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« Lire Christophe Guilluy », par Jean-Gérard Lapacherie

janvier 28, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Le Crépuscule de la France d'en haut

Christophe Guilluy porte une lumière crue sur les réalités de la France dans Fractures françaises (2010, Bourin, et 2013, Champs, Flammarion), La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016). Le principal mérite de ces livres, d’un peu plus de 200 pages chacun, à la mise en pages aérée, est de décrire clairement et d’expliquer avec beaucoup de force ce qui se passe en France depuis une trentaine d’années.

La distinction significative ou éclairante n’est pas celle que propose l’INSEE, à partir de catégories élaborées au XIXe siècle, entre la France urbaine et la France rurale (en gros, les villes et les campagnes), mais entre les métropoles et la périphérie. Les métropoles, au nombre de 14 ou de 15, tirent toutes d’importants avantages et profits de la globalisation des échanges et de la financiarisation de l’économie : services de tout genre, nouvelles techniques, capitaux, réseaux, mobilité, boutiques de luxe, distractions, équipements sportifs ou de loisirs, etc. C’est là qu’existent les emplois, nombreux et nouveaux ; c’est là que sont créées les richesses : c’est là que s’étale une prospérité insolente et qui n’est jamais repue ; c’est là que vivent et travaillent les dirigeants, les dominants, les classes moyennes supérieures, les bobos, et, à côté d’eux, dans les logements publics bon marché, mais sans se mêler à eux, les migrants, sans cesse plus nombreux et qui sont au service de ces seules classes supérieures dans les secteurs du bâtiment, de la restauration, des services à la personne, du nettoyage, de la surveillance, de la police privée, etc. ; c’est là que se déversent les aides de l’Etat, par le biais de la politique, dite de la ville.

A l’opposé, la France périphérique, celle des villes, petites et moyennes, des bourgs, des villages, des campagnes, à l’écart des métropoles, regroupe les victimes de la globalisation et ceux qui n’en tirent ni profit, ni avantage. Les emplois y sont rares ; c’est là que ferment les usines ou c’est de là que les grands groupes délocalisent leurs activités ; c’est là que croissent la pauvreté et même la misère ; c’est là que les centres ville sont à l’abandon et que les commerces ferment les uns après les autres ; c’est là que vivent les classes populaires et tous ceux qui ont décroché de la classe moyenne ; c’est là que vivent 60% environ des Français. Dans les métropoles vivent bien « visibles » les chouchous des médias, dans la France périphérique les invisibles ; ici la mobilité (en partie fantasmée), là la sédentarité ; ici l’ouverture au monde et l’ouverture sur le monde, là la fermeture ; ici les bons, là les méchants ; ici les antiracistes, là les racistes ; ici les intelligents, là les demeurés ; ici les forts, les vainqueurs, les nantis, les bienheureux, là les fragiles, les faibles, les laissés pour compte, les sans-dents… En bref, un véritable apartheid, celui d’un peuple autochtone relégué dans les marges des métropoles par la République et ses valets.

La France périphérique porte un sous-titre éloquent : « comment on a sacrifié les classes populaires ». Ces classes populaires sont formées d’ouvriers, de petits employés, de fonctionnaires ou assimilés des catégories C ou D, de petits commerçants, d’artisans, de paysans. Elles sont ce que, naguère encore, la gauche, quand elle n’était pas bobo et métropolitaine, nommait avec fierté le peuple ou même le peuple français. Ces classes ont été sacrifiées sans scrupule, comme l’ont été jadis les animaux dans l’Antiquité ou les êtres humains dans l’Amérique précolombienne. Il restait à identifier le « on » de la phrase « on a sacrifié les classes populaires ». C’est ce que fait Christophe Guilly dans son dernier livre, dont la seule faiblesse est la confiance aventurée qui sourd du titre. Il faut croire aveuglément dans l’Histoire pour penser que le crépuscule de « la France d’en haut » a commencé ou que son heure va bientôt sonner. La France des métropoles forme une classe sociale, assez étroite, mais cupide, rapace, avare, féroce, qui ne poursuit qu’un seul but : défendre et accroître ses seuls intérêts, ses revenus, son patrimoine, son mode de vie, et tout cela dans le doux cocon de la tartufferie. Surtout que cela ne se sache pas. Ils pourraient s’écrier comme Tartuffe « Couvrez ces faits que je ne saurais voir ». Car la force du livre de Guilluy est de mettre au jour l’hypocrisie des puissants, qu’ils soient de la politique, des médias, de la recherche, du show-biz, de l’économie, des affaires, de la finance… Ces puissants se prononcent publiquement pour la disparition des frontières (bornes, limites, etc.) politiques, économiques, morales, sociales et, tout en tenant ces discours suintant de générosité, de désintéressement, d’ouverture à l’Autre, de partage, d’accueil, ils érigent des forteresses protégées par des murailles invisibles, celles de l’argent, mais imperméables, derrière lesquelles ils se retranchent pour prospérer dans l’entre-soi égoïste, la connivence clanique, l’identité (au sens de mêmeté) de classe et d’intérêts matériels sordides. Ils se sont installés dans les quartiers dont ils ont chassé les classes populaires. Ils prônent le vivre-ensemble, mais ils se gardent bien de sortir de leur douillet entre-soi.

Cette partition de la France a pu s’établir et perdurer parce que, justement, elle est cachée ou dissimulée et rendue invisible par tous ceux qui sont chargés de la laisser secrète, en particulier les médias ou les dominants de l’Université et du CNRS, dont la seule tâche est non pas de connaître ou de faire connaître le réel, mais de diffuser partout une représentation convenue de la réalité, faussée, tronquée, parfaitement conforme à leurs intérêts de classe ou de carrière. Christophe Guilluy résume ces tâches, qui ont maintenu pendant des décennies ailleurs qu’en France des pouvoirs totalitaires, par l’expression « contrôle des représentations ». Dans cette France nouvelle, les classes populaires ont fait sécession : elles procèdent à une désaffiliation volontaire par rapport au système, à la République ou aux valeurs dominantes, celles des métropoles, désaffiliation qui renoue avec la fuite des esclaves, dits marrons, loin des plantations, et à la construction d’une autre société, qui soit homogène sur le plan culturel. Le système nomme cet acte de résistance repli, racisme, xénophobie et tout ce que l’on voudra d’autre (le système multiplie les qualificatifs qui expriment la haine qu’il voue aux classes populaires), transformant une question sociale en question ethnique. En un mot, si ces classes populaires n’approuvent pas leur propre déchéance sociale, c’est qu’elles sont racistes. La ficelle est grosse, mais elle sert sans cesse.

Tout a été fait par les media mainstream, les dirigeants, de quelque bord qu’ils soient, les experts, les cosidetti penseurs (avec beaucoup de guillemets, d’ironie ou autre, avant et après ce mot) de l’Université et du CNRS pour que les Français n’ouvrent jamais un oeil. Christophe Guilluy leur rend la vue en ôtant le voile posé par la sociologie installée, les médias, les dominants, les gouvernants. Et pourtant, Christophe Guilluy a fait des études plutôt modestes : pas d’ENS, pas d’école prestigieuse, pas de doctorat, pas de cursus qui en jette : une simple maîtrise de géographie. Il est libre, n’étant pas fonctionnaire. Il gère une petite société de services cartographiques et il est consultant pour les collectivités locales. Il n’est même pas de droite, ayant publié en 2011 Plaidoyer pour une gauche populaire ; la gauche face à ses électeurs (Editions le Bord de l’eau). Ses livres, dont on peut regretter qu’ils ne soient pas bien écrits, sont indirectement l’acte d’accusation le plus impitoyable qui soit contre les « penseurs » en sciences sociales ou autres dont la seule raison d’être est de cacher les réalités sociales de la France.

Jean-Gérard Lapacherie

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« L’Afrique pétrolière francophone résiste à la chute des cours », par Ilyes Zouari

janvier 7, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Cet article est d’abord paru le site des Echos

Les pays francophones pétroliers se distinguent par leur résistance à l’effondrement des cours du pétrole. Diversification et meilleure gouvernance expliquent en bonne partie cette singularité francophone. Mais un éventuel accord de libre-échange UE-CEMAC pourrait menacer ce dynamisme.

Selon le dernier rapport trimestriel du FMI, publié en octobre dernier, les pays francophones gros producteurs de matières premières seront pratiquement les seuls de leur catégorie, sur le continent africain, à connaître une croissance significative en 2016.

Une singularité francophone

Le taux de croissance devrait ainsi se situer à 4,8 % pour le Cameroun, 3,6 % pour l’Algérie (meilleure performance du Maghreb), 3,2 % pour le Gabon, 1,7 % pour le Congo, et à 3,9 % pour la RDC, grand producteur de minerais et de métaux, et premier pays francophone du monde (74 millions d’habitants). À l’inverse, il devrait d’établir à 0,0 % pour l’Angola, être largement négatif au Nigéria (-1,7 %), et se situer à 0,1 % pour l’Afrique du Sud (pays aux grandes industries minières).

Ceci confirme donc la tendance observée en 2015, lorsque la croissance avait atteint 5,8 % au Cameroun, 4,0 % au Gabon, 3,9 % en Algérie, 2,3 % au Congo, et 6,9 % en RDC. Alors qu’elle s’était située à 3,0 % en Angola, 2,7 % au Nigéria, 1,3 % en Afrique du Sud, et avait été négative au Botswana (-0,3 %, avec un rebond à 3,0 % cette année).

L’Afrique subsaharienne francophone affichera donc les meilleures performances du contient pour la quatrième fois en cinq ans, étant également tirée par les très bons chiffres des pays d’Afrique de l’Ouest (8,0 % de prévus pour la Côte d’Ivoire, 6,9 % au Sénégal…). Cet ensemble de 22 pays avait déjà observé une croissance annuelle globale de 5,1 % sur la période 2012-2015 (5,6 % hors cas très particulier de la Guinée équatoriale). L’Afrique subsaharienne anglophone avait connu une moyenne de 3,7 % (Éthiopie et Rwanda inclus).

Diversification et bonne gouvernance

La résilience des pays francophones s’explique en bonne partie par les progrès en matière de diversification. D’ambitieux programmes ont été lancés, tels que le Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) et le Plan Cameroun émergence 2035, avec pour objectif de développer le secteur agricole et les industries agroalimentaires, tout en créant des pôles métallurgiques et des industries pétrochimiques afin de mieux tirer profit des ressources naturelles déjà exploitées. Ces politiques ont permis au Gabon, au Cameroun et au Congo d’afficher un taux de croissance hors hydrocarbures compris entre 4 % et 5 % en 2015.

Dynamique également valable pour l’Algérie, première économie francophone du contient, qui a affiché une croissance hors hydrocarbures de 5,5 % en 2015 (principalement tirée par l’agriculture et les industries légères, secteurs longtemps sacrifiés). Même si le pétrole et le gaz pèsent encore pour plus de 95 % de ses exportations (comme pour l’Angola), leur part a toutefois été ramenée à 27 % du PIB (45 % en Angola).

Par ailleurs, des avancées ont été accomplies en matière de transparence. En témoigne, par exemple, le succès de l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), qui consiste à réunir des représentants du gouvernement, d’entreprises et de la société civile en vue de parvenir à une gestion ouverte et responsable des ressources naturelles. Bien que lancée par un anglophone (Tony Blair, en 2002), et gérée par une structure basée en Norvège, c’est en Afrique francophone que l’ITIE a connu l’accueil le plus favorable.

Le Cameroun, le Congo, la RDC et le Tchad ont adhéré à cette norme mondiale, déjà adoptée par 13 des 19 pays francophones d’Afrique subsaharienne (hors petits États insulaires). Soit un taux de 68 %, contre seulement 38 % pour les autres pays subsahariens.

Toutefois, les pays francophones d’Afrique centrale progressent moins vite que ceux d’Afrique de l’Ouest pour ce qui est du climat des affaires. Le Gabon, 164e, et le Cameron, 166e, sont ainsi les pays de la région à être les mieux classés dans la dernière édition du rapport «Doing Business», publié par la Banque mondiale (édition 2017). Positions qu’il convient, cependant, de nuancer au regard de celles des deux grands pays voisins que sont le Nigéria (169e) et l’Angola (182e).

FMI ? Non, merci !

Pour faire face à la chute de leur croissance, et parfois à l’effondrement de leur monnaie depuis deux ans (– 40 % pour l’Angola, -45 % pour le Nigeria, -60 % pour le Mozambique), bien des pays africains, gros ou moyens exportateurs de matières premières, ont dû se tourner vers le FMI : Angola, Mozambique, Zambie, Ghana… tandis que le Nigeria préférait demander l’aide de la Banque mondiale.

Cette tendance ne se retrouve, toutefois, chez aucun des pays francophones exportateurs, dont la solidité économique est ainsi confirmée. Solidité, par ailleurs renforcée par un endettement globalement maîtrisé, à l’inverse de certains pays où il a très fortement augmenté, tel que l’Angola (passé de 41 % du PIB en 2014 à 78 % en 2016) et le Mozambique (passé de 62 % à 113 %). Au niveau continental, seuls deux pays francophones, le Congo (8e) et les Seychelles (9e) se trouvent parmi les dix pays les plus endettés (resp. 69 % et 67 % du PIB.)

Une France à «réveiller»    

La France a donc tout intérêt à s’intéresser davantage à ce relai de croissance qu’est l’Afrique francophone (370 millions d’habitants sur un territoire vaste comme 3,1 fois l’UE). Cet ensemble n’a représenté que 3,7 % de son commerce extérieur en 2014, dont 1,1 % pour la partie subsaharienne. Ceci est d’autant plus justifié que le lien linguistique constitue un avantage comparatif qui permet à lui seul d’accroître considérablement les échanges (jusqu’à + 65 %, selon le rapport Attali sur la Francophonie).

À titre d’exemple, ce n’est pas un hasard si l’hexagone est le second investisseur étranger au Québec (après les États-Unis), et si les Québécois sont proportionnellement quatre fois plus nombreux que les Américains à venir – et à dépenser – en France chaque année.

La France se doit donc aussi de s’opposer à tout ce pourrait entraver la pérennisation de la croissance africaine, comme l’instauration fort prématurée de zones de libre-échange entre l’UE et l’Afrique francophone (CEDEAO et CEMAC). Alors que TAFTA et l’AECG (Accord économique et commercial global, entre l’UE et le Canada) sont eux-mêmes sources d’inquiétudes, comment s’imaginer que des accords à peu près semblables ne puissent nuire à l’industrialisation des pays africains, bien moins développés ?

D’autant plus que les aides récemment promises par l’UE à la CEDEAO (6 milliards d’euros sur 20 ans) ne représentent qu’un euro par habitant et par an. Dans le même temps, quelques dizaines de milliards d’euros sont annuellement injectés dans les pays d’Europe de l’Est et en Grèce, moins peuplés, plus développés, et qui se tournent d’abord vers l’Allemagne et l’Autriche…

Ilyes Zouari

Secrétaire général adjoint /Trésorier adjoint de la revue « Population & Avenir » (démographie et géographie humaine), ex-administrateur de l’association Paris-Québec, et auteur du Petit dictionnaire du Monde francophone (L’Harmattan, Avril 2015)

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

janvier 5, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Arielle Adda, Hélène Catroux, L’Enfant doué – L’intelligence réconciliée, Odile Jacob poches, 354 p.

Arrêtons-nous au titre puis au sous-titre : point de surplomb de dons écrasant de leurs sciences et de leur superbe leur entourage chez ses enfants qui, au mieux, se sentent et, parfois, finissent par se savoir incorporables – ce qui ne signifie pas compris – dans le type doué. Tout en reconnaissant la pertinence des tests d’évaluation du quotient intellectuel lorsqu’ils viennent à corroborer celle des indices diffus et divers présents chez le sujet et qui ont justement permis d’envisager leur passation, Arielle Adda demeure fidèle à bon droit à la modestie – peut-être pourrions même écrire : la discrétion – que revêt et signifie le seul adjectif de ‘‘doué’’. Il s’impose tant ces enfants et ces adultes sont les premiers à douter d’une quelconque consistance de leurs dons, voire de leur être même.

« Le beauté est une demi-faveur des dieux, l’intelligence en est une entière. Ce proverbe peul inscrit en exergue du livre permet dans un second temps d’éclairer le sous-titre : si cette « intelligence » nécessite de se voir réconciliée, c’est donc qu’à l’aube de la destinée des petits doués, elle se trouvait déjà en conflit, en conflit avec elle-même, en conflit avec celles des autres. Cette intelligence générale et généraliste est donc à la fois une grâce et un poids qui vont imprimer leurs marques, tantôt heureuses, tantôt malheureuses, dans la particulière manière d’être au monde de ces personnes dont le cœur a ses raisons que leur raison ne connaît que trop…sans, cependant, que ces effrayantes lucidité et maturité ne leur soient d’une véritable aide quant à leur insertion dans le monde.

Rapidité et profondeur pourraient être les deux leitmotiv de ce type. Ils entraînent, nous indique en substance et de manière très diluée dans son livre Arielle Adda, un permanent décalage avec autrui, lequel induit une solitude certes intellectuelle mais avant tout morale. Il n’a pas été assez relevé qu’Arielle Adda emploie à ce propos des mots très forts (on allait écrire : très durs) puisqu’elle parle d’une indicible désolation intérieure (p. 332) dont elle pressent (sans trop nous l’avouer et comme en passant) que sa guérison la plus radicale sera d’ordre amoureux (pp. 311-312) par le biais de la dialectique bienfaisante du miroir complice.

Se dessine en définitive tout au long de cet Enfant doué un parcours initiatique où cet être âpre à connaître toutes choses ne pourra rendre compte (au travers de ses œuvres) de son appréhension (dans les deux sens du terme) du monde et des gens qu’après avoir dépassé ce sentiment tenace (mais erroné) qu’il ressent depuis l’origine de devoir en permanence se justifier, ladite justification étant, là encore, quasi de trois ordres : moral, psychologique et théologique.

Les neurosciences nous montrent que la typologie des doués est proche de s’affiner : en se penchant sur la mobilité de la substance blanche entre les deux aires du cerveau, deux sous-types apparaissent dont celui que nous appellerons le ‘‘surdoué originel’’, le plus créatif, le plus vulnérable et dont l’obtention d’un QI supérieur à 130 (WAIS) est majoritairement due à la réussite dans la passation des épreuves de Compréhension verbale (ICV) et de Mémoire de travail (IMT). Mais, à la manière d’un peintre impressionniste, Arielle Adda, ici, nous en laisse apercevoir les irisations subtiles et envoûtantes[1].

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/

http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-de-la-conscience-a-la-science/

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Un droit œstrogène »

décembre 14, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Bernard Edelman, Sade, le désir et le droit, L’Herne, 80 p., 9,50 €.

Rien de ce qui advient qui n’ait été pensé. Pensé, non pas imaginé, envisagé, conçu, prévu (sauf au sens étymologique), programmé, pronostiqué, prédit, souhaité, voulu, prédéterminé. Le seul participe passé qui pourrait s’accommoder (précisément : comme on dit que la vue s’accommode) de ce « pensé » surplombant est : vu. Le seul, aussi, qui tienne compte des facultés par définition incommensurables de l’entendement divin et les concilie avec la liberté humaine.

Quel nous semble être le pendant de cette instance à l’échelon de la conscience humaine commune ? Il est cet impensé, d’autant plus prégnant, puissant qu’il s’apparente à un inconscient collectif (propre à une époque et à une société données). Ce dernier en vérité se métamorphose sous de multiples avatars. Ainsi, en droit, ne dit-il pas officiellement, formellement son nom qui est celui de norme fondamentale, considérée comme une ‘‘hypothèse logique transcendantale’’ (pendant visible de : Loi naturelle), comme une ‘‘décision épistémologique’’ censée rendre la philosophie juridique positiviste et, partant, le droit positif aussi ferme que si c’était un droit naturel qui était au fondement du droit hic et nunc. Cette NF certifiant chaque ordre normatif estampille du même coup la notion d’immanence puisqu’elle se situe sur le terrain d’une transcendance purement logique (laïque).

Dès lors pouvons-nous court-circuiter cette forme invisible mais efficiente avec le fin fond général des décisions de justice. Page 325 de La théorie du droit… (PUF), le Professeur Michel Troper nous livre une belle conclusion qui signifie ceci : de nos jours, avec l’existence qu’on ne saurait déniée in fine d’une « peuple constituant », juge des ‘‘droits fondamentaux’’ (c’est-à-dire qui en décide, les établie et les supervise), il est érigé un droit ‘‘naturel’’ (entre guillemets car il ne dit pas son nom) qui, paradoxalement, refuse toute idée de nature, lequel est bien l’idéologie propre à la post-modernité.

Pour emprunter à Spinoza, nous dirons que celle-ci est le règne des « conséquences sans les prémisses ».

Si le constitutionaliste Michel Troper excelle à nous décrire la forme de ce règne, le non moins juriste Bernard Edelman[1] est fort habile à en évaluer le fond à travers, entre autres, l’examen de la jurisprudence de la CEDH. La traçabilité de plus en plus difficultueuse du circuit normatif (avec ses entrelacs, ses protubérances, ses enchevêtrements de plus en plus nombreux) se double d’une matière de plus en plus liquide, voire gazeuse qui, de la bouche mêmes des juges de la CEDH, ne craint nullement d’avouer ce statut malléable et revendique en fin de compte la fin de la notion de jurisprudence puisque celle-ci va de pair avec un minimum de permanence. Mais, ce que nous montre Edelman, c’est que cette impermanence, cette fluctuabilité tenues dorénavant pour essentielles des arrêts décident au fond d’un subjectivisme non moins essentiel d’un individu sujet de droits dont ce dernier serait le premier et l’unique rédacteur.

Droit à l’humeur incertaine, droit hormonal, radicalement irrégulier : Troper et Edelman nous dessinent les grandes lignes (de fuite) de notre siècle.

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/

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« De quoi le renoncement est-il le signe ? », par Jean-Gérard Lapacherie

décembre 6, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Le jeudi 1er décembre 2016, M. Hollande a annoncé qu’il ne serait pas candidat à l’élection présidentielle de mai 2017. La presse unanime a résumé cette annonce par le verbe renoncer. Une déclaration publique, fût-elle diffusée par toutes les chaînes de télévision à 20 heures, est éventuellement une parole en acte, mais seul le contenu de cette parole peut justifier l’emploi du verbe renoncer. Ce jour-là, M. Hollande n’a renoncé à rien. S’il avait annoncé qu’il démissionnait de sa charge de président de la République, il aurait renoncé à quelque chose. Or, à peine a-t-il eu parlé que les journalistes ont employé le verbe renoncer et le nom renoncement. Certes, les savants qui ont encore un dictionnaire latin-français sous la main peuvent objecter que renoncer a pour étymon renuntiare, que ce verbe latin, formé à partir d’adnuntiare (« annoncer »), a pour sens principal « déclarer » (officiellement ou solennellement) et que, en conséquence, l’étymologie pourrait justifier, au sujet de la déclaration de M. Hollande, l’emploi de renoncer. Tout cela serait possible si, en français, le verbe renoncer était, comme en latin, en rapport étroit avec annoncer, ce qui n’est pas le cas.

En français, deux noms sont dérivés du verbe renoncer : renoncement et renonciation, lequel est en fait un emprunt au latin renuntiatio (« déclaration, proclamation ») qui, dans la langue juridique de la Rome antique, désignait aussi le fait de renoncer à un droit. Pour les lexicographes des siècles passés, ces deux noms ne sont pas synonymes et, en théorie, ils ne devraient pas s’employer l’un pour l’autre. Renonciation est un terme de palais (de justice, pas de l’Elysée), c’est-à-dire un terme de droit, alors que renoncement « ne se dit que dans les choses de morale et particulièrement de morale chrétienne » (Académie, 1762). Ces emplois distincts sont exposés par Féraud (1787-1788) : « Renonciation est un terme d’affaires et de jurisprudence, c’est l’abandon volontaire des droits que l’on avait ou que l’on prétendait sur quelque chose ; renoncement est un terme de spiritualité et de morale, c’est le détachement des choses de ce monde et de l’amour propre ». Autrement dit, si l’on accepte que, par sa déclaration du 1er décembre, M. Hollande a renoncé à quelque chose (ce qu’il n’a pas fait), c’est le nom renonciation qui aurait dû employé dans les medias et par les commentateurs (à condition qu’ils se fussent avisés du sens des mots qu’ils emploient). Or, tous ont résumé la déclaration par le nom renoncement, comme si M. Hollande se muait en ermite qui aurait décidé de fuir les plaisirs du monde (de la chair et de la bonne chère), la vanité et lui-même, pour se consacrer à la seule dévotion. Certes, Littré en 1872, après avoir repris la distinction exposée par Féraud et les académiciens, ajoute que « dans les emplois généraux où il s’agit simplement de l’action de renoncer, renonciation et renoncement se prennent facilement l’un pour l’autre », mais, comme cela a été dit plus haut, M. Hollande a annoncé qu’il ne serait pas candidat à une élection et il n’a pas renoncé à exercer ses fonctions jusqu’à leur terme.

En fait, l’emploi impropre de renoncement n’est pas une anodine et fort commune erreur de journaliste, expert, éditorialiste, commentateur qui consiste à employer par ignorance ou à la suite d’un lapsus un mot pour un autre. C’est un phénomène tout autre, comme un voile qui se déchire ou un écran de fumée qui se dissipe. Il dévoile le réel. Furetière (1690) rappelle ce qu’est renoncer : « Les religieux renoncent au monde, à Satan, à ses pompes, à la vie civile. Un bon chrétien doit renoncer à soi-même, dit l’Evangile ». Ce faisant, les commentateurs ont mis au jour quelque chose de caché ou de dissimulé, à savoir qu’ils tiennent, sans en avoir une conscience claire, la politique (et surtout la politique à un haut niveau) pour une activité sacrée, et non pour une activité profane. Dans une République qui se proclame partout laïque (ce qu’elle n’est guère ou ce qu’elle n’a jamais été), la politique est ce qui tient lieu de religion ; elle en est l’ersatz ou le succédané. Chassée par la porte, la religion revient à l’Elysée et dans les lieux de pouvoir par les fenêtres grandes ouvertes. Renonciation, terme de droit, était à peu près approprié pour désigner le contenu de l’annonce de M. Hollande, puisqu’une fonction politique est définie par le droit ou par la loi et qu’elle n’a rien (ou plus rien) de divin. Or, tout se passe comme si c’était le contraire qui était dit.

Voilà ce que dévoile renoncement, terme de spiritualité et de dévotion ou de morale chrétienne, quand, dans la totalité des commentaires, il est détournée de son sens pour désigner une simple annonce publique, laquelle est en elle-même un non événement, puisqu’elle a consisté à annoncer que quelque chose n’aurait pas lieu.

Jean-Gérard Lapacherie

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« L’automne des bien-pensants », par Sylvain Pérignon

novembre 20, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les jours raccourcissent et les peuples relèvent la tête. Après le bras d’honneur des Anglais à la Commission Européenne, ce sont les américains qui ont refusé d’adouber Madame Clinton, malgré le soutien que lui apportait Yann Barthès. En France, le camp du Bien voit avec horreur approcher l’heure où il devra rendre des comptes aux gueux, puisque le suffrage est hélas universel.

Mais comme si de rien n’était, l’orchestre rose, vert et rouge continue de jouer, sur le pont du Titanic, les habituelles ritournelles moderneuses et progressistes : Nous avons les moyens de vous faire vivre ensemble ; le développement durable passe par la justice climatique et inversement ;  nous sommes tous des descendants d’immigrés ; les migrations sont un facteur inégalé de résilience pour les territoires ;  n’oubliez pas que Marie Curie était polonaise et qu’Yves Montand était un rital ; sous Vichy, c’était les juifs, aujourd’hui, c’est les musulmans ;  dénonçons les angoisses irrationnelles face à une invasion fantasmée ; il faut sortir de la binarité sexuelle et réintégrer le sociétal dans le social ; il convient de rendre constitutionnel l’impératif climatique ; la liberté mondiale de circulation va renouveler la démocratie ; il faut opposer à Daesh plus de services publics ; l’égalité homme-femme  est la clé de la lutte contre le réchauffement climatique ; europhobie, homophobie, islamophobie, facettes d’un même combat contre les valeurs de la République ; les profs d’histoires ne sont pas là pour faire aimer la France, etc.

Sur ces airs, joués d’ailleurs de plus en plus faux, dansent les habituels derviches de la bien- pensance : migrantophiles, islamolâtres, sociologues pratiquant la culture intensive de  l’excuse, pédagos fous, artistes engagés, féministes tendance Judith Butler, journalistes manipulateurs, européistes béats, pardon pour ceux que j’oublie… Mondialisation, libéralisation, immigration, déconstruction, déracinement doivent rester l’horizon indépassable de notre temps, et l’on ne peut laisser des ploucs incultes remettre ceci en question. Il y a quand même des limites à l’exercice démocratique !

Le camp du Bien organise donc la résistance. Le peuple ne passera pas ! Populo no pasaran !

Réfugiée dans l’indignation morale et l’utopie égalitaire, la gauche en remet une couche, d’autant que les différentes sectes du camp du progrès pratiquent une surenchère pour se positionner en cas de malheur électoral.

Les ballons d’essai se multiplient. Najat Valaud-Belkacem propose d’étendre la scolarité obligatoire de 3 ans à 18 ans, « pour aller plus loin sur l’éducation lors du prochain quinquennat ». Surtout éviter l’apprentissage, cela risquerait de donner un métier aux jeunes.  Scolarisés jusqu’à 18 ans, ils pourront passer directement à la case assistanat, notamment grâce au futur « revenu universel » qui sera financé par des gens ne travaillant plus que 32 heures.

Il convient également de faire payer encore davantage les « riches », et surtout les propriétaires de leur logement. Resurgit actuellement le vieux rêve des technocrates, celui de la taxation du loyer fictif, c’est-à-dire le loyer que pourrait rapporter le logement s’il était mis en location, le propriétaire occupant étant supposé bénéficier de ce revenu fictif puisqu’il n’a plus rien à payer pour se loger. Qu’il se soit serré la ceinture pendant 20 ans pour rembourser son crédit n’a aucune importance. Il devra raquer encore, et jusqu’à la fin de sa vie. Cela lui apprendra à ne pas demander un logement social !

Pour faire Gauche toujours debout et masquer le bilan socialiste, il faut aussi en remettre dans la culpabilité coloniale et lancer un ixième appel à la repentance tous azimuts. Le président socialiste du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis souhaite ainsi que le 19 octobre devienne une « journée nationale de reconnaissance des crimes et du rôle de l’Etat français dans la guerre d’Algérie ». C’est « pour laver l’affront de la déchéance de nationalité » qui avait été envisagée après les attentats de novembre 2015, avec le succès que l’on connait. Toute autre interprétation, notamment électoraliste et clientéliste, relèverait des fantasmes de la « fachosphère ».

Mais il faut surtout profiter des derniers mois de pouvoir socialiste pour verrouiller tout ce qui peut l’être en matière de liberté d’expression et de liberté tout court.

On sait que l’article L.2223-2 du code  de la santé publique punit de 2 ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende le délit d’entrave à l’interruption légale de grossesse. Une proposition de loi, déposée à l’Assemblée Nationale le 12 octobre 2016 par le groupe socialiste, fait tomber sous le coup de ces dispositions les sites internet qui proposent des solutions alternatives à l’avortement. Sera désormais puni  le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption de grossesse « en diffusant ou en transmettant par tout moyen, notamment par des moyens de communication au public par voie électronique ou de communication au public en ligne, des allégations, indications ou présentations faussées et de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur la nature, les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une interruption volontaire de grossesse ou à exercer des pressions psychologiques sur les femmes s’informant sur une interruption volontaire de grossesse ou sur l’entourage de ces dernières ». Cette proposition de loi sera votée en procédure accélérée, l’objectif étant que la loi soit promulguée en février prochain. Nonobstant les protestations vertueuses des tartuffes qui ont pondu ce texte, on a rarement vu pareille atteinte à la liberté d’expression, le simple fait de dire que l’avortement n’est pas un acte anodin et sans danger pouvant vous valoir 2 ans de tôle et 30 000 euros d’amende, ce qui est un peu cher pour l’expression d’une opinion.

Pour illustrer cette fuite en avant et la volonté de punir tout ce qui n’est pas l’expression du politiquement correct, on citera enfin l’article 41 de la loi  « égalité et citoyenneté », dans sa rédaction quasi définitive, relative à la notion de discrimination : « Constitue une discrimination directe la situation dans laquelle, à raison de son appartenance ou de sa non‑appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une prétendue race, une religion déterminée, ou à raison de son origine, de ses opinions politiques, de ses activités syndicales, de ses mœurs, de son sexe, de son orientation sexuelle, de son identité de genre, de sa capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français, de son âge, de son état de santé, de sa perte d’autonomie, de son handicap, de sa situation de famille, de sa grossesse, de ses caractéristiques génétiques, de son apparence physique, de la particulière vulnérabilité résultant de sa situation économique, apparente ou connue de son auteur, de son patronyme ou de son lieu de résidence, une personne est traitée de manière moins favorable qu’une autre ne l’est, ne l’a été ou ne l’aura été dans une situation comparable ».

A lire ce texte, on se demande s’il ne s’agit pas d’un pastiche écrit par un esprit mal intentionné, désireux de ridiculiser le politiquement correct. Mais non, ce texte est authentique et sera bientôt publié au Journal Officiel de la République Française.

Un bon conseil : ne refusez rien à personne, ne plaisantez sur rien, ne cherchez pas à exprimer une quelconque opinion, ne commentez rien, ne dites même pas ce que vous voyez. Les associations mercenaires du camp du Bien sont aux aguets et peuvent vous trainer devant un juge qui ne sera pas nécessairement bienveillant.

L’éradication du populisme est en marche !

Sylvain Pérignon

par admin

La chronique anachronique d’Hubert de Champris

novembre 20, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Jean Haechler, Balthazar Grimod de La Reynière, un gastronome à la table des Lumières, Séguier, 280 p., 21 €.

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Gérard-Georges Lemaire, Les Cafés littéraires, La Différence, 576 p., 45 €.

Méfions-nous des idées pures ! Tel pourrait être la morale de l’Histoire, de l’Histoire des idées. Robespierre n’était pas un grand sensuel. Il nous faut savoir mettre la main à la pâte, ne supporter un discours qu’à la condition qu’il se conclut pour le moins par de minimales agapes. On connaît le mot de Talleyrand sur ce « XVIIIème, le plus tentateur et le plus séducteur des sièclesQui n’a pas vécu, ajoutait-il, dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre. » C’est cette ambiance de ferveur tout mêmement sensuelle et intellectuelle que nous font goûter ces deux ouvrages.

Jean Haechler nous semble se faire un régal de la vie de cet homme complet que fut La Reynière à mesure qu’il en déroule la saga. A l’image de l’homme idéal, ce dernier fut un peu de tout et beaucoup de lui-même. Songez qu’il naquit tel un ‘‘palmipède’’, victime d’une malformation congénitale qui lui procura des ‘‘moignons’’ en guise de mains. En dépit de cette infortune, il développa cet unique talent qui consiste à pouvoir se déployer sur des plans parallèles tout autant que complémentaires, plus précisément, faisait-il partie que ces gens qui ressentent et expérimentent dans ces vies conjointes qu’une raison bien dirigée fait corps avec le plein usage de nos cinq sens. Lisez page 84, l’invitation à un souper chez Grimod de La Reynière en 1783 et vous saisirez combien ce siècle se sentait plus libre que le nôtre. Les « préjugés nécessaires » chers à Edmund Burke n’empêchait alors pas que la mise en scène de lui-même à laquelle tout un chacun se livrait en permanence favorise la plus grande et la plus succulente liberté de ton. Oui, lisez sérieusement la biographie de celui qui était homme de lettres, philosophe, avocat, épicier, duelliste, auteur de L’Almanach des gourmands en 1803, ce premier livre à rassembler des critiques culinaires rédigées, nous dit l’excellent Haechler, par un « Jury dégustateur ». Oui, lisez là sérieusement cette biographie, comme un contre-pied (de nez) à notre époque et sans doute aussi au titre d’excitante introduction à la monographie que le critique d’art Gérard-Georges Lemaire réitère sur les « Cafés littéraires ».

La Reynière devait prendre ses aises au Procope, à Paris, comme il les eut autant prises au Café Royal à Londres, au Pombo de Madrid, au Café Pedrocchi à Padoue, au Brasileira de Lisbonne, au New York de Budapest, au Caffé Florian à Venise et au Café Central de Vienne, comme il eut aimé se mirer au Café des Miroirs du Caire ou au Tortoni de Buenos Aires. L’Europe de l’Atlantique à Byzance, celle pacifique – quant elle croit pouvoir faire fond sur l’irénisme propre aux idées des Lumières -, celle politiquement et poliment atlantique quand elle n’oublie pas que ce que représente l’intellectuel juif de la côte est des Etats-Unis lui est pour ainsi s’exprimer sa science infuse, voilà ce qui nous intéresse dans ce passionnant historique des Cafés littéraires dont se délectait déjà l’Arabie heureuse et avant que ces « Ecoles du savoir » ne se voient traduites et introduites au XVIIème siècle en Europe via l’Empire ottoman.

On rappelle souvent ces temps-ci le mot de Victor Hugo : «La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. » C’est signifier ainsi que nous bénéficions ou pâtissons d’un cadre esthétique en lien avec la plastique des idées dominantes, autre nom de l’inconscient collectif d’un pays, d’une époque ; c’est dire si nos nourritures intellectuelles, politiques voire spirituelles sont corrélées aux nourritures terrestres.

On se souvient de cette Pavane pour une Europe défunte dansée naguère par le non moins défunt ‘‘nouveau philosophe’’ Jean-Marie Benoist. C’est une possible lecture de cette monographie. On préférera y voir un toast gaullien porté à une Europe des Etats culturels, et à quelque chose en l’espèce d’ambivalent, qui est, si ce n’est un régime, une entreprise, et qui a pour nom : restauration !

Hubert de Champris

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Jean de la Croix ou la calme obsession de Dieu »

novembre 16, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Marie-France Schmidt, Jean de la Croix, Salvator

Un siècle d’hautes eaux spirituelles : ainsi Pierre Chaunu qualifiait-il ce XVIème qui, même dans le for intime, guerroyait contre ce qui pouvait entraver non pas sa recherche mais son contact avec la Vérité ; siècle qui arborait dans les champs, dans les bourgs, sous un soleil aux rayons déjà mystiques par nature, les visages de sa foi, avec ces traits émaciés, tendus vers un au-delà exerçant sa régence sur chacun des actes… tous mystiques oui, nobles ou gueux, moines ou laboureurs aux chairs amaigries dans cette recherche inquiète de la grâce rédemptrice. C’est toute l’Espagne qui faisait maigre. D’elle, Marie-France Schmidt dresse au fond l’archétype en la personne de Juan de Yepes. Celui-là dut faire ses preuves et subir bien des épreuves avant d’être béatifié en 1675 (alors que sa comparse dans la réforme du carmel, Thérèse de Jésus dit d’Avila, avait été canonisée dès 1622) et déclaré docteur de l’Eglise le 24 août 1926.

Quels sont les traits saillants de ce troisième fils de tisserand, orphelin de père, très tôt confié à un foyer d’enfants indigents ? Une très grande sensibilité religieuse et artistique qui se verra pour ainsi dire à la fois structurée et confortée par ses études à l’université de Salamanque, laquelle voyait en son sein se disputer toutes les écoles théologiques, y compris l’illuminisme des Alumbrados, et se répandre le souffre et le souffle des œuvres mystiques du Nord et l’intériorité de la Devotio moderna (entrés par Montserrat vers 1500). Fort de ce bagage, le futur Jean de la Croix pourra opérer un lien quasi-technique entre la théologie et chacune des étapes de son cheminement mystique.

Preuves et épreuves, donc. Parmi ces dernières, condition de l’accession à la compréhension des fins dernières : son incarcération durant neuf mois au cachot du couvent de Tolède. Et, au nombre des premières, l’établissement des critères distinctifs de la véritable expérience mystique comme union de l’âme avec Dieu : – la méditation devient impossible ;- l’imagination reste inerte, ni l’esprit, ni les sens ne se fixent sur aucun objet, extérieur ou intérieur ;- l’âme se plaît à se trouver seule avec Dieu, en contemplation affectueuse. Comme l’œil doit s’accommoder à une nouvelle lumière, les aléas que connaîtra l’âme lors de cette ascension au Mont Carmel commanderons le script de ces Nuits des sens et Nuits de l’esprit qui alimenteront la réflexion de la psychologie et de la psychopathologie des religions.

L’engouement actuel envers les découvertes et certaines préconisations des neurosciences traduit le goût d’un homme post-moderne tourné vers lui-même, autocentré, se complaisant, si l’on nous autorise ce qui n’est qu’en apparence redondance, dans un double contentement : celui que lui procure son autosuffisance aux deux sens du terme. Metanoia immanente, correspondant à un humanisme de basse intensité, contre laquelle Saint Jean de la Croix s’inscrit en faux. C’est ce contraste entre les mentalités (dans toutes les acceptions du mot) du Siècle d’or espagnol et les nôtres que fait ici ressortir, arguments à l’appui, Marie-France Schmidt. Comme si, en vis-à-vis de cette biographie nous incitant à demi-mot à revenir vers le droit chemin – « ô croix, unique espoir » – ne pouvait que s’en ériger une autre, celle de l’Homme neuronal cher à un Jean-Pierre Changeux. Sol y sombra.

Hubert de Champris

par admin

Nicolas Klein : « Mariano Rajoy, ce Donald Trump espagnol »

novembre 16, 2016 dans Nos textes par admin

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            Sacré titre, n’est-ce pas ? Si je n’avais parlé que du président du gouvernement espagnol et pas du futur président des États-Unis d’Amérique, vous n’auriez sans doute pas cliqué aussi rapidement. Combien d’entre vous ont déjà entendu parler de Mariano Rajoy ? Combien d’entre vous savent à quel parti il appartient ? Quel est son parcours professionnel et électoral ? Et quelles sont ses politiques ? Pour les mieux renseignés, rien ne semble rapprocher le modeste chef de gouvernement d’une puissance moyenne intégrée à un vaste ensemble institutionnel et économique qui lui dicte ses grandes décisions du chef de la première puissance mondiale. Ce sont deux hommes de « droite », voilà tout. Encore faut-il ajouter immédiatement que les notions de droite et de gauche sont devenues très relatives en Europe et ne sont guère superposables aux réalités partisanes américaines. Alors, n’est-ce pas un titre tape-à-l’œil mais sans fondement réel ? Une façon d’attirer le chaland sans avoir de matière à lui vendre ? Non. Le constat est surprenant, mais, sans être des siamois, Mariano Rajoy et Donald Trump se ressemblent bel et bien. En tout cas plus qu’on ne pourrait le croire à première vue.

            Certes, la comparaison n’est pas évidente et elle est plus flatteuse pour le candidat républicain que pour le président du Parti populaire. Je l’esquissais plus haut : leur notoriété respective est bien différente. Donald Trump se retrouve propulsé à la tête d’une superpuissance militaire, économique, diplomatique et culturelle, à l’issue d’une campagne médiatique sans précédent, relayée par les chaînes de télévision, les sites en ligne et les journaux du monde entier. Mariano Rajoy, de son côté, n’a guère suscité l’enthousiasme lors des élections générales du 20 novembre 2011. Beaucoup le voyaient comme un président du gouvernement par défaut, élu dans un contexte de grave crise économique face à un Parti socialiste ouvrier espagnol discrédité. C’est un constat largement juste. Quant à sa réélection en octobre 2016, après deux nouveaux scrutins et 315 jours d’intérim politique, elle est passée presque inaperçue dans l’opinion publique française – pour ne pas dire européenne, occidentale ou mondiale. La situation politique de notre voisin pyrénéen est difficilement compréhensible. Pour le néophyte, elle est d’une complexité insupportable et lassante. Face aux subtilités des institutions nationales ou régionales espagnoles, face à la multiplicité des enjeux qui se télescopent parfois, face au foisonnement des formations politiques et au jeu délirant des alliances, le système électoral américain, avec ses primaires, ses caucus, ses super délégués, ses grands électeurs et ses swing states apparaît presque comme un repos de l’esprit.

            Mariano Rajoy part avec un autre handicap face à Donald Trump : son parcours et sa personnalité font de lui un personnage bien moins flamboyant. Conservateur des hypothèques issu d’une famille de juristes, serviteur public besogneux tout droit sorti de la petite bourgeoisie galicienne, le président du gouvernement espagnol ne brille ni par son charisme, ni par son maniement des réseaux sociaux, ni par son contact spontané avec les citoyens. Ne parlons pas de son verbe, souvent plat et maladroit [1]. Rien à voir, donc, avec un homme d’affaires à succès, habitué au regard des caméras, prêt à animer une émission de télé-réalité ou à participer à un match de catch. Mariano Rajoy ressemble à un exécutant et Donald Trump à un donneur d’ordres – ce qui ne signifie pas qu’ils correspondent réellement à ces clichés. Par ailleurs, ces deux dirigeants ont beau appartenir à une mouvance conservatrice, ils ne tiennent pas le même discours et ne présentent pas le même programme. Les commentateurs, notamment au sein de la sphère « dissidente », l’auront assez répété : Donald Trump est le candidat des petites gens, des marginaux, des désabusés, des perdants de la mondialisation, de ceux qui se révoltent contre les élites, contre le « système » (quel que soit le contenu que l’on donne à ce terme), de ceux qui veulent une autre politique. Ils n’ont pas peur des sorties plus ou moins xénophobes, plus ou moins sexistes, plus ou moins provocatrices de leur futur président. Au contraire, son refus du politiquement correct et son positionnement anti-oligarchie lui ont valu la sympathie des déclassés et de tous ceux qui s’estiment lésés (à juste titre) par le libre-échange absolu et le libéralisme à tout crin.

            Mariano Rajoy, pour sa part, tient le discours d’un libéral réformiste bon teint. Il faut faire des efforts, accepter de se recycler, accepter de changer, se serrer la ceinture, être ouvert au monde, répondre coûte que coûte aux défis posés par la compétitivité, le coût du travail et la concurrence des pays émergents. Il n’est nullement question de restreindre la liberté de circulation des marchandises, des capitaux et des hommes. Mariano Rajoy, c’est le candidat de la modération, de l’extrême centre, du ventre mou de la politique européenne, de la pusillanimité et de la soumission. Il apparaît ainsi comme un gestionnaire tatillon, un fonctionnaire subalterne qui n’incarne rien de plus qu’une politique creuse, une absence d’imagination et une platitude en totale opposition avec le « rêve américain » que prétend incarner Donald Trump – et qu’il incarne dans une certaine mesure. D’ailleurs, ce dernier est le chef de son État et semble (le verbe a ici toute son importance) avoir les mains plus libres qu’un président de gouvernement soumis de façon plus ou moins consciente au grand surmoi du monarque – lequel compense sa faible potestas par une grande auctoritas.

            Alors, me direz-vous, à quoi bon chercher à rapprocher les deux hommes, puisque tout paraît les opposer ? Plusieurs points communs surgissent pourtant bel et bien lorsque l’on commence à creuser. Notons en premier lieu que ni Donald Trump, ni Mariano Rajoy ne font l’unanimité au sein de leur parti respectif. C’est bien connu pour le futur président américain, qui a dû lutter contre des néoconservateurs opposés à l’isolationnisme relatif prôné par un candidat atypique guère favorable aux traités de libre-échange. Le magnat a même dû accepter Michael Pence, gouverneur de l’Indiana dont le profil est beaucoup plus consensuel au sein du Parti républicain, comme colistier afin de ne pas s’attirer l’inimitié définitive du Grand Old Party. Le phénomène est évidemment moins célèbre concernant le président du gouvernement espagnol mais il n’en est pas moins vrai. S’il a fermement la main sur le Parti populaire, il n’y a jamais séduit toutes les tendances, notamment les libéraux-conservateurs d’Esperanza Aguirre (ancienne présidente du Sénat et de la Communauté de Madrid) ou son grand mentor, José María Aznar, qui en avait fait son successeur en 2004. Dans un cas comme dans l’autre, seule la victoire a permis de réaffirmer son autorité contre vents et marées. Il n’est nul besoin de s’étendre sur les détestations farouches que suscitent les deux hommes en dehors de leur cercle idéologique. La haine qu’entretient le camp « progressiste » (et même le centre et une partie de la droite) à l’égard du futur président des États-Unis n’a d’égal que le statut d’épouvantail acquis par Mariano Rajoy auprès des socialistes, des séparatistes catalans ou de la gauche « radicale » d’Unidos Podemos. Le refus obstiné de Pedro Sánchez, ancien secrétaire général du PSOE, de s’abstenir pour laisser gouverner son rival est symptomatique de cette inimitié viscérale que ses adversaires lui portent.

            Et pourtant, comme je le disais plus haut, Mariano Rajoy et Donald Trump ont gagné les élections contre tous les pronostics. Bien qu’il ne dispose plus de la confortable majorité absolue qu’il avait obtenue en 2011 (186 sièges sur 350 au Congrès des députés), le premier est sorti renforcé des nouvelles élections générales de juin 2016, augmentant de 14 son nombre d’élus à la chambre basse. Il s’est même payé le luxe d’accroître son avance sur son adversaire social-démocrate, Pedro Sánchez – 52 sièges de différence contre 33 à l’issue des élections générales de décembre 2015. Le « mérite » du président du gouvernement n’est pas des moindres étant donné la grande difficulté qu’il y a à remporter les élections parlementaires en Espagne depuis plusieurs années. L’émergence de nouvelles formations dynamiques (comme Podemos ou le parti Citoyens), le caractère nettement plus proportionnel du scrutin que dans le système américain et la crise générale que traverse le pays rendent toute réélection quasi chimérique. De fait, au sein de la zone euro, Mariano Rajoy est l’un des très rares dirigeants à avoir conservé son siège.

Inversement, si Donald Trump a largement remporté l’élection présidentielle de 2016 face à Hillary Clinton en ce qui concerne le nombre de grands électeurs, il n’a pas écrasé le scrutin en termes de suffrages populaires – et ces derniers constituent le seul point de comparaison possible avec Mariano Rajoy. En 2008, face à un Barack Obama largement promu par les médias, John McCain remportait 59,9 millions de voix. En 2012, face au même candidat démocrate, Mitt Romney (dont on ne se souvient plus guère aujourd’hui) approchait même les 61 millions de bulletins. Cette année, Donald Trump engrangeait 60,4 millions de voix et la participation totale était même légèrement inférieure à ce qu’elle avait pu être quatre ans auparavant. En d’autres termes, l’engouement populaire pour le nouveau président ne doit en aucun cas être surestimé, d’autant que les deux grands partis obtiennent systématiquement une majorité écrasante aux États-Unis. De quoi, donc, rapprocher cette victoire de celle de Mariano Rajoy.

            La comparaison entre les deux dirigeants ne s’arrête cependant pas là. Beaucoup ont souligné au soir du 8 novembre dernier que, plus qu’une victoire de Donald Trump, il fallait voir dans le scrutin un rejet global de l’establishment et en particulier des dynasties qui ont monopolisé le pouvoir à Washington pendant plusieurs décennies. John Ellis Bush (dit « Jeb » Bush) en a déjà fait les frais lors des élections primaires républicaines du début de cette année. Rares étaient ceux qui voulaient voir un troisième membre de la famille accéder au poste suprême après le père et le frère. Mais c’est plus encore Hillary Clinton qui a dû se résoudre à l’évidence : une bonne partie des citoyens américains ne voulaient en aucun cas voir l’ancienne secrétaire d’État s’installer à la Maison-Blanche. Les deux mandats de son époux, dans les années 90, ont semble-t-il suffi pour la cataloguer et en faire une oligarque proche des puissances d’argent et de Wall Street. Peu importe, dès lors, que son ancien rival républicain soit un milliardaire ayant prospéré dans le domaine très financiarisé de l’immobilier et des jeux d’argent : il était « neuf » politiquement parlant. C’est donc par contraste qu’il a gagné, puisqu’il a habilement su se présenter comme le candidat des « petits » contre les « gros ».

Mariano Rajoy, en réalité, n’a pas procédé autrement. Il a en effet patiemment attendu que ses adversaires se neutralisent eux-mêmes pour apparaître comme le seul homme apte à gouverner le pays sans soubresaut. Il ne restera sans nul doute pas dans l’histoire espagnole comme son plus grand homme politique et son bilan après cinq ans de pouvoir (dont près d’un an à expédier les affaires courantes) est plus que nuancé. Pourtant, il a choisi de jouer à fond la carte du bon père de famille responsable, sensé, modéré, prévisible, plein d’expérience et de sagesse. La tâche était d’autant plus facile que ses principaux rivaux se discréditaient eux-mêmes : Pedro Sánchez allait de défaite en défaite et se voyait contesté au sein de sa propre formation tandis que Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, ne parvenait pas à s’extraire des contradictions et des limites de son parti. Les résultats plus que mitigés présentés par les « mairies du changement », c’est-à-dire les grandes villes gouvernées par Podemos ou ses alliés depuis 2015 [2], et les incartades des figures de proue du parti ont achevé d’en détourner une partie de l’électorat. Ainsi donc, en choisissant un positionnement opposé l’un à l’autre (le pouvoir serein et expérimenté face à la nouveauté dynamique et dissidente), Mariano Rajoy et Donald Trump ont suivi la même tactique politique, qui s’est avérée payante jusqu’à présent : attendre que leurs adversaires se prennent les pieds dans le tapis et ramasser la mise. Dans un cas comme dans l’autre, le mouvement a d’autant plus surpris qu’aucun sondage pré-électoral ne donnait Rajoy et Trump gagnants – ou en tout cas pas dans ces proportions.

Observons toutefois que ces deux dirigeants, qui se sont révélés comme deux fins tacticiens, ont aussi su toucher une large frange de leur société respective, s’affirmant comme des candidats transversaux et, dans une certaine mesure, transpartisans. Ils ont ainsi su séduire aussi bien les habitants des grandes métropoles intégrées aux réseaux mondialisés que les citoyens des banlieues, des villes moyennes ou petites et des zones rurales. C’est certes dans les « villes-monde » qu’ils ont engrangé le moins de voix ainsi que dans toutes les régions les mieux connectées aux circuits mondiaux, là où l’électorat affiche des revendications progressistes réelles ou fantasmées : la Catalogne ou le Pays basque dans un cas, New York ou la Californie dans l’autre. Au contraire, Mariano Rajoy a fait carton plein en Castille-La Manche, en Castille-et-León, en Aragon, dans la Région de Murcie, en Andalousie, dans la Galice intérieure, etc. Donald Trump, de son côté, s’est affirmé comme le candidat du Midwest et des régions déclassées. Le centre économique et le centre géographique se sont affrontés une fois de plus.

Alors, au vu de tout ce que nous venons de dire, Mariano Rajoy est-il vraiment un « Donald Trump » espagnol ? En partie uniquement. Les points de convergence, pourtant, sont plus nombreux qu’il n’y paraît et ce n’est pas un hasard si le président du gouvernement espagnol a chaleureusement salué la victoire du futur président américain sur Twitter, évoquant à cette occasion la « vitalité de la démocratie » outre-Atlantique. Il y a chez ces deux hommes une sorte de revanche sur le « progressisme » moral, notamment au sein de leur électorat qui a été tant de fois vilipendé – et continue de l’être, aussi bien par les médias que par leurs adversaires idéologiques. À un moment-charnière dans l’histoire récente de leur pays respectif, Rajoy et Trump ont su projeter l’image qu’attendait une majeure partie de leurs concitoyens, même si le premier incarne la routine et le second, l’aventure. Leur personnalité est distincte mais leur stratégie électorale et politique se ressemble étrangement, avec un succès certes relatif mais suffisant pour leur assurer la victoire dans les urnes. Ils font figure de refuge pour ceux qui, aux États-Unis, veulent encore croire en un rêve américain moribond depuis des décennies ou pour ceux qui, en Espagne, cherchent à préserver une unité nationale menacée de toutes parts. Peu importe, dès lors, que leurs solutions politiques et économiques soient efficaces ou désastreuses : c’est pour ce qu’ils représentent qu’ils ont été élus, pas pour leur programme.

Nicolas KLEIN

Notes relatives à l’article :

[1] J’ai évoqué cette étonnante absence d’aptitudes politiques dans un article publié le 25 juillet dernier sur le site de La Tribune : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/espagne-l-enigme-du-parti-populaire-588037.html

[2] Parmi lesquelles Madrid, Barcelone, Valence, Saragosse, Cadix, Saint-Jacques-de-Compostelle, El Ferrol, etc.

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« De quoi le concept (notion, terme) de populisme est-il le nom ? », par Jean-Gérard Lapacherie

novembre 12, 2016 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Depuis quelques années, les termes et concepts de populisme et populiste font florès, non seulement dans les médias, mais aussi dans les cercles universitaires de politologues et autres spécialistes des sciences de la société. Evidemment, il n’est pas question dans ces lignes de contester l’usage qui peut être fait par tel ou tel de tel ou tel concept. Chacun construit librement ses concepts, et cela dans le but de rendre compte le plus clairement ou le plus pertinemment possible de faits de société ou d’événements historiques. Les concepts ne sont donc pas intransitifs ou à eux-mêmes leur propre fin. C’est à une meilleure intelligence du réel qu’ils servent ou devraient servir.

Or, ce n’est pas le cas de  populisme et populiste, lesquels présentent ceci de particulier qu’ils réfèrent à une axiologie, c’est-à-dire qu’ils véhiculent des jugements péjoratifs, dont la négativité s’attache à l’objet décrit ou analysé. Dits populisme ou populistes, ces objets, quels qu’ils soient, événements, associations politiques, faits, résultats électoraux, air du temps, etc., sont pris en mauvaise part et les énonciateurs, id est ceux qui les catégorisent comme populisme ou les qualifient de populistes, annoncent tout de go qu’ils ne leur accordent ni valeur, ni crédit, bref qu’ils les méprisent. Si l’énonciateur est journaliste, cela ne prête guère à conséquence pour ce qui est de la connaissance du réel, le journalisme étant le sanctuaire des passions politiques ou sociales portées à incandescence. Il en va différemment quand l’énonciateur est professeur ou directeur de recherche au CNRS ou dans quelque autre institution à caractère scientifique. Que tel ou tel directeur d’études ou responsable d’une équipe de recherche méprise ce qu’il nomme par condescendance ou suffisance votes, mouvements, partis, opinions populistes révèle peut-être quelque chose du système de valeurs qui sous-tend sa pensée, mais n’apporte rien au savoir. Qui cherche à connaître le réel devrait s’interdire de porter des jugements de mépris sur les réalités qu’il étudie ou analyse.

Une étude de la généalogie ou, comme on voudra, de l’archéologie du concept peut mettre en lumière le caractère inapproprié de ce ou ces concept(s).

D’un point de vue sémantique ou conceptuel, populisme est lié à peuple (en latin populus, en grec demos et laos). Peuple existe dans la conscience politique de l’Europe depuis l’Antiquité et, en France, bien avant l’émergence politique du peuple pendant les années de la Révolution. Certes, les sens de peuple peuvent être divers et il n’y a qu’une identité partielle entre le demos des Grecs, le populus des Romains ou le peuple des Révolutionnaires. Tout à l’opposé, alors que le peuple est millénaire, le populisme est récent, et même très largement postérieur à l’importance prise par les peuples en Europe, à la suite de l’institution du suffrage universel. Il y a eu longtemps un peuple ou des peuples sans que l’on sente la nécessité de les étudier avec le concept de populisme. D’ailleurs, les deux mots populisme ni populiste ne sont enregistrés dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française qu’Emile Littré a publié en 1872. La plus ancienne attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». Populisme et populiste ont été fabriqués dans les années 1860 pour désigner des militants qui voulaient entraîner les moujiks dans la lutte contre le pouvoir. Ces militants étaient souvent des jeunes gens, bourgeois ou nobles, qui ont fait de vraies études. Ils sont allés vers le peuple pour apprendre à lire et à écrire aux pauvres, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin au bien commun. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. Autrement dit, le terme et le concept de populisme sont étroitement liés à la situation sociale et politique de la Russie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ; ils réfèrent donc à des réalités lointaines, pour ne pas dire exotiques, telles que le servage, les moujiks, l’analphabétisme de masse, une organisation qui tient du féodalisme, et abolies, là où elles avaient cours, depuis au moins un siècle.

Après le coup d’Etat de novembre 1917, le destin des populistes a été tragique. Ils ont été placés devant un choix : la soumission au nouveau pouvoir ou la mort. A partir de 1918, populisme et populiste sont devenus dans la langue russe des termes de mépris. La raison en est exposée dans les longs exemples qui, dans le Trésor de la langue française (1971-94), illustrent les emplois du nom populisme, au sens de « mouvement, doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée relève de la logorrhée idéologico-politique : tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’a de sens que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont effacées et que la lutte des classes est impossible dans une « entité » de ce type. Dans les exemples de ce dictionnaire, populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste » (in Marxisme, 1982).

Le populisme n’a pas toujours véhiculé ce jugement de mépris. Dans les années 1920, populiste était en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de réduire la représentation de la société à celle des seuls bourgeois ou aristocrates et qui, pour atteindre l’objectif réaliste qu’ils poursuivaient, situaient l’action de leurs romans dans les milieux populaires et modestes. Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française 1971-94). En 1937, le prix du roman populiste a été décerné en 1937 à l’auteur de La Nausée, Sartre Jean-Paul. Parmi les moins méconnus de ces romanciers populistes, on compte Eugène Dabit et Charles-Louis Philippe, auteur de l’inoubliable (mais hélas oublié) Bubu de Montparnasse. Dans les années 1950 et 1960, les avant-gardes, la littérature d’expérimentation, le formalisme ont rendu caducs le roman populiste et aussi la littérature réaliste, celle dont la raison d’être est de décrire le réel.

Le basculement axiologique de ces termes et concepts datent de l’après-guerre, au moment même où l’intelligentsia de l’Europe s’est convertie massivement au marxisme et où elle s’est engagée sur la voie du « compagnonnage de route » avec les communistes. En URSS, populisme et populiste étaient des termes et des concepts de mépris haineux, dont l’objet était de discréditer ou d’éliminer ceux qui étaient désignés ou qualifiés ainsi. Termes de néantisation en  URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, politologues, intellos de tout poil les ont utilisés pour rendre compte, non pas de la situation de la Russie en 1860, mais celle de la France, de l’Europe, des Etats-Unis d’Amérique au début du XXIe siècle, avalisant de fait le mépris sans fondement que les Bolchéviques vouaient ou ont voué au populisme. Populisme est le Vade retro Satanas de ceux qui, s’interdisant le penser le réel, s’accrochent avec l’énergie des morts-de-faim aux rentes de situation que leur a fournies naguère le marxisme. Pour toutes ces raisons, tout penseur désireux de comprendre le réel devrait renoncer à populisme et populiste, termes, notions et concepts. Il est possible de décrire la situation des classes populaires aux Etats-Unis ou en France sans les faire subsumer par des catégories à la généalogie suspecte, quitte à reprendre d’anciennes catégories comme démagogie, aveuglement, colère ou désespoir (social ou populaire, peu importe).

Jean-Gérard Lapacherie