Colonel Alain Corvez : « La dissuasion nucléaire ne se partage pas »

mars 8, 2009 dans Nos textes par admin

Pierre-Marie Gallois stratégie de l'âge nucélaire

La question d’Etienne Tarride montre bien que s’il prétend ne pas avoir de culture militaire, il a le bon sens qui permet de comprendre ce fait incontournable. Explosant sur Nagasaki et Hiroshima en 1945, l’arme nucléaire a imposé la capitulation au Japon par les dégâts insoutenables qu’elle a engendrés. C’est la seule et unique fois où elle a pu être employée et les Etats-Unis ont pu le faire parce qu’ils étaient, à l’époque, les seuls à la détenir. Depuis, sa seule détention par une puissance, quelle que soit sa taille, la rend inattaquable  par un quelconque ennemi puisque, déclencher le feu nucléaire sur un adversaire qui la détient revient à le déclencher sur soi-même. Ce principe a révolutionné l’art de la guerre qu’on peut caricaturer par la réponse sous forme de boutade du Général de Gaulle à Kroutchev qui bluffait en le menaçant : « Et bien, Monsieur le Président, nous mourrons ensemble ! »

Ce principe s’appelle la dissuasion et s’apparente au vieil adage « Si vis pacem para bellum » – « si tu veux la paix, prépare la guerre » – mais avec des moyens tellement foudroyants qu’aucun adversaire ne peut s’imaginer être plus fort que l’autre et déclencher les hostilités, ou plutôt, quelle que soit la puissance démesurée d’un pays par rapport à un autre également détenteur de l’arme atomique, les représailles du plus petit sur le plus grand en cas d’attaque du premier, nucléaire ou classique d’ailleurs, sont inenvisageables et obligent l’agresseur potentiel à la retenue. L’atome rend invulnérable, c’est la loi des relations internationales de l’ère moderne, et il pousse en même temps à la modération, voire à la nécessaire négociation pour résoudre les conflits d’intérêts entre les Etats. Si la prolifération des détenteurs de l’arme nucléaire a compliqué la donne internationale, elle n’a pas changé la règle, et les nouveaux possesseurs sont entrés dans des relations apaisées avec leurs ennemis traditionnels.

Les stratèges ont vite compris le bouleversement que l’atome apportait dans les relations entre Etats, notre ami le Général Gallois en est un brillant, et avec lui le Général Ailleret, le Général Buis et d’autres. Le Général de Gaulle, avec son génie protéiforme avait tout de suite compris la nécessité absolue pour la France de se doter de l’arme nucléaire au plus vite. Le Général Gallois  nous a raconté comment il a exposé au Général de Gaulle à l’hôtel La Pérouse, en 1956 pendant « la traversée du désert »,  l’impérieuse nécessité de cet effort financier et technique énorme, que lui avait d’ailleurs suggéré le général  américain Norstad, expliquant que, tôt ou tard, les Etats-Unis devraient se désolidariser de l’Europe pour sa défense et en tout cas ne pas risquer la destruction de son territoire pour défendre l’Europe contre les Soviétiques. Car les Soviétiques avaient désormais les moyens de dissuader l’Amérique d’aller trop loin dans la défense de ses alliés atlantiques déjà réunis dans l’OTAN avec la France à part entière. Un équilibre entre les deux blocs s’est donc établi qu’on a appelé « l’équilibre de la terreur », terreur nucléaire qui a empêché une nouvelle guerre mondiale qui, sans elle, se serait irrémédiablement produite. Norstad d’ailleurs devait subir de sérieux reproches dans son pays pour avoir fait preuve de francophilie excessive.

Dès son arrivée au pouvoir le Général de Gaulle n’a eu de cesse de mettre au point au plus vite cet armement pour notre pays, sachant bien qu’il allait nous donner une position inattaquable militairement et, en conséquence, une indépendance de notre diplomatie et de notre destin. A l’époque, la dissuasion nucléaire s’exerçait seulement entre les deux grandes puissances, URSS et EUA, la Grande Bretagne disposant de l’arme mais pas des vecteurs pour la délivrer, dépendant entièrement de son allié d’Outre-Atlantique à cet égard. L’entrée de la France dans le club nucléaire très fermé se fit donc contre la volonté des deux seuls protagonistes du moment, qui virent d’un mauvais œil l’arrivée d’un nouveau joueur dans leur partie de poker planétaire, grâce à la ténacité du Général de Gaulle et aux immenses efforts de nos chercheurs et techniciens. Très vite le Général Ailleret annonça que la dissuasion française était « tous azimuts », car elle ne pouvait et ne peut pas être autre chose, au grand dam des Américains. C’est l’arme ultime de la défense nationale qui indique au monde entier que la France est un pays souverain qui décide seul de ses alliances et de sa stratégie. De même qu’à l’époque les Etats-Unis ne pouvaient pas risquer leur destruction pour la défense de l’Europe, aujourd’hui aucune arme nucléaire ne peut être utilisée pour autre chose que les intérêts vitaux d’une nation. La proposition faite en 2007 dans un rapport, sans doute commandé par Washington, par  cinq anciens CEMA, Américain, Britannique, Néerlandais, Allemand, Français, d’utiliser l’arme nucléaire de façon « préemptive » pour lutter contre le terrorisme est aberrante, absurde et dangereuse.

Il découle de cela que la réintégration du commandement intégré de l’OTAN est plus qu’une mauvaise chose, c’est une catastrophe pour l’indépendance de la politique de notre pays. La situation qu’évoque Etienne Tarride résulterait de l’incohérence de notre politique étrangère et de défense, car la France n’a pas à mener de guerre qui ne soit pas la sienne et elle ne devrait le faire que pour défendre ses intérêts vitaux, en faisant peser en permanence la menace d’emploi de l’arme suprême. Que nos forces armées se trouvent sous commandement étranger allié sera rendu  possible « de jure »par la réintégration dans l’organisation intégrée de l’Otan, mais c’est déjà le cas en Afghanistan « de facto ». L’absurde situation où nos intérêts vitaux seraient menacés alors que nous menons une guerre sous commandement étranger, et donc pas libre de l’emploi de l’arme nucléaire, est peu envisageable mais possible. Mais on nous dira que les guerres envisagées par l’Otan ne sont que des conflits asymétriques, du fort au faible, etc., donc pas vraiment dangereux pour la France profonde.

Nos stratèges au pouvoir se sont peut-être posé la question de l’arme nucléaire puisqu’ils ont tenu à préciser que nous ne rejoignons pas le comité nucléaire, mais tout ceci est de la poudre aux yeux : il est clair que l’arme nucléaire française est déjà considérée par les Américains comme faisant désormais partie de leur arsenal, ou qu’il serait de bon ton que la France s’en dessaisisse peu à peu. D’ailleurs notre gouvernement qui utilise le budget de la Défense comme variable d’ajustement laisse penser qu’il verrait bien faire des économies sur cette dissuasion qui coûte si cher alors que personne ne nous menace vraiment, et qu’en dernier recours nos amis américains se chargent très bien de dire au monde comment il doit vivre et qu’il suffit de s’entendre avec eux.

En réalité, tout ceci n’est pas sérieux et fait preuve d’un manque de réflexion stratégique affligeant de la part de nos gouvernants. Les Américains vont de plus en plus se désintéresser d’un allié qui  est finalement aux ordres et donc inutile et la Russie, qui devrait être notre principal partenaire en raison de sa proximité géographique et de ses énormes potentialités, va elle aussi préférer s’entendre avec l’Allemagne dont les ambitions en font une puissance encore conquérante, par d’autres moyens que la force militaire. Une entente franco-allemande pourrait être le moteur d’une Europe forte et indépendante mais elle ne peut intéresser Berlin que si Paris est fort et compte sur l’échiquier mondial. L’abandon par ses dirigeants actuels d’une politique d’indépendance rétablie par le Général de Gaulle ravale notre pays au rang des Etats sans ambitions  et intérêts planétaires.

Un des plus grands penseurs de notre époque, René Girard, auteur de la théorie mimétique a écrit :

 «  La véritable vengeance est de retour parmi nous sous la forme de l’arme absolue du nucléaire qui réduit notre planète à la taille d’un village primitif, terrifié une fois de plus par l’éventualité d’une guerre à mort. La véritable vengeance est si terrifiante que ses partisans les plus acharnés n’osent la déchaîner, parce qu’ils savent parfaitement que toutes les atrocités qu’ils peuvent infliger à leurs ennemis, ceux-ci peuvent aussi les leur infliger » (1)

Je laisse enfin la parole au Général de Gaulle pour conclure :

« J’allais lui demander : ça ne vous fait rien de penser que vous pourriez… (tuer vingt millions d’hommes deux heures après le déclenchement d’une agression)

Il me répond tranquillement : Précisément, nous ne les tuerons pas, parce qu’on saura que nous pourrions le faire. Et, à cause de ça, personne n’osera plus nous attaquer. Il ne s’agit plus de faire la guerre, comme depuis que l’homme est homme, mais de la rendre impossible comme on n’avait jamais réussi à le faire. Nous allons devenir un des quatre pays invulnérables. Qui s’y frotterait s’y piquerait mortellement. La force de frappe n’est pas faite pour frapper mais pour ne pas être frappé »

Alain Peyrefitte : Mais la bombe a bel et bien frappé, à Hiroshima et Nagasaki.

 Général de Gaulle : Elle n’aurait pas frappé si les Japonais en avaient possédé une. Et il fallait bien qu’elle frappe la première fois. Pour mettre le Japon à genoux, il fallait bien lui fournir la preuve que cette bombe était une réalité terrifiante et imparable. Et il fallait que ce soit cette bombe qui mette fin à la seconde guerre mondiale, pour que la perspective de son emploi dissuade d’en entreprendre une troisième. Sans quoi on n’y aurait jamais cru » (2)

Colonel Alain Corvez, dimanche 8 mars 2009.

Notes relatives à l’article :

1) René Girard, « Nietzsche contre le crucifié », in La voix méconnue du réel, Le Livre de Poche, 2004.

2) Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Gallimard, coll. « quarto », 2002.