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« Grands enjeux de l’élection présidentielle en France : la gouvernance contre le peuple », par Diana Johnstone

avril 21, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

L’élection présidentielle française 2017 n’est pas une plaisanterie. Il s’y dessine un conflit lourd de  conséquences entre deux conceptions radicalement opposées de la vie politique. D’une part, la « gouvernance », qui signifie l’administration de la société par une élite cooptée, sur le modèle des sociétés commerciales. D’autre part, le système traditionnel appelé « démocratie, » qui signifie que le peuple choisit ses dirigeants par des élections libres et loyales.

Historiquement, en France, les événements politiques ont tendance à caractériser des époques et à clarifier des dichotomies ; en l’occurrence, il s’agit de la distinction évanescente entre la gauche et la droite. Cette élection pourrait bien être un événement de cette sorte.

 Qu’est-ce que la gouvernance ?

Il est de plus en plus clair que le pouvoir des élites transatlantiques a décidé depuis longtemps que la démocratie représentative traditionnelle n’est plus adaptée à un monde globalisé fondé sur la libre circulation du capital. En revanche, son modèle favori est « la gouvernance », terme emprunté au  monde des affaires, et qui se rapporte à la bonne gestions de  de grandes entreprises accordées dans la poursuite d’un objectif unique et visant à une efficacité maximale. Cette origine est évidente en bien des aspects de la gouvernance politique : unanimité obligatoire sur les « valeurs », renforcée par des médias organisés ; mise en œuvre de comités spécialisés pour fournir des suggestions sur des sujets délicats et rôle joué par la « société civile » ; recours à la psychologie et à la communication pour façonner l’opinion publique ; mise à l’écart des trublions et cooptation des leaders.

Ces traits caractérisent toujours davantage la vie politique de l’Ouest. Aux États-Unis, la transition de la démocratie à la gouvernance a été ménagée par le système bipartite, qui limite le choix des électeurs à deux candidats, sélectionnés et approuvés par les principaux actionnaires du business national, selon leur engagement à suivre le programme de la gouvernance. Tout cela fonctionnait gentiment, jusqu’à ce qu’Hillary Clinton, l’insurpassable favorite de !’élite tout entière, fut battue d’une choquante façon par un intrus non adoubé, Donald Trump. Si la réaction sans précédent de l’élite de la gouvernance montre combien elle est peu disposée à céder le pouvoir à un profane, la situation en France est encore plus claire. Trump représente à bien des égards un coup du sort, un loup solitaire, sans base populaire clairement définie et qui n’a, en l’état actuel, pas réussi à arracher le pouvoir à « l’État profond », demeuré loyal aux options de la  gouvernance occidentale. La situation aux États-Unis demeure donc incertaine, mais le renversement s’affirme, bien que difficile à définir : ressentiment populaire contre les gouvernants globalisants, spécialement en raison des inégalités économiques et du déclin du niveau de vie pour la majorité de la population.

Hillary Clinton a réellement choisi de faire usage du mot « gouvernance » pour décrire ses objectifs, en partenariat avec Goldman Sachs et d’autres représentants de la « société civile ». Toutefois, elle n’était pas un aussi pur produit du système globalisant que ne l’est le candidat français Emmanuel Macron.

La gouvernance personnifiée

La première façon d’éclairer le rôle assigné à Macron est tout simplement de jeter un œil sur les médias : les couvertures stéréotypées à l’infini des magazines, les boniments débités, les interviews sur des platitudes – et jamais un mot de critique (tandis que ses principaux rivaux sont systématiquement dénigrés) . En janvier, Foreign Policy, présentait Macron à ses lecteurs comme « l’anglophone germanophile, que l’Europe politique attend ».

Sa carrière professionnelle explique pourquoi les médias du courant dominant en Europe saluent Macron comme le messie.

Né à Amiens il n’y a que 39 ans, Emmanuel Macron a passé la plus grande partie de sa vie à l’école. Comme la plupart des dirigeants français il a été formé dans plusieurs des meilleures écoles de l’élite française,  mais non dans la meilleure (pour les connaisseurs : il a échoué à Normale Supérieure ; mais il a « fait » Sciences-po et l’ENA). Les médias US paraissent impressionnés de ce qu’en cours de route, il ait étudié la philosophie ; mais ce n’est pas une affaire en France.

En 2004 il a réussi au concours de l’Inspection Générale des Finances, l’un des corps qui ont fait la réputation du système français depuis Napoléon. Les Inspecteurs des finances ont la garantie de l’emploi à vie et sont choisis comme conseillers économiques des administrations ou du secteur privé. À l’Inspection Générale des Finances, il fut distingué par Jean-Pierre Jouyet, haut fonctionnaire dans la cinquantaine, aux relations très influentes, qui le recommanda à Jacques Attali, le plus spectaculaire gourou intellectuel des 35 dernières années qui ait régalé les gouvernements français successifs de ses visions futuristes (Jérusalem  capitale d’un futur gouvernement mondial, par exemple). En 2007 Attali coopte Macron dans sa super- élitiste « Commission pour la Libération de la Croissance », accréditée pour cornaquer la Présidence. Une étoile était née – une étoile du monde des affaires.

La commission Attali prépara une liste de 316 propositions explicitement dévolues à « instaurer une nouvelle gouvernance au service de la croissance ». Dans ce contexte, « croissance » signifie,  naturellement, croissance des profits, par la réduction du coût du travail, la levée des barrières à la circulation du capital, la dérégulation. Les quarante membres de l’élite planifiant l’avenir de la France incluaient les présidents de la Deutsche Bank et de la firme suisse Nestlé. Ce qui fournissait au jeune Macron un très précieux carnet d’adresses.

En 2008, sur recommandation d’Attali, Macron fut engagé par la banque Rothschild à de hautes fonctions.  Les commissions consécutives à l’achat de Nestlé pour neuf milliards de dollars firent de Macron un millionnaire.

À quoi devait-il cette ascension qui, il y a deux siècles, aurait fait le sujet d’un roman de Balzac ? Il était « impressionnant » rappelle Attali. Il cheminait avec tout le monde et « ne contrariait personne ».

Alain Minc, une autre star experte en tout, le définit un jour comme ceci : Macron est chic, mais par-dessus tout il fait un bon banquier parce qu’il est « charmant » – une qualité nécessaire pour faire « un métier de putes ».

Macron est fameux pour ses maximes pleines de sagesse, comme  :

« Ce dont la France a besoin c’est de davantage de jeunes qui veulent devenir milliardaires ». Ou bien : « Qu’avons-nous à faire de programmes ? Ce qui compte c’est la vision. »

Ainsi Macron a-t-il lancé sa carrière sur la base de son charme et de sa « vision ». S’il a une vision claire, c’est certainement celle du chemin vers les sommets.

Formation de l’élite de la gouvernance

Ce chemin est pavé de contacts. Les membres de l’élite de la gouvernance opèrent par cooptation. Ils se reconnaissent les uns des autres, ils « se flairent entre eux », ils ont la même mentalité.

En ce moment, l’active police de la pensée est certes prompte à condamner les propos dénonçant la « gouvernance » comme des manifestations de la théorie du complot. Mais il n’y a pas de complot, parce que l’on n’en n’a pas besoin. Des gens qui pensent de la même façon agissent de concert, personne n’a à leur dire ce qu’ils ont à faire.

Ceux qui dénoncent toute allusion au « complot » paraissent croire que des gens qui possèdent un immense pouvoir, spécialement financier, ne se soucient pas d’en user. Ils préfèrent rester en retrait et disent « Au  peuple de décider » ; comme, par exemple, George Soros.

En réalité, ceux qui détiennent le pouvoir, non seulement l’utilisent mais sont convaincus qu’ils doivent l’utiliser, pour le bien de l’humanité et du monde entier. Ils savent les choses mieux que quiconque, pourquoi donc devraient-ils laisser les décisions capitales aux masses ignorantes ? C’est pourquoi David Rockefeller a fondé la commission trilatérale il y a 40 ans, pour étudier comment résoudre la difficulté d’un « excès de démocratie »

De nos jours, des idéologues amusent les masses par des considérations sur eux-mêmes ; leurs groupes d’appartenance identitaire, le genre auquel ils pourraient appartenir, qui trahit qui, et qui est-ce qu’il faut « haïr » pour crime de « haine ».

Et pendant ce temps-là, l’élite se rencontre, se concerte et décide du meilleur. .

Grâce à Jouyet, Macron fut coopté en 2007 dans un club appelé les Gracques (allusion à deux héros de l’histoire romaine) qui se consacre à étudier les « valeurs » découlant du rejet de l’État keynésien, impropre à la globalisation et au développement de l’Union européenne.

En 2011, il fut coopté dans le club de la Rotonde,  qui entreprit de conseiller au président Hollande d’administrer à la France un « choc de compétitivité »… favorisant l’investissement par l’allègement de la dépense publique et des coûts du travail.

En 2012, il fut accueilli au sein de la Fondation Franco-américaine, réputée pour sélectionner les « jeunes leaders » du futur.

En 2014, Macron a décroché le gros lot. Le 31 mai et le 1er juin de la même année, il fut associé à la réunion annuelle du Bilderberg à Copenhague. Ce rassemblement ultra-secret des architectes de la « gouvernance » a été fondé en 1954 par le prince Bernhard des Pays-Bas. Aucun journaliste n’est autorisé à assister aux réunions du Bilderberg, mais les barons de la presse y vont, pour s’entendre sur le consensus qui doit être répandu dans les masses.

Et les programmes Politiques ? Que sont-ils ?

Avec toutes ses accréditations, Macron s’imposa comme conseiller économique de François Hollande en qualité de ministre de l’Economie, des finances et de l’économie numérique, sous le premier ministre Manuel Valls, où il promut vigoureusement la maison Attali, sur  le prétexte de dynamiser « la croissance ». Entre autres choses, il inversa la politique de son prédécesseur en approuvant la vente à la General Electric d’un joyau de la couronne de l’industrie française, la branche énergie d’Alstom, dont dépend l’industrie nucléaire en France,

Ministre, Macron fut responsable des mesures les plus impopulaires de toute l’impopulaire présidence de Hollande. La loi dite « loi Macron » promouvant une dérégulation massive conforme aux directives de l’Union européenne, ne put obtenir l’approbation d’une  majorité au parlement, et dut être promulguée par  recours à l’article 49-3 de la Constitution, qui autorise le premier ministre à publier une loi sans vote.

Son exploit suivant fut plus voilé. Il élabora la « réforme » (c’est à dire le démantèlement partiel) de la loi française sur le travail, présentée au public sous le nom de la jeune ministre du Travail née au Maroc, Myriam El Khomri. Mme El Khomri n’avait pratiquement rien à voir avec « sa » loi, si ce n’est qu’elle prêtait son joli minois et son nom issu de la « diversité ethnique » à  une législation furieusement impopulaire, qui fit descendre dans la rue pendant plusieurs semaines des foules de travailleurs protestataires, éclater le parti socialiste et obligea le premier Ministre Manuel Valls à recourir une fois de plus, à l’article 49-3 pour promulguer cette loi.

Ici l’histoire devient presque comique. Les coups et le choc de Macron au sein du gouvernement Hollande/Valls, détruisant pratiquement le parti socialiste français, l’a laissé divisé et démoralisé. La voie lui est ouverte désormais pour apparaître en  champion héroïque du « futur », « ni à gauche ni à droite », de « la France des gagnants », dans son nouveau parti, « En marche » (ce qui peut signifier « toujours plus haut et vite »)

A présent, Macron s’est hissé au sommet des sondages, au coude à coude avec le coureur de tête Marine Le Pen, pour le premier tour du 23 avril  et, par conséquent, favori pour le tour décisif du 7 mai. Son charme, qui lui a valu une brillante carrière de banquier et la flagornerie des médias de masse, fait merveille  pour le porter à la présidence, par ses seuls appas  juvéniles.

Les Medias et le peuple

Comme jamais auparavant, la presse et la télévision, d’où la plupart des gens tirent leur information, sont devenues non seulement unanimes dans leurs choix et sans scrupules dans leurs procédés,  mais tyranniques pour condamner les sources d’information indépendantes, qu’elles taxent de  « trucage » et de « fausseté». On devrait les qualifier de « médias de formatage des esprits ». L’objectivité appartient désormais au passé.

Il y a onze candidats officiels au poste de président de la République. L’extravagante admiration des médias de formatage des esprits pour Macron leur fait traiter ses rivaux les plus sérieux comme des délinquants, jeter quelques os à ronger à ceux dont l’élimination est certaine et ignorer les autres. Appuyé par ces médias de formatage, Macron est le candidat d’une gouvernance autoritaire, contre tous les autres candidats et la démocratie française elle-même.

Traduit de l’anglais par Philippe Renoux et Yves Branca.

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Source : Site Counterpunch, tell the facts, name the names, 31 mars 2017.)

 Diana Johnstone née en 1934, est une universitaire et journaliste américaine. Diplômée d’études slaves, elle a obtenu son doctorat à l’Université du Minnesota. Journaliste à l’Agence France Presse dans les années 1970, elle a séjourné en France, en Allemagne et en Italie, avant de s’installer définitivement à Paris en 1990. Ouvrages traduits en français :

  • La Croisade des fous : Yougoslavie, première guerre de la mondialisation, Le Temps des Cerises, 2005
  • Avec Stephen Lendmann et d’autres auteurs, Ukraine, le coup d’état fasciste orchestré par les Etats-Unis, article ‘Ukraine, nouveau rideau de fer » – édition Delga, Paris,2014 )
  • Hillary Clinton : La reine du chaos, Delga, 2016
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« Nos ancêtres les Arabes ? » par Jean-Gérard Lapacherie

avril 15, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Nos ancetres les arabes

A propos du livre de Jean Pruvost, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Lattès, 2017

Le titre de ce livre parodie la formule « nos ancêtres les Gaulois » de l’historien républicain (et honoré par la IIIe République), Ernest Lavisse (1842-1922), que la doxa gauchiste et, en conséquence, l’auteur très engagé de Nos ancêtres les Arabes tiennent pour l’inventeur du très nauséabond roman national. D’ailleurs, dans l’introduction de son livre, Jean Pruvost prend pour cible Lavisse, non pas l’historien, qui avait une conception toute positiviste de l’histoire (critiquer ce positivisme est hors de portée d’un lexicologue), mais l’auteur de manuels scolaires intitulés Histoire de France et destinés aux élèves des différents cours (élémentaires, moyens, supérieurs) de l’école primaire d’alors. Dans le manuel du Cours élémentaire, Lavisse utilise une tout autre formule : « Autrefois, notre pays s’appelait La Gaule et les habitants les Gaulois. Notre pays a bien changé depuis lors et nous ne ressemblons plus guère à nos pères les Gaulois ». Rien dans ces lignes n’est exact et tout y est a-historique : c’est de la morale pour enfants de huit ans ou, comme on voudra, du formatage idéologique, grande spécialité de l’école actuelle, cette école du désastre, qu’a justement façonnée M. Pruvost et dont, dans cinquante ans, tout le monde se gaussera plus cruellement encore que M. Pruvost ne se gausse de l’école de la République. C’est dans un article d’un Dictionnaire pédagogique que Lavisse évoque « nos ancêtres gaulois » : « Faisons-leur [aux élèves de l’école primaire] aimer nos ancêtres gaulois et les forêts des druides ». Ces mots anodins deviennent le « ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête ». Il faut vraiment être sot pour asseoir sur des bases aussi tenues et fragiles une démonstration présentée comme solide et définitive. Peu importe. L’invention des ancêtres gaulois est une réponse que la gauche et les républicains ont opposée à partir de la première moitié du XIXe siècle aux certitudes qu’a assénées pendant des siècles la noblesse d’avoir pour ancêtres les Francs. Le courage a été de choisir comme ancêtres les vaincus pour combattre ceux qui croyaient descendre des vainqueurs ou de préférer les autochtones ou les indigènes, fussent-ils d’anciens vaincus, aux conquérants étrangers. Il est vrai qu’au XIXe siècle l’Histoire offrait une revanche inespérée aux descendants des vaincus. Que peut-on conclure de cela ? Rien : en tout cas, aucune des leçons qu’en tire M. Pruvost.

Quelle est sa thèse ? La langue française compte un nombre limité de mots (deux ou trois centaines) de la langue de ceux qui sont ou seraient les ancêtres des Français, c’est-à-dire de mots ayant leur origine dans les langues celtes qui ont été parlées sur les vastes territoires qui s’étendent à l’ouest du Rhin, alors que les mots arabes ou prétendument arabes ou que M. Pruvost affirme de façon aventurée être d’origine arabe sont beaucoup plus nombreux : « Que la langue arabe vienne en troisième position après l’anglais et l’italien [comprendre : parmi les langues auxquelles le français a emprunté son vocabulaire] a de quoi surprendre [M. Pruvost veut sans doute écrire étonner] ». Certes. Mais M. Pruvost dissimule deux faits majeurs. On comprend pourquoi : ils infirment sa thèse.

Le premier fait se rapporte à ce dont est faite une langue. Le lexique (mais une langue ne se ramène pas au seul lexique) ne comprend pas seulement les mots que recense M. Pruvost. En français, il y en aurait environ cent mille : sans doute davantage. Mais le français compte aussi des millions de noms, propres à des réalités singulières et uniques : noms de villes et de villages, de cours d’eau, de montagnes, de collines, de vallées, etc. dont beaucoup sont plus anciens que la langue française elle-même. Pour beaucoup, ce sont des mots celtes ou celto-ligures ou gaulois, comme on voudra. Or ce patrimoine, inscrit dans la langue, a été hérité, souvent sans que les Français en aient conscience ou s’en étonnent, des lointains ancêtres que les idéologues progressistes leur ont attribués. Le moins que l’on puisse en dire est que ces millions de noms propres ne doivent rien aux Arabes ou à la langue que ceux-ci, par le fer et le feu, ont imposée à des centaines de peuples divers…

Le second fait est que la plupart des mots dont M. Pruvost affirme de façon inconsidérée qu’ils sont arabes ou d’origine arabe sont d’une tout autre origine. La langue française les a empruntés à l’italien ou aux dialectes de l’Italie, dont le vénitien, au catalan, à l’espagnol, au grec byzantin, pas à l’arabe. Chacun d’ailleurs peut le vérifier en se reportant aux dictionnaires étymologiques ou à la rubrique Etymologie et histoire des entrées café, sucre, alcool, algèbre, orange, artichaut, zéro, aubergine, abricot, chiffre, algorithme, etc. du Trésor de la Langue française, que l’on peut consulter librement sur la Toile. Il suffit de taper sur le site ATILF le mot recherché dans la fenêtre idoine et de cliquer deux ou trois fois pour que la lumière de la connaissance dissipe les ombres de la prétendue science de M. Pruvost. Certes, ces langues ont emprunté ces mots à l’arabe, mais ce ne sont pas des mots arabes : les Arabes les ont empruntés à d’autres langues, au sanscrit, à l’égyptien, aux dialectes berbères, à l’araméen, au chaldéen, au persan, au grec byzantin et aux autres langues disparues ou en voie de disparition des peuples innombrables que les Arabes ont soumis par la force. A qui, sinon aux militants socialistes de chez Gauchiste and Co, peut-on sérieusement faire croire que les Arabes, les Arabes historiques, ceux de la Péninsule arabique, qui ont imposé leur langue à des centaines de millions d’êtres humains, cultivaient dans les sables et les pierres de leurs déserts les pastèques, le coton, les artichauts, les abricots, les oranges, le café, le sucre, etc. et que ces soudards analphabètes spécialisés dans les razzias se jouaient des équations au deuxième degré, etc. ? Qui peut gober une pareille fable : « Tous les domaines de l’existence […] rappellent les mots arabes que nous utilisons, qu’il s’agisse de la flore, de la faune, des parfums et bijoux, de l’habitat, des transports, de la guerre, des couleurs, des fêtes, de la musique, des lettres et des arts, des religions, etc. » ?

Le socialiste Pruvost fait de l’idéologie, comme le dévoilent les nous, notre, eux (leur) du titre. Qu’il fasse, à titre personnel, des Arabes ses ancêtres, libre à lui ; mais de grâce, qu’il épargne aux Français ses sottises idéologiques. De fait, l’idéologue qui gîte dans le linguistique entonne l’hymne, ressassé depuis des siècles par les dévots, de la grandeur inégalée et inégalable de la civilisation arabe, de ses découvertes, de ses inventions, des pas de géant qu’elle fait faire à l’humanité tout entière, sauf aux pays conquis et soumis, qui sont des ruines. Comment expliquer qu’avec des médecins aussi célèbres que ceux qu’auraient suscités la révélation coranique l’espérance moyenne de vie dans les pays conquis n’ait jamais progressé pendant des siècles et que la population des pays arabes ou des pays conquis par les Arabes ait diminué dans des proportions importantes ? Ces médecins savaient-ils autre chose que l’horoscope ou les remèdes de bonne femme ? Evidemment, les lecteurs de M. Pruvost ont droit à la modulation de la même chanson de geste : à Ibn Sinna, qui n’était pas arabe, et à Ibn Rouchy ou Averroès, le qadi de Cordoue qui appliquait férocement la loi islamique et condamnait sans pitié ni commisération des malheureux à la décapitation et des malheureuses à la lapidation. De la philosophie grecque, qu’il condamnait dans sa quasi totalité, Ibn Rouchdy ne retenait que les techniques formelles de la rhétorique et de la logique, qui ne contredisent en rien (et pour cause) des vérités coraniques. Les belles lumières que voilà ! M. Pruvost est le digne continuateur de MM. Bouvard et Pécuchet.

Avant d’exercer dans l’université, M. Pruvost a été nommé par le pouvoir politique de 1983 Inspecteur de l’Éducation nationale, puis il a dirigé un des ces sinistres IUFM mis en place par la « loi Jospin » du 14 juillet 1989, dont l’objectif affiché a été d’en finir avec l’école de la République, avec la connaissance, avec le savoir. Il compte donc parmi ces Assassins de l’Ecole que dénonce le livre d’une rédactrice en chef de L’Obs, Mme Carole Bourjon. C’est un pur idéologue et, comme les membres de cette caste, il ne prend aucune distance critique par rapport à son objet, il ne procède à aucun examen libre : il patauge dans la complaisance onctueuse. L’arabe est une langue de conquérants, la langue d’un vaste empire constitué par le fer, le feu, les assassinats, la terreur. Quelle grandeur à cela ? Dans quatre ou cinq siècles, il se trouvera des Pruvost qui démontreront la grandeur d’Al Qaïda ou du Djihad islamique ou de l’Etat islamique en se fondant sur des citations de leurs innombrables thuriféraires. Toutes les langues des pays que les Arabes ont conquis sont détruites ou disparaissent : c’est un vrai génocide linguistique. Or, il se trouve qu’un linguiste, tout confit en dévotion arabo-islamique, ne ressent aucune commisération pour ces langues effacées, alors qu’une des raisons d’être de l’activité linguistique est de sauver les langues menacées. Il est un phénomène langagier que la complaisance de M. Pruvost dissimule, à savoir les centaines de mots arabes qui sont en usage en français depuis quelques décennies : djihad, charia, imam, aïd, ramadan, Allah akbar, Coran, koufar, takfir, tabligh, Achoura, sourate, etc. sans parler des traductions malhonnêtes de mots arabes, tels que martyr pour désigner des tueurs, protégés pour désigner ceux qui sont contraints, pour rester en vie, de se soumettre à la loi islamique, etc. ou l’imposition du très valorisant musulman qui désigne un titre à la place du mot neutre mahométan, qui était un pur désignateur…

Au XIXe siècle, les républicains ont choisi parmi tous les ancêtres possibles, imaginaires ou réels, avérés ou fantasmés, les vaincus et les colonisés. Il y a plus de dignité à choisir comme ancêtres des vaincus plutôt que des vainqueurs et des autochtones qui ont perdu leur pays plutôt que des conquérants. Pruvost n’a pas cette dignité : lui, il choisit tout de go les conquérants arabes : toujours du côté du manche…  Ce compte rendu aurait donc été plus pertinent, s’il avait été intitulé, une parodie en appelant une autre, « Nos ancêtres les collabos ou ce que nous, socialos, nous devons aux collabos ». Il aurait assez bien résumé le tropisme actuel des média, du monde de la culture, de l’université, etc.

par admin

« La Guerre d’Espagne fantasmée de M. Preston » par Arnaud Imatz

avril 13, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

L’Anglais Paul Preston a récemment publié en France un livre consacré à la guerre d’Espagne, véritable condensé de manipulations, de semi-vérités et de mensonges.

Dès la lecture du titre, l’escroquerie saute aux yeux: en anglais, The Spanish Holocaust. Inquisition and Extermination in Twentieth Century Spain ; en espagnol, El Holocausto español : Odio y exterminio en la Guerra Civil y después ; en français : Une guerre d’extermination: Espagne 1936-1945. Troublé peut être par l’indécente trivialisation du terme « holocauste » et l’utilisation outrageusement commerciale qu’en a fait l’auteur dans les deux premières versions, l’éditeur parisien a préféré euphémiser la violence du titre, mais la charge idéologique sous-jacente reste la même. Il ne s’agit pas de comprendre, ni d’expliquer, mais de diaboliser et de marquer l’adversaire du sceau de l’infamie.

Une partialité stupéfiante

L’historien honnête et rigoureux s’efforce, sinon à l’objectivité, du moins à l’impartialité. Il essaie de maintenir une certaine distance avec son sujet ; il s’applique à ne pas passer sous silence les faits qui le gênent et s’attache à conserver un peu d’empathie pour ses adversaires. Infatigable pourvoyeur de démonologie pseudo-historique, Preston est toujours tendancieux et manichéen. En matière d’histoire des idées politiques, son ignorance est proprement consternante. Sa méconnaissance de la complexe réalité sociologique du monde rural espagnol n’est pas moins affligeante. Point de méthodologie chez lui, seulement une accumulation d’anecdotes, d’opinions, de témoignages et d’archives de seconde main, archiconnus, qui avalisent et confortent ses préjugés idéologiques.

Professeur d’histoire à la London School of Economics, Preston qualifie ses travaux de « scientifiques », de « recherche de la vérité » et jure de sa parfaite bonne foi. Mais lorsqu’il est contredit, il ne débat pas, il vitupère, il censure, il insulte dans la pure tradition tchekiste, kominternienne ou lyssenkiste. Preston ne se rattache pas à la prestigieuse lignée des historiens anglo-saxons de gauche, tels Raymond Carr, Gabriel Jackson, Burnett Bolloten ou le jeune Hugh Thomas, mais à celle, très partisane, des agents propagandistes du Front populaire, qu’ont été le communiste-marxiste Manuel Tuñon de Lara ou le pamphlétaire Herbert R. Southworth, son véritable maître.

Soutenu et encensé, pour des raisons exclusivement idéologiques, par les gouvernements socialistes de José Luis Rodriguez Zapatero, Preston incarne la régression méthodologique et historiographique qui s’est manifestée au lendemain de la très controversée Loi de mémoire historique (2007). Sa haine viscérale pour l’ensemble des droites et du centre droit espagnols n’a pas de limites. Tous ces secteurs politiques sont pour lui « violents », « putschistes » ou « fascistes », depuis les carlistes et les monarchistes de Renovación Española, jusqu’aux partis agrariens et au parti radical (et ses nombreux francs-maçons) en passant par la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), sans oublier bien sûr la Phalange.

Les témoignages capitaux des libéraux-démocrates, Ortega y Gasset, Marañon, Perez de Ayala (les « Pères fondateurs de la République ») ou Unamuno, qui tous ont pris parti pour le camp national, ou encore celui de Salvador de Madariaga, qui a choisi l’exil dès le début du conflit, sont évidemment absents. Il en est bien sûr de même des propos ravageurs du grand historien Claudio Sanchez Albornoz, ministre de la République (1933) et président du conseil de la République en exil (1962-1971) : « Si nous avions gagné la guerre le communisme se serait installé en Espagne. On s’étonnera de lire que je ne désirais pas gagner la guerre civile, mais Azaña1 ne le souhaitait pas non plus, car nous aurions dû quitter l’Espagne » (déclaration à Luis Otero, Personas, nº 74, avril 1975).
Aux yeux de Preston, les droites et le centre droit constituent l’archétype du Mal absolu. Leurs responsables sont invariablement tenus pour de « féroces » et « cruels » pourvoyeurs de rhétoriques religieuses et raciales, qui justifient la violence, l’injustice et in-fine la destruction de la gauche. Lire les pages que Preston leur consacre, c’est plonger dans un monde de fous, de provocateurs, de sadiques féroces, dont l’unique objectif est d’assassiner, de violer, d’exploiter et d’humilier sexuellement les femmes. Pour compléter cet horrible tableau, Preston ne manque pas d’inventer un antisémitisme, un racisme et un anti-maçonnisme, obsessionnels et généralisés, qui n’ont de réalité que dans sa tête. À l’entendre, les chefs de la rébellion « considéraient le prolétariat comme une race inférieure qu’il fallait subjuguer par une violence soudaine et sans compromis » et la hiérarchie catholique n’avait d’autre ambition que « d’accumuler des richesses ». Les assassinats du monarchiste José Calvo Sotelo et du ministre radical Rafael Salazar Alonso, comme ceux des milliers de religieux et des dizaines de milliers de Républicains de droite et du centre, auraient été somme toute inévitables voire justifiés. Autre prétendue vérité majeure qu’il assène : « Les ouvrages sur le conflit espagnol et ses conséquences ont tendance à négliger le fait que l’effort des rebelles se fondait en amont sur un programme de massacre »… Tout le reste est à l’avenant…

La fable des éléments incontrôlés

Le contraste est frappant lorsque Preston décrit les mouvements de gauche. À l’exception partielle des anarchistes et des communistes du POUM, la connivence de l’auteur avec eux est totale. Leurs erreurs, leurs violences sont toujours minimisées ou occultées. Leurs objectifs ne sont jamais révolutionnaires, mais seulement de soulager la misère. Oscillant entre l’angélologie et l’humour macabre, Preston présente les représentants des gauches comme autant de champions de la démocratie et ose soutenir que le Front populaire, aux mains de marxistes révolutionnaires (des socialistes bolchevisés et des communistes staliniens), de putschistes jacobins (du style de Manuel Azaña), aidés des anarchistes de la CNT et de la FAI, a été victime d’une « violation » par les droites et le centre. Julian Besteiro, l’un des rares démocrates authentiques du parti socialiste, est l’objet d’une invraisemblable diatribe mais, à l’inverse, l’auteur fait l’apologie des figures sulfureuses que sont Dolores Ibarruri, La Pasionaria et Mikhaïl Koltsov, le journaliste-agitateur, agent du NKVD, chargé par Staline d’éliminer les communistes du POUM.
Sans surprise, Preston reprend le vieux refrain, sublimé par le Komintern, des responsables front-populistes des premiers jours de la guerre civile : le terrorisme de gauche a été « provoqué », il est « accidentel », « spontané », et jamais organisé par les partis et le gouvernement; les crimes de gauche les plus atroces ont été perpétrés par des « éléments incontrôlés », non pas par des bourreaux ou des tortionnaires ; les assassinats n’ont eu un caractère sadique qu’exceptionnellement et les Tribunaux populaires ont été dans l’ensemble « indulgents »…
Ignorant les acquis de sept décennies de recherche, sélectionnant à son gré les études récentes, manipulant les sources et les chiffres à sa guise, l’auteur affirme que la répression nationale a fait trois fois plus de victimes que celles du Front populaire et qu’on ne peut, qualitativement, comparer l’une et l’autre, traiter de la même manière « un violeur et une violée ».
Faute d’espace, il n’est pas possible de relever ici toutes les erreurs, toutes les distorsions et tous les amalgames simplistes dont regorge cet ouvrage. Je me limiterai donc à souligner la fausseté de ses deux thèses principales et à inviter le lecteur intéressé par le sujet à lire ou relire le dossier spécial de la NRH (1936-2006. La guerre d’Espagne, nº 25, juillet-août 2006) et l’ouvrage fondamental du meilleur spécialiste anglo-saxon, l’Américain Stanley Payne, La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle (Le Cerf, 2010).

La thèse de la violation et de la destruction délibérée de la République par les droites et le centre ne tient pas. Elle oublie tous les antécédents du putsch militaire de juillet 1936. Les deux premières années de la IIe République espagnole (1931-1933) ont été marquées par des violences et une altération constante de la légalité : des couvents, des églises et des bibliothèques ont été incendiés, la Loi de défense de la République a porté gravement atteinte aux libertés publiques, les trois insurrections anarchistes ont été suivies de répressions brutales, la Constitution a été délibérément violée… Au cours des deux années suivantes (1934-1935), les forces révolutionnaires socialo-marxistes se sont lancées à l’assaut de la République après que le peuple a donné le pouvoir à une coalition du centre (le parti radical du président du conseil Alejandro Lerroux) et de droite (la CEDA, parti libéral-conservateur de José María Gil-Robles). Les socialistes étaient d’ailleurs alors parfaitement logiques avec eux-mêmes puisque la République et la démocratie n’avaient pour eux qu’un caractère instrumental et n’étaient pas une fin en soi. Dans la dernière période de la République, après les élections contestables de février 1936 (les fraudes et les irrégularités du deuxième tour ont été, on le sait, nombreuses), les forces victorieuses ont engagé, dans la rue et à partir du gouvernement, un processus révolutionnaire. Le président de la République Niceto Alcala Zamora a été destitué, la Constitution définitivement liquidée, l’opposition marginalisée et exclue. « Durant les cent jours qui suivirent et qui précédèrent la guerre civile, écrit le président Alcala Zamora, la vague d’anarchie ne rencontra plus d’obstacle ».

Soulignons-le : ce n’est pas la guerre civile qui a détruit la démocratie espagnole ; la responsabilité de cette destruction incombe aux principaux chefs républicains qui n’ont pas été à la hauteur des circonstances et qui ont été incapables de maintenir l’ordre public. Le coup d’État militaire, mal organisé et en partie improvisé, a été un cuisant échec. Et c’est précisément cet échec qui est à l’origine directe de la guerre civile. Le coup de force s’inscrivait d’ailleurs dans une longue tradition de putschs, non pas conservateurs mais très majoritairement « progressistes », remontant au siècle précédent (pas moins de 33 coups d’État « progressistes » sur 35, de 1814 à 1884), ce que Preston ignore ou passe sous silence. Enfin la guerre d’Espagne n’a pas été une lutte entre démocrates et fascistes, comme le maintient l’historiographie communiste ou kominternienne, ni une croisade de reconquête (pour la civilisation occidentale et contre le communisme) comme le disaient les franquistes, mais une lutte sans merci entre deux Espagnes, l’une révolutionnaire et totalitaire et l’autre conservatrice et autoritaire.

Une accusation sans fondement sérieux

Seconde thèse extravagante au centre du livre de Preston, le prétendu « programme de massacre systématique ». Selon lui, les forces politiques de droite et du centre et l’armée d’Afrique avaient un plan d’ « extermination », d’« anéantissement », de « génocide » ou d’ « holocauste » (pour reprendre tous ses termes favoris) qui aurait été parfaitement établi. Mais l’auteur ne présente pas l’ombre d’une preuve. Mieux, les chiffres connus infirment totalement ses dires.

La guerre d’Espagne ne fit pas 400 000 morts comme le déclare Preston (une évaluation proche de celles de la presse soviétique d’il y a 50 ans). En réalité, il y eut un total de 160 000 morts au combat et de 140 000 victimes de la répression (60 000 sur le territoire du Front Populaire et 50 000 sur le territoire national, qui était de plus en plus vaste à l’inverse de celui du camp républicain ; mais à ce chiffre de 50 000, il faut ajouter, non pas 20 000 exécutions comme le dit Preston, mais 30 000 au lendemain du conflit).

À la fin de la guerre, la population de l’Espagne était de 25 millions. Parmi elle, environ 4 millions de personnes avaient participé au conflit dans le camp du Front populaire. 10% de ces 4 millions ont été arrêtées par les autorités franquistes et 30 000 ont été exécutées. La prétendue extermination planifiée s’élève donc à moins de 1% des opposants. Un chiffre très élevé, humainement insupportable, mais qui, en pourcentage, n’est pas comparable avec ceux des crimes commis par les régimes nazi, soviétique ou maoïste, pour ne rien dire du bilan des Khmers rouges ou du conflit rwandais… Proportionnellement à la population de Cuba, ce chiffre est sensiblement égal aux plus de 8000 exécutions de la révolution castriste.

Dans une recension dévastatrice de l’ouvrage de Preston (The Wall Street Journal, 13 avril 2012), le professeur Stanley Payne, écrit : « [Dans ce livre] il n’y a pas la moindre tentative de comparaison des atrocités commises en Espagne avec celles de n’importe quelles autres guerres civiles révolutionnaires du début du XXe siècle. Si Mr Preston avait pris la peine de faire son travail, il aurait vu, par exemple, que la répression menée par le gouvernement démocratique du parlement de Finlande en 1918 a été semblable à celle de l’Espagne […]. Le livre L’Holocauste espagnol est un exercice monumental […] mais qui reproduit bon nombre des plus anciens stéréotypes sur la guerre civile espagnole. Il doit être jugé comme un échec ». Grandguignolesque, ce livre n’honore pas l’Université de Londres et ne saurait ravir que les ignorants et les fanatiques.

Arnaud Imatz

Docteur d’État en sciences politiques, diplômé en droit et sciences économiques, Arnaud Imatz est membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne. Son dernier livre Droite-gauche : pour sortir de l’équivoque. Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXIe siècle, est paru, en 2016, aux Éditions Pierre Guillaume de Roux.

Une version légèrement abrégée de cet article a été publiée dans La Nouvelle Revue d’Histoire, nº 89, mars-avril 2017. Nous remercions Philippe Conrad, directeur de la NRH, de nous avoir permis de mettre en ligne cette version un peu plus développée.

1) Manuel Azaña, président du gouvernement provisoire de la République d’octobre à décembre 1931, président du conseil des ministres de décembre 1931 à septembre 1933 et président de la République de mai 1936 à février 1939

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

avril 9, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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Jean-Marie Rouart, Les romans de l’amour et du pouvoir, préface de Philippe Tesson, Bouquins/Robert Laffont, 960 p., 30 €.

Rouart2

Jean-Marie Rouart, Le psychodrame français, Robert Laffont, 350 p., 21 €.

La transparence et l’obstacle : tel était le titre que le grand critique littéraire suisse, Jean Starobinsky, avait donné à son étude de l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, vaste profession de soi en butte au regard agressant d’une société qui vous est étrangère. Sentimental qui ne fait de sentiment, il y aurait un peu de Jean-Jacques en Jean-Marie Rouart, un Jean-Jacques ami de l’amante-mère vestige d’une défunte mère très aimée, un Jean-Jacques plus disert qui ne serait plus en conflit avec le monde. C’est cette fresque de lui-même mise en scènes variées, du Consulat à nos jours en passant (et en passions naturellement) par les Cent-Jours, le Restauration, l’Amérique ségrégationniste des années trente, l’Occupation et autres époques que nous donnent à lire cinq romans réunis ici dans cette petite Pléiade que nous semble constituer la collection Bouquins, et qui forment l’arrière-fond, non du secret d’une ambition comme d’aucuns seraient tenté de résumer cette œuvre mais, plus exactement, de l’ambition d’un secret.

Ledit secret l’est à double-titre comme l’est l’enfant secret, qui est en l’espèce sujet et objet, soi-même et un autre provenant de soi ; il est le non-dit qui ne cesse d’ambitionner de se dire et de se bien écrire au(x) travers de titres qui sont tout autant titres de défaites que de gloire. On y décèle, bien liées, la blessure externe et interne que la compassion du romancier lui fait ressentir et cette ambition tragique, cette fougue justicière qui fendent l’armure alors même que, tel Cyrano, vous vous videz de votre sang et condensez le sens de votre vie d’un mot fameux murmuré fermement comme l’ultime étendard : le panache ! Oui, écoutez ces titres qui annoncent la couleur du sang, de l’ambition meurtrie, de la déception : un ‘‘Cavalier’’ certes, mais qui est blessé, un ‘‘Georges Aslo’’ dont la densité si ce  n’est même la valeur tiennent à une blessure dont la douleur a partie liée non pas tant à sa nature (amoureuse) qu’au fait que cette blessure doit socialement être tenue secrète. Mais une exégèse d’Avant-guerre, des Feux du pouvoir et du Scandale nous renverrait à la confirmation, dans chacun de ces romans et qu’elle qu’en soit l’époque, d’une symbiose à la fois charpentée et subtile, à chaque fois renouvelée, de la geste martienne, de l’action enflammée visant le pouvoir et la reconnaissance avec l’enfant et l’adolescent encore imbibés, sans en être toutefois inhibés, des vapeurs lunaires, mélancoliques et grisâtres d’une adolescence teintée d’enfance.

Lecteur, si vous voulez mettre des faits derrière nos impressions, reportez vous à l’introduction juste de Philippe Tesson, lequel a pour une fois travaillé son texte, et à l’appareil critique en fin d’un ouvrage qui nous parle de la vie, de la vraie vie tandis que Le psychodrame français, recueil d’articles parus dans Paris-Match, s’il traite lui aussi du pouvoir et de la politique intérieure, ne met que trop en scène des personnages d’une piètre valeur comparés à aux anciens combattants, aux héros flamboyants, fiers et déchus campés par Rouart dans ses romans. Ce dernier s’efforce d’insuffler de la vie, de la fougue dans ces portraits, dans ces scènes de la vie parisienne, mais cette vie, cette fougue, ce sont les siennes, point celles que l’on pourrait objectivement y retrouver. Mais n’est-ce pas ainsi, dira-ton, que le reporter se fait écrivain – quitte, dans ce jeu consenti de séductions réciproques, à se faire naïf quand un Macron vous serre la main d’un regard appuyé – tablant qu’en son sein, en son monde intérieur, c’est déjà le macrocosme, fut-il réduit à ses mondanités, qui pré-existe.

Hubert de Champris

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

avril 6, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Joël Schmidt2

Joël Schmidt, Les 100 histoires de la mythologie grecque et romaine, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

Ecriture ne rime pas chez lui avec rature. Ni, à l’instar des dieux du Panthéon, avec censure. Joël Schmidt est l’un de nos rares homme de lettres qui ne rabaisse ni l’homme ni les belles lettres. Il se sait perpétuellement redevable (ce qui devrait aller de soi pour tout historien qui, chaque jour, vérifie que rien ne tient entièrement de soi). Lui, le Verseau, se sent à l’aise dans ce passé divinement païen qui, quoiqu’on en dise a su, par la constitution des ces archétypes malléables et corvéables à merci par nos sciences très humaines, trop humaines, deviser et deviner notre actualité, avec ses misères, ses drames et ses humeurs. C’est dire – et nous ne connaissons des dires des dieux et déesses que ce qu’ont pu nous en écrire Pindare et son cirque, Hésiode, Homère ou Horripile comme dirait ma concierge, Apollodore, Sophocle et temps d’autres chez les Grecs, Ovide, Tibulle, Virgile chez les Romains ainsi que le souligne Schmidt dans son Avertissement introductif à tous ces travestissements plus ou moins incestueux et innocents dans lesquels se complaisent nos héros – combien le mythe est vrai (même s’il est la transposition imagée de notre première réalité), combien, pour comprendre l’histoire de l’univers, entrevoir ses possibles destinées, nous avons tant besoin de les voir mythifiés, non pas mystifiés comme nous en fait injonction la science canonique[1].

La mythologie comme science exacte, voilà ce que nous suggère ce guide d’un panthéon toujours agissant dans nos inconscients, ce Baedeker des poésies grecques et romaines dont tout étudiant qui se respecte, tout bon littérateur fera son miel. Le psychologue, le psychanalyste, le juriste aussi qui, à sa lecture, comprendront combien leurs pensées et leurs névroses et leurs humeurs, les leurs, celles de leurs patients sont culturelles autant que naturelles. L’humanisme, dont toute sa vie Joël Schmidt a été le noble représentant, c’est la nature rectifiée. Telle est aussi la possible leçon qu’à l’exemple de tout bon livre nous enseignent ces 100 histoires de la mythologie antique.

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-la-science-comme-contresens/

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« L’affaire Jacqueline Sauvage : bientôt le film ? », par Sylvain Pérignon

avril 2, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Jacqueline Sauvage2

Pour une cause juste, telle celle des femmes victimes de violences conjugales, rien n’est plus dommageable que de se tromper d’icône, de symbole, d’étendard et de se fourvoyer dans des discours idéologiques qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec la réalité d’un dossier judiciaire.

Jacqueline Sauvage  a rétabli la peine de mort en abattant de trois balles dans le dos son mari, le 10 septembre 2012. La cour d’assises de première instance et la cour d’assises d’appel ont prononcé toutes deux la même condamnation, soit 10 ans de prison ferme, ce qui est relativement indulgent, l’homicide volontaire étant en principe puni de 30 ans de réclusion.

A la suite d’une mobilisation médiatique sans précédent, Jacqueline Sauvage bénéficie d’une grâce présidentielle partielle le 31 janvier 2016. Le tribunal d’application des peines de Melun ayant rejeté le 12 août  sa demande de libération conditionnelle, Jacqueline Sauvage sera totalement gracié par François Hollande le 28 décembre 2016.

Solidement encadrée par ses deux avocates, elle est l’invitée du 20 heures de France 2 le 6 janvier 2017 et déclare paisiblement « je ne suis pas du tout coupable », montrant ainsi avoir parfaitement intégré les mantras du féminisme victimaire, pour qui la femme est toujours irresponsable et jamais coupable. Elle réitérera le 26 février 2017 devant les caméras de TF1, interviewée dans l’émission « sept à huit ».

Enfin, les éditions Fayard publient le 2 mars 2017  un livre sous sa signature, intitulé « Je voulais juste que ça s’arrête », et dont la première de couverture affiche un résumé lapidaire de la thèse de l’ouvrage « C’était lui ou nous ».  La promo du bouquin suit son cours, avec l’inévitable interview de Jacqueline Sauvage dans le « Marie-Claire » d’avril.

Curieux objet que ce texte, mélange de collection Harlequin et d’idéologie victimaire, préfacée par les deux avocates toujours à la manœuvre. Tout sonne faux dans ce livre, tant dans le fond que dans la forme. On admirera quand même le savoir-faire de l’équipe de « nègres » qui a « mis en forme » le récit. Cela donne ce qui suit, s’agissant de la scène du meurtre : « Trois coup de feu. Et tout fut écarlate. Je ne me suis pas approchée. Il gisait sur le ventre, joue gauche scellée aux dalles. Dans sa précipitation à chuter et mourir, il avait entrainé son fauteuil, qui était juché sur son corps. Les quatre pieds à l’envers, en oblique, me désignaient. C’était elle, la coupable » (p.34). Tout est de cette encre…

A la lumière de tout ceci , les termes employés par le tribunal d’application des peines de Melun n’apparaissent nullement déraisonnables : « Il doit également être souligné que l’importante médiatisation de son affaire rend difficile une authentique démarche de réflexion par Madame Sauvage qui est encouragée à se cantonner dans un positionnement exclusif de victime, sans remettre en question son fonctionnement psychologique personnel et sans s’interroger sur sa part de responsabilité dans le fonctionnement pathologique de son couple ».

Mais qu’importe que deux cours d’assises aient balayé la notion de légitime défense différée, et n’aient accueilli qu’avec scepticisme les concepts fumeux que l’on voulait leur vendre (femme sous emprise, amnésie traumatique, mémoire retrouvée, etc..). Des beaufs obtus manipulés par des magistrats réactionnaires !! Régis de Castelnau, Philippe Bilger, Maître Eolas , Anne-Marie Le Pourhiet, Florence Rault ont tous soulignés le caractère outrancier et mensonger de la storytelling  élaborée par les soutiens de Jacqueline Sauvage. Mais que pèsent-ils face au déchainement des associations féministes  radicales et à un comité de soutien où figurent Anne Hidalgo, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Luc Mélenchon ! Brandir une pancarte  « Je suis Jacqueline Sauvage » dispense évidemment de toute approche sérieuse du dossier.

Après le livre, les produits dérivés ? L’application « butetonmec.com » pour tablettes et smartphones ? Mais surtout le film ! Qui pour le rôle de Jacqueline Sauvage ? On regrettera la disparition d’Alice Sapritch, l’inoubliable interprète de Marie Besnard. Mais Josiane Balasko pourrait trouver là le rôle couronnant toute une carrière au service des saintes causes. Quand à l’interprétation de  la brute avinée, Gérard Depardieu s’impose. Et comme c’est un admirateur de Vladimir Poutine, on fera d’une pierre deux coups en cassant son image !

Légitime défense différée ! Les avocates ont joué petit bras. Il convient qu’une seule et même démarche réconcilie enfin prévention et répression : Légitime défense préventive pour toutes ! Mesdames, débarrassez vous de tous ces machos suppôts du patriarcat, violeurs refoulés, pères incestueux en puissance, brutes potentielles. Si vous ne savez pas pourquoi, eux le sauront !

Sylvain Pérignon

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

mars 19, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les Amériques t.1

Les Amériques t.2

Les Amériques, tome I, Du précolombien à 1830 – tome II, De 1830 à nos jours, sous la direction de Michel Bertrand, Jean-Michel Blanquer, Antoine Coppolani et Isabelle Vagnoux, Bouquins/Robert Laffont, 66 €.

Jean-Michel Blanquer, La Colombie, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

L’espagnol, cette langue dont chaque syllabe, s’énonce, s’élance comme un cri de jouissance. Langue impudique s’il en est ; langue vulgaire, si tant est que toute langue vernaculaire ne le soit nécessairement. L’espagnol dans toutes ses déclinaisons latino-américaines, non certes le pur castillan. Langue chaude ainsi, impudique si ce n’est obscène ; langue de la lumière qui éclaire les Amériques centrale et du Sud dont cette Colombie en voie de pacification dernière avec ces négociations que son gouvernement entreprend en Equateur avec le mouvement castriste ELN après avoir conclu un accord de paix que la diplomatie ne peut pas qualifier de reddition avec la guérilla des FARC. Amoureux du continent ibérique, président de l’Institut des Amériques, ayant lui-même résidé en Colombie, Jean-Michel Blanquer, avec son optimisme et sa confiance coutumière nous la décrit prometteuse à tous les points de vue, prête semble-t-il à appliquer et à dérouler dans les domaines politique, culturel, économique toutes les virtualités de son triptyque des trois : internationalisation, innovation, implication. Le voyageur dans l’âme ne se contentera donc pas d’emmener avec lui son Guide Bleu, son Routard ou son Petit Futé. Il calera dans sa poche cette Colombie blanquerienne qui trouve son prolongement dans cette encyclopédie du continent latino-américain que constituent ces deux Bouquins au papier suavement biblique. Il nous paraît que l’idéal constitutionnel que s’en fait le publiciste Blanquer est exprimé à travers les idées de l’argentin Alberdi, au balancement à la Edgar Morin, narrées à l’article « Intellectuels » : ‘‘Alberdi [choisit] les libertés modernes contre celles des Anciens, tenant en méfiance la Révolution française, Rousseau et Robespierre, pour défendre l’individu à la manière de Benjamin Constant, parce que porteur de progrès social. S’agissant de l’organisation de l’Etat, son pragmatisme (…) lui commanderait de se tenir éloigné des extrêmes – le fédéralisme au risque du caudillisme, et l’unitarisme centralisateur, tout autant cause de fragmentation – pour favoriser une approche mixte du fédéralisme. »

Cette tradition moderne, qui n’est qu’en apparence un oxymore, renverra à l’idéal politique du journaliste et patron de presse Claude Imbert qui aimait le voir subsumé sous l’expression d’ atlantisme méditerranéen.

Hubert de Champris

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« En France, une autre campagne présidentielle effroyable : l’émergence de l’Etat Profond », par Diana Johnstone

mars 17, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Comme si la campagne électorale de 2016 aux États-Unis n’avait pas été suffisamment épouvantable, voici que s’en présente une autre en France.

Le système électoral français, en deux tours, avec de multiples candidats, qui souvent mettent en jeu des programmes concrets, est très différent de celui des Etats-Unis. Des temps de paroles télévisées gratuits réduisent l’influence des moyens financiers. Autorisant un plus large choix de candidats qu’aux Etats-Unis, le premier tour, le 23 avril, décidera des deux finalistes pour l’élection du 7 mai

Mais le singe imite ce qu’il voit et les courants politiques dominants empruntent les mêmes chemins que dans l’Empire américain, faisant écho aux thèmes qui ont dominé le spectacle en 2016 outre Atlantique.

La singerie du système US a commencé avec les primaires tenues par les deux principaux partis de gouvernement, qui évidemment aspirent à s’établir comme les équivalents des Démocrates et des Républicains américains, dans un système bipartis. Le parti de droite de l’ancien président Nicolas Sarkozy s’était déjà baptisé les Républicains et les leaders du parti dit socialiste attendent l’occasion de s’intituler les Démocrates. Mais à la manière dont vont les choses aucun d’entre eux, à ce jour, ne peut prétendre à cette appellation. Étant donné la désaffection universelle vis-à-vis du parti socialiste sortant de François Hollande, les Républicains ont été longtemps perçus comme les favoris naturels pour battre Marine Le Pen, que tous les sondages désignent comme la gagnante du premier tour. Selon de telles perspectives, la primaire des Républicains leur apportait deux fois plus de votants que n’en eurent les socialistes à leur propre scrutin. Sarkozy a été éliminé mais également, et cela est plus surprenant, le maire de Bordeaux Alain Juppé, qui avait mené dans les sondages et les éditoriaux des médias.

Les « valeurs familiales » de Fillon

Par une étonnante démonstration de l’étendue du désenchantement public vis-à-vis de la scène politique, les suffrages Républicains ont donné une large victoire à l’ancien premier ministre François Fillon, catholique pratiquant, ultra néolibéral en politique intérieure: baisse des impôts des entreprises, coupes drastiques dans les dépenses sociales et même la couverture de l’assurance santé, accélération, plus ouvertement, ce que les précédents gouvernements avaient entrepris. Ce qui est moins conventionnel, Fillon, condamne fortement la politique antirusse. Il s’écarte également de l’engagement obsessionnel et unidimensionnel du gouvernement socialiste pour chasser le président Assad ; il fait montre de sympathie pour les chrétiens de Syrie et pour leur protecteur, qui de fait n’est autre que le gouvernement Assad.

Fillon présente l’aspect respectable d’une personne à qui, comme disent les Français, « on peut donner le Bon Dieu sans confession ». Parmi ses thèmes de campagne, il a souligné sa capacité à s’opposer à la corruption.

Oops ! Le 25 janvier l’hebdomadaire semi satirique le Canard enchaîné tira la première salve d’une campagne médiatique au long cours destinée à défaire cette image de M. Propre, révélant que son épouse britannique, Pénélope, avait perçu un généreux salaire pour travailler comme son assistante. Or, Pénélope étant connue comme une femme au foyer qui y avait élevé ses enfants, la matérialité de ce travail est sérieusement mise en doute. Fillon aurait aussi alloué des honoraires de juriste à son fils pour des tâches non spécifiées, ainsi qu’à sa fille pour une prétendue assistance à la rédaction d’un livre. D’une certaine manière, ces allégations prouvent la force des « valeurs » familiales du candidat conservateur; mais ces avertissements sont tombés et il doit maintenant affronter des accusations de fraude. Le scandale est réel, mais le tempo est suspect. Les faits remontent à plusieurs années, et le moment de leur révélation est bien calculé pour assurer sa défaite. Par-dessus tout, le jour même des révélations du Canard, la justice se hâte d’ouvrir une enquête. Par comparaison avec tant de sales affaires laissées dans l’ombre et de crimes de sang non élucidés commis par ceux-là même qui ont contrôlé l’État français au long des années, spécialement durant les guerres étrangères, quelques profits familiaux peuvent paraître assez dérisoires, mais ce n’est pas comme ça que le public voit les choses.

Cui bono ? ( à qui profite le crime ?)

Il est largement admis qu’en dépit de la constante domination dans les sondages de Marine Le Pen, candidate du Front National, celui qui l’affrontera au second tour raflera la mise, parce que: l’ensemble des politiciens en place et des médias se rallieront à lui aux cris de « sauvons la République ». La dénonciation du Front National en tant que « menace pour la République » est devenue une sorte d’écran protecteur pour les partis établis, dans la mesure où il stigmatise un large courant d’opposants ainsi marginalisés. Il n’en est pas moins vrai que, dans le passé, les deux principaux partis ont complaisamment convenu de renforcer le Front National de façon à dévoyer les votes de leurs adversaires.

Par conséquent, « descendre » Fillon renforce, pour le candidat d’un parti socialiste totalement discrédité, les chances de se trouver dans la « position magique » au second tour, en tant que chevalier blanc capable de trucider le dragon Le Pen. Mais qui est le candidat socialiste ? C’est toute la question. Il y a le candidat officiel du parti Socialiste, Benoît Hamon. Mais l’indépendant Emmanuel Macron, échappé de l’administration Hollande, « ni à droite ni à gauche », engrange le soutien de l’aile droite du parti Socialiste, comme celui de la plupart des membres de l’élite néolibérale et globaliste.

Macron est pressenti pour être le gagnant. Mais commençons par jeter un coup d’œil sur son opposition à gauche : François Hollande s’est plié avec beaucoup de réticences à la pression de ses collègues pour éviter l’humiliation de perdre l’élection à un second mandat. De la primaire socialiste, peu mobilisatrice, on attendait qu’elle sélectionnât le très pro israélien Manuel Vals. Il a été éliminé. Tout comme l’a été, à sa gauche, Arnaud Montebourg, une sorte de Warren Beatty de la politique française, célèbre pour ses liaisons romantiques et son engagement en faveur de la réindustrialisation de la France.

Nouvelle surprise, le gagnant fut un fade et obscur membre du parti appelé Benoît Hamon, qui se laissait porter sur la vague du mécontentement populaire pour faire figure d’alternative à un gouvernement socialiste qui, ayant renié toutes les promesses de Hollande contre « la finance », s’attaquait aux droits de la classe laborieuse. Hamon épiçait son engagement « à gauche » d’un gadget à la mode partout ailleurs en Europe, mais qui est une nouveauté dans le discours politique en France : « le revenu universel ». L’idée de donner à chaque citoyen un revenu égal peut sembler attrayante pour les jeunes qui ont du mal à trouver du travail. Mais cette idée, qui trouve son origine chez Milton Friedmann et d’autres apôtres du capitalisme financier, est un piège. Le projet suppose la permanence du sous-emploi, au lieu de viser à créer des emplois ou à partager le travail. Il serait financé par remplacement d’une série d’allocations sociales existantes, au prétexte de « se débarrasser de la bureaucratie » et de « libérer la consommation ». Ce qui achèverait l’anéantissement de la classe laborieuse en tant que force politique et, divisant les classes entre travailleurs salariés ou assistés et consommateurs serviles, détruirait le capital social représenté par la fonction publique. Il n’est pas évident que le revenu universel soit le souci majeur des Français, mais Hamon se propose de détacher l’aile gauche du parti du groupe socialiste indépendant de Mélenchon.

Une gauche divisée

Mélenchon, impressionnant tribun, s’est révélé en 2005 comme opposant à la constitution européenne, qui, après avoir été résolument rejetée par référendum, fut néanmoins adoptée par le Parlement français. Il a épisodiquement appelé un parti communiste déboussolé à le rejoindre au sein du « Front de gauche ». Ancien Trotskyste, il combat la politique russophobe de la France. A la différence de Hamon, qui suit la ligne politique du parti socialiste, il veut que la France quitte l’euro et l’OTAN. Il n’y a donc que deux fortes personnalités dans ce paysage : Mélenchon à gauche et, à l’opposé, Marine Le Pen à droite. Leurs positions en politique étrangère sont difficiles à distinguer puisqu’ils critiquent tous deux l’union européenne, désirent quitter l’OTAN, et établir de bonnes relations avec la Russie.

Les deux partis sont dénoncés comme « populistes », un terme qui qualifie quiconque prête davantage attention aux désirs des gens ordinaires qu’à ce que dicte l’establishment.

En ce qui concerne la politique sociale, Marine se situe bien à gauche de Fillon mais le stigmate d’extrême droite reste attaché au Front National. La principale relique de l’ancien Front National est son hostilité à l’immigration qui se concentre désormais sur la crainte du terrorisme islamique. Les récents événements de Paris et de Nice ont renforcé la popularité de ses positions. Afin de s’affranchir de la réputation antisémite du parti, Marine Le Pen a fait de son mieux pour se rapprocher de la communauté juive ; elle va jusqu’à bannir le port du voile musulman en public.

La compétition entre Mélenchon et Le Pen serait une rencontre entre une gauche et une droite revivifiées, un réel changement de l’orthodoxie politique, qui s’est aliénée nombre d’électeurs. Voilà qui pourrait rendre la politique plus attrayante. Alors que la désaffection du « système » est en plein essor, Élisabeth Lévy, directrice du magazine Causeur, a suggéré que l’antisystème Mélenchon pourrait détacher les votes des travailleurs de l’antisystème Le Pen.

Construire un consensus

L’establishment pro union européenne et pro OTAN est à l’œuvre pour faire obstacle aux projets de Marine Le Pen et de Mélenchon. Toutes les couvertures de magazines, les interviews, les médias ont montré leur allégeance à un nouveau candidat médian, qui est en train d’être vendu au public comme un produit de grande consommation. À tous ses meetings, de jeunes volontaires soigneusement coachés et bien en vue des caméras acclament ses vagues généralités par des cris, des drapeaux agités, et scandent « Ma-cron pré-si-dent !!!», avant de se retrouver à des soirées en discothèques généreusement offertes en récompense. Macron est l’objet le plus semblable à un robot qu’on n’ait jamais présenté comme un candidat sérieux à la présidence. Le fait est qu’il est une création artificielle, conçue par des experts pour cette tâche singulière.

Emmanuel Macron, 39 ans, fut un brillant banquier d’investissement au service de la banque Rothschild, où il a gagné des millions. Il y a 10 ans, en 2007 à l’âge de 29 ans, le jeune et brillant économiste avait été invité par Jacques Attali, cet éminent gourou, dont les avis ont été essentiels, depuis 1980, dans le mariage du parti socialiste avec le capitalisme globaliste néolibéral. Attali l’incorpora dans son cercle de pensée privé, la Commission pour l’Expansion de la Croissance Economique qui donna naissance aux « 300 propositions pour le changement en France », présentées un an plus tard au président Sarkozy comme « feuille de route » pour le gouvernement. Si Sarkozy, par crainte d’une révolte des travailleurs, n’a pas su en appliquer toutes les proposition, les prétendus socialistes de gauche, moyennant un discours « soft », sont en mesure de faire avancer ce programme, quitte à adopter des mesures plus radicales contre les classes laborieuses. C’est ce qu’illustra le candidat Hollande en 2012, quand il souleva l’enthousiasme en déclarant à un meeting de campagne : « Mon véritable ennemi, c’est le monde de la finance ». La gauche se réjouit et vota pour lui. Il avait pris la précaution d’expédier Macron à Londres, pour rassures l’élite financière de la City et l’assurer que ce n’était que propos électoraux.

Une fois élu, Hollande appela Macron à son « staff » et lui confia en 2014 un poste gouvernemental super-moderne comme ministre de l’Economie, de l’Industrie et du numérique. Avec tout le charme d’un mannequin de grand magasin, Macron l’emporta sur son irascible collègue Manuel Vals dans leur rivalité feutrée pour succéder à leur patron François Hollande. Il gagna l’affection du milieu des grandes affaires par sa réforme du code du travail, relooké, nickel , progressiste. Pour l’essentiel, Il se conformait au programme Attali. Ici, le maître mot est « compétitivité ». Dans un monde globalisé, un pays doit attirer l’investissement, et pour cela diminuer les coûts du travail. Une méthode classique est de favoriser l’immigration. Face à la montée des politiciens et mouvements identitaires, la gauche est bien mieux armée que la droite pour justifier l’immigration de masse sur une base morale et humanitaire. C’est une des raisons pour lesquelles le parti démocrate aux États-Unis et le parti socialiste en France sont devenus des partenaires politiques du globalisme néolibéral.

L’année dernière, Macron a fondé son mouvement politique « en marche » caractérisé par des réunions de jeunes groupies agités, en T-shirts Macron. En trois mois il s’est entendu appelé à conduire la nation et a annoncé sa candidature à la présidentielle.

Plusieurs personnalités ont déserté le navire socialiste encalminé pour se jeter chez Macron, dont la forte ressemblance politique avec Hillary Clinton suggère qu’il est en chemin pour créer un parti Démocrate français sur le modèle US. Hillary peut avoir perdu, elle demeure favorite dans le monde otanien. Les médias US le confirment. Un coup d’œil à l’article de Robert Zaretski, dans « Foreign Policy », saluant «le politicien français, anglophone, pro allemand, que l’Europe attend », ne laisse aucun doute que Macron est l’enfant chéri des transatlantistes globalisants. En ce moment, Macron est second après Marine Le Pen dans les sondages, qui la voient battue au round final. Néanmoins, la cause de Macron, si soigneusement manufacturée, demeure vulnérable à une plus large divulgation de ses liens étroits avec l’élite financière mondiale.

Vilipender les Russes

A cet égard, on use d’une « frappe préventive », importée directement des États-Unis : « C’est la faute des Russes ».

Qu’ont fait les Russes de si terrible ? D’abord ils ont montré clairement qu’ils préfèrent voir des amis plutôt que des ennemis à la tête de gouvernements étrangers. Rien à cela de si extraordinaire. Les nouveaux médias russes critiquent, ou interrogent des gens qui critiquent, les candidats hostiles à Moscou. Rien là d’extraordinaire non plus.

À titre d’exemple de ces interférences choquantes qui prétendument menacent ou minent la République française et les valeurs occidentales : l’agence d’information russe Spoutnik a interrogé un membre Républicain du parlement français, Nicolas Dhuicq, qui a osé dire de Macron qu’il « pourrait être un agent du système financier américain ». Cela est presque évident. Mais la protestation s’empara de ce détail pour accuser les médias russes d’Etat de « faire circuler des rumeurs sur les liens extraconjugaux de Macron » (The EU Observer du 13 février 2017). En fait, cette prétendue « affaire sexuelle » a circulé primitivement dans les cercles gays de Paris, pour qui le scandale, s’il y en a, n’est pas dans les orientations sexuelles de Macron, mais dans le fait qu’il les ait niées. Le précédent maire de Paris Bertrand Delanoë, était ouvertement gay, le second de Marine Le Pen Florian Philippot l’est également. En France, ce n’est pas une affaire.

Selon Dhuicq, Macron est soutenu par « un lobby très aisé ». Tout le monde a reconnu Pierre Bergé, le riche et influent manager de la maison Yves Saint-Laurent, qui a si fortement soutenu la « gestation pour autrui », sujet très controversé en France.

L’État profond vient à émerger

L’étonnante intrusion en France de la campagne antirusse américaine révèle une lutte titanesque pour le contrôle du discours : la version de la réalité internationale donnée en pâture aux masses qui n’ont pas les moyens d’entreprendre leurs propres investigations. Le contrôle du discours est la pierre angulaire de ce que Washington qualifie de « soft power ». Le « hard power » peut entretenir des guerres et renverser des gouvernements. Le « soft power » justifie la chose. Les États-Unis peuvent agir n’importe comment, aussi longtemps qu’ils peuvent, dire ce qu’ils veulent, présenter l’affaire à leur propre avantage, sans courir le risque d’être contredits de manière crédible. Sur tout ce qui concerne les points sensibles du monde, Irak, Libye ou Ukraine etc., le contrôle du discours est fondamentalement exercé par le partenariat des agences de renseignement et des médias. Les services de renseignements écrivent l’histoire, les médias de masse la racontent.

Ensemble, les sources anonymes de « l’État profond » et les médias de masse se sont accoutumés à contrôler le discours public. Ils entendent ne pas abandonner ce pouvoir, ne pas le voir concurrencé de l’étranger ou par des gens du dehors, surtout par les médias russes, qui racontent une histoire différente.

C’est une raison de l’extraordinaire campagne qui se poursuit pour dénoncer les médias Russes et toutes les sources d’informations « alternatives » comme origines de « fausses nouvelles », afin de les discréditer. La seule apparition du canal RT de la télévision russe internationale a rencontré une hostilité immédiate : comment les Russes osent-ils faire intrusion dans notre version de la réalité ! Comment osent-ils avoir leur propre point de vue ! Hillary Clinton a mis en garde contre RT quand elle était secrétaire d’État et son successeur John Kerry l’a dénoncé comme un « haut-parleur de propagande » : ce que nous disons est la vérité, ce qu’ils disent ne peut être que de la désinformation.

La dénonciation des médias russes et les prétendues « interférences russes dans notre élection » est une invention majeure de la campagne Clinton, qui a contaminé tout le discours public en Europe de l’Ouest. Cette accusation est un exemple très évident du double langage qui fonde l’intrusion des États-Unis, qui espionnent notoirement tout le monde y compris leurs alliés ; et de leur propre ingérence dans les élections étrangères.

La campagne dénonçant « les fausses nouvelles » en provenance de Moscou fonctionne à plein régime en France et en Allemagne, où les élections approchent. L’accusation que Marine Le Pen est « la candidate de Moscou » est conçue non seulement pour lui nuire, mais encore pour amorcer une espèce de « révolution de couleur » si elle parvenait à gagner l’élection du 7 mai ; et les immixtions de la CIA dans les élections étrangères sont loin d’être limitées à la diffusion de nouvelles.

En l’absence d’une quelconque menace russe en Europe, les dénonciations de « l’immixtion des médias russes dans notre démocratie » servent à présenter la Russie comme un ennemi agressif et partant à justifier l’extension de l’OTAN dans l’Europe du Nord-Ouest, qui revitalise le militarisme allemand et canalise la richesse nationale américaine vers l’industrie de l’armement.

L’élection française est en quelque sorte une extension de celle des Etats-Unis, quand « l’État profond » y a perdu sa candidate préférée, mais non pas son pouvoir. Les mêmes forces sont à l’œuvre ici, soutenant Macron comme l’« Hillary français », et prêtes à flétrir tout opposant comme un outil de Moscou.

Les faits de ces derniers mois ont confirmé en France l’existence d’un « État profond » qui n’est pas seulement national, mais transatlantique et aspire à devenir global. La campagne antirusse est une révélation : elle montre à beaucoup de gens qu’il y a réellement un orchestre transatlantique qui joue le même air de part et d’autre sans chef visible. Le terme Etat profond (« Deep State») fait soudain son apparition dans le discours dominant lui-même, pour désigner une réalité indéniable, bien que difficile à définir précisément. Plutôt que de complexe « militaro-industriel », il faudrait parler de « Complexe Militaro-Industriel-Médias-Intelligence » (MIMIC). Son pouvoir est énorme, mais reconnaître qu’il existe est le premier pas pour nous libérer de son emprise.

Diana Johnstone

Traduit de l’anglais par Philippe Renoux et Yves Branca

Source : Site Counterpunch, tell the facts, name the names, 17 février 2017

Diana Johnstone née en 1934, est une universitaire et journaliste américaine. Diplômée d’études slaves, elle a obtenu son doctorat à l’Université du Minnesota. Journaliste à l’Agence France Presse dans les années 1970, elle a séjourné en France, en Allemagne et en Italie, avant de s’installer définitivement à Paris en 1990. Ouvrages traduits en français :

 – La Croisade des fous : Yougoslavie, première guerre de la mondialisation, Le Temps des Cerises, 2005

 – (Avec Stephen Lendmann et d’autres auteurs, Ukraine, le coup d’état fasciste orchestré par les États-Unisarticle Ukraine, nouveau rideau de fer – édition Delga, Paris,2014 )

 – Hillary Clinton : La reine du chaos, Delga, 2016

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris

mars 15, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Les adultes surdoués (2)

Gabriel Wahl, Les adultes surdoués, PUF, coll. Que sais-je ?, 128 p., 9 €.

La fameuse collection Que sais-je ? avait jadis publié un opuscule, rédigé par un astronome, consacré à l’astrologie. Notre bon rationaliste nous décrivait un art, une science dépourvus de toute réalité, ce qui, sous notre plume, et en bon thomiste, signifie de toute vérité. Et voilà qu’une divine surprise se produisit en 1989 : un docteur ès sciences, directeur de recherche honoraire au CNRS, Madame Suzel Fuzeau-Braesch, confirmait ce que plusieurs siècles de grands esprits avaient déjà pressenti et vérifié en infirmant les préjugés de l’astronome : nous ne savons pas comment s’établit la relation entre l’astre et l’homme, entre le macrocosme et le microcosme, mais les prétentions psychologiques profondes de l’astrologie s’avèrent fondées, montrait-elle.

1/ Ce petit préambule nous fait comprendre que le premier mérite du psychiatre et pédo-psychiatre Gabriel Wahl est ici de nous montrer que le type ‘‘surdoué’’, contrairement à ce que soutient encore un collègue de notre auteur, Marcel Ruffo en l’occurrence, correspond à une réalité qui peut être discernée, identifiée, spécifiée et, à terme, affinée. En bon logicien, notre lecteur estimera peut-être qu’une réalité est, par définition, identifiable. Pourtant, le distinguo a bien lieu d’être. Einstein pensait que la réalité des ondes gravitationnelles ne pourrait jamais être prouvée étant donné l’impossibilité, jugeait-il, de disposer un jour d’un appareil qui puisse mesurer la courbure de l’espace-temps dont elles étaient à la fois le signe et la cause (des milliardièmes de millimètres venant de la nuit des temps…)

Mutatis-mutandis, il en est pareillement de la matière de la substance psychologique (mais aussi biologique etc.) des dits surdoués qui ne peut s’appréhender qu’avec une subtilité au moins égale à l’objet/sujet qu’elle traite.

2/ Les tests WAIS IV (échelles de Wechsler), mais aussi le Rorschach voire le Thematic aperception test et le MMPI-2 à proprement parler ne mesurent rien ; ils ne sont que des outils qui, comme le dit Jeanne Siauch-Facchin, comme l’écrit encore mieux une autre psychologue spécialiste des surdoués, Arielle Adda[1], permettent ‘‘d’attraper’’ (comme on attrape au vol un disque) certaines de leurs caractéristiques mentales, verbales.

3/ L’examen clinique est donc indispensable à la validation de l’insertion de l’individu dans le type, et cet examen sera aussi médical en ce sens que certaines constantes biologiques et neurologiques se retrouveraient chez lui (par exemple, le taux de testostérone).

4/ Il est à cet égard (comme, au reste, à celui de tous les autres !) pas indifférent de relever que l’auteur est un psychiatre étudiant en l’espèce un thème ne relevant pas au premier chef de la psychiatrie, ni de la neuropsychiatrie mais, tout bonnement de la psychologie, laquelle ne manque pas de drainer dans son sillage la biologie, la neurologie, la neuro-cognition.

Toutefois, la caractérologie (synonyme en l’occurrence de psychologie) pure est ici contiguë à la psychiatrie : il y a des traces voire des relents d’hypomanie chez le type surdoué, lequel est différent du bipolaire et du type hyper-actif, avec ou sans troubles de l’attention. Mais le surdoué peut éventuellement être l’un et l’autre.

5/ Gabriel Wahl a donc eu raison d’aborder la question sous les angles historique, philosophique et biologique. Nous aurons à creuser la chose : si les individus dits surdoués ne relèvent évidemment pas tous du génie, réciproquement, tous les génies ne correspondent pas à la définition du surdoué, lequel intègre de fait (puis de droit) dans la sienne la surcapacité neuro-sensitive (avec tous les bienfaits et les méfaits qu’elle implique.) Cependant, il est à noter que l’acte créateur du génie, quelque soit le ou les domaines dans lesquels il s’exerce, participe intrinsèquement du mode de fonctionnement (aux sens à la fois cognitif et large du terme) dudit surdoué. Le surdoué est un génie larvé au long cours, de basse ou moyenne intensité tandis que génie exacerbe ponctuellement, topiquement dans son œuvre la fulgurance des sensations côtoyant la précision et l’intransigeance de la pensée propre au surdoué. (Mais la consubstantialité en une personne du génie et du surdoué peut s’avérer.)

6/ Contrairement à la mode des multiples et différentes intelligences, intellectuelle, relationnelle, émotive etc, il ressort de cet ouvrage que l’intelligence est non seulement singulière mais que l’on ne doit la concevoir qu’au singulier. Et l’exercice de celle-là est concomitante à toute l’action du système nerveux central. A cet égard, notre auteur aurait sans doute pu plus amplement développer la différence première mise en évidence par les travaux de Revol entre le surdoué LAMINAIRE/HOMOGENE, qui gère ses affections (au deux sens du terme) beaucoup plus efficacement que le COMPLEXE/HETEROGENE, lequel est beaucoup plus sensible, vulnérable, excitable, et qui, aussi et corrélativement, accède, parmi les domaines où s’exercent en majorité les compétences reliées à l’hémisphère droit du cerveau, aux plus hauts degrés : le doué mathématicien a des amours beaucoup stables, linéaires et, le cas échéant, successifs, que le poète, écrivain, artiste avec ses amours multiples et passionnées, passionnantes voire torturantes. (Cette différence, visible à l’imagerie cérébrale, est liée au degré de mobilité de la «substance blanche» entre les deux hémisphères du cerveau.)

La grande synthèse sur ces surdoués en voie de démythification reste ainsi à être publiée. Celle-là repose sur le triptyque suivant :

I – LE CYCLE COGNITO-CREATIF CORRESPOND AU CYCLE AFFECTIF.

II – DE L’ARBORESCENCE A L’ESSENCE, OU LORSQUE LE ‘‘ET’’ ACCEDE A L’UNITE.

III – L’ERE NUMERIQUE, OU LE TEMPS DE LA DESAFFECTION.

Il ne saurait toutefois être question de brocarder un ouvrage par définition bienheureux et bienvenue dans cette collection. Le docteur Wahl nous y écrit en substance que si les doués ont tout pour être malheureux, ils ont aussi tout pour être heureux – et pas seulement euphoriques !- étant donné la similitude des circuits neuro-biochimiques mis en mouvement dans les deux processus.

On devra lire avec d’autant plus d’entrain la mise au point (certes jamais final) sur la question de Gabriel Wahl qu’elle est écrite avec ce chouia d’humour, si ce n’est d’esprit, typique de nos surdoués et qu’elle s’inscrit naturellement sur le fond de ce pyrrhonisme intellectuel, mais aussi affectif, qui leur est si coutumier : que sais-je ?

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-de-la-conscience-a-la-science/

http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-11/

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« De l’histoire mondiale de la France », par Jean-Gérard Lapacherie

février 22, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Histoire mondiale de la France

L’ouvrage intitulé Histoire mondiale de la France (Le Seuil, près de 800 p., 122 contributeurs, 145 articles) a bénéficié dans la seconde quinzaine du mois de janvier 2017 d’une large et généreuse promotion : critiques favorables dans la presse (Le Monde, La Croix, Libération, etc.), entretiens de la presse écrite avec le responsable du projet, Patrick Boucheron, du Collège de France, participation de ce professeur à des émissions de radio (France Culture) et de télévision (La Grande Librairie sur la 5), au cours desquelles il a eu le temps et tout loisir d’exposer les grandes lignes de ce projet éditorial, les intentions, à la fois « scientifiques » et « idéologiques », qui l’ont guidé et les objectifs que lui-même et les quelque cent vingt contributeurs ont poursuivis. Il est possible de les résumer, peut-être cavalièrement, mais assez fidèlement, ainsi : volonté de rompre avec le récit (ou roman) national qui a ou aurait nourri les historiens depuis 1880 ou même avant, ce récit étant jugé caduc, inadéquat, trompeur, rabougri et tout idéologique ; remplacement de ce roman par un nouveau récit ou roman qui, au contraire, serait ouvert, pluriel, divers, international, multiple (ou multiculturel), à la fois à l’image du monde et de la réalité française actuelle ; lutte contre les maux qui menacent ou menaceraient la France éternelle ou la France de toujours, à savoir le nationalisme, le chauvinisme, l’étroitesse d’esprit, l’égoïsme national, le repli sur soi, le racisme, le populisme, etc., et cela en abandonnant ce qui a fait le succès de l’histoire savante depuis un siècle (les mentalités, la société, les données chiffrées, l’économie, etc.) et en allant, après avoir élargi au maximum l’empan historique, de – 35000 avant le moment présent à 2015, sur le terrain préféré des tenants du roman national : les dates. Il s’agit d’aller combattre les adversaires sur le terrain que ceux-ci affectionnent et qu’ils ont ou auraient accaparé. Pourquoi pas ? Les intentions affichées sont belles, à n’en pas douter. Examinons comment elles se réalisent dans l’ouvrage.

Le concepteur de cette Histoire mondiale, Patrick Boucheron, consacre quelques pages à l’« Ordonnance générale en matière de justice et de police », destinée à « aucunement pourvoir au bien de [sa : de François 1er] justice, abbreviation des procès et soulaigement de ses [de François 1er] subjectz », dite ordonnance de Villers-Cotterêts du 15 août 1539, ordonnance qui est au cœur de l’histoire française et dont on ne voit pas quel rapport elle entretient avec l’histoire mondiale. Les 192 articles dont elle faite portent sur des questions de police et de justice et, parmi ces articles, il y en a deux, les articles 110 et 111, qui imposent que les décisions de la justice soient rédigées dans le langage maternel français, celui-là même que comprennent les plaignants. Pour Patrick Boucheron, ces deux articles ne visent pas les langues régionales, lesquelles, le nom langage désignant aussi l’ensemble des langues, font partie du langage maternel français. Les légistes qui étaient au service de François 1er proposent de renoncer au latin comme langue administrative. M. Boucheron lit donc, après quelques rares historiens, consciencieusement, honnêtement, le texte de cette ordonnance. Ces deux articles auraient été oubliés, s’ils n’avaient pas été interprétés avec passion par des gens qui, de toute évidence, ne les avaient pas lus. On peut distinguer sommairement trois types d’interprétation, deux positives, une négative. Les royalistes se sont félicités que François 1er en 1539 ait forgé l’unité du royaume par la langue et la culture. Les républicains et plus particulièrement, parmi ceux-ci, les Jacobins tiennent ces deux articles comme une étape décisive dans l’unification de la France. En revanche, les régionalistes y ont vu le début d’un génocide culturel qui a consisté à éradiquer de France les parlers, langues, cultures régionales. Aucune de ces interprétations n’est fondée sur une lecture honnête de l’ordonnance ni sur une prise en compte des réalités administratives et sociales de la France du XVIe siècle. Or, de trois interprétations, également fausses, M. Boucheron en retient une seule, celle du philologue et grammairien, Ferdinand Brunot, qui est qualifié, sans doute pour être discrédité, de « citoyen linguiste ». Ce philologue analyse rapidement l’ordonnance dans deux des 500 pages du tome II, le Seizième siècle, de sa volumineuse Histoire de la Langue française (15 vol.). Certes, l’interprétation de M. Brunot est toute en préjugés. On peut même se demander s’il a lu les deux articles. « Il est difficile de s’en tenir aux motifs allégués dans l’ordonnance même qui invoque le besoin de clarté dans les discussions et les jugements. Si cette raison eût été la vraie, comment ordonnait-on l’abandon des parlers dialectaux ?… Il est plus probable qu’on avait compris dans les conseils du roi que l’intérêt de l’Etat commandait l’unification de la langue qui devait faciliter l’unification de la justice, de l’administration et du royaume… Quoi qu’il en soit, le pas décisif était fait… ; il y avait une langue d’Etat ». M. Boucheron ne dit rien de l’interprétation royaliste (il est vrai que les royalistes ne représentent plus grand chose aujourd’hui), rien non plus des interprétations régionalistes, dont certaines, comme celles de Bourdieu (in Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982. Chapitre I « La production et la reproduction de la langue légitime »), confinent au délire. « Il serait naïf d’imputer la politique d’unification linguistique aux seuls besoins techniques de la communication […] entre Paris et la province, ou d’y voir le produit direct d’un centralisme étatique décidé à écraser les particularismes locaux. Le conflit entre le français […] et les idiomes ou les patois est un conflit pour le pouvoir symbolique qui a pour enjeu la formation et la re-formation des structures mentales ». Il est vrai qu’il est plus facile de prendre pour cible l’œuvre en partie oubliée, mais admirable, d’un philologue de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont l’un des mérites de citoyen a été de fonder la Ligue des Droits de l’Homme avec Lucien Herr pour organiser la défense du capitaine Dreyfus, que celle d’un sociologue léniniste qui dispose, même décédé, d’innombrables divisions de disciples puissants prêts à faite taire tout audacieux qui démontrerait que le roi Bourdieu est nu. Ce que montre cette analyse unilatérale du concepteur de l’ouvrage, c’est que, loin de prendre leurs distances avec toutes les idéologies, quelles qu’elles soient, les historiens qui y ont contribué se lancent dans une entreprise tout idéologique valorisant le divers, le multi-, le partage, de l’Europe et dévalorisant la France étroite qui, sans les étrangers, n’aurait qu’une histoire pauvre et rabougrie.

Autre exemple, les quelques pages consacrées à la Terreur de 1793 et de 1794. L’auteur de l’étude ne nie pas qu’il y ait eu Terreur, mais il insiste sur l’emploi fréquent du mot pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, sous prétexte que Montesquieu aurait défini la terreur comme le système de gouvernement du despotisme et que, dans les pays européens, les gouvernants ont ou auraient mis en place à compter de 1780 un système de terreur. Il ne semble pas que Louis XVI l’ait fait. Jamais le bilan humain de ces terreurs multiples n’est indiqué. Jamais n’est expliqué en quoi le despotisme, même éclairé, relève de la Terreur. Ce qui est gommé, c’est ce que la Terreur en France a eu de singulier : des gouvernants de rencontre, sans légitimité, qui ont utilisé la force (la justice, la police, l’armée, les milices) pour terrifier la population et la forcer à adhérer sous peine de mort à la politique décidée par un quarteron d’aventuriers. De fait, entourée (et menacée) par des pays qui ont ou auraient pratiqué la terreur, c’est contrainte et forcée que la République aurait elle aussi adopté les méthodes de gouvernement de ses voisins, ne serait-ce que pour se protéger. Si non è vero, è ben trovato… Bien entendu, les massacres de septembre, le populicide dans les provinces de l’Ouest (en bon français, le génocide), la répression, organisée par un jeune général d’origine corse au fusil et au canon, d’une manifestation de femmes, d’enfants et de vieillards près de l’église Saint-Roch en 1795, etc. sont occultés, ce qui est fort de café dans un ouvrage d’historiens.  Dans le cadre d’une histoire mondiale de la France, cette Terreur est déterminante : c’est à ce moment qu’ont été fabriqués les mots terrorisme, terroriste, nationalisme, nationaliste, vandalisme, qui sont employés aujourd’hui quasiment dans toutes les langues du monde et qui auraient dû illustrer l’emprise de la France sur l’histoire mondiale.  La négation et le relativisme forcené interdisent de penser l’impérialisme propre à la république qui a illustré, plus que le prince Zizim ou la grotte Chauvet, la participation de la France et de certains de ses ressortissants à l’histoire du monde, de 1793 à 1962, sans parler des massacres d’ouvriers en juin 48, des massacres encore plus cruels d’avril 1871, de la répression par la troupe des manifestations ouvrières, des conquêtes coloniales et des crimes abjects qui les ont accompagnées, du racisme, etc.

Il est une étude qui révèle ce qu’est cette Histoire mondiale. Elle est intitulée, avec un pluriel qui dénote le relativisme assumé de l’ouvrage, « Conquête(s) d’Egypte » (1798-1801 et décennies suivantes). A juste titre, l’auteur de l’étude récuse le point de vue de l’épopée bonapartiste ou républicaine ou impériale et adopte celui des historiens égyptiens et/ou arabes qui sont concernés directement par l’agression qu’a subie leur pays et l’occupation violente qui s’en est suivie : prédation accompagnée du cortège habituel de crimes. On ne peut qu’approuver cette inversion des points de vue. Pourtant deux questions sont écartées : est-ce la France qui a conquis l’Egypte ou l’armée d’un régime aux abois qui cherchait dans l’aventure impériale la légitimité qui y faisait défaut ? Il est évident que la République n’a aucune légitimité en Egypte. Mais la remarque peut être étendue au pouvoir ottoman et à celui de leurs mercenaires mamlouks, dont la légitimité n’est due qu’à la force. Cette expédition de 1798 est le prodrome de conquêtes territoriales ou coloniales qui ont été des tragédies, à la fois pour les indigènes et pour les Français ; elle est le papier de tournesol qui révèle ce qu’est ou a été la république en France : impériale et impérialiste.

Il est deux dates, 2011 et 2015, qui auraient pu donner lieu à une vraie histoire mondiale de la France, mais elles sont traitées de façon anodine, comme si Gosselin Lenotre et sa petite histoire étaient désormais le seul horizon du Collège de France. Ce qui intéresse l’auteur de l’étude de la chute de Strauss-Kahn en mai 2011, ce sont la couverture de cette sordide affaire par les media du monde entier et les répercussions sur l’élection présidentielle de l’année suivante. Or, cette affaire contenait les ingrédients d’une déflagration mondiale : un homme richissime abuse une femme pauvre ; un blanc une noire ; un ressortissant d’une puissance naguère coloniale une ressortissante d’une ancienne colonie de cette puissance ; un juif une musulmane. Si Obama n’avait pas été au pouvoir aux Etats-Unis et si la procédure judiciaire n’avait pas été aussi brutale, la déflagration aurait pu avoir lieu. Au moment où il s’est accordé quelques secondes de plaisir, Strauss-Kahn était directeur du Fonds Monétaire International. Il n’est pas le seul Français qui, au cours des vingt dernières années, ait exercé des responsabilités internationales de premier plan. Citons, entre autres, outre Strauss-Kahn, Trichet, Camdessus, Chavransky, Lagayette, Peyrelevade, Lamy, Naouri, Lagarde… et les institutions où se sont illustrés ces Français : FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE, BCE… On peut toujours mettre ses succès sur le compte de l’excellence de la formation française, mais ce serait se voiler la face. Depuis trente ans et le consensus de Paris, c’est la France qui a imprimé au monde son nouveau visage par la construction de la finance globale : marché unique, effacement des frontières et des droits de douane, globalisation, la finance prenant le pas sur la fabrication, etc. Cette politique a été décidée, sous l’égide de Mitterrand, par Delors, Strauss-Kahn, Bérégovoy, Hollande et mise en œuvre par de hauts fonctionnaires socialistes ou socialisants. Rawi Abdelal, professeur de sciences politiques à Harvard, a étudié ce processus. Apparemment, ces connaissances sont hors de portée des historiens français.

La dernière date du comput mondial de l’histoire de France est 2015, quand, en janvier de cette année-là, des drapeaux tricolores ont été déployés aux fenêtres et dans la manifestation de masse du dimanche 11 janvier. Y a-t-il eu retour de la nation, de cette nation qui a été qualifiée tantôt de grande, tantôt de vieille ? L’auteur de ces lignes n’a pas vu de drapeau tricolore dans les villes qu’il connaît, en tout cas rien qui puisse être comparé à ces forêts de drapeaux que des peintres ont représenté dans leurs tableaux du 14 juillet à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Admettons que la date de 2015 soit importante. Si elle l’a été, ce n’est pas pour les raisons anodines ou insignifiantes qui sont exposées par l’auteur de l’étude. En janvier 2015, huit humoristes ont été exécutés par un commando : ils avaient été condamnés à mort par un imam établi au Yémen. Autrement dit, la loi islamique a été appliquée en France à des Français. Le surlendemain, cinq juifs ont été assassinés, uniquement parce qu’ils étaient juifs. Le pouvoir politique, à savoir le président de la République, ses conseillers, ses ministres, ses soutiens, ses diplomates, les préfets, la police, etc. ont organisé une grande manif à Paris, en dépit de l’état d’urgence, à la fois pour canaliser l’émotion publique et pour défendre la liberté d’expression, laquelle n’a été menacée ni par les Kouachi, ni par Coulibaly. Etrange parade, donc, dans les deux sens du noms parade : on parade et on pare les coups comme en escrime. C’est peut-être la première fois en France qu’un pouvoir institué organise, quitte à troubler l’ordre public qu’il est censé protéger, une grande manif qui bénéficie de tous les moyens fournis par l’Etat. La manipulation, comme on en rencontre habituellement dans les républiques bananières ou dans les sous-dictatures, est évidente, mais elle n’a pas eu l’heur d’attirer l’attention des historiens mondialisés. Après 2015, il y a eu les assassinats de masse de 2016 ; et avant ceux de 2012. « La France est en guerre », ont déclaré ministres et éditorialistes. Précisons : elle est en guerre au Mali, en Centrafrique, en Irak ; elle l’a été en Libye ; elle a failli l’être en Syrie. Voilà qui en moins de cinq ans (et ce n’est pas terminé) vaut largement l’expédition militaire en Egypte en 1798, comme si la République renouait avec ses démons impérialistes. Le Mali compte 20 millions d’habitants, dont 10 millions en âge de porter les armes. A qui fera-t-on croire qu’une armée de 10 millions de soldats potentiels est incapable de venir à bout de 3 à 4000 musulmans, certes fous furieux, mais dépourvus de véritable logistique…

Voilà comment l’histoire, dite mondiale, de la France se transforme en petite histoire et comment un grand roman (grand, parce qu’il couvre 360 siècles ou davantage) international ou internationaliste se mue en roman de gare ou en bluette à l’eau de rose.

Jean-Gérard Lapacherie