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Norman Palma présente son dernier ouvrage : « Penser avec Aristote »

juin 28, 2017 dans Nos vidéos, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Images éloquentes

juin 24, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Une image, dit-on parfois dans la presse, vaut mieux que de longs articles. Aussi quelques images ont-elles été abondamment commentées depuis un mois et demi, qui toutes ont pour sujet le président récemment élu : une longue poignée de main, les ors de Versailles et du Trianon, la marche presque hiératique du candidat à peine élu célébrant sa victoire au Louvre, etc. Que disent ces images sur le pouvoir, les institutions, la France ? Rien. Pourtant, cette écume a été plus longuement commentée qu’un vers obscur de Mallarmé…

À l’opposé, il est des images éloquentes qui n’ont suscité aucun commentaire et qui n’ont même pas été remarquées, bien qu’elles aient été apposées pendant près de trois semaines sur les panneaux d’affichage officiel placés devant chacun des quelque 70 000 bureaux de vote que l’on dénombre en France (en l’occurrence, c’était le panneau numéroté 11) et sur les feuilles de propagande électorale que chaque électeur a reçues sous enveloppe avant le 11 et avant le 18 juin.

La description de ces images est simple. Elles consistent en un montage de deux visages photographiés en couleurs et de face, sans intentions ni fioritures esthétiques. L’important est que les électeurs reconnaissent ces visages que, d’ailleurs, ils connaissent déjà, du moins pour la plupart d’entre eux. Le visage de droite est des deux visages le plus connu ; il est même mondialement connu. C’est celui du président élu le 7 mai dernier. À gauche, à droite du président donc, est placé le visage du candidat à la députation (ou de celui qui semble être candidat à la députation). Ce montage est répété au moins 70 000 fois sur les grandes affiches devant les bureaux de vote et 47 millions de fois (et même deux fois 47 millions de fois) sur les professions de foi reçues par les 47 millions d’électeurs inscrits. Quelle que soit la circonscription, le montage est identique : à droite, Macron ; à gauche, le candidat. Seul change d’une circonscription à l’autre le visage de gauche, celui du candidat ou de la candidate.

Ce montage est troublant en lui-même et par sa répétition à satiété. Il soulève des questions que tous, qu’ils soient journalistes, commentateurs, hommes politiques, spécialistes de sciences politiques, experts en sciences de la communication, etc. ont éludées. Il semble même que ces questions n’aient pas affleuré à leur conscience. Il est vrai que, chez les notoires, la conscience, qu’elle soit lucidité, déontologie, discrimination, jugement, est la chose au monde la moins bien partagée.

La première question se rapporte à l’identité du candidat. Dans les images de ce type, la règle ou la norme ou la coutume est que les deux visages photographiés sont ceux du candidat et de son suppléant. Les montages d’En Marche effacent cela. Qui est le candidat et qui est le suppléant ? Apparemment, Macron est le candidat et le visage qui est à sa droite (la droite du Seigneur) est celui du suppléant. Autrement dit, dans les 577 circonscriptions, En Marche présente un seul et même candidat, lequel sera représenté, à moins qu’il n’ait le don d’ubiquité (il a tellement de dons qu’il serait étonnant qu’il soit dépourvu de l’ubiquité) ou qu’il n’ait recours à des hologrammes, dans chacune des circonscriptions par un visage distinct, qui, s’il est élu, siégera au Palais Bourbon en lieu et place de son (Saint) Patron. Le président actuel n’a aucune expérience des campagnes électorales. Il n’a jamais été candidat à quelque élection que ce soit avant 2017. Pour lui, de toute évidence, comme l’a dit ouvertement une de ses candidates, « le passé n’a plus lieu d’être » et un député représente d’abord le président avant de représenter qui que ce soit d’autre. Il lui doit son élection, il lui est redevable des émoluments qu’il perçoit, il est, non pas un godillot, même s’il marche, mais l’obligé de celui à la droite de qui il se tient, comme l’employé d’une entreprise moderne l’est de son patron. Voilà des images éloquentes qui laissent augurer une très étrange législature, sans pareille dans l’histoire politique de la France.

La deuxième question se rapporte à la démocratie. Le principe qui fonde la démocratie et la définit aussi est la séparation des pouvoirs. Les deux pouvoirs, exécutif et législatif, sont à la fois distincts et séparés. Les députés sont chargés d’examiner les projets de loi présentés par le pouvoir exécutif (dont les lois de finances), de les amender, de les approuver ou de les rejeter et éventuellement, ce qui est de plus en plus rare, de proposer de nouvelles lois… Ils sont le pouvoir législatif. Le président élu est chef de l’État ; il incarne la France, mais il est surtout le chef du pouvoir exécutif. Or, dans le montage photographique des élections des 11 et 18 juin, les deux pouvoirs ne sont pas séparés ni distingués, à la différence de ce que l’on constate sur les affiches des autres partis et candidats. Ce qui les unit est un lien de dépendance ou d’asservissement. Ce que disent ces images, c’est la soumission du pouvoir législatif à un seul homme qui est le pouvoir exécutif. Jamais dans l’histoire politique de la France, un programme aussi étranger aux principes de la démocratie n’a été aussi cyniquement exposé, sans que quiconque y trouve à redire. Il est à parier que la législature se conformera à ce que ces images annoncent.

La troisième question se rapporte à la dimension religieuse qui donne un sens à ces montages photographiques. Dans la réalité des choses, jamais Macron n’a été photographié à côté de chacun des 577 candidats qu’il patronne ou parraine, le candidat (ou le suppléant ?) toujours à droite de son Seigneur (et maître). Cet artifice (ou faux ou simulacre, comme on voudra) est un classique de l’histoire de l’iconographie religieuse. Dans les images saintes ou de dévotion, tableaux de crucifixion par exemple, sont représentés sur une même surface plane, côte à côte, le Christ et à sa droite ou à sa gauche un Saint, même si celui-ci a vécu trois ou quatre siècles plus tard et très loin de Jérusalem, ou bien même le commanditaire du tableau, même si ce commanditaire vivait en 1692. C’est l’illustration du mystère de la communion de tous les saints. Ils sont présents ensemble et en même temps, en tout lieu et à tout moment, comme hors de l’histoire. Le corps du Christ est même présent dans le pain et le vin de la messe lors de la communion, où et à quelque moment qu’elle ait lieu. De même Macron est présent partout et à tout instant, éternellement.

Dans le Vaucluse, un candidat a accepté de se prêter à cette mascarade magico-mystique. Il est, ou était, directeur de recherches au CNRS (en « sciences sociales » : ceci expliquant sans doute cela), auteur de nombreux livres, habitué des médias. Ce n’est pas un inconnu. Depuis plus de vingt ans, il se répand sur les chaînes de télévision et de radio, là où l’on pense, et dans toute la presse. Surtout, depuis 20 ans, il excipe de sa qualité de chercheur labellisé CNRS pour donner des leçons à tout bout de champ : sur la république, sur la démocratie, sur la citoyenneté, sur le bien, sur le mal, sur les diverses catégories que distinguent dans la société française les experts en sciences sociales. Et cet intello a accepté de participer de bon cœur à cette imagerie mystico-totalitaire qui viole les principes de la démocratie et qui invalide les propos qu’il assène habituellement dans les médias ou les analyses dont il plombe les livres qu’il publie… Heureusement pour lui, il n’a pas été élu.

Jean-Gérard Lapacherie

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Pierre Yves Rougeyron : Curée de campagne 9

juin 18, 2017 dans Nos vidéos, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

juin 18, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les-enfants-intellectuellement-precoces

Gabriel Wahl, Les enfants intellectuellement précoces, PUF, coll. QSJ, 2ème édition 2017, 128 p., 9 €.

C’est dans cet opuscule, beaucoup plus que dans un ouvrage parallèle, Les adultes surdoués, que le spécialiste de la question, Gabriel Wahl, a mis toute sa science, et tout son esprit pince-sans-rire, dans l’élucidation du thème des personnes douées. Douées, et non surdouées : pour une fois, est-il préférable d’opter pour le terme anglo-saxons, gift, plus exact.

Car ces deux Que sais-je ? nécessiteraient d’être fondus, à tout le moins peut-on transposer le contenu des Enfants intellectuellement précoces dans le second volume ; on aura ainsi une vue assez exhaustive d’une question dont Gabriel Wahl pressent et affine pas à pas la problématique dans le présent petit traité.

Que quoi, de qui parle-ton ? Comme toujours, il nous faut tenter de remonter de manière très concise aux origines.

1/ Il existe donc cette capacité intrinsèquement psychique qu’on appelle l’intelligence ; celle-ci peut se trouver exacerbée chez certains. Les caractéristiques d’ordre biologique, physiologique – témoins d’une bonne ou moins bonne santé (voire de maladies) – d’une personne peuvent être objectivement identifiées et mesurées par certains marqueurs et autres mesures de paramètres. Dans l’ordre mental, psychique, étant donné que ce n’est pas encore pleinement le cas (malgré l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, par exemple, comme nous le verrons plus loin), use-t-on de tests (en particulier les WAIS) pour, non pas mesurer proprement dit l’intelligence, mais essayer d’en capter des signes et des caractéristiques (comme les astrophysiciens tentent de capter par de puissants radars et télescopes des signaux venant du fond de l’univers et de discerner ceux provenant des quasars de ceux émanant d’une intelligence extra-terrestre.) La passation de ces test est donc une étape obligatoire, mais leurs conclusions – comme la détention de la carte d’identité des journalistes – ne sont pas constitutives (d’un état) mais seulement déclaratoires.

2/ Historiquement, et dans l’inconscient collectif (surtout le latin occidental) cartésien, on a toujours globalement non seulement séparé mais opposé raison/intellect/idée et intuition/émotion/sentiment, masculin et féminin, puis cerveau gauche et cerveau droit, l’intelligence telle que nous la comprenions classiquement étant rattachée au premier triptyque.

3/ Reportons-nous de mémoire aux années soixante-dix (cf. par exemple Rémy Chauvin, Les Surdoués) : la nouveauté ne tenait pas tant pas à la mise en évidence de personnalités bénéficiant d’un quotient intellectuel élevé (QI global d’au moins 130), mais, déjà, dans la spécification de surdoués dits créatifs dont l’intelligence avait ceci de particulier que son intensité était indissociablement corrélée à une sensibilité/émotivité de même échelon.

4/ Cette distinction a été peu à peu oubliée, le passage par la passation du WAIS remettant dans le pot commun des dits surdoués des lots d’individus dépassant certes tous le « minimum légal » de QI mais pâtissant, pour parler pompeusement, d’une indifférenciation taxinomique (d’une étiquette trop généraliste en un mot) débouchant sur de fausses querelles.

5/ L’auteur perçoit bien cette classification erronée : p. 72 : (je propose) de désigner les enfants d’un nouvel acronyme : EIP/H, qui signifie enfant intellectuellement précoce  avec ou sans hypersensibilité puis page 90 : On pourrait craindre qu’il s’agisse d’artefacts cliniques (…) ou d’artifices conceptuels (…) , sauf qu’une recherche en cours, par l’Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), semble donner quelque…résonance à cette rhétorique binaire.

6/ De récentes découvertes confirment le bien-fondé d’une distinction fondamentale (c’est-à-dire tant dans le fonctionnement cérébral que dans les manifestations de l’intelligence) entre deux types de personnes à haut QI :

  • les premiers sont improprement qualifiés de doués ou surdoués. Il s’agit des laminaires – ceux dont Gauvrit et consorts montrent qu’ils ne détiennent pas de façon remarquable et, oserons-nous dire, spécifique, les caractères et caractéristiques toujours (ou, pour le moins, très majoritairement présents selon les observations cliniques et statistiques) chez les ‘‘surdoués’’ (EIP et autres adultes doués) créatifs, à savoir, parmi d’autres, l’hypersensibilité, un sens de l’humour très développé etc. Ce sont les doués classiques, avec une approche cartésienne, mécanique, linéaire de la pratique des maths : ils répondent à la vision classique que le commun des mortels se fait du « surdoué ». Leur QI peut être très élevé : ce dernier n’est d’ailleurs pas corrélé à la créativité. Ils sont, écrit sans l’écrire (c’est-à-dire qu’il le relate sans à tort systématiser ce constat) Gabriel Wahl, déductifs. Ils sont friands du WAIS qui ‘‘privilégie l’intelligence logico-mathématique’’ (Les Echos, 22 mai 2017, p. 12), obtiennent les meilleurs scores dans les épreuves visuo-spatiales (non pas verbales) et à l’indice de raisonnement perceptif (IRP).
  • Les seconds, seuls, répondent en tous points aux constatations cliniques du doué originel. Ce sont les complexes, intuitifs dont, selon Arielle Adda, c’est peut-être à tort qu’on les taxe d’une pensée que nous qualifierons de seulement arborescente, affluente alors qu’elle est apte, au cours de ses étapes ultra-rapidement parcourues, à converger, à confluer (elle ne se maintient pas en archipels) (cf. p. 89). Le ‘‘surdoué’’ créatif l’est par définition au long cours (de sa vie), en permanence, c’est un état, une manière d’être au monde.   

7/ Cette spécificité de l’enfant, de l’adolescent puis de l’adulte doué créatif  (liée à ce qui s’ensuit nécessairement et manifestement cliniquement), Gabriel Wahl la perçoit et la synthétise au mieux lorsqu’il écrit : « Si l’on considère que les deux hémisphères des surdoués sont indifférenciés [ce que les neurosciences tendent à prouver], et donc disposent chacun de toutes les qualités en doublon, on peut supposer que les registres de l’abstraction et de l’émotion sont indissociés [et, ajouterons-nous : chez eux, indissociables] ; ils donnent alors, à toute approche de la connaissance, une grande amplitude émotionnelle. »

8/Ces doués créatifs enfants puis adultes bénéficient et pâtissent tout à la fois d’un influx nerveux dans le cortex cérébral élévé, d’un rythme cérébral (onde alpha) supérieur à la moyenne (ce qui peut entraîner des troubles du sommeil) et, surtout, d’un activité onirique intense. Nous émettrons l’hypothèse que celle-ci, plus qu’une cause, est une conséquence nécessaire de leur très bonne mémoire et de leur permanente et intense activité cérébrale, les rêves permettant de la recycler, de l’épurer au quotidien.

Pour comprendre et assimiler la problématique desdits doués ou surdoués, nous préconiserons en conclusion plus encore la lecture des Enfants intellectuellement précoces que celles des Adultes surdoués. Dans ce  petit volume, il en est dit moins à propos des adultes doués que dans le premier (au reste, vérifiera-ton que l’auteur n’occupe matériellement pas l’espace de ses cent-vingt huit pages autant qu’il le pourrait), attendu que, dans cet ouvrage, est particulièrement remarquable l’élaboration par l’auteur du test d’auto-identification du haut potentiel intellectuel et cognitif, le bien-nommé par l’acronyme ATIPIC même si la science montre que cet atypisme peut être progressivement et de plus en plus précisément typé (sans qu’il y ait à ce stade lieu de distinguer entre classe, ensemble, catégorie et type), test qui montre d’emblée sa connaissance du sujet par l’auteur (ce qui est la moindre des choses dira-ton, mais qui n’est pas pour autant évident comme on a pu exceptionnellement le constater) et une bonne auto-compréhension des doués par eux-mêmes, ce qui est là aussi non moins logique.

Demeurent quelques incertitudes au sujet de la spécification du trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H) (cf. Arielle Adda, Thierry Brunel, Adultes sensibles et doués, Odile Jacob) étant donné que le composé propre au surdoué créatif contient, en proportions variables, des ingrédients que l’on retrouve, cette fois-ci majoritaires, dans des pathologies comme le trouble maniaco-dépressif ou le TDA/H. Comme le poison, tout est en effet affaire de dose. Mais, il n’est pas sûr, contrairement au sentiment de l’auteur, que, par exemple, « la curiosité intellectuelle se doublant d’effervescence, les pensées affluant alors à l’excès ou en ordre dispersé, trouble attribué classiquement au surdon, relève plus sûrement d’un TDAH. » Cependant, certaines phases et formes de tachypsychies relèvent en effet, en partie, de la neuropsychiatrie.

Hubert de Champris

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Vidéo de la conférence de Philippe Forget : « l’Identité en Politique »

juin 13, 2017 dans Nos vidéos, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Le Grand Escamotage

juin 8, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Escamoter, c’est « faire disparaître quelque chose par un tour de main sans qu’on s’en aperçoive » (Académie, 1762). Un auteur de dictionnaire (Féraud, 1787) ajoute à cette définition : « comme font les joueurs de gobelets ». Dans un siècle ou deux, les gobelets de cet exemple seront remplacés par d’autres exemples, plus éloquents encore : l’assassinat, en plein Paris et dans l’indifférence de tous, de Sarah Halimi, torturée et tuée par un musulman dans la force de l’âge, gratuitement, parce qu’elle était juive, c’est-à-dire d’une race que le tueur juge inférieure (l’escamotage a même été validé par ce que l’on n’ose plus appeler la justice), ou l’élection présidentielle de 2017.

Depuis les débuts de Ve République, les meilleurs d’entre nous, les experts, les historiens, les politologues avisés serinent, à intervalles réguliers (1965, 1969, 1974, 1981, 1988, 1995, 2002, 2007, 2012), que l’élection d’un président de la République est le moment clef de la vie publique. Posées devant les citoyens, les grandes questions qui agitent la France font l’objet de débats loyaux et raisonnés ; un homme (ou une femme) a rendez-vous avec l’histoire ; le peuple ainsi prend conscience de lui-même et assume son destin, en toute connaissance des conséquences. Si quelque chose de sacré subsiste dans la République, c’est les trois ou quatre mois qui forment ce moment-là. Or, rien de cela ne s’est produit au cours des quatre premiers mois de l’année 2017, qui resteront dans notre histoire comme ceux du grand escamotage. Quelque chose a disparu ou que l’on a fait disparaître : les débats, les questions publiques, l’intérêt général, l’état de la France, le destin de la civilisation dont la France est porteuse. Oubliés les montagnes de dettes publiques, le déficit chronique des budgets, les 35 heures, le chômage, la faillite annoncée des caisses de retraite et de la Sécurité Sociale, la guerre interminable faite en France à la France et aux Français, l’émigration sans espoir de retour à moyen terme de jeunes Français, instruits, bien formés, dynamiques, les incessantes vagues d’immigration de remplacement, la disparition de pans entiers de l’industrie, les milliers d’agriculteurs poussés au suicide, la tiers-mondisation de vastes étendues du territoire national, etc. Tout cela a été escamoté pendant six mois. L’intervention militaire au Mali devait durer six mois : elle dure depuis quatre ans et 19 soldats français y ont perdu la vie. Elle aurait dû faire l’objet de débats, tels que : pourquoi les 20 millions de Maliens, dont 10 millions en âge de porter les armes, ne mettent pas fin eux-mêmes à une agression que 3 ou 4000 individus fomentent contre leur pays ? La France envoie des soldats et des avions français combattre l’Etat islamique à Mossoul, à Raqqa, à Gao, dans le Sahel, etc., mais elle laisse prospérer, souvent avec de l’argent public aveuglément distribué, des centaines de mini Etats islamiques, à Trappes, à Sevran, à Bobigny, à Sarcelles, à la Chapelle Pajol, dans la rue Pierre Timbaud, à Roubaix, à Lille, à Villeurbanne, à Châsse sur Rhône, etc. etc. etc. Encore un bel escamotage.

En lieu et place des débats à quoi aspiraient les citoyens, il y a eu des déballages : affaires sordides, épouse, enfants, assistants parlementaires, vie privée violée, accusations, rumeurs, suspicion généralisée. L’adjectif fictif résume assez bien ce qu’a été le début de l’année 2017 : aux emplois supposés fictifs a correspondu une campagne électorale réellement fictive, avec toutes les questions du moment escamotées ou occultées ou mises au rebut comme de la poussière sous le tapis. L’acmé de ce processus a été atteint le soir du 3 mai, après le débat dit du second tour. Les commentaires, tous défavorables, ont porté, non pas sur l’absence de débat, mais sur la seule candidate. Ce pour quoi elle a été critiquée, c’est son agressivité (supposée), sa violence (prétendue), ses excès. Pourquoi pas ? Mais que dire alors d’un candidat qui a reproché à celle qui lui était opposée de vivre en parasite, d’être indigne (de quoi ? d’être Française, de vivre, d’être candidate ?), de mentir, de dire des âneries ? Seul un goujat peut agonir en public, et sans le moindre scrupule, une femme de pareilles injures… Tous ces commentaires à charge ont escamoté la nature du programme de la candidate : âge légal de départ à la retraite ramené à 60 ans, maintien des 35 heures, augmentation des petites retraites et des allocations pour handicapés, lutte contre la financiarisation de l’économie, contre la finance mondiale, contre le capital. Plus à gauche, non si puo. Il lui aurait suffi d’annoncer quelques nationalisations (peut-être l’a-t-elle fait ?), et c’était le copié-collé du programme commun de la gauche unie des années 1970. 40 plus tard, Mitterrand et Marchais réunis sortent du tombeau. Ce ne sont pas les seuls marqueurs de gauche (comme on dit à gauche) de ce programme : il y a aussi la proportionnelle quasiment intégrale, le recours, pour gouverner, au référendum d’initiative populaire, la suppression des entités régionales, etc. Même l’abandon de la monnaie unique peut être tenu pour un élément de programme de gauche, la gauche rêveuse et idéale, celle des assignats et celle qui préfère le désastre au réel. Revenir au franc n’est pas en soi de gauche, mais obliger un pays au bord de la faillite à revenir à une monnaie dépourvue de toute assise financière et économique, c’est l’engager dans l’abîme, comme entre 1792 et 1795, en 1848, en 1936 et de 1981 à 1983. Le 3 mai, à ce programme de gauche, le candidat n’a rien opposé, sinon un sourire carnassier, des yeux bleus de premier communiant, des certitudes en béton armé, les soutiens de tous les media, de l’argent, de la finance, du show biz, etc. : face à la candidate du peuple (de gauche), celui des people et des nantis.

Les commentateurs, surtout ceux qui enseignent, en qualité de professeurs, dans les institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses (c’est aussi l’acte d’accusation le plus implacable contre l’Université), ont tout escamoté en usant de l’arsenal habituel de mots tout faits, tels qu’extrême-droite, fascisme, extrémisme, Hitler, nazisme, etc., arsenal sans lien avec quelque réalité actuelle que ce soit. Sordides déballages et spectres nommés Hitler ou, au choix, Pétain réincarnés dans un programme de gauche présenté par une femme, voilà ce à quoi a été réduite l’élection présidentielle. Jamais, sauf peut-être en 1940, la France n’était tombée aussi bas. Le pouvoir n’est même pas à ramasser, puisque, à ce niveau d’insignifiance, la France n’a plus d’existence.

Le plus cocasse a été la réaction de la gauche, non pas parce qu’elle a validé le Grand Escamotage (l’escamotage, c’est son ADN), mais parce que, toute confite en aveuglement et énamourée du jeune homme brillant chaperonné par sa jolie maman, elle n’a pas vu dans le programme présenté par la candidate du 3 mai un programme de gauche et a refusé de se reconnaître dans le miroir qu’elle lui tendait. L’accusation, sans fondement, d’extrême-droite lui a suffi. Il est vrai qu’en matière d’aveuglement, ce double de l’escamotage, il n’y a pas d’expert qui arrive à la cheville de la gauche ou des gauches, comme il faut dire, paraît-il. Mme Le Pen est peut-être d’extrême-droite, non pas dans son programme, mais dans son être ou dans son nom, mais une chose est sûre : elle est moins d’extrême-droite que ne l’était Mitterrand, qui portait sur lui le fardeau de toutes les tares de l’extrême-droite : antisémitisme, connivence avec des complices de crimes contre l’humanité, esprit de collaboration, partisan des guerres coloniales, etc. Cela n’a pas empêché la gauche d’escamoter tout ça pour se rallier à Mitterrand, qui a promis en échange prébendes, avancements, argent public distribué à la clientèle, sinécures, promotions, partage d’un butin colossal (les richesses accumulées par le travail des Français lors des Trente Glorieuses), pillage des finances publiques. Le tort de Mme Le Pen a sans doute été de ne rien promettre de cela : on comprend que la gauche se soit détournée d’elle.

A peine l’élection terminée, les déballages reprennent : en sont victimes les déballeurs et les moralisateurs de la vie publique jettent le masque : il n’y pas plus amoraux qu’eux ; pires que des corrompus, ce sont des corrupteurs, le chevalier blanc du Béarn en tête. Le Grand Escamotage ne va pas durer longtemps : le réel a la tête dure et va vite rappeler son existence à ceux qui ont voulu le nier. Gare au boomerang.

Jean-Gérard Lapacherie

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Wilhelm Röpke et la troisième voie « néolibérale »

juin 6, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Depuis la crise de 2008, nombreux sont ceux qui émettent les plus vives réserves devant l’évolution des économies occidentales. Le réductionnisme économique, le culte du marché, la logique capitaliste de l’intérêt n’ont jamais été aussi dénoncés dans les médias. Associé à la déréglementation, à la dérégulation (en particulier des marchés financiers), au retrait de l’État, au pouvoir démesuré des « géants » du business et de la finance, à la concentration des richesses, à l’explosion des inégalités et à la concurrence sauvage, le mot « néolibéralisme », omniprésent dans le vocabulaire du grand public, est devenu une sorte de synonyme d’« hypercapitalisme », de « fondamentalisme du marché », un repoussoir absolu. Une étiquette tellement galvaudée et dépréciée en France qu’elle ne peut plus être utilisée ouvertement par les leaders politiques néolibéraux ou sociaux-libéraux, mais seulement subrepticement, l’élection présidentielle de 2017 ayant été à cet égard un véritable cas d’école.

Une pléiade de philosophes et d’idéologues, dont une minorité semble souhaiter plus ou moins consciemment le retour du contrôle des salaires et des prix, du dirigisme étatique, voire la résurgence du « doux collectivisme », soutiennent par ailleurs la thèse de l’unité fondamentale du libéralisme. À la racine du libéralisme politique et économique il y aurait selon eux, avant tout, l’individualisme et l’universalisme. Le néolibéralisme du tournant du XXIe siècle ne serait que l’aboutissement logique et inévitable du projet philosophique individualiste et universaliste défini depuis le XVIIe siècle en particulier par la philosophie des Lumières. Les plus radicaux se risquent même à prophétiser que le libéralisme et le néolibéralisme touchent à leur fin. Mais pour l’historien des idées et des faits les choses ne sont pas aussi simples.

Contrairement à ce que d’aucuns laissent entendre, le libéralisme et le néolibéralisme ne sont pas des courants univoques ou monolithiques. Leurs histoires sont diverses et plurielles, faites de ruptures et de désaccords autant que de continuités et de convergences. Il y a un libéralisme politique et un libéralisme économique avec sans doute des concomitances, des simultanéités, mais qui sont loin d’être absolues et permanentes. Quant au libéralisme économique, les différences qui opposent l’École de Vienne (Ludwig von Mises et Friedrich Hayek) ou l’École de Chicago (Milton Friedman et George Stigler) à l’École de Fribourg-en-Brisgau (Walter Eucken et Wilhelm Röpke), pour ne citer qu’elles, sont flagrantes et profondes.

Forgé par opposition au vieux ou paléo-libéralisme, le terme néolibéralisme n’est pas nouveau. Il apparaît à la fin des années 1930 ; la version actualisée du livre de l’économiste allemand Franz Oppenheimer, Der Staat (1929), a sans doute joué un rôle précurseur en la matière. Mais à cette époque, le sens du mot néolibéralisme est très différent. Il est même quasiment le contraire de celui qu’il prendra dans les années 1970 à la suite de l’expérience des « Chicago Boys », disciples ultralibéraux de Friedman, et de l’influence des instituts de recherche (think tanks) anglais et américains partisans d’un État minimal, comme l’Institute of Economic Affairs (Londres) ou la libertarienne Foundation for Economic Education (Atlanta).

Dans l’émergence de la pensée néolibérale une première étape importante doit être signalée: le Colloque Walter Lippmann, réuni à Paris en 1938 à l’initiative de Louis Rougier. Pour les vingt-six participants, il s’agissait de définir un néolibéralisme conçu comme une troisième voie entre le « laisser-faire » du vieux libéralisme (« le providentialisme de la main invisible ») et le dirigisme du communisme marxiste, du national-socialisme, du fascisme, et des différentes variantes keynésiennes, planistes et néo-socialistes. Les économistes, politologues et sociologues présents s’étaient rangés pour la plupart derrière les figures de Lippmann, Rougier, Jacques Rueff, Alexander Rüstow ou Wilhelm Röpke. Les « vieux ou paléo-libéraux » tels Ludwig von Mises et Friedrich Hayek étaient alors minoritaires. Pour la majorité des participants, il était évident que le néolibéralisme devait accepter une bonne part d’interventionnisme et intégrer une dimension politique, sociale et morale. Leur néolibéralisme, ordo-libéralisme ou « libéralisme de règles » se définissait en quatre points : priorité au mécanisme des prix, libre entreprise, système de concurrence et État fort et impartial.

La deuxième étape capitale est la naissance de la Société du Mont Pèlerin (Vevey, Suisse), en avril 1947. Fondée entre autres par Hayek, Albert Hunold et Röpke, cette organisation devait réunir, lors de sa première conférence, trente sept membres dont 50% d’américains. De manière significative, la déclaration finale insistait sur la « nécessité d’un cadre légal et institutionnel pour préserver le bon fonctionnement de la concurrence » (point 5) et « sur le besoin et le présupposé de toute société libre » à savoir « un code moral largement accepté qui doit gouverner les actions publiques et privées » (point 8). Hayek occupera la présidence de 1948 à 1960 et Wilhelm Röpke lui succèdera de 1961 à 1962. Mais il est notoire que d’importantes disputes auront lieu au sein de la « Société » sur la manière de comprendre le libéralisme.

Dès la première réunion ordinaire, célébrée à Seelisberg (Suisse) en 1949, l’ordo-libéral Walter Eucken s’oppose à l’utilitariste Ludwig von Mises. Les dissensions éclatent à nouveau au grand jour à l’assemblée de Turin, en 1961, qui voit s’opposer Friedrich Hayek et Wilhelm Röpke. Critiques sévères de la « tragédie et de la crise du capitalisme historique ou manchestérien», les ordo-libéraux allemands et plus généralement les économistes européens partisans d’un néolibéralisme de troisième voie (tels Bertrand de Jouvenel, Rueff, Rougier ou Maurice Allais), sont souvent jugés « trop socialistes », parfois taxés d’ « utopistes réactionnaires » et même à l’occasion accusés, non sans perfidie, de « connivences masquées avec le fascisme ». Ils ne tarderont pas à être relégués au second plan par les partisans des écoles autrichiennes et anglo-saxonnes tous favorables au retour d’un libéralisme classique. La Société du Mont Pèlerin évoluera, se radicalisera et deviendra, à la fin des années 1970, une sorte de groupe de réflexion ultralibéral. Au regard de l’histoire et des débats politico-économiques du tournant du XXIe siècle, la pensée de Wilhelm Röpke, grand rival et perdant face à Friedrich Hayek, prend une dimension inattendue. Oubliée et méconnue pendant près de quarante ans, sa figure intellectuelle mérite d’autant plus d’être redécouverte.

Wilhelm Röpke est né à Schwarmstedt en Basse-Saxe (près de Hanovre) le 10 octobre 1899 et mort le 12 février 1966 à Coligny (dans le canton de Genève). Sa pensée est une intéressante synthèse entre la défense de l’économie de marché et celle du conservatisme politico-éthico-religieux. Son respect des formes de vie traditionnelles, son hostilité au gigantisme et au culte du colossal, sa dénonciation de la société de consommation et de la publicité commerciale, sa critique de la destruction catastrophique des paysages urbains et de l’environnement naturel,  son opposition à la globalisation et à l’homogénéisation des communautés politiques qu’il jugeait incompatibles avec  à l’hétérogénéité culturelle de la civilisation européenne, enfin, sa déploration de la perte du sens de la communauté, en font un des grands économistes néolibéraux avocats de la « troisième voie »[1], par delà le libéralisme et le socialisme.

Wilhelm Röpke a occupé de son vivant une position de premier plan. Son prestige a même fini par éclipser celui d’autres économistes et écrivains politiques ordo-libéraux tels Walter Eucken, Franz Böhm, Alexander Rüstow ou Alfred Müller-Armack. Mobilisé en septembre 1917, un an avant la fin de la Première Guerre mondiale, Röpke est blessé en 1918 lors de la bataille de Cambrai. Décoré de la Croix de fer de deuxième classe et démobilisé, il reprend ses études de droit et d’économie qu’il avait commencées à l’université de Göttingen. Il rejoint ensuite l’université de Tübingen et finalement celle de Marbourg où il défend sa thèse de doctorat, sous la direction de l’économiste Walter Troeltsch, en janvier 1921.

Röpke ne sera pas seulement un professeur et un théoricien de l’économie, mais aussi un conseiller du prince. Il travaille d’abord au ministère des affaires étrangères, à Berlin, comme consultant chargé des paiements des réparations de guerre. Entre 1924 et 1928, il enseigne à l’université d’Iéna. Puis, grâce à une bourse de la Fondation Rockefeller, il visite les États-Unis où il étudie l’économie agraire. En 1928, il donne des cours d’économie politique à l’université de Graz (Autriche) et obtient, à peine un an plus tard, une chaire à l’université de Marbourg. En 1930-1931, il fait partie d’une commission d’experts chargée de proposer au gouvernement des politiques anticycliques contre le chômage.

À la veille des élections du 14 septembre 1930, qui verront une percée du parti national-socialiste, Röpke prend clairement parti contre le NSDAP. Une polémique l’oppose aux intellectuels du groupe de la revue Die Tat, qui sera la référence emblématique de la Révolution conservatrice jusqu’en 1937. Il publie trois articles sur l’anticapitalisme de la revue qu’il juge « catastrophiste » et s’en prend tout particulièrement à Ferdinand Fried (Friedrich Zimmermann), propagateur affiché des théories national-socialiste sur la fin du capitalisme et la nécessité de l’autarcie.

À nouveau, dans un discours prononcé à Francfort le 8 février 1933, Röpke critique la démagogie de la rhétorique national-socialiste. Sa carrière universitaire se termine trois semaines plus tard, le 27 février 1933, jour de l’incendie du Reichstag. Doyen de la faculté, chargé de prononcer l’oraison funèbre de son maitre Walter Troeltsch au cimetière d’Ockershäuser (Marbourg), il dénonce : « une époque qui se plaît à convertir le jardin de la civilisation en une forêt primitive ». Déclaré ennemi du peuple et expulsé de l’université le 25 avril 1933, Röpke refuse de se rétracter publiquement et de s’affilier au NSDAP. Il doit quitter l’Allemagne avec sa femme, son fils et ses deux filles. Après un bref exil en Angleterre et en Hollande, la famille s’embarque pour la Turquie où le régime du Président Atatürk, alors considéré en Occident comme « un bon dictateur », accueille volontiers les exilés universitaires du Reich.

À l’université d’Istanbul, Röpke retrouve son collègue et ami le professeur Alexandre Rüstow. Il occupe la chaire d’économie politique jusqu’en septembre 1937 date à laquelle il rejoint l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève.  Pendant la guerre, Röpke rédige une trilogie fameuse Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, 1942 (« La crise de notre temps », La Baconnière, 1945, Payot, 1962), Civitas Humana, 1944 (« Civitas humana ou les questions fondamentales de la réforme économique et sociale », Librairie de Médicis, 1946) et Internationale Ordnung, (« La communauté internationale », Éditions du Cheval Ailé, 1945). Cette trilogie sera traduite dans plusieurs langues et contribuera à faire sa réputation.

À la fin du conflit, il publie un essai plus polémique, Die deutsche Frage, 1945 (« Explication de l’Allemagne », Éditions du Cheval Ailé, 1945)[2], qui lui vaut les invectives de la droite et de la gauche car pour Röpke la tragédie de l’Allemagne est une conséquence de l’esprit prussien, du romantisme et d’un certain fondamentalisme dans la réalisation des idées. Selon lui, la solution pour l’Allemagne ne peut venir que d’une révolution morale, d’une rééducation dans les valeurs de la civilisation occidentale, d’une déprolétarisation et d’une confédération d’États autonomes. Le plus caractéristique reste cependant sa prévention absolue contre le collectivisme russe, ce qui explique son désir que l’Allemagne intègre la communauté atlantique.

Sa pensée et sa rhétorique se retrouvent très tôt derrière les discours du ministre Ludwig Erhard, qui a obtenu des alliés dès 1945 d’être nommé ministre de l’économie du gouvernement de Bavière. Röpke est un conseiller d’abord ministériel puis présidentiel dans le gouvernement de Konrad Adenauer. Il défend l’« économie sociale de marché », devise déjà utilisée par Müller-Armack et secondée en France, en Italie et en Espagne par Jacques Rueff, Luigi Inaudi et Alberto Ullastres. Mais il rompt finalement avec la CDU (Union chrétienne-démocrate) en raison de son opposition à l’intégration allemande dans les Communautés européennes. La voie supranationale, qui s’ouvre dans les années 1950, lui paraît dangereuse pour l’avenir des patries et des cultures, sur le plan spirituel, et dommageable pour le marché, sur le plan économique.

La pensée de Röpke est marquée par la critique doctrinale des totalitarismes, de l’État-providence (Welfare State) et des politiques keynésiennes, mais aussi par une sympathie affichée pour le néo-conservatisme politico-moral. Il puise différents éléments de sa doctrine chez Sismondi, Proudhon, Le Play, Kropotkin, Chesterton ou Belloc, mais sa famille de pensée est celle d’Ortega y Gasset, Lippmann, Johan Huizinga, Guglielmo Ferrero, Jouvenel, Halévy, Benda ou Hazard. L’expérience de la crise de la fin des années 1920 est pour lui la preuve que l’économie ne peut pas s’organiser seule. Les réponses collectivistes au capitalisme sont des réactions qu’il estime compréhensibles devant la misère, mais il considère qu’elles renforcent la condition misérable du prolétariat et qu’elles conduisent inéluctablement à la tyrannie.

Röpke rejette avec tout autant de force l’État providence « expression de  l’émotion et de la passion des masses », qui « institutionnalise le prolétariat et déresponsabilise le citoyen ». Mais il n’en dénonce pas moins très sévèrement l’aveuglement du libéralisme classique, le prétendu apolitisme libéral, qu’il tient pour une mystification. Son libéralisme économique est associé au réalisme politique. Il reconnaît l’irrationalité sociale du capitalisme, en particulier l’inévitable concentration de la propriété, l’expansion du salariat et la prolétarisation, étapes fatales sur le chemin du collectivisme, et propose des moyens pour les éviter, pour restaurer la vitalité entrepreneuriale des travailleurs. La véritable cause du mécontentement de la classe travailleuse est la dévitalisation de l’existence qui ne peut être guérie par des salaires plus élevés, des vacances ou des jeux. Au lieu d’enfermer les travailleurs dans le Welfare State, il faut, dit-il, favoriser leur liberté et leur responsabilité, leur donner envie d’être des entrepreneurs propriétaires.

L’ordo-libéralisme de Röpke considère que les marchés ont besoin d’un cadre éthico-juridico-politique pour assurer la survie des valeurs libérales. Pour lui, la concurrence est indispensable et la déprolétarisation des relations sociales, comme la lutte contre la concentration capitaliste et en faveur de la promotion de l’entreprise libre, sont des devoirs de l’État. Le néolibéralisme de Röpke ne s’identifie pas avec un État faible à la merci des forces économiques, mais au contraire avec un État fort ; un État capable de restreindre la concurrence et d’assurer les conditions sociales et idéologiques d’une économie libre. La liberté économique et l’autorité politique sont pour lui deux faces d’une même monnaie. Il y a interdépendance entre les deux ; l’économie n’a pas d’existence indépendante. Le marché libre est incapable d’assurer à lui seul une société intégrée. La tendance à la prolétarisation est inhérente aux relations sociales capitalistes, et lorsqu’elle n’est pas contrôlée il en résulte des crises sociales et des désordres. Cet endiguement relève de l’État ; c’est donc une responsabilité politique. L’économie de marché ne peut subsister sans un capital moral, sans l’appui de la tradition, de la religion et du sens civique. L’État doit intervenir dans la sphère économique et dans la sphère non économique pour assurer les conditions éthiques et sociales sur lesquelles repose la concurrence efficace.

Röpke souhaite une activité économique à échelle humaine reposant sur le tissu social des petites et moyennes entreprises. Il veut une législation contre les monopoles, la diffusion la plus large possible de la propriété, le contrôle du marché pour assurer la saine concurrence, une intervention de l’État limitée aux seuls secteurs indispensables et une application stricte du principe de subsidiarité. Avertissant du danger des inégalités extrêmes, il accepte la redistribution des revenus et les subventions lorsqu’elles ne touchent pas au cœur de l’économie de marché. Il refuse d’exalter le secteur privé aux dépens des fonctions légitimes de l’État. Il déplore l’adoption acritique de toutes les avancées technologiques et se préoccupe des conséquences de la destruction de la famille traditionnelle, du déclin démographique et de l’immigration sans limites. L’hédonisme, l’égoïsme, le plaisir érigé en idole, l’atomisme psychologique, le naturalisme et le déterminisme sont des valeurs et des idées qui lui sont parfaitement étrangères. Les querelles sur l’importance comparée de l’identité et de la souveraineté sont à ses yeux spécieuses, illusoires et dissolvantes.  L’identité (liée à la communauté historico-culturelle) et la souveraineté (la puissance politique associée à la communauté de consentement) ne sauraient être opposées. Elles sont deux aspects complémentaires et indissociables de l’unité de destin dans l’universel. Démassification, déprolétarisation, décollectivisation et décentralisation sociale sont les mots clefs de sa pensée.

Röpke est protestant, mais il tient en haute estime la doctrine sociale de l’Église avec laquelle il cherche à établir un pont depuis le libéralisme. Sa préoccupation pour la détérioration de la tradition chrétienne occidentale et l’irréligiosité de l’homme contemporain ne cesse de croître au cours de sa vie. « La décadence de l’Europe n’est pas seulement morale ou politique, écrit-il, elle est aussi religieuse ». Et encore : « Tout est tenu et s’écroule par la religion » (Civitas Humana).

Le néolibéralisme de Röpke est l’alternative parfaite au néolibéralisme du tournant du XXIe siècle. Alors que ce dernier défend le capitalisme contre l’État, le néolibéralisme de Röpke défend l’État contre le capitalisme[3]. Le théoricien du conservatisme américain Russell Kirk, bête noire des néoconservateurs et des néolibéraux d’aujourd’hui mais fin connaisseur des désaccords entre l’utilitariste Mises et l’ordo-libéral Röpke, aimait à raconter l’anecdote suivante. Professeur à l’Institut universitaire de hautes études internationales, Röpke se félicitait du succès des jardins ouvriers, des lopins de terre mis à la disposition des habitants par la municipalité de Genève. Il montra un jour à Mises des ouvriers creusant et bêchant leurs parcelles. À cette vue, Mises fit la moue, secoua tristement la tête et dit en se lamentant : « Une manière vraiment très inefficace de produire des aliments ». Ce à quoi Röpke répondit : « Peut-être que oui mais peut être que non car c’est aussi une manière très efficace de produire du bonheur humain ».

Précurseur mais cassandre, comme l’étaient ses plus prestigieux collègues ordo-libéraux et néolibéraux des années 1930-1970, Wilhelm Röpke avait la conviction raisonnée qu’une société obsédée par le PNB, exclusivement préoccupée par la prétendue efficacité ou rentabilité, indépendamment des conséquences sur les êtres humains, court inévitablement à sa perte. Cela étant dit, il est clair qu’en ce début du XXIe siècle les conditions d’une communauté démocratique, enracinée, respectueuse de la liberté humaine du sens civique et de la petite et moyenne propriété, ne sont plus compatibles avec les exigences d’un modèle d’économie de libre échange grossièrement défiguré.

Arnaud Imatz

Arnaud Imatz est l’auteur de Droite-gauche : pour sortir de l’équivoque. Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXIe siècle, Éditions Pierre Guillaume de Roux, 2016.

[1] Röpke utilise aussi les termes de « libéralisme constructif » et d’« humanisme économique », mais il préfère la désignation « troisième voie » (dans W. Röpke, La crise de notre temps, Payot, p. 37 et p.225, le traducteur français traduit Dritter Weg par « tiers chemin »).

[2] Il existe aussi une traduction française de Jensseits von Angebot und Nachfrage (1958) /Au-delà de l’offre et de la demande, préface de Jacques Rueff, publiée en 1961 et rééditée par Les Belles Lettres en 2009.

[3] Sur l’ordo-libéralisme et la pensée de Wilhelm Röpke voir : Jerónimo Molina Cano, La Tercera Vía en Wilhelm Röpke, Universidad de Navarra, 2001;  « Wilhelm Röpke, conservador radical. De la crítica de la cultura al humanismo económico », Revista de Estudios Políticos, nº 136, avril-juin 2007; et « Contra la anemia moral de Occidente. Economía, religión y política en el pensamiento de Wilhelm Röpke” in Wilhelm Röpke, La crisis social de nuestro tiempo, El Buey Mudo, 2010; François Bilger, La pensée économique libérale dans l’Allemagne contemporaine, LGDJ, 1964 ; John Zmirak, Wilhelm Röpke, Intercollegiate Studies Institute, 2000 ; Hans Jörg Hennecke, Wilhelm Röpke. Ein Leben in der Brandung, Schäffer Poeschel, 2005 ; Serge Audier, Aux origines du néo-libéralisme : le colloque Walter Lippmann, Éditions du Bord de l’eau, 2008 ; Philip Mirowski et Dieter Plehwe, The Road from Mont Pèlerin, The Making of the Neoliberal Thought Collective, Harvard University Press, 2009; Patricia Commun, Les Ordolibéraux: Histoire d’un libéralisme à l’allemande, Les Belles Lettres, 2016 et Eckart Conze (sous la dir. de), Wilhelm Röpke: Wissenschaftler und Homo politicus zwischen Marburg, Exil und Nachkriegszeit, Metropolis, 2007.

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

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Les-troubles-du-sommeil

Damien Léger, Les troubles du sommeil, PUF/Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

Entre le chipotage, la chicane et la critique constructive, il n’y a souvent que l’espace d’une foi, bonne ou mauvaise. On traite ici des troubles du sommeil, non stricto sensu des causes de l’insomnie et de ses remèdes. On nous dit en quatrième de couverture qu’il s’agit d’un vade-mecum c’est-à-dire d’un aide-mémoire, d’une sorte de guide pratique alors qu’il ne s’agit pas là à coup sûr de la lettre ni de l’esprit de la collection Que sais-je ? et qu’il pourrait être recommandé en bien de ses espèces de se faire non pas plus universitaire mais plus académique. Ce qui inciterait à tort selon d’aucuns à se faire plus rébarbatif, mais plutôt selon nous, à introduire dans le traitement de la question une problématique propre à l’auteur.

Une question politique :

Le professeur Damien Léger, qui dirige le Centre du Sommeil de l’Hôtel-Dieu de Paris, s’était vu commandé un rapport de la bien connue officine Terra nova sur ce sujet. La commande d’un tel rapport par une société de pensée promouvant le progrès dans son sens le plus idéologique et le plus nocif (libéralisme sur le plan tant ‘‘sociétal’’ qu’économique) a quelque chose de contradictoire, pour le moins de paradoxal que nous pourrions résumer de cette formule : les Lumières s’opposent au sommeil, et pas seulement au sommeil de la raison, ajouterait un Kant. La civilisation de la primarité (caractérologique), de l’américanisation des mœurs, du présentisme (pour ne pas dire : de l’instantanéisme), du bisounourisme et du bisounotourisme, des selfies qui s’accommode d’une inhumanité profonde de chacune de ses composantes si on les examine en leurs cœurs, bien évidemment hostile au respect de la tradition, ne peut qu’être réfractaire à la première d’entre elle, la plus naturelle, la plus immémoriale : le respect du cycle diurne/nocturne. Il faut aimer et rechercher la nuit noire d’une nuit sans lune, d’un même élan, aimer et pratiquer l’activité physique au soleil et au grand air. C’est la première condition d’un bon sommeil. Gageons que, du rapport remis par Damien Léger à Terra nova, cette dernière ne fera rien. Et il ne peut en être autrement : le sommeil est traditionnel, et éminemment conservateur de la mémoire, de notre mémoire.

Une question neurologique :

C’est-à-dire qui dépend en premier lieu (organique) du système nerveux central. C’est ainsi que le professeur Léger aurait pu prendre comme axe de son exposé : l’insomnie comme maladie du sur-éveil.

Il y a trente ans, la cyamémazine (Tercian), était classé comme un hypnotique. Curieusement, vous ne trouvez aujourd’hui plus trace de cette indication, pas même au titre d’un effet secondaire occasionnel. Or, la cyamémazine est efficace contre l’anxiété, elle lève ces peurs archaïques qui vous empêcheraient de sombrer dans l’ombre noire du somment lent profond. Cette molécule de synthèse n’est donc pas un hypnotique direct, mais il s’attaque à ce qui, en première ou dernière instance, vous empêche de vous endormir profondément. Les causes de cet éveil inopportun et douloureux ne sont donc pas nécessairement à rechercher dans les conditions préalables à l’endormissement de l’impétrant (au sommeil), tels une température du corps trop élevé ou une activité intellectuelle intense mais peuvent être peu ou prou peu conscientes voire inconscientes. On remarquera que notre auteur cite à peine la mélatonine, laquelle, en effet, ne traite pas cet aspect de l’endormissement mais est utile même en dehors du traitement du décalage horaire.

L’action des neurotransmetteurs, au premier chef, la sérotonine, la dopamine et la GABA, et leurs précurseurs n’est pas évoqué. Est-ce à dire qu’ils ne joueraient aucun rôle dans l’advenue d’un bon sommeil ? Il aurait fallu nous dire alors pourquoi, ou, pour le moins, justifier de la minoration de leurs fonctions. Quid du taux de ferritine ? Un déficit serait-il en soi partiellement responsable d’une difficulté d’endormissement, ou serait-ce indirectement, par défaut de contribution à l’élaboration des monoamines ?

Mais il sera beaucoup pardonné au professeur Léger et à ses collaborateurs Duforez et de La Giclais parce qu’ils ne se prennent pas au sérieux, d’une part- ce qui est une condition nécessaire à une pratique efficace et sérieuse en neuropsychologie ; parce qu’ils sont sportifs d’autre part, et que l’activité physique (‘‘sport en chambre’’ et en plein air) est l’une des meilleures préventions de l’insomnie.

Pour bien dormir, il ne faut donc pas rechercher le sommeil mais avoir comme par nature préparé les conditions endogènes et exogènes de sa survenance. Par exemple, lire tout au mieux en journée et non pas le soir cet article,  imprimer, imprimer…lire et relire sur du papier, et non pas sur votre écran à la nocive lumière bleutée, lire et feuilleter comme le plus sain des hypnotiques ce Que sais-je ? dont la première des vertus consistera à ce que pour vous, hypothétique mauvais dormeur, ce sommeil bien aimé ne soit plus une obsession.

Hubert de Champris