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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

avril 6, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Joël Schmidt2

Joël Schmidt, Les 100 histoires de la mythologie grecque et romaine, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

Ecriture ne rime pas chez lui avec rature. Ni, à l’instar des dieux du Panthéon, avec censure. Joël Schmidt est l’un de nos rares homme de lettres qui ne rabaisse ni l’homme ni les belles lettres. Il se sait perpétuellement redevable (ce qui devrait aller de soi pour tout historien qui, chaque jour, vérifie que rien ne tient entièrement de soi). Lui, le Verseau, se sent à l’aise dans ce passé divinement païen qui, quoiqu’on en dise a su, par la constitution des ces archétypes malléables et corvéables à merci par nos sciences très humaines, trop humaines, deviser et deviner notre actualité, avec ses misères, ses drames et ses humeurs. C’est dire – et nous ne connaissons des dires des dieux et déesses que ce qu’ont pu nous en écrire Pindare et son cirque, Hésiode, Homère ou Horripile comme dirait ma concierge, Apollodore, Sophocle et temps d’autres chez les Grecs, Ovide, Tibulle, Virgile chez les Romains ainsi que le souligne Schmidt dans son Avertissement introductif à tous ces travestissements plus ou moins incestueux et innocents dans lesquels se complaisent nos héros – combien le mythe est vrai (même s’il est la transposition imagée de notre première réalité), combien, pour comprendre l’histoire de l’univers, entrevoir ses possibles destinées, nous avons tant besoin de les voir mythifiés, non pas mystifiés comme nous en fait injonction la science canonique[1].

La mythologie comme science exacte, voilà ce que nous suggère ce guide d’un panthéon toujours agissant dans nos inconscients, ce Baedeker des poésies grecques et romaines dont tout étudiant qui se respecte, tout bon littérateur fera son miel. Le psychologue, le psychanalyste, le juriste aussi qui, à sa lecture, comprendront combien leurs pensées et leurs névroses et leurs humeurs, les leurs, celles de leurs patients sont culturelles autant que naturelles. L’humanisme, dont toute sa vie Joël Schmidt a été le noble représentant, c’est la nature rectifiée. Telle est aussi la possible leçon qu’à l’exemple de tout bon livre nous enseignent ces 100 histoires de la mythologie antique.

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-la-science-comme-contresens/

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« L’affaire Jacqueline Sauvage : bientôt le film ? », par Sylvain Pérignon

avril 2, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Jacqueline Sauvage2

Pour une cause juste, telle celle des femmes victimes de violences conjugales, rien n’est plus dommageable que de se tromper d’icône, de symbole, d’étendard et de se fourvoyer dans des discours idéologiques qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec la réalité d’un dossier judiciaire.

Jacqueline Sauvage  a rétabli la peine de mort en abattant de trois balles dans le dos son mari, le 10 septembre 2012. La cour d’assises de première instance et la cour d’assises d’appel ont prononcé toutes deux la même condamnation, soit 10 ans de prison ferme, ce qui est relativement indulgent, l’homicide volontaire étant en principe puni de 30 ans de réclusion.

A la suite d’une mobilisation médiatique sans précédent, Jacqueline Sauvage bénéficie d’une grâce présidentielle partielle le 31 janvier 2016. Le tribunal d’application des peines de Melun ayant rejeté le 12 août  sa demande de libération conditionnelle, Jacqueline Sauvage sera totalement gracié par François Hollande le 28 décembre 2016.

Solidement encadrée par ses deux avocates, elle est l’invitée du 20 heures de France 2 le 6 janvier 2017 et déclare paisiblement « je ne suis pas du tout coupable », montrant ainsi avoir parfaitement intégré les mantras du féminisme victimaire, pour qui la femme est toujours irresponsable et jamais coupable. Elle réitérera le 26 février 2017 devant les caméras de TF1, interviewée dans l’émission « sept à huit ».

Enfin, les éditions Fayard publient le 2 mars 2017  un livre sous sa signature, intitulé « Je voulais juste que ça s’arrête », et dont la première de couverture affiche un résumé lapidaire de la thèse de l’ouvrage « C’était lui ou nous ».  La promo du bouquin suit son cours, avec l’inévitable interview de Jacqueline Sauvage dans le « Marie-Claire » d’avril.

Curieux objet que ce texte, mélange de collection Harlequin et d’idéologie victimaire, préfacée par les deux avocates toujours à la manœuvre. Tout sonne faux dans ce livre, tant dans le fond que dans la forme. On admirera quand même le savoir-faire de l’équipe de « nègres » qui a « mis en forme » le récit. Cela donne ce qui suit, s’agissant de la scène du meurtre : « Trois coup de feu. Et tout fut écarlate. Je ne me suis pas approchée. Il gisait sur le ventre, joue gauche scellée aux dalles. Dans sa précipitation à chuter et mourir, il avait entrainé son fauteuil, qui était juché sur son corps. Les quatre pieds à l’envers, en oblique, me désignaient. C’était elle, la coupable » (p.34). Tout est de cette encre…

A la lumière de tout ceci , les termes employés par le tribunal d’application des peines de Melun n’apparaissent nullement déraisonnables : « Il doit également être souligné que l’importante médiatisation de son affaire rend difficile une authentique démarche de réflexion par Madame Sauvage qui est encouragée à se cantonner dans un positionnement exclusif de victime, sans remettre en question son fonctionnement psychologique personnel et sans s’interroger sur sa part de responsabilité dans le fonctionnement pathologique de son couple ».

Mais qu’importe que deux cours d’assises aient balayé la notion de légitime défense différée, et n’aient accueilli qu’avec scepticisme les concepts fumeux que l’on voulait leur vendre (femme sous emprise, amnésie traumatique, mémoire retrouvée, etc..). Des beaufs obtus manipulés par des magistrats réactionnaires !! Régis de Castelnau, Philippe Bilger, Maître Eolas , Anne-Marie Le Pourhiet, Florence Rault ont tous soulignés le caractère outrancier et mensonger de la storytelling  élaborée par les soutiens de Jacqueline Sauvage. Mais que pèsent-ils face au déchainement des associations féministes  radicales et à un comité de soutien où figurent Anne Hidalgo, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Luc Mélenchon ! Brandir une pancarte  « Je suis Jacqueline Sauvage » dispense évidemment de toute approche sérieuse du dossier.

Après le livre, les produits dérivés ? L’application « butetonmec.com » pour tablettes et smartphones ? Mais surtout le film ! Qui pour le rôle de Jacqueline Sauvage ? On regrettera la disparition d’Alice Sapritch, l’inoubliable interprète de Marie Besnard. Mais Josiane Balasko pourrait trouver là le rôle couronnant toute une carrière au service des saintes causes. Quand à l’interprétation de  la brute avinée, Gérard Depardieu s’impose. Et comme c’est un admirateur de Vladimir Poutine, on fera d’une pierre deux coups en cassant son image !

Légitime défense différée ! Les avocates ont joué petit bras. Il convient qu’une seule et même démarche réconcilie enfin prévention et répression : Légitime défense préventive pour toutes ! Mesdames, débarrassez vous de tous ces machos suppôts du patriarcat, violeurs refoulés, pères incestueux en puissance, brutes potentielles. Si vous ne savez pas pourquoi, eux le sauront !

Sylvain Pérignon

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

mars 19, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les Amériques t.1

Les Amériques t.2

Les Amériques, tome I, Du précolombien à 1830 – tome II, De 1830 à nos jours, sous la direction de Michel Bertrand, Jean-Michel Blanquer, Antoine Coppolani et Isabelle Vagnoux, Bouquins/Robert Laffont, 66 €.

Jean-Michel Blanquer, La Colombie, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

L’espagnol, cette langue dont chaque syllabe, s’énonce, s’élance comme un cri de jouissance. Langue impudique s’il en est ; langue vulgaire, si tant est que toute langue vernaculaire ne le soit nécessairement. L’espagnol dans toutes ses déclinaisons latino-américaines, non certes le pur castillan. Langue chaude ainsi, impudique si ce n’est obscène ; langue de la lumière qui éclaire les Amériques centrale et du Sud dont cette Colombie en voie de pacification dernière avec ces négociations que son gouvernement entreprend en Equateur avec le mouvement castriste ELN après avoir conclu un accord de paix que la diplomatie ne peut pas qualifier de reddition avec la guérilla des FARC. Amoureux du continent ibérique, président de l’Institut des Amériques, ayant lui-même résidé en Colombie, Jean-Michel Blanquer, avec son optimisme et sa confiance coutumière nous la décrit prometteuse à tous les points de vue, prête semble-t-il à appliquer et à dérouler dans les domaines politique, culturel, économique toutes les virtualités de son triptyque des trois : internationalisation, innovation, implication. Le voyageur dans l’âme ne se contentera donc pas d’emmener avec lui son Guide Bleu, son Routard ou son Petit Futé. Il calera dans sa poche cette Colombie blanquerienne qui trouve son prolongement dans cette encyclopédie du continent latino-américain que constituent ces deux Bouquins au papier suavement biblique. Il nous paraît que l’idéal constitutionnel que s’en fait le publiciste Blanquer est exprimé à travers les idées de l’argentin Alberdi, au balancement à la Edgar Morin, narrées à l’article « Intellectuels » : ‘‘Alberdi [choisit] les libertés modernes contre celles des Anciens, tenant en méfiance la Révolution française, Rousseau et Robespierre, pour défendre l’individu à la manière de Benjamin Constant, parce que porteur de progrès social. S’agissant de l’organisation de l’Etat, son pragmatisme (…) lui commanderait de se tenir éloigné des extrêmes – le fédéralisme au risque du caudillisme, et l’unitarisme centralisateur, tout autant cause de fragmentation – pour favoriser une approche mixte du fédéralisme. »

Cette tradition moderne, qui n’est qu’en apparence un oxymore, renverra à l’idéal politique du journaliste et patron de presse Claude Imbert qui aimait le voir subsumé sous l’expression d’ atlantisme méditerranéen.

Hubert de Champris

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« En France, une autre campagne présidentielle effroyable : l’émergence de l’Etat Profond », par Diana Johnstone

mars 17, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Comme si la campagne électorale de 2016 aux États-Unis n’avait pas été suffisamment épouvantable, voici que s’en présente une autre en France.

Le système électoral français, en deux tours, avec de multiples candidats, qui souvent mettent en jeu des programmes concrets, est très différent de celui des Etats-Unis. Des temps de paroles télévisées gratuits réduisent l’influence des moyens financiers. Autorisant un plus large choix de candidats qu’aux Etats-Unis, le premier tour, le 23 avril, décidera des deux finalistes pour l’élection du 7 mai

Mais le singe imite ce qu’il voit et les courants politiques dominants empruntent les mêmes chemins que dans l’Empire américain, faisant écho aux thèmes qui ont dominé le spectacle en 2016 outre Atlantique.

La singerie du système US a commencé avec les primaires tenues par les deux principaux partis de gouvernement, qui évidemment aspirent à s’établir comme les équivalents des Démocrates et des Républicains américains, dans un système bipartis. Le parti de droite de l’ancien président Nicolas Sarkozy s’était déjà baptisé les Républicains et les leaders du parti dit socialiste attendent l’occasion de s’intituler les Démocrates. Mais à la manière dont vont les choses aucun d’entre eux, à ce jour, ne peut prétendre à cette appellation. Étant donné la désaffection universelle vis-à-vis du parti socialiste sortant de François Hollande, les Républicains ont été longtemps perçus comme les favoris naturels pour battre Marine Le Pen, que tous les sondages désignent comme la gagnante du premier tour. Selon de telles perspectives, la primaire des Républicains leur apportait deux fois plus de votants que n’en eurent les socialistes à leur propre scrutin. Sarkozy a été éliminé mais également, et cela est plus surprenant, le maire de Bordeaux Alain Juppé, qui avait mené dans les sondages et les éditoriaux des médias.

Les « valeurs familiales » de Fillon

Par une étonnante démonstration de l’étendue du désenchantement public vis-à-vis de la scène politique, les suffrages Républicains ont donné une large victoire à l’ancien premier ministre François Fillon, catholique pratiquant, ultra néolibéral en politique intérieure: baisse des impôts des entreprises, coupes drastiques dans les dépenses sociales et même la couverture de l’assurance santé, accélération, plus ouvertement, ce que les précédents gouvernements avaient entrepris. Ce qui est moins conventionnel, Fillon, condamne fortement la politique antirusse. Il s’écarte également de l’engagement obsessionnel et unidimensionnel du gouvernement socialiste pour chasser le président Assad ; il fait montre de sympathie pour les chrétiens de Syrie et pour leur protecteur, qui de fait n’est autre que le gouvernement Assad.

Fillon présente l’aspect respectable d’une personne à qui, comme disent les Français, « on peut donner le Bon Dieu sans confession ». Parmi ses thèmes de campagne, il a souligné sa capacité à s’opposer à la corruption.

Oops ! Le 25 janvier l’hebdomadaire semi satirique le Canard enchaîné tira la première salve d’une campagne médiatique au long cours destinée à défaire cette image de M. Propre, révélant que son épouse britannique, Pénélope, avait perçu un généreux salaire pour travailler comme son assistante. Or, Pénélope étant connue comme une femme au foyer qui y avait élevé ses enfants, la matérialité de ce travail est sérieusement mise en doute. Fillon aurait aussi alloué des honoraires de juriste à son fils pour des tâches non spécifiées, ainsi qu’à sa fille pour une prétendue assistance à la rédaction d’un livre. D’une certaine manière, ces allégations prouvent la force des « valeurs » familiales du candidat conservateur; mais ces avertissements sont tombés et il doit maintenant affronter des accusations de fraude. Le scandale est réel, mais le tempo est suspect. Les faits remontent à plusieurs années, et le moment de leur révélation est bien calculé pour assurer sa défaite. Par-dessus tout, le jour même des révélations du Canard, la justice se hâte d’ouvrir une enquête. Par comparaison avec tant de sales affaires laissées dans l’ombre et de crimes de sang non élucidés commis par ceux-là même qui ont contrôlé l’État français au long des années, spécialement durant les guerres étrangères, quelques profits familiaux peuvent paraître assez dérisoires, mais ce n’est pas comme ça que le public voit les choses.

Cui bono ? ( à qui profite le crime ?)

Il est largement admis qu’en dépit de la constante domination dans les sondages de Marine Le Pen, candidate du Front National, celui qui l’affrontera au second tour raflera la mise, parce que: l’ensemble des politiciens en place et des médias se rallieront à lui aux cris de « sauvons la République ». La dénonciation du Front National en tant que « menace pour la République » est devenue une sorte d’écran protecteur pour les partis établis, dans la mesure où il stigmatise un large courant d’opposants ainsi marginalisés. Il n’en est pas moins vrai que, dans le passé, les deux principaux partis ont complaisamment convenu de renforcer le Front National de façon à dévoyer les votes de leurs adversaires.

Par conséquent, « descendre » Fillon renforce, pour le candidat d’un parti socialiste totalement discrédité, les chances de se trouver dans la « position magique » au second tour, en tant que chevalier blanc capable de trucider le dragon Le Pen. Mais qui est le candidat socialiste ? C’est toute la question. Il y a le candidat officiel du parti Socialiste, Benoît Hamon. Mais l’indépendant Emmanuel Macron, échappé de l’administration Hollande, « ni à droite ni à gauche », engrange le soutien de l’aile droite du parti Socialiste, comme celui de la plupart des membres de l’élite néolibérale et globaliste.

Macron est pressenti pour être le gagnant. Mais commençons par jeter un coup d’œil sur son opposition à gauche : François Hollande s’est plié avec beaucoup de réticences à la pression de ses collègues pour éviter l’humiliation de perdre l’élection à un second mandat. De la primaire socialiste, peu mobilisatrice, on attendait qu’elle sélectionnât le très pro israélien Manuel Vals. Il a été éliminé. Tout comme l’a été, à sa gauche, Arnaud Montebourg, une sorte de Warren Beatty de la politique française, célèbre pour ses liaisons romantiques et son engagement en faveur de la réindustrialisation de la France.

Nouvelle surprise, le gagnant fut un fade et obscur membre du parti appelé Benoît Hamon, qui se laissait porter sur la vague du mécontentement populaire pour faire figure d’alternative à un gouvernement socialiste qui, ayant renié toutes les promesses de Hollande contre « la finance », s’attaquait aux droits de la classe laborieuse. Hamon épiçait son engagement « à gauche » d’un gadget à la mode partout ailleurs en Europe, mais qui est une nouveauté dans le discours politique en France : « le revenu universel ». L’idée de donner à chaque citoyen un revenu égal peut sembler attrayante pour les jeunes qui ont du mal à trouver du travail. Mais cette idée, qui trouve son origine chez Milton Friedmann et d’autres apôtres du capitalisme financier, est un piège. Le projet suppose la permanence du sous-emploi, au lieu de viser à créer des emplois ou à partager le travail. Il serait financé par remplacement d’une série d’allocations sociales existantes, au prétexte de « se débarrasser de la bureaucratie » et de « libérer la consommation ». Ce qui achèverait l’anéantissement de la classe laborieuse en tant que force politique et, divisant les classes entre travailleurs salariés ou assistés et consommateurs serviles, détruirait le capital social représenté par la fonction publique. Il n’est pas évident que le revenu universel soit le souci majeur des Français, mais Hamon se propose de détacher l’aile gauche du parti du groupe socialiste indépendant de Mélenchon.

Une gauche divisée

Mélenchon, impressionnant tribun, s’est révélé en 2005 comme opposant à la constitution européenne, qui, après avoir été résolument rejetée par référendum, fut néanmoins adoptée par le Parlement français. Il a épisodiquement appelé un parti communiste déboussolé à le rejoindre au sein du « Front de gauche ». Ancien Trotskyste, il combat la politique russophobe de la France. A la différence de Hamon, qui suit la ligne politique du parti socialiste, il veut que la France quitte l’euro et l’OTAN. Il n’y a donc que deux fortes personnalités dans ce paysage : Mélenchon à gauche et, à l’opposé, Marine Le Pen à droite. Leurs positions en politique étrangère sont difficiles à distinguer puisqu’ils critiquent tous deux l’union européenne, désirent quitter l’OTAN, et établir de bonnes relations avec la Russie.

Les deux partis sont dénoncés comme « populistes », un terme qui qualifie quiconque prête davantage attention aux désirs des gens ordinaires qu’à ce que dicte l’establishment.

En ce qui concerne la politique sociale, Marine se situe bien à gauche de Fillon mais le stigmate d’extrême droite reste attaché au Front National. La principale relique de l’ancien Front National est son hostilité à l’immigration qui se concentre désormais sur la crainte du terrorisme islamique. Les récents événements de Paris et de Nice ont renforcé la popularité de ses positions. Afin de s’affranchir de la réputation antisémite du parti, Marine Le Pen a fait de son mieux pour se rapprocher de la communauté juive ; elle va jusqu’à bannir le port du voile musulman en public.

La compétition entre Mélenchon et Le Pen serait une rencontre entre une gauche et une droite revivifiées, un réel changement de l’orthodoxie politique, qui s’est aliénée nombre d’électeurs. Voilà qui pourrait rendre la politique plus attrayante. Alors que la désaffection du « système » est en plein essor, Élisabeth Lévy, directrice du magazine Causeur, a suggéré que l’antisystème Mélenchon pourrait détacher les votes des travailleurs de l’antisystème Le Pen.

Construire un consensus

L’establishment pro union européenne et pro OTAN est à l’œuvre pour faire obstacle aux projets de Marine Le Pen et de Mélenchon. Toutes les couvertures de magazines, les interviews, les médias ont montré leur allégeance à un nouveau candidat médian, qui est en train d’être vendu au public comme un produit de grande consommation. À tous ses meetings, de jeunes volontaires soigneusement coachés et bien en vue des caméras acclament ses vagues généralités par des cris, des drapeaux agités, et scandent « Ma-cron pré-si-dent !!!», avant de se retrouver à des soirées en discothèques généreusement offertes en récompense. Macron est l’objet le plus semblable à un robot qu’on n’ait jamais présenté comme un candidat sérieux à la présidence. Le fait est qu’il est une création artificielle, conçue par des experts pour cette tâche singulière.

Emmanuel Macron, 39 ans, fut un brillant banquier d’investissement au service de la banque Rothschild, où il a gagné des millions. Il y a 10 ans, en 2007 à l’âge de 29 ans, le jeune et brillant économiste avait été invité par Jacques Attali, cet éminent gourou, dont les avis ont été essentiels, depuis 1980, dans le mariage du parti socialiste avec le capitalisme globaliste néolibéral. Attali l’incorpora dans son cercle de pensée privé, la Commission pour l’Expansion de la Croissance Economique qui donna naissance aux « 300 propositions pour le changement en France », présentées un an plus tard au président Sarkozy comme « feuille de route » pour le gouvernement. Si Sarkozy, par crainte d’une révolte des travailleurs, n’a pas su en appliquer toutes les proposition, les prétendus socialistes de gauche, moyennant un discours « soft », sont en mesure de faire avancer ce programme, quitte à adopter des mesures plus radicales contre les classes laborieuses. C’est ce qu’illustra le candidat Hollande en 2012, quand il souleva l’enthousiasme en déclarant à un meeting de campagne : « Mon véritable ennemi, c’est le monde de la finance ». La gauche se réjouit et vota pour lui. Il avait pris la précaution d’expédier Macron à Londres, pour rassures l’élite financière de la City et l’assurer que ce n’était que propos électoraux.

Une fois élu, Hollande appela Macron à son « staff » et lui confia en 2014 un poste gouvernemental super-moderne comme ministre de l’Economie, de l’Industrie et du numérique. Avec tout le charme d’un mannequin de grand magasin, Macron l’emporta sur son irascible collègue Manuel Vals dans leur rivalité feutrée pour succéder à leur patron François Hollande. Il gagna l’affection du milieu des grandes affaires par sa réforme du code du travail, relooké, nickel , progressiste. Pour l’essentiel, Il se conformait au programme Attali. Ici, le maître mot est « compétitivité ». Dans un monde globalisé, un pays doit attirer l’investissement, et pour cela diminuer les coûts du travail. Une méthode classique est de favoriser l’immigration. Face à la montée des politiciens et mouvements identitaires, la gauche est bien mieux armée que la droite pour justifier l’immigration de masse sur une base morale et humanitaire. C’est une des raisons pour lesquelles le parti démocrate aux États-Unis et le parti socialiste en France sont devenus des partenaires politiques du globalisme néolibéral.

L’année dernière, Macron a fondé son mouvement politique « en marche » caractérisé par des réunions de jeunes groupies agités, en T-shirts Macron. En trois mois il s’est entendu appelé à conduire la nation et a annoncé sa candidature à la présidentielle.

Plusieurs personnalités ont déserté le navire socialiste encalminé pour se jeter chez Macron, dont la forte ressemblance politique avec Hillary Clinton suggère qu’il est en chemin pour créer un parti Démocrate français sur le modèle US. Hillary peut avoir perdu, elle demeure favorite dans le monde otanien. Les médias US le confirment. Un coup d’œil à l’article de Robert Zaretski, dans « Foreign Policy », saluant «le politicien français, anglophone, pro allemand, que l’Europe attend », ne laisse aucun doute que Macron est l’enfant chéri des transatlantistes globalisants. En ce moment, Macron est second après Marine Le Pen dans les sondages, qui la voient battue au round final. Néanmoins, la cause de Macron, si soigneusement manufacturée, demeure vulnérable à une plus large divulgation de ses liens étroits avec l’élite financière mondiale.

Vilipender les Russes

A cet égard, on use d’une « frappe préventive », importée directement des États-Unis : « C’est la faute des Russes ».

Qu’ont fait les Russes de si terrible ? D’abord ils ont montré clairement qu’ils préfèrent voir des amis plutôt que des ennemis à la tête de gouvernements étrangers. Rien à cela de si extraordinaire. Les nouveaux médias russes critiquent, ou interrogent des gens qui critiquent, les candidats hostiles à Moscou. Rien là d’extraordinaire non plus.

À titre d’exemple de ces interférences choquantes qui prétendument menacent ou minent la République française et les valeurs occidentales : l’agence d’information russe Spoutnik a interrogé un membre Républicain du parlement français, Nicolas Dhuicq, qui a osé dire de Macron qu’il « pourrait être un agent du système financier américain ». Cela est presque évident. Mais la protestation s’empara de ce détail pour accuser les médias russes d’Etat de « faire circuler des rumeurs sur les liens extraconjugaux de Macron » (The EU Observer du 13 février 2017). En fait, cette prétendue « affaire sexuelle » a circulé primitivement dans les cercles gays de Paris, pour qui le scandale, s’il y en a, n’est pas dans les orientations sexuelles de Macron, mais dans le fait qu’il les ait niées. Le précédent maire de Paris Bertrand Delanoë, était ouvertement gay, le second de Marine Le Pen Florian Philippot l’est également. En France, ce n’est pas une affaire.

Selon Dhuicq, Macron est soutenu par « un lobby très aisé ». Tout le monde a reconnu Pierre Bergé, le riche et influent manager de la maison Yves Saint-Laurent, qui a si fortement soutenu la « gestation pour autrui », sujet très controversé en France.

L’État profond vient à émerger

L’étonnante intrusion en France de la campagne antirusse américaine révèle une lutte titanesque pour le contrôle du discours : la version de la réalité internationale donnée en pâture aux masses qui n’ont pas les moyens d’entreprendre leurs propres investigations. Le contrôle du discours est la pierre angulaire de ce que Washington qualifie de « soft power ». Le « hard power » peut entretenir des guerres et renverser des gouvernements. Le « soft power » justifie la chose. Les États-Unis peuvent agir n’importe comment, aussi longtemps qu’ils peuvent, dire ce qu’ils veulent, présenter l’affaire à leur propre avantage, sans courir le risque d’être contredits de manière crédible. Sur tout ce qui concerne les points sensibles du monde, Irak, Libye ou Ukraine etc., le contrôle du discours est fondamentalement exercé par le partenariat des agences de renseignement et des médias. Les services de renseignements écrivent l’histoire, les médias de masse la racontent.

Ensemble, les sources anonymes de « l’État profond » et les médias de masse se sont accoutumés à contrôler le discours public. Ils entendent ne pas abandonner ce pouvoir, ne pas le voir concurrencé de l’étranger ou par des gens du dehors, surtout par les médias russes, qui racontent une histoire différente.

C’est une raison de l’extraordinaire campagne qui se poursuit pour dénoncer les médias Russes et toutes les sources d’informations « alternatives » comme origines de « fausses nouvelles », afin de les discréditer. La seule apparition du canal RT de la télévision russe internationale a rencontré une hostilité immédiate : comment les Russes osent-ils faire intrusion dans notre version de la réalité ! Comment osent-ils avoir leur propre point de vue ! Hillary Clinton a mis en garde contre RT quand elle était secrétaire d’État et son successeur John Kerry l’a dénoncé comme un « haut-parleur de propagande » : ce que nous disons est la vérité, ce qu’ils disent ne peut être que de la désinformation.

La dénonciation des médias russes et les prétendues « interférences russes dans notre élection » est une invention majeure de la campagne Clinton, qui a contaminé tout le discours public en Europe de l’Ouest. Cette accusation est un exemple très évident du double langage qui fonde l’intrusion des États-Unis, qui espionnent notoirement tout le monde y compris leurs alliés ; et de leur propre ingérence dans les élections étrangères.

La campagne dénonçant « les fausses nouvelles » en provenance de Moscou fonctionne à plein régime en France et en Allemagne, où les élections approchent. L’accusation que Marine Le Pen est « la candidate de Moscou » est conçue non seulement pour lui nuire, mais encore pour amorcer une espèce de « révolution de couleur » si elle parvenait à gagner l’élection du 7 mai ; et les immixtions de la CIA dans les élections étrangères sont loin d’être limitées à la diffusion de nouvelles.

En l’absence d’une quelconque menace russe en Europe, les dénonciations de « l’immixtion des médias russes dans notre démocratie » servent à présenter la Russie comme un ennemi agressif et partant à justifier l’extension de l’OTAN dans l’Europe du Nord-Ouest, qui revitalise le militarisme allemand et canalise la richesse nationale américaine vers l’industrie de l’armement.

L’élection française est en quelque sorte une extension de celle des Etats-Unis, quand « l’État profond » y a perdu sa candidate préférée, mais non pas son pouvoir. Les mêmes forces sont à l’œuvre ici, soutenant Macron comme l’« Hillary français », et prêtes à flétrir tout opposant comme un outil de Moscou.

Les faits de ces derniers mois ont confirmé en France l’existence d’un « État profond » qui n’est pas seulement national, mais transatlantique et aspire à devenir global. La campagne antirusse est une révélation : elle montre à beaucoup de gens qu’il y a réellement un orchestre transatlantique qui joue le même air de part et d’autre sans chef visible. Le terme Etat profond (« Deep State») fait soudain son apparition dans le discours dominant lui-même, pour désigner une réalité indéniable, bien que difficile à définir précisément. Plutôt que de complexe « militaro-industriel », il faudrait parler de « Complexe Militaro-Industriel-Médias-Intelligence » (MIMIC). Son pouvoir est énorme, mais reconnaître qu’il existe est le premier pas pour nous libérer de son emprise.

Diana Johnstone

Traduit de l’anglais par Philippe Renoux et Yves Branca

Source : Site Counterpunch, tell the facts, name the names, 17 février 2017

Diana Johnstone née en 1934, est une universitaire et journaliste américaine. Diplômée d’études slaves, elle a obtenu son doctorat à l’Université du Minnesota. Journaliste à l’Agence France Presse dans les années 1970, elle a séjourné en France, en Allemagne et en Italie, avant de s’installer définitivement à Paris en 1990. Ouvrages traduits en français :

 – La Croisade des fous : Yougoslavie, première guerre de la mondialisation, Le Temps des Cerises, 2005

 – (Avec Stephen Lendmann et d’autres auteurs, Ukraine, le coup d’état fasciste orchestré par les États-Unisarticle Ukraine, nouveau rideau de fer – édition Delga, Paris,2014 )

 – Hillary Clinton : La reine du chaos, Delga, 2016

par admin

La chronique anachronique d’Hubert de Champris

mars 15, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les adultes surdoués (2)

Gabriel Wahl, Les adultes surdoués, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

La fameuse collection Que sais-je ? avait jadis publié un opuscule, rédigé par un astronome, consacré à l’astrologie. Notre bon rationaliste nous décrivait un art, une science dépourvus de toute réalité, ce qui, sous notre plume, et en bon thomiste, signifie de toute vérité. Et voilà qu’une divine surprise se produisit en 1989 : un docteur ès sciences, directeur de recherche honoraire au CNRS, Madame Suzel Fuzeau-Braesch, confirmait ce que plusieurs siècles de grands esprits avaient déjà pressenti et vérifié en infirmant les préjugés de l’astronome : nous ne savons pas comment s’établit la relation entre l’astre et l’homme, entre le macrocosme et le microcosme, mais les prétentions psychologiques profondes de l’astrologie s’avèrent fondées, montrait-elle.

1/ Ce petit préambule nous fait comprendre que le premier mérite du psychiatre et pédo-psychiatre Gabriel Wahl est ici de nous montrer que le type ‘‘surdoué’’, contrairement à ce que soutient encore un collègue de notre auteur, Marcel Ruffo en l’occurrence, correspond à une réalité qui peut être discernée, identifiée, spécifiée et, à terme, affinée. En bon logicien, notre lecteur estimera peut-être qu’une réalité est, par définition, identifiable. Pourtant, le distinguo a bien lieu d’être. Einstein pensait que la réalité des ondes gravitationnelles ne pourrait jamais être prouvée étant donné l’impossibilité, jugeait-il, de disposer un jour d’un appareil qui puisse mesurer la courbure de l’espace-temps dont elles étaient à la fois le signe et la cause (des milliardièmes de millimètres venant de la nuit des temps…)

Mutatis-mutandis, il en est pareillement de la matière de la substance psychologique (mais aussi biologique etc.) des dits surdoués qui ne peut s’appréhender qu’avec une subtilité au moins égale à l’objet/sujet qu’elle traite.

2/ Les tests WAIS IV (échelles de Wechsler), mais aussi le Rorschach voire le Thematic aperception test et le MMPI-2 à proprement parler ne mesurent rien ; ils ne sont que des outils qui, comme le dit Jeanne Siauch-Facchin, comme l’écrit encore mieux une autre psychologue spécialiste des surdoués, Arielle Adda[1], permettent ‘‘d’attraper’’ (comme on attrape au vol un disque) certaines de leurs caractéristiques mentales, verbales.

3/ L’examen clinique est donc indispensable à la validation de l’insertion de l’individu dans le type, et cet examen sera aussi médical en ce sens que certaines constantes biologiques et neurologiques se retrouveraient chez lui (par exemple, le taux de testostérone).

4/ Il est à cet égard (comme, au reste, à celui de tous les autres !) pas indifférent de relever que l’auteur est un psychiatre étudiant en l’espèce un thème ne relevant pas au premier chef de la psychiatrie, ni de la neuropsychiatrie mais, tout bonnement de la psychologie, laquelle ne manque pas de drainer dans son sillage la biologie, la neurologie, la neuro-cognition.

Toutefois, la caractérologie (synonyme en l’occurrence de psychologie) pure est ici contiguë à la psychiatrie : il y a des traces voire des relents d’hypomanie chez le type surdoué, lequel est différent du bipolaire et du type hyper-actif, avec ou sans troubles de l’attention. Mais le surdoué peut éventuellement être l’un et l’autre.

5/ Gabriel Wahl a donc eu raison d’aborder la question sous les angles historique, philosophique et biologique. Nous aurons à creuser la chose : si les individus dits surdoués ne relèvent évidemment pas tous du génie, réciproquement, tous les génies ne correspondent pas à la définition du surdoué, lequel intègre de fait (puis de droit) dans la sienne la surcapacité neuro-sensitive (avec tous les bienfaits et les méfaits qu’elle implique.) Cependant, il est à noter que l’acte créateur du génie, quelque soit le ou les domaines dans lesquels il s’exerce, participe intrinsèquement du mode de fonctionnement (aux sens à la fois cognitif et large du terme) dudit surdoué. Le surdoué est un génie larvé au long cours, de basse ou moyenne intensité tandis que génie exacerbe ponctuellement, topiquement dans son œuvre la fulgurance des sensations côtoyant la précision et l’intransigeance de la pensée propre au surdoué. (Mais la consubstantialité en une personne du génie et du surdoué peut s’avérer.)

6/ Contrairement à la mode des multiples et différentes intelligences, intellectuelle, relationnelle, émotive etc, il ressort de cet ouvrage que l’intelligence est non seulement singulière mais que l’on ne doit la concevoir qu’au singulier. Et l’exercice de celle-là est concomitante à toute l’action du système nerveux central. A cet égard, notre auteur aurait sans doute pu plus amplement développer la différence première mise en évidence par les travaux de Revol entre le surdoué LAMINAIRE/HOMOGENE, qui gère ses affections (au deux sens du terme) beaucoup plus efficacement que le COMPLEXE/HETEROGENE, lequel est beaucoup plus sensible, vulnérable, excitable, et qui, aussi et corrélativement, accède, parmi les domaines où s’exercent en majorité les compétences reliées à l’hémisphère droit du cerveau, aux plus hauts degrés : le doué mathématicien a des amours beaucoup stables, linéaires et, le cas échéant, successifs, que le poète, écrivain, artiste avec ses amours multiples et passionnées, passionnantes voire torturantes. (Cette différence, visible à l’imagerie cérébrale, est liée au degré de mobilité de la «substance blanche» entre les deux hémisphères du cerveau.)

La grande synthèse sur ces surdoués en voie de démythification reste ainsi à être publiée. Celle-là repose sur le triptyque suivant :

I – LE CYCLE COGNITO-CREATIF CORRESPOND AU CYCLE AFFECTIF.

II – DE L’ARBORESCENCE A L’ESSENCE, OU LORSQUE LE ‘‘ET’’ ACCEDE A L’UNITE.

III – L’ERE NUMERIQUE, OU LE TEMPS DE LA DESAFFECTION.

Il ne saurait toutefois être question de brocarder un ouvrage par définition bienheureux et bienvenue dans cette collection. Le docteur Wahl nous y écrit en substance que si les doués ont tout pour être malheureux, ils ont aussi tout pour être heureux – et pas seulement euphoriques !- étant donné la similitude des circuits neuro-biochimiques mis en mouvement dans les deux processus.

On devra lire avec d’autant plus d’entrain la mise au point (certes jamais final) sur la question de Gabriel Wahl qu’elle est écrite avec ce chouia d’humour, si ce n’est d’esprit, typique de nos surdoués et qu’elle s’inscrit naturellement sur le fond de ce pyrrhonisme intellectuel, mais aussi affectif, qui leur est si coutumier : que sais-je ?

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-de-la-conscience-a-la-science/

http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-11/

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« De l’histoire mondiale de la France », par Jean-Gérard Lapacherie

février 22, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Histoire mondiale de la France

L’ouvrage intitulé Histoire mondiale de la France (Le Seuil, près de 800 p., 122 contributeurs, 145 articles) a bénéficié dans la seconde quinzaine du mois de janvier 2017 d’une large et généreuse promotion : critiques favorables dans la presse (Le Monde, La Croix, Libération, etc.), entretiens de la presse écrite avec le responsable du projet, Patrick Boucheron, du Collège de France, participation de ce professeur à des émissions de radio (France Culture) et de télévision (La Grande Librairie sur la 5), au cours desquelles il a eu le temps et tout loisir d’exposer les grandes lignes de ce projet éditorial, les intentions, à la fois « scientifiques » et « idéologiques », qui l’ont guidé et les objectifs que lui-même et les quelque cent vingt contributeurs ont poursuivis. Il est possible de les résumer, peut-être cavalièrement, mais assez fidèlement, ainsi : volonté de rompre avec le récit (ou roman) national qui a ou aurait nourri les historiens depuis 1880 ou même avant, ce récit étant jugé caduc, inadéquat, trompeur, rabougri et tout idéologique ; remplacement de ce roman par un nouveau récit ou roman qui, au contraire, serait ouvert, pluriel, divers, international, multiple (ou multiculturel), à la fois à l’image du monde et de la réalité française actuelle ; lutte contre les maux qui menacent ou menaceraient la France éternelle ou la France de toujours, à savoir le nationalisme, le chauvinisme, l’étroitesse d’esprit, l’égoïsme national, le repli sur soi, le racisme, le populisme, etc., et cela en abandonnant ce qui a fait le succès de l’histoire savante depuis un siècle (les mentalités, la société, les données chiffrées, l’économie, etc.) et en allant, après avoir élargi au maximum l’empan historique, de – 35000 avant le moment présent à 2015, sur le terrain préféré des tenants du roman national : les dates. Il s’agit d’aller combattre les adversaires sur le terrain que ceux-ci affectionnent et qu’ils ont ou auraient accaparé. Pourquoi pas ? Les intentions affichées sont belles, à n’en pas douter. Examinons comment elles se réalisent dans l’ouvrage.

Le concepteur de cette Histoire mondiale, Patrick Boucheron, consacre quelques pages à l’« Ordonnance générale en matière de justice et de police », destinée à « aucunement pourvoir au bien de [sa : de François 1er] justice, abbreviation des procès et soulaigement de ses [de François 1er] subjectz », dite ordonnance de Villers-Cotterêts du 15 août 1539, ordonnance qui est au cœur de l’histoire française et dont on ne voit pas quel rapport elle entretient avec l’histoire mondiale. Les 192 articles dont elle faite portent sur des questions de police et de justice et, parmi ces articles, il y en a deux, les articles 110 et 111, qui imposent que les décisions de la justice soient rédigées dans le langage maternel français, celui-là même que comprennent les plaignants. Pour Patrick Boucheron, ces deux articles ne visent pas les langues régionales, lesquelles, le nom langage désignant aussi l’ensemble des langues, font partie du langage maternel français. Les légistes qui étaient au service de François 1er proposent de renoncer au latin comme langue administrative. M. Boucheron lit donc, après quelques rares historiens, consciencieusement, honnêtement, le texte de cette ordonnance. Ces deux articles auraient été oubliés, s’ils n’avaient pas été interprétés avec passion par des gens qui, de toute évidence, ne les avaient pas lus. On peut distinguer sommairement trois types d’interprétation, deux positives, une négative. Les royalistes se sont félicités que François 1er en 1539 ait forgé l’unité du royaume par la langue et la culture. Les républicains et plus particulièrement, parmi ceux-ci, les Jacobins tiennent ces deux articles comme une étape décisive dans l’unification de la France. En revanche, les régionalistes y ont vu le début d’un génocide culturel qui a consisté à éradiquer de France les parlers, langues, cultures régionales. Aucune de ces interprétations n’est fondée sur une lecture honnête de l’ordonnance ni sur une prise en compte des réalités administratives et sociales de la France du XVIe siècle. Or, de trois interprétations, également fausses, M. Boucheron en retient une seule, celle du philologue et grammairien, Ferdinand Brunot, qui est qualifié, sans doute pour être discrédité, de « citoyen linguiste ». Ce philologue analyse rapidement l’ordonnance dans deux des 500 pages du tome II, le Seizième siècle, de sa volumineuse Histoire de la Langue française (15 vol.). Certes, l’interprétation de M. Brunot est toute en préjugés. On peut même se demander s’il a lu les deux articles. « Il est difficile de s’en tenir aux motifs allégués dans l’ordonnance même qui invoque le besoin de clarté dans les discussions et les jugements. Si cette raison eût été la vraie, comment ordonnait-on l’abandon des parlers dialectaux ?… Il est plus probable qu’on avait compris dans les conseils du roi que l’intérêt de l’Etat commandait l’unification de la langue qui devait faciliter l’unification de la justice, de l’administration et du royaume… Quoi qu’il en soit, le pas décisif était fait… ; il y avait une langue d’Etat ». M. Boucheron ne dit rien de l’interprétation royaliste (il est vrai que les royalistes ne représentent plus grand chose aujourd’hui), rien non plus des interprétations régionalistes, dont certaines, comme celles de Bourdieu (in Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982. Chapitre I « La production et la reproduction de la langue légitime »), confinent au délire. « Il serait naïf d’imputer la politique d’unification linguistique aux seuls besoins techniques de la communication […] entre Paris et la province, ou d’y voir le produit direct d’un centralisme étatique décidé à écraser les particularismes locaux. Le conflit entre le français […] et les idiomes ou les patois est un conflit pour le pouvoir symbolique qui a pour enjeu la formation et la re-formation des structures mentales ». Il est vrai qu’il est plus facile de prendre pour cible l’œuvre en partie oubliée, mais admirable, d’un philologue de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont l’un des mérites de citoyen a été de fonder la Ligue des Droits de l’Homme avec Lucien Herr pour organiser la défense du capitaine Dreyfus, que celle d’un sociologue léniniste qui dispose, même décédé, d’innombrables divisions de disciples puissants prêts à faite taire tout audacieux qui démontrerait que le roi Bourdieu est nu. Ce que montre cette analyse unilatérale du concepteur de l’ouvrage, c’est que, loin de prendre leurs distances avec toutes les idéologies, quelles qu’elles soient, les historiens qui y ont contribué se lancent dans une entreprise tout idéologique valorisant le divers, le multi-, le partage, de l’Europe et dévalorisant la France étroite qui, sans les étrangers, n’aurait qu’une histoire pauvre et rabougrie.

Autre exemple, les quelques pages consacrées à la Terreur de 1793 et de 1794. L’auteur de l’étude ne nie pas qu’il y ait eu Terreur, mais il insiste sur l’emploi fréquent du mot pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, sous prétexte que Montesquieu aurait défini la terreur comme le système de gouvernement du despotisme et que, dans les pays européens, les gouvernants ont ou auraient mis en place à compter de 1780 un système de terreur. Il ne semble pas que Louis XVI l’ait fait. Jamais le bilan humain de ces terreurs multiples n’est indiqué. Jamais n’est expliqué en quoi le despotisme, même éclairé, relève de la Terreur. Ce qui est gommé, c’est ce que la Terreur en France a eu de singulier : des gouvernants de rencontre, sans légitimité, qui ont utilisé la force (la justice, la police, l’armée, les milices) pour terrifier la population et la forcer à adhérer sous peine de mort à la politique décidée par un quarteron d’aventuriers. De fait, entourée (et menacée) par des pays qui ont ou auraient pratiqué la terreur, c’est contrainte et forcée que la République aurait elle aussi adopté les méthodes de gouvernement de ses voisins, ne serait-ce que pour se protéger. Si non è vero, è ben trovato… Bien entendu, les massacres de septembre, le populicide dans les provinces de l’Ouest (en bon français, le génocide), la répression, organisée par un jeune général d’origine corse au fusil et au canon, d’une manifestation de femmes, d’enfants et de vieillards près de l’église Saint-Roch en 1795, etc. sont occultés, ce qui est fort de café dans un ouvrage d’historiens.  Dans le cadre d’une histoire mondiale de la France, cette Terreur est déterminante : c’est à ce moment qu’ont été fabriqués les mots terrorisme, terroriste, nationalisme, nationaliste, vandalisme, qui sont employés aujourd’hui quasiment dans toutes les langues du monde et qui auraient dû illustrer l’emprise de la France sur l’histoire mondiale.  La négation et le relativisme forcené interdisent de penser l’impérialisme propre à la république qui a illustré, plus que le prince Zizim ou la grotte Chauvet, la participation de la France et de certains de ses ressortissants à l’histoire du monde, de 1793 à 1962, sans parler des massacres d’ouvriers en juin 48, des massacres encore plus cruels d’avril 1871, de la répression par la troupe des manifestations ouvrières, des conquêtes coloniales et des crimes abjects qui les ont accompagnées, du racisme, etc.

Il est une étude qui révèle ce qu’est cette Histoire mondiale. Elle est intitulée, avec un pluriel qui dénote le relativisme assumé de l’ouvrage, « Conquête(s) d’Egypte » (1798-1801 et décennies suivantes). A juste titre, l’auteur de l’étude récuse le point de vue de l’épopée bonapartiste ou républicaine ou impériale et adopte celui des historiens égyptiens et/ou arabes qui sont concernés directement par l’agression qu’a subie leur pays et l’occupation violente qui s’en est suivie : prédation accompagnée du cortège habituel de crimes. On ne peut qu’approuver cette inversion des points de vue. Pourtant deux questions sont écartées : est-ce la France qui a conquis l’Egypte ou l’armée d’un régime aux abois qui cherchait dans l’aventure impériale la légitimité qui y faisait défaut ? Il est évident que la République n’a aucune légitimité en Egypte. Mais la remarque peut être étendue au pouvoir ottoman et à celui de leurs mercenaires mamlouks, dont la légitimité n’est due qu’à la force. Cette expédition de 1798 est le prodrome de conquêtes territoriales ou coloniales qui ont été des tragédies, à la fois pour les indigènes et pour les Français ; elle est le papier de tournesol qui révèle ce qu’est ou a été la république en France : impériale et impérialiste.

Il est deux dates, 2011 et 2015, qui auraient pu donner lieu à une vraie histoire mondiale de la France, mais elles sont traitées de façon anodine, comme si Gosselin Lenotre et sa petite histoire étaient désormais le seul horizon du Collège de France. Ce qui intéresse l’auteur de l’étude de la chute de Strauss-Kahn en mai 2011, ce sont la couverture de cette sordide affaire par les media du monde entier et les répercussions sur l’élection présidentielle de l’année suivante. Or, cette affaire contenait les ingrédients d’une déflagration mondiale : un homme richissime abuse une femme pauvre ; un blanc une noire ; un ressortissant d’une puissance naguère coloniale une ressortissante d’une ancienne colonie de cette puissance ; un juif une musulmane. Si Obama n’avait pas été au pouvoir aux Etats-Unis et si la procédure judiciaire n’avait pas été aussi brutale, la déflagration aurait pu avoir lieu. Au moment où il s’est accordé quelques secondes de plaisir, Strauss-Kahn était directeur du Fonds Monétaire International. Il n’est pas le seul Français qui, au cours des vingt dernières années, ait exercé des responsabilités internationales de premier plan. Citons, entre autres, outre Strauss-Kahn, Trichet, Camdessus, Chavransky, Lagayette, Peyrelevade, Lamy, Naouri, Lagarde… et les institutions où se sont illustrés ces Français : FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE, BCE… On peut toujours mettre ses succès sur le compte de l’excellence de la formation française, mais ce serait se voiler la face. Depuis trente ans et le consensus de Paris, c’est la France qui a imprimé au monde son nouveau visage par la construction de la finance globale : marché unique, effacement des frontières et des droits de douane, globalisation, la finance prenant le pas sur la fabrication, etc. Cette politique a été décidée, sous l’égide de Mitterrand, par Delors, Strauss-Kahn, Bérégovoy, Hollande et mise en œuvre par de hauts fonctionnaires socialistes ou socialisants. Rawi Abdelal, professeur de sciences politiques à Harvard, a étudié ce processus. Apparemment, ces connaissances sont hors de portée des historiens français.

La dernière date du comput mondial de l’histoire de France est 2015, quand, en janvier de cette année-là, des drapeaux tricolores ont été déployés aux fenêtres et dans la manifestation de masse du dimanche 11 janvier. Y a-t-il eu retour de la nation, de cette nation qui a été qualifiée tantôt de grande, tantôt de vieille ? L’auteur de ces lignes n’a pas vu de drapeau tricolore dans les villes qu’il connaît, en tout cas rien qui puisse être comparé à ces forêts de drapeaux que des peintres ont représenté dans leurs tableaux du 14 juillet à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Admettons que la date de 2015 soit importante. Si elle l’a été, ce n’est pas pour les raisons anodines ou insignifiantes qui sont exposées par l’auteur de l’étude. En janvier 2015, huit humoristes ont été exécutés par un commando : ils avaient été condamnés à mort par un imam établi au Yémen. Autrement dit, la loi islamique a été appliquée en France à des Français. Le surlendemain, cinq juifs ont été assassinés, uniquement parce qu’ils étaient juifs. Le pouvoir politique, à savoir le président de la République, ses conseillers, ses ministres, ses soutiens, ses diplomates, les préfets, la police, etc. ont organisé une grande manif à Paris, en dépit de l’état d’urgence, à la fois pour canaliser l’émotion publique et pour défendre la liberté d’expression, laquelle n’a été menacée ni par les Kouachi, ni par Coulibaly. Etrange parade, donc, dans les deux sens du noms parade : on parade et on pare les coups comme en escrime. C’est peut-être la première fois en France qu’un pouvoir institué organise, quitte à troubler l’ordre public qu’il est censé protéger, une grande manif qui bénéficie de tous les moyens fournis par l’Etat. La manipulation, comme on en rencontre habituellement dans les républiques bananières ou dans les sous-dictatures, est évidente, mais elle n’a pas eu l’heur d’attirer l’attention des historiens mondialisés. Après 2015, il y a eu les assassinats de masse de 2016 ; et avant ceux de 2012. « La France est en guerre », ont déclaré ministres et éditorialistes. Précisons : elle est en guerre au Mali, en Centrafrique, en Irak ; elle l’a été en Libye ; elle a failli l’être en Syrie. Voilà qui en moins de cinq ans (et ce n’est pas terminé) vaut largement l’expédition militaire en Egypte en 1798, comme si la République renouait avec ses démons impérialistes. Le Mali compte 20 millions d’habitants, dont 10 millions en âge de porter les armes. A qui fera-t-on croire qu’une armée de 10 millions de soldats potentiels est incapable de venir à bout de 3 à 4000 musulmans, certes fous furieux, mais dépourvus de véritable logistique…

Voilà comment l’histoire, dite mondiale, de la France se transforme en petite histoire et comment un grand roman (grand, parce qu’il couvre 360 siècles ou davantage) international ou internationaliste se mue en roman de gare ou en bluette à l’eau de rose.

Jean-Gérard Lapacherie

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« Lire Christophe Guilluy », par Jean-Gérard Lapacherie

janvier 28, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Le Crépuscule de la France d'en haut

Christophe Guilluy porte une lumière crue sur les réalités de la France dans Fractures françaises (2010, Bourin, et 2013, Champs, Flammarion), La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016). Le principal mérite de ces livres, d’un peu plus de 200 pages chacun, à la mise en pages aérée, est de décrire clairement et d’expliquer avec beaucoup de force ce qui se passe en France depuis une trentaine d’années.

La distinction significative ou éclairante n’est pas celle que propose l’INSEE, à partir de catégories élaborées au XIXe siècle, entre la France urbaine et la France rurale (en gros, les villes et les campagnes), mais entre les métropoles et la périphérie. Les métropoles, au nombre de 14 ou de 15, tirent toutes d’importants avantages et profits de la globalisation des échanges et de la financiarisation de l’économie : services de tout genre, nouvelles techniques, capitaux, réseaux, mobilité, boutiques de luxe, distractions, équipements sportifs ou de loisirs, etc. C’est là qu’existent les emplois, nombreux et nouveaux ; c’est là que sont créées les richesses : c’est là que s’étale une prospérité insolente et qui n’est jamais repue ; c’est là que vivent et travaillent les dirigeants, les dominants, les classes moyennes supérieures, les bobos, et, à côté d’eux, dans les logements publics bon marché, mais sans se mêler à eux, les migrants, sans cesse plus nombreux et qui sont au service de ces seules classes supérieures dans les secteurs du bâtiment, de la restauration, des services à la personne, du nettoyage, de la surveillance, de la police privée, etc. ; c’est là que se déversent les aides de l’Etat, par le biais de la politique, dite de la ville.

A l’opposé, la France périphérique, celle des villes, petites et moyennes, des bourgs, des villages, des campagnes, à l’écart des métropoles, regroupe les victimes de la globalisation et ceux qui n’en tirent ni profit, ni avantage. Les emplois y sont rares ; c’est là que ferment les usines ou c’est de là que les grands groupes délocalisent leurs activités ; c’est là que croissent la pauvreté et même la misère ; c’est là que les centres ville sont à l’abandon et que les commerces ferment les uns après les autres ; c’est là que vivent les classes populaires et tous ceux qui ont décroché de la classe moyenne ; c’est là que vivent 60% environ des Français. Dans les métropoles vivent bien « visibles » les chouchous des médias, dans la France périphérique les invisibles ; ici la mobilité (en partie fantasmée), là la sédentarité ; ici l’ouverture au monde et l’ouverture sur le monde, là la fermeture ; ici les bons, là les méchants ; ici les antiracistes, là les racistes ; ici les intelligents, là les demeurés ; ici les forts, les vainqueurs, les nantis, les bienheureux, là les fragiles, les faibles, les laissés pour compte, les sans-dents… En bref, un véritable apartheid, celui d’un peuple autochtone relégué dans les marges des métropoles par la République et ses valets.

La France périphérique porte un sous-titre éloquent : « comment on a sacrifié les classes populaires ». Ces classes populaires sont formées d’ouvriers, de petits employés, de fonctionnaires ou assimilés des catégories C ou D, de petits commerçants, d’artisans, de paysans. Elles sont ce que, naguère encore, la gauche, quand elle n’était pas bobo et métropolitaine, nommait avec fierté le peuple ou même le peuple français. Ces classes ont été sacrifiées sans scrupule, comme l’ont été jadis les animaux dans l’Antiquité ou les êtres humains dans l’Amérique précolombienne. Il restait à identifier le « on » de la phrase « on a sacrifié les classes populaires ». C’est ce que fait Christophe Guilly dans son dernier livre, dont la seule faiblesse est la confiance aventurée qui sourd du titre. Il faut croire aveuglément dans l’Histoire pour penser que le crépuscule de « la France d’en haut » a commencé ou que son heure va bientôt sonner. La France des métropoles forme une classe sociale, assez étroite, mais cupide, rapace, avare, féroce, qui ne poursuit qu’un seul but : défendre et accroître ses seuls intérêts, ses revenus, son patrimoine, son mode de vie, et tout cela dans le doux cocon de la tartufferie. Surtout que cela ne se sache pas. Ils pourraient s’écrier comme Tartuffe « Couvrez ces faits que je ne saurais voir ». Car la force du livre de Guilluy est de mettre au jour l’hypocrisie des puissants, qu’ils soient de la politique, des médias, de la recherche, du show-biz, de l’économie, des affaires, de la finance… Ces puissants se prononcent publiquement pour la disparition des frontières (bornes, limites, etc.) politiques, économiques, morales, sociales et, tout en tenant ces discours suintant de générosité, de désintéressement, d’ouverture à l’Autre, de partage, d’accueil, ils érigent des forteresses protégées par des murailles invisibles, celles de l’argent, mais imperméables, derrière lesquelles ils se retranchent pour prospérer dans l’entre-soi égoïste, la connivence clanique, l’identité (au sens de mêmeté) de classe et d’intérêts matériels sordides. Ils se sont installés dans les quartiers dont ils ont chassé les classes populaires. Ils prônent le vivre-ensemble, mais ils se gardent bien de sortir de leur douillet entre-soi.

Cette partition de la France a pu s’établir et perdurer parce que, justement, elle est cachée ou dissimulée et rendue invisible par tous ceux qui sont chargés de la laisser secrète, en particulier les médias ou les dominants de l’Université et du CNRS, dont la seule tâche est non pas de connaître ou de faire connaître le réel, mais de diffuser partout une représentation convenue de la réalité, faussée, tronquée, parfaitement conforme à leurs intérêts de classe ou de carrière. Christophe Guilluy résume ces tâches, qui ont maintenu pendant des décennies ailleurs qu’en France des pouvoirs totalitaires, par l’expression « contrôle des représentations ». Dans cette France nouvelle, les classes populaires ont fait sécession : elles procèdent à une désaffiliation volontaire par rapport au système, à la République ou aux valeurs dominantes, celles des métropoles, désaffiliation qui renoue avec la fuite des esclaves, dits marrons, loin des plantations, et à la construction d’une autre société, qui soit homogène sur le plan culturel. Le système nomme cet acte de résistance repli, racisme, xénophobie et tout ce que l’on voudra d’autre (le système multiplie les qualificatifs qui expriment la haine qu’il voue aux classes populaires), transformant une question sociale en question ethnique. En un mot, si ces classes populaires n’approuvent pas leur propre déchéance sociale, c’est qu’elles sont racistes. La ficelle est grosse, mais elle sert sans cesse.

Tout a été fait par les media mainstream, les dirigeants, de quelque bord qu’ils soient, les experts, les cosidetti penseurs (avec beaucoup de guillemets, d’ironie ou autre, avant et après ce mot) de l’Université et du CNRS pour que les Français n’ouvrent jamais un oeil. Christophe Guilluy leur rend la vue en ôtant le voile posé par la sociologie installée, les médias, les dominants, les gouvernants. Et pourtant, Christophe Guilluy a fait des études plutôt modestes : pas d’ENS, pas d’école prestigieuse, pas de doctorat, pas de cursus qui en jette : une simple maîtrise de géographie. Il est libre, n’étant pas fonctionnaire. Il gère une petite société de services cartographiques et il est consultant pour les collectivités locales. Il n’est même pas de droite, ayant publié en 2011 Plaidoyer pour une gauche populaire ; la gauche face à ses électeurs (Editions le Bord de l’eau). Ses livres, dont on peut regretter qu’ils ne soient pas bien écrits, sont indirectement l’acte d’accusation le plus impitoyable qui soit contre les « penseurs » en sciences sociales ou autres dont la seule raison d’être est de cacher les réalités sociales de la France.

Jean-Gérard Lapacherie

par admin

« L’Afrique pétrolière francophone résiste à la chute des cours », par Ilyes Zouari

janvier 7, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Cet article est d’abord paru le site des Echos

Les pays francophones pétroliers se distinguent par leur résistance à l’effondrement des cours du pétrole. Diversification et meilleure gouvernance expliquent en bonne partie cette singularité francophone. Mais un éventuel accord de libre-échange UE-CEMAC pourrait menacer ce dynamisme.

Selon le dernier rapport trimestriel du FMI, publié en octobre dernier, les pays francophones gros producteurs de matières premières seront pratiquement les seuls de leur catégorie, sur le continent africain, à connaître une croissance significative en 2016.

Une singularité francophone

Le taux de croissance devrait ainsi se situer à 4,8 % pour le Cameroun, 3,6 % pour l’Algérie (meilleure performance du Maghreb), 3,2 % pour le Gabon, 1,7 % pour le Congo, et à 3,9 % pour la RDC, grand producteur de minerais et de métaux, et premier pays francophone du monde (74 millions d’habitants). À l’inverse, il devrait d’établir à 0,0 % pour l’Angola, être largement négatif au Nigéria (-1,7 %), et se situer à 0,1 % pour l’Afrique du Sud (pays aux grandes industries minières).

Ceci confirme donc la tendance observée en 2015, lorsque la croissance avait atteint 5,8 % au Cameroun, 4,0 % au Gabon, 3,9 % en Algérie, 2,3 % au Congo, et 6,9 % en RDC. Alors qu’elle s’était située à 3,0 % en Angola, 2,7 % au Nigéria, 1,3 % en Afrique du Sud, et avait été négative au Botswana (-0,3 %, avec un rebond à 3,0 % cette année).

L’Afrique subsaharienne francophone affichera donc les meilleures performances du contient pour la quatrième fois en cinq ans, étant également tirée par les très bons chiffres des pays d’Afrique de l’Ouest (8,0 % de prévus pour la Côte d’Ivoire, 6,9 % au Sénégal…). Cet ensemble de 22 pays avait déjà observé une croissance annuelle globale de 5,1 % sur la période 2012-2015 (5,6 % hors cas très particulier de la Guinée équatoriale). L’Afrique subsaharienne anglophone avait connu une moyenne de 3,7 % (Éthiopie et Rwanda inclus).

Diversification et bonne gouvernance

La résilience des pays francophones s’explique en bonne partie par les progrès en matière de diversification. D’ambitieux programmes ont été lancés, tels que le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) et le Plan Cameroun émergence 2035, avec pour objectif de développer le secteur agricole et les industries agroalimentaires, tout en créant des pôles métallurgiques et des industries pétrochimiques afin de mieux tirer profit des ressources naturelles déjà exploitées. Ces politiques ont permis au Gabon, au Cameroun et au Congo d’afficher un taux de croissance hors hydrocarbures compris entre 4 % et 5 % en 2015.

Dynamique également valable pour l’Algérie, première économie francophone du contient, qui a affiché une croissance hors hydrocarbures de 5,5 % en 2015 (principalement tirée par l’agriculture et les industries légères, secteurs longtemps sacrifiés). Même si le pétrole et le gaz pèsent encore pour plus de 95 % de ses exportations (comme pour l’Angola), leur part a toutefois été ramenée à 27 % du PIB (45 % en Angola).

Par ailleurs, des avancées ont été accomplies en matière de transparence. En témoigne, par exemple, le succès de l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), qui consiste à réunir des représentants du gouvernement, d’entreprises et de la société civile en vue de parvenir à une gestion ouverte et responsable des ressources naturelles. Bien que lancée par un anglophone (Tony Blair, en 2002), et gérée par une structure basée en Norvège, c’est en Afrique francophone que l’ITIE a connu l’accueil le plus favorable.

Le Cameroun, le Congo, la RDC et le Tchad ont adhéré à cette norme mondiale, déjà adoptée par 13 des 19 pays francophones d’Afrique subsaharienne (hors petits États insulaires). Soit un taux de 68 %, contre seulement 38 % pour les autres pays subsahariens.

Toutefois, les pays francophones d’Afrique centrale progressent moins vite que ceux d’Afrique de l’Ouest pour ce qui est du climat des affaires. Le Gabon, 164e, et le Cameron, 166e, sont ainsi les pays de la région à être les mieux classés dans la dernière édition du rapport «Doing Business», publié par la Banque mondiale (édition 2017). Positions qu’il convient, cependant, de nuancer au regard de celles des deux grands pays voisins que sont le Nigéria (169e) et l’Angola (182e).

FMI ? Non, merci !

Pour faire face à la chute de leur croissance, et parfois à l’effondrement de leur monnaie depuis deux ans (– 40 % pour l’Angola, -45 % pour le Nigeria, -60 % pour le Mozambique), bien des pays africains, gros ou moyens exportateurs de matières premières, ont dû se tourner vers le FMI : Angola, Mozambique, Zambie, Ghana… tandis que le Nigeria préférait demander l’aide de la Banque mondiale.

Cette tendance ne se retrouve, toutefois, chez aucun des pays francophones exportateurs, dont la solidité économique est ainsi confirmée. Solidité, par ailleurs renforcée par un endettement globalement maîtrisé, à l’inverse de certains pays où il a très fortement augmenté, tel que l’Angola (passé de 41 % du PIB en 2014 à 78 % en 2016) et le Mozambique (passé de 62 % à 113 %). Au niveau continental, seuls deux pays francophones, le Congo (8e) et les Seychelles (9e) se trouvent parmi les dix pays les plus endettés (resp. 69 % et 67 % du PIB.)

Une France à «réveiller»    

La France a donc tout intérêt à s’intéresser davantage à ce relai de croissance qu’est l’Afrique francophone (370 millions d’habitants sur un territoire vaste comme 3,1 fois l’UE). Cet ensemble n’a représenté que 3,7 % de son commerce extérieur en 2014, dont 1,1 % pour la partie subsaharienne. Ceci est d’autant plus justifié que le lien linguistique constitue un avantage comparatif qui permet à lui seul d’accroître considérablement les échanges (jusqu’à + 65 %, selon le rapport Attali sur la Francophonie).

À titre d’exemple, ce n’est pas un hasard si l’hexagone est le second investisseur étranger au Québec (après les États-Unis), et si les Québécois sont proportionnellement quatre fois plus nombreux que les Américains à venir – et à dépenser – en France chaque année.

La France se doit donc aussi de s’opposer à tout ce pourrait entraver la pérennisation de la croissance africaine, comme l’instauration fort prématurée de zones de libre-échange entre l’UE et l’Afrique francophone (CEDEAO et CEMAC). Alors que TAFTA et l’AECG (Accord économique et commercial global, entre l’UE et le Canada) sont eux-mêmes sources d’inquiétudes, comment s’imaginer que des accords à peu près semblables ne puissent nuire à l’industrialisation des pays africains, bien moins développés ?

D’autant plus que les aides récemment promises par l’UE à la CEDEAO (6 milliards d’euros sur 20 ans) ne représentent qu’un euro par habitant et par an. Dans le même temps, quelques dizaines de milliards d’euros sont annuellement injectés dans les pays d’Europe de l’Est et en Grèce, moins peuplés, plus développés, et qui se tournent d’abord vers l’Allemagne et l’Autriche…

Ilyes Zouari

Secrétaire général adjoint /Trésorier adjoint de la revue « Population & Avenir » (démographie et géographie humaine), ex-administrateur de l’association Paris-Québec, et auteur du Petit dictionnaire du Monde francophone (L’Harmattan, Avril 2015)

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

janvier 5, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Arielle Adda, Hélène Catroux, L’Enfant doué – L’intelligence réconciliée, Odile Jacob poches, 354 p.

Arrêtons-nous au titre puis au sous-titre : point de surplomb de dons écrasant de leurs sciences et de leur superbe leur entourage chez ses enfants qui, au mieux, se sentent et, parfois, finissent par se savoir incorporables – ce qui ne signifie pas compris – dans le type doué. Tout en reconnaissant la pertinence des tests d’évaluation du quotient intellectuel lorsqu’ils viennent à corroborer celle des indices diffus et divers présents chez le sujet et qui ont justement permis d’envisager leur passation, Arielle Adda demeure fidèle à bon droit à la modestie – peut-être pourrions même écrire : la discrétion – que revêt et signifie le seul adjectif de ‘‘doué’’. Il s’impose tant ces enfants et ces adultes sont les premiers à douter d’une quelconque consistance de leurs dons, voire de leur être même.

« Le beauté est une demi-faveur des dieux, l’intelligence en est une entière. Ce proverbe peul inscrit en exergue du livre permet dans un second temps d’éclairer le sous-titre : si cette « intelligence » nécessite de se voir réconciliée, c’est donc qu’à l’aube de la destinée des petits doués, elle se trouvait déjà en conflit, en conflit avec elle-même, en conflit avec celles des autres. Cette intelligence générale et généraliste est donc à la fois une grâce et un poids qui vont imprimer leurs marques, tantôt heureuses, tantôt malheureuses, dans la particulière manière d’être au monde de ces personnes dont le cœur a ses raisons que leur raison ne connaît que trop…sans, cependant, que ces effrayantes lucidité et maturité ne leur soient d’une véritable aide quant à leur insertion dans le monde.

Rapidité et profondeur pourraient être les deux leitmotiv de ce type. Ils entraînent, nous indique en substance et de manière très diluée dans son livre Arielle Adda, un permanent décalage avec autrui, lequel induit une solitude certes intellectuelle mais avant tout morale. Il n’a pas été assez relevé qu’Arielle Adda emploie à ce propos des mots très forts (on allait écrire : très durs) puisqu’elle parle d’une indicible désolation intérieure (p. 332) dont elle pressent (sans trop nous l’avouer et comme en passant) que sa guérison la plus radicale sera d’ordre amoureux (pp. 311-312) par le biais de la dialectique bienfaisante du miroir complice.

Se dessine en définitive tout au long de cet Enfant doué un parcours initiatique où cet être âpre à connaître toutes choses ne pourra rendre compte (au travers de ses œuvres) de son appréhension (dans les deux sens du terme) du monde et des gens qu’après avoir dépassé ce sentiment tenace (mais erroné) qu’il ressent depuis l’origine de devoir en permanence se justifier, ladite justification étant, là encore, quasi de trois ordres : moral, psychologique et théologique.

Les neurosciences nous montrent que la typologie des doués est proche de s’affiner : en se penchant sur la mobilité de la substance blanche entre les deux aires du cerveau, deux sous-types apparaissent dont celui que nous appellerons le ‘‘surdoué originel’’, le plus créatif, le plus vulnérable et dont l’obtention d’un QI supérieur à 130 (WAIS) est majoritairement due à la réussite dans la passation des épreuves de Compréhension verbale (ICV) et de Mémoire de travail (IMT). Mais, à la manière d’un peintre impressionniste, Arielle Adda, ici, nous en laisse apercevoir les irisations subtiles et envoûtantes[1].

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/

http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-de-la-conscience-a-la-science/

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Un droit œstrogène »

décembre 14, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Bernard Edelman, Sade, le désir et le droit, L’Herne, 80 p., 9,50 €.

Rien de ce qui advient qui n’ait été pensé. Pensé, non pas imaginé, envisagé, conçu, prévu (sauf au sens étymologique), programmé, pronostiqué, prédit, souhaité, voulu, prédéterminé. Le seul participe passé qui pourrait s’accommoder (précisément : comme on dit que la vue s’accommode) de ce « pensé » surplombant est : vu. Le seul, aussi, qui tienne compte des facultés par définition incommensurables de l’entendement divin et les concilie avec la liberté humaine.

Quel nous semble être le pendant de cette instance à l’échelon de la conscience humaine commune ? Il est cet impensé, d’autant plus prégnant, puissant qu’il s’apparente à un inconscient collectif (propre à une époque et à une société données). Ce dernier en vérité se métamorphose sous de multiples avatars. Ainsi, en droit, ne dit-il pas officiellement, formellement son nom qui est celui de norme fondamentale, considérée comme une ‘‘hypothèse logique transcendantale’’ (pendant visible de : Loi naturelle), comme une ‘‘décision épistémologique’’ censée rendre la philosophie juridique positiviste et, partant, le droit positif aussi ferme que si c’était un droit naturel qui était au fondement du droit hic et nunc. Cette NF certifiant chaque ordre normatif estampille du même coup la notion d’immanence puisqu’elle se situe sur le terrain d’une transcendance purement logique (laïque).

Dès lors pouvons-nous court-circuiter cette forme invisible mais efficiente avec le fin fond général des décisions de justice. Page 325 de La théorie du droit… (PUF), le Professeur Michel Troper nous livre une belle conclusion qui signifie ceci : de nos jours, avec l’existence qu’on ne saurait déniée in fine d’une « peuple constituant », juge des ‘‘droits fondamentaux’’ (c’est-à-dire qui en décide, les établie et les supervise), il est érigé un droit ‘‘naturel’’ (entre guillemets car il ne dit pas son nom) qui, paradoxalement, refuse toute idée de nature, lequel est bien l’idéologie propre à la post-modernité.

Pour emprunter à Spinoza, nous dirons que celle-ci est le règne des « conséquences sans les prémisses ».

Si le constitutionaliste Michel Troper excelle à nous décrire la forme de ce règne, le non moins juriste Bernard Edelman[1] est fort habile à en évaluer le fond à travers, entre autres, l’examen de la jurisprudence de la CEDH. La traçabilité de plus en plus difficultueuse du circuit normatif (avec ses entrelacs, ses protubérances, ses enchevêtrements de plus en plus nombreux) se double d’une matière de plus en plus liquide, voire gazeuse qui, de la bouche mêmes des juges de la CEDH, ne craint nullement d’avouer ce statut malléable et revendique en fin de compte la fin de la notion de jurisprudence puisque celle-ci va de pair avec un minimum de permanence. Mais, ce que nous montre Edelman, c’est que cette impermanence, cette fluctuabilité tenues dorénavant pour essentielles des arrêts décident au fond d’un subjectivisme non moins essentiel d’un individu sujet de droits dont ce dernier serait le premier et l’unique rédacteur.

Droit à l’humeur incertaine, droit hormonal, radicalement irrégulier : Troper et Edelman nous dessinent les grandes lignes (de fuite) de notre siècle.

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/