrivant dans l’Histoire, les judéo-chrétiens commencent par interdire l’exposition des enfants […]. N’est-ce pas un progrès ? Au XVIIe siècle, le Tchèque Comenius propose que l’on instruise aussi les enfants pauvres, les handicapés et les filles : n’est-ce pas une merveille […] ? Nous sommes inachevés, nous avons encore des mondes à construire. Je crois au progrès, et même au progrès moral. C’est mal vu chez beaucoup de catholiques, persuadés que la modernité nous entraîne dans une décadence abyssale. »

L’historien Jean-Louis Harouel, dans Le Vrai Génie du christianisme (J.-C. Godefroy, 2012), fait entendre un son de cloche comparable. La laïcité, constate-t-il, est une invention chrétienne (« Rendez à César ce qui est à César »), source de véritables améliorations humaines. Citant le grand économiste chrétien Jean Fourastié (3), il note : « C’est le christianisme qui a été le terreau de la liberté de l’esprit, de la pensée scientifique, du progrès technique et progrès économique ». Pourquoi ? « Le christianisme, explique l’historien, est la religion de la liberté, de la responsabilité et du choix individuels ». Autant de puissants leviers de progrès.

Charles-Henri d’Andigné

(1) Apocalypse du Progrès, par Pierre de la Coste, éd. Perspectives libres, 260 p., 22€.

(2) FC n°1893 du 26 avril 20140

(3) FC n°1825 du 5 janvier 2013.