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« Lire Obertone », par Jean-Gérard Lapacherie

mars 19, 2015 dans Non classé par admin

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Laurent Obertone, La France Big Brother, Le mensonge, c’est la vérité, Editions Ring, 2014, 18 €

Après Orange mécanique (titre anglais : A Clockwork Orange), Big Brother ; après Kubrick, Orwell ; après la violence gratuite contre les biens et les personnes, principalement les personnes faibles (femmes, enfants, vieillards), la surveillance de tous par quelques-uns et la censure pour tous. Ces « après » ne signifient pas « postériorité », mais simultanéité. Big Brother ne fait pas disparaître Orange mécanique. Au contraire, ils se nourrissent l’un l’autre et l’un de l’autre, l’un étant l’allié ou le complice de l’autre. Ce sont les Dupont et Dupond français – non pas ceux de la joie, mais ceux de la désespérance.

Plus que tout autre constat, ce qui est significatif dans les deux ouvrages de Laurent Obertone, c’est l’usage de mots anglais pour décrire la France, ces mêmes mots anglais étant mis en apposition à La France, comme si, désormais, ils la définissaient ou en résumaient l’identité. La France n’est plus la terre « des arts, des armes et des lois » d’une littérature ancienne et oubliée ou, plus exactement, jetée dans les poubelles de l’histoire, mais elle est devenue une des banlieues pourries de New-York ou une marionnette globish de Services Secrets tout puissants.

Le dernier livre de Laurent Obertone est désespérant. Il devrait porter en exergue, non pas des citations de 1984, telle celle-ci « Et si les faits disent autre chose, les faits doivent être modifiés », mais cette parodie de Dante : « Ô toi qui vis en France abandonne toute espérance ». Le titre Big Brother en dit le contenu ; les exergues, pour la quasi-totalité d’entre eux, empruntés à George Orwell, en résument la ou les thèses, déclinées dans dix chapitres, à savoir des lettres ou des harangues adressées à « Monsieur Moyen » (c’est-à-dire n’importe quel Français) et au titre éloquent, que voici : « Homo domesticus, Le monde perdu, Les deux minutes de haine, Journalitarisme (ou totalitarisme des médias), Le camp des seins, A l’école de dressage, Le bestiaire du parti, Artéfact, Rupture de code, Porc ou vif », ce dernier esquissant l’alternative laissée aux Français.

La France est sous la coupe d’un Grand Frère, lequel représente tantôt des institutions, tantôt un « Parti », tantôt des hommes ou des femmes (journalistes, chercheurs, experts, élus, conseillers, commissaires, publicitaires, spécialistes du social), dont la seule activité, excellemment rémunérée, est de surveiller, de censurer, d’interdire, de prévenir, de désinformer, de mentir, de redresser, de rééduquer, de faire peur, de faire chanter. Jadis, la France était le pays des Francs ou « hommes libres ». Désormais, elle est une zone de servage, de servitude volontaire, de sujétion et de libre consentement à la sujétion, de reniement, de domestication des esprits et de dressage des volontés. Jadis, les Français étaient fiers de leur liberté expression ; aujourd’hui, celle-ci est l’apanage des seuls organes. Jadis, dans la République laïque, Etat et religion étaient séparés ; désormais, l’Etat impose grâce à un clergé innombrable sa propre religion, sans transcendance, mais avec asservissement garanti. On se demande comment un pareil pays peut survivre et si le destin qui lui est assigné n’est pas la disparition pure et simple, comme ont sombré récemment l’U.R.S.S., le Troisième Reich, la Ruthénie, le duché de Bourgogne ou le département des Bouches-du-Tibre. En 1918, les civilisations ont su qu’elles étaient mortelles. Un siècle plus tard, c’est au tour de la France d’en prendre conscience, la France qui est aujourd’hui la meilleure élève de George Orwell. 1984, c’est, trente ans après, la France de 2014. « Jadis, écrit Laurent Obertone, les écrivains s’efforçaient d’arracher les gens à leur réalité pour les mener dans un monde fictif. Aujourd’hui, ils doivent faire exactement le contraire ». C’est ce à quoi il s’évertue : arracher les Français au monde fictif dans lequel les emprisonne Big Brother pour les mener à la connaissance de la réalité.

Ce en quoi Laurent Obertone se démarque de George Orwell, c’est dans l’analyse du totalitarisme. Il n’est plus seulement « idéologique » ou il n’est plus principalement « idéocratique ». Ce n’est pas le triomphe d’une idée ou de l’Idée (celle de communisme ou de socialisme) qu’il cherche à obtenir, mais la domestication des hommes et surtout la modification de la nature humaine, qu’elle soit biologique ou non, qu’elle vienne des gènes ou des instincts : la nature, oui, mais dressée, domestiquée, dévirilisée, castrée, féminisée, dénaturée…

Laurent Obertone s’inscrit donc dans la lignée, ouverte par George Orwell, des penseurs du totalitarisme et d’un totalitarisme qui englobe toutes les potentialités de l’homme : pensée, corps, opinions, croyances, arts, attachements, éducation, savoir, connaissance. Il fait ainsi figure d’OVNI parmi les écrivains, journalistes, analystes, hommes de lettres français. Il n’appartient à aucun clan, à aucune chapelle, à aucune écurie. Il ne bénéficie d’aucun renvoi d’ascenseur, ni d’une organisation protectrice – genre mafia ou franc-maçonnerie. C’est un homme seul et qui a décidé, en toute connaissance des risques qu’il prenait, de penser librement, sans œillères, sans prévention, sans obéir au moindre mot d’ordre, sinon à la seule exigence de vérité : dire ce qui est, même si c’est interdit, prohibé, illicite ou haram, comme il faut dire maintenant, ou surtout si c’est haram.

Les sceptiques doutent de la puissance en France de Big Brother et de l’existence d’une France Big Brother de la censure pour tous. Il y a un fait qui pourrait les éclairer et, a posteriori, confirmer les analyses de Laurent Obertone : c’est l’omerta. Il est vrai qu’il y a des raisons objectives à l’omerta. Les médias sont les agents zélés de Big Brother. Big Brother déteste le livre qui le dévoile ; il a donc ordonné à ses sbires de la « bonne presse » de faire silence. Elle fait beaucoup de tapage pour le « bouquin » d’une amie de Big Brother, la dénommée Trierweiler, ou pour ceux d’un quelconque membre du showbiz, d’un musulman déguisé en modéré, comme s’il y avait des nazis modérés. Mais à un livre insolent (au sens vrai de ce terme : inaccoutumé, qui brise les habitudes, qui sort les lecteurs de leur traintrain routinier), la seule réponse possible des organes de Big Brother est le silence. C’est le seul hommage que le vice puisse rendre à la Vertu.

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« Dans 18 mois, un krach financier très vraisemblable », par Morad El Hattab

février 8, 2015 dans Non classé par admin

Article paru sur Agoravox

« Une récente estimation (…) évalue les actifs de la BCE entre 2700 et 3000 milliards . Les actifs comprennent l’argent qu’elle a prêté ainsi que les créances douteuses des banques et des pays membres de l’UE. Quant aux fonds propres, ils s’élèvent à 13,3 milliards . Nous avons donc un effet multiplicatif de 203. A ce niveau-là, la BCE n’est pas une banque : c’est le plus dangereux des hedge funds ! »

L’engrenage grec, Eric Bertinat, ASIN bulletin, février 2012.

22 Janvier 2015, la BCE sauve les marchés…pour 18 mois !

Prise le 22 janvier 2015, la décision par la BCE d’acquérir sur 18 mois 1100 milliards € d’actifs financiers, surtout des bons du Trésor a eu pour objet officiel de financer une relance économique dans l’Eurozone.

En fait, elle a sauvé les marchés financiers de la menace grave et imminente d’un krach obligataire (c’est quand les taux montent et que les actifs baissent).

En effet, depuis septembre 2014, les inquiétudes se multipliaient sur les pays émergents, sur les obligations pourries (pardon, à haut rendement) et même sur les obligations des entreprises.

Un sérieux début de fuite des capitaux du risque vers la qualité avait, le 29 janvier 2015 réduit à 0,35% les taux des obligations d’Etat allemand à 10 ans, et, mais oui, mais oui, à 0,58% les taux des obligations d’Etat français à 10 ans.

Une différence de 0,18% entre la vertu souabe et la grosse cigale française…

Dans cette ambiance, les bonnes nouvelles, telle la baisse du prix du pétrole, ou encore la brillante croissance économique américaine des 3ème et 4ème trimestres 2014 se transformaient presque en mauvaises nouvelles. Les taux de la Federal Reserve allaient-ils remonter devant les perspectives d’une relance économique américaine ? C’était là une menace pour les marchés obligataires.

Incroyable mais vrai, on craint la croissance car elle pourrait faire monter les taux de la FED donc les taux des obligations. Or, quand les taux montent, les cours des actifs baissent.

Il ne restait plus aux investisseurs et autres fonds de placement plus ou moins spéculatifs qu’un seul espoir auquel s’accrocher : la BCE allait acheter massivement des obligations d’Etat, elle le ferait, car elle le devait… C’était le dernier espoir des marchés !

Elle l’a fait, et a décidé d’acquérir sur 18 mois pour 1100 milliards € d’actifs financiers, dont 900 milliards € de bons du Trésor nationaux. Elle prend ainsi le relais de l’ancien « Quantitative Easing 3 » de la Federal Reserve, clos depuis octobre 2014.

Si elle n’avait pas pris le relais, les marchés financiers n’auraient plus eu de soutien.

Ainsi, les hausses vont reprendre, avec une inflation des actifs où la monnaie créée par les Banques centrales chasse des actifs financiers en trop petit nombre. Comme la plupart des investisseurs se financent par emprunt, c’est-à-dire par effet de levier, cela signifie que la bulle spéculative va pouvoir continuer à gonfler.

Depuis que la Federal Reserve a décidé de noyer les marchés sous les liquidités des « Quantitative Easing », les marchés vibrent aux décisions des Banques centrales. Enfin, la BCE a pris le relais de la « Fed ».

La décision de la BCE a immédiatement créé l’euphorie. Pourtant, dès le 28 janvier 2015, certains marchés commencent à diverger : alors que le Financial Times du 27 janvier 2015 enregistre toujours la hausse des marchés menée par la charge des taureaux triomphants (à la bourse de New York, le taureau signifie la hausse), le Wall Street Journal du lendemain annonce déjà pour la journée une baisse de 291 points de l’indice Dow Jones, soit moins 1,65%.

La hausse du dollar érode déjà sévèrement les bénéfices des sociétés industrielles américaines.

La BCE a fait son devoir, et Wall Street baisse après 5 jours… Il n’y a plus rien de sacré ! Ce ne sont, il est vrai, que les baisses habituelles du mois de janvier.

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La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Le droit comme voie de fait »

janvier 2, 2015 dans Non classé, Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

L'enfer réglementé

Nicolas Bertrand, L’enfer réglementé – Le régime de détention dans les camps de concentration –, préface de Stéphane Hessel, Perrin, 2015.

Comme une jeune fille cérébrale dont la froide beauté n’en amoindrirait pas le danger, voici que le positivisme juridique, à la page trois-cent-quatre-vingt-quatre du sus-référencé, et par le biais de son passage sous les fourches caudines de l’enfer réglementé des camps de concentration nazis, en particulier celui de Buchenwald, trente ans après une première entrevue, s’invite à nouveau à notre jugement.

Lauréat du prix de thèse 2012 de la faculté de droit de l’université Humbolt à Berlin, Nicola Bertrand a beau enseigner à Iéna, il ne démontre pas, il montre que l’expérience des déportés invalide Hegel de la plus terrible des manière – dans la chair – tout en confortant l’appréhension sensitive de Nietzsche : l’Etat, le plus froid des monstres froids. Mais, ce que la science du droit ajoute aujourd’hui, c’est que ce que la vulgate nomme l’Etat de droit, n’est non seulement pas une garantie du fonctionnement légitime des pouvoirs publics, un rempart contre l’ « oppression » (entendu comme l’arbitraire de la décision du pouvoir politique à l’encontre d’un de ses sujets/citoyens), mais qu’il peut la renforcer, ou la masquer au regard des agents de cette oppression. Le droit, comme bonne conscience.

La théorie pure du droit a les yeux de Chimène pour cette pyramide de normes s’imputant les unes dans les autres comme des poupées russes à partir de cette « norme fondamentale » (NF) placée en son sommet, au-dessus de la Constitution, au dessus de la cour suprême (l’une l’autre se (re)gardant) de chaque entité territoriale et qui, seule, aux sens à la fois logique, morale et théologique du verbe, les justifie. Ce que l’expérience des sens révèlent à la raison du juriste peut se résumer en une image : la norme fondamentale (et, en conséquence, les normes subséquentes qu’elle irrigue de son information initiale) est une calorie vide, une pure énergie dont il importe de connaître la composition du ou des nutriments (natures des sucres (simples ou complexes), présence ou absence de vitamines etc.) La théorie pure du droit admire un certain positivisme partant du principe que son agnosticisme obligé conduit d’une main ferme le savant à ne pouvoir, à ne devoir que s’occuper de la forme, du contenant et de son agencement. L’intendance – c’est-à-dire, en un mot, la justice suivra… Pour le moins s’attache-t-elle à nous montrer la rationalité de cette…croyance.

Comme la magnifique coque en bois d’un galion renversé, l’édifice normatif est malgré tout en permanence sujet au déséquilibre ou, pire, à l’attaque de la termitière (lesquelles au minimum brouillent les contours de la structure). Citons notamment : la  nature exacte du parquet général près la cour de cassation ; le degré d’autorité de la chose jugée par des juridictions comme la CEDH et la CJE ; la responsabilité individuelle des juges et la qualification de cette responsabilité … On a vu au travers du cas du juge d’instruction Burgeaud que la conception pyramidale des normes n’est pas comprise, attendu qu’on ne peut mettre en cause celui qui a rendu des décisions 1. susceptibles d’un recours, 2. ayant fait l’objet de ces recours, 3. confirmées par les juridictions supérieures.

Structure naturelle de tout pouvoir étatique (c’est-à-dire s’exerçant sur un territoire géographique donnée) mise en évidence par la science juridique au travers de la théorie pure du droit, la hiérarchie pyramidale des normes va cette fois-ci, au XXIème siècle, être scrutée par le plus fin des procédés de résonance magnétique. On va s’intéresser au contenu, à l’infrastructure ; la légitimité va suppléer à la seule légalité, et, se ressourçant à une certaine ontologie, toute norme aura souci de sa raison d’être.

Jean Michel Blanquer

Jean-Michel Blanquer

Deux ouvrages publiés aux éditions Descartes et Cie nous aideront prochainement à cette projection dans ce qui n’est même pas le futur mais un à venir : Changer d’ère et La responsabilité des gouvernants, tous deux de la plume de Jean-Michel Blanquer.

Hubert de Champris

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« La crèche et les petits dieux du peuple », par Claude Bourrinet

décembre 14, 2014 dans Non classé, Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Creche

Jean-Paul Brighelli rappelait1 que l’institution des crèches, n’avait que peu de liens historiques et religieux avec le christianisme authentique. Le terme « institution » est employé ici pour évoquer le mortier des siècles, la lente et merveilleuse fabrication d’une coutume populaire, qui se sert des pierres laissées par les traditions ancestrales, de cette mémoire longue qui plonge parfois dans les temps protohistoriques, pour ériger des « monuments » (du latin monumentum, dérivé du verbe moneō « se remémorer »). Les crèches appartiennent à cet « art » de tous, œuvre artisanale dont on ne connaît pas l’auteur, car elle jaillit du génie communautaire, comme les contes, les légendes, les chansons de village et des danses dit « folkloriques », dont les volutes manifestent quelques chose des mythes éternels.

Les crèches, dont la création est redevable de récits bibliques apocryphes, signifient, d’une façon bon-enfant, la revanche du paganisme sur une religion allogène, judaïque, violemment hostile aux « idoles ». Le christianisme primitif a eu du mal à se défaire de ces a priori anthropologiques, au point que sa réappropriation de l’art « païen » n’est devenue évidente que dans le temps même de sa résistible victoire sur les antiques croyances. L’art dit « chrétien », qui doit beaucoup à l’art impérial du IIIe siècle2, s’est affirmé quand la nouvelle religion du Christ a senti qu’il n’existait plus guère de danger provenant de l’ancienne religion, c’est-à-dire après le putsch de Constantin, dit « le grand », au début du IVe siècle.

Ce que l’on examine, de l’ « art chrétien » du moyen âge, appartient à ce genre de d’équivoques qui ne cessent d’agiter les spécialistes, l’équivalent des interrogations qui se posent lorsqu’on se demande s’il peut exister une philosophie chrétienne. De la même façon, on peut appréhender la foi galiléenne comme une acculturation du judaïsme, qui s’est fondu dans la Weltanschauung, la vision du monde hellénistique, avec, cependant, un noyaux monothéiste et iconoclaste persistant, qui se réactive par intermittence. D’autres apories peuvent aussi naître d’une analyse poussée des légendes issues de la « Matière de Bretagne ».

La République – du moins celle qui s’est illustrée en France – a eu pour ambition de restituer l’État romain, sa vertu, son sens de l’État, bref, la res publica. Or, cette « chose publique » peut se confondre aisément avec la laïcité telle qu’elle s’est traduite lors des lois de séparation de l’Église et l’État, en 1905. C’est évidemment, si l’on cherche des sources référentielles à cette brisure entre le sceptre et le goupillon, une illusion de trouver des justifications dans l’Histoire, car jamais, dans les temps anciens, même à l’époque de la querelle entre l’Empire romain-germanique et la papauté, on a conçu une société qui ne fût façonnée de ces deux pans indissociables que sont le temporel et le spirituel, ce qu’exprime très bien le terme de « religion », qui induit un rapport de dépendance entre le haut et le bas, entre le terrestre et le suprahumain. Même saint Augustin, dans La Cité de Dieu, ne sépare pas, de facto, la cité des hommes de la cité de Dieu, qui sont inextricablement mêlées, dans la vie civique, et dans les cœurs. Le point nodal, où s’incarne cette rencontre entre les deux ordres, est, bien sûr, la morale, ou, plus précisément, la charité.

La décision de l’État de couper les deux réalités de l’être humain, entre, d’un côté, la chose publique, et, de l’autre, la chose privée, ne visait pas, au début du XXe siècle, à empêcher la seconde de s’exprimer librement. La République a, au demeurant, eu besoin de l’appui de l’Église durant la guerre de 14-18, comme, plus tard, le bolchevique Staline a eu recours à l’Orthodoxie durant la Grande Guerre patriotique qu’a menée l’empire soviétique contre l’empire nazi. Les hommes n’aiment pas mourir pour des idées, il leur faut la chair et le sang de leur mémoire pour se sacrifier.

L’agressivité dont font preuve, actuellement, les tenant d’une laïcité « pure » délivrée de tout signe religieux, lorsqu’ils revendiquent une sorte d’épuration civique, de nettoyage des rues, des édifices officiels, des corps et des écrans virtuels, et, bientôt, pourquoi pas, comme dans les meilleurs récits contre-utopiques, rectifiant passé et futur, ne manque pas d’être assez singulière, si l’on s’en tient à la longue chaîne des siècles.

Il est certain que la volonté, récurrente, existe de niveler le catholicisme au rang de sensibilité religieuse comme une autre, niant de cette façon son rôle constituant de notre civilisation européenne et française. Penser, pour autant, que cette acrimonie éradicatrice relève d’un complot visant à substituer l’islam au christianisme pèche par excès. En effet, les « princes qui nous gouvernent », comme disait feu Michel Poniatwski, n’usent des musulmans qu’en ce que ceux-ci servent d’instruments de démolition. Le multiculturalisme n’est pas, dans notre espace historique l’expression d’une civilisation, mais une arme contre la civilisation. La présence de religions allogènes, dans la Rome antique, n’a été tolérée, voire encadrée, comme le judaïsme, qu’en tant qu’elles de constituaient pas un péril pour la sauvegarde  de l’ « empire ». La notion de « tolérance », au sens que lui ont donné les Lumière, est, en ce qui concerne cette époque, tout à fait anachronique. Le passage du paganisme au christianisme n’a pas été un changement radical dans l’octroi plus ou moins grand de la « liberté d’opinion, ou d’expression » qui, là aussi, rapporté à l’ère contemporaine, risque de se révéler tout autant anachronique que la notion de tolérance. Car non seulement les débats philosophiques ne concernaient qu’une élite très réduite, mais on sait combien cyniques, stoïciens, épicuristes, ont pu être l’objet de désagréments de la part du pouvoir, et, surtout, quel a été la lente dérive structurelle, qui a formaté l’appréhension de l’univers, et, de syncrétismes en confusions, d’hénothéisme fondé sur un usage métaphorique des divinités, en synthèse entre aristotélisme, stoïcisme et platonisme, jusqu’au triomphe, dans les cercles cultivés de l’aristocratie, du néoplatonisme, et a préparé l’avènement de la théologie chrétienne et sa propension à caréner une orthodoxie pérenne3.

Aussi bien serait-on avisé de ne pas interpréter l’évolution de ce que d’aucuns nomment « le système » comme un mode opératoire unique, reposant sur une vision stratégique homogène, d’où seraient tirées les ficelles qui manipulent des marionnettes. Non qu’il n’existe pas des officines plus ou moins occultes, mais les visées semblent parfois contradictoires. Comment concilier, en effet, la volonté de balayer tout signe ostentatoire de la religiosité – dont le fameux voile intégral – , et de promouvoir, dans le même temps, l’islam, en finançant, par exemple, des mosquées. S’appuyer sur des populations étrangères, par leurs cultes, leur religion, leurs symboles civilisationnels, voire leurs mœurs, pour diminuer l’importance de la mémoire de l’Europe, et, parallèlement, se hérisser frénétiquement dès qu’apparaît toute allusion à la religion, voilà ce qu’on appelle un paradoxe. En vérité, le tableau est pour le moins complexe.

D’autant plus que le monde musulman s’inscrit dans le monde « traditionnel », conservateur (au sens propre : « qui conserve »). Toutefois, le processus libéral mondial le fait passer progressivement et sûrement, comme toute chose, dans une logique postmoderne ; il se métamorphose, de réalité archaïque (de « archê », fondements originels) fortement ancrée, en expression d’une «opinion » comme une autre. Le vocable « religion » recouvre, sinon des acceptions différentes, du moins des degrés de pertes du sens inégaux. Car il s’en faut de beaucoup que toutes les sacralités se vaillent, tant synchroniquement que diachroniquement. Le christianisme de l’homme contemporain, si l’on prend la peine de sonder les cœurs et les intelligences, est sans commune mesure avec celui des temps anciens, et il est fort probable que le premier partagerait malaisément le sort du deuxième, qu’il appréhenderait à l’horreur pour les contraintes religieuses qu’éprouve tout hédoniste contemporain. De même, qu’y a-t-il de semblable entre la conception du sacré d’un paysan du Bengale, par exemple, et celle d’un évangéliste américain ?

La question essentielle est, non de ravaler toute sacralité à une dénominateur commun, par exemple la foi (aussi peu discernable que l’amour), ou bien, plus identifiable, les rites ou les bâtiments confessionnels, mais de savoir quel type de religiosité sied parfaitement au « système » libéral. Or, la logique de la « main invisible », du marché, est de déminer, de dédramatiser, de folkloriser, de dysneylandiser les patrimoines, les traditions, les appartenances, les identités. On se satisferait d’une multitude de communautés, à condition qu’elles se parent des attributs d’une mode, certes, un peu spéciale (comme les « identités sexuelles »), mais compatibles avec cet arc-en-ciel qu’on arbore comme le drapeau de la diversité. Autrement dit, pour la gloire et l’intérêt du doux commerce, il est nécessaire que se multiplient les appartenances, si possible interchangeables, mais sans les inconvénients ataviques de ces engagements, l’exclusivité, l’intolérance, la guerre, les bûchers, ou bien la permanence, la discipline, la règle, la rigueur de la doctrine.

La seule entité viable (si l’on ose dire) de l’ère postmoderne est une bulle vide, flexible, polycompatible, éthérée, irresponsable, vaguant à tous vents, surtout aux caprices du marché. La religion est un marché comme un autre. La gravité de la tradition authentique, comme celle de l’ensemble des sociétés qui ont disparu, diluées par les flux corrosifs de l’argent, cette pesanteur solennelle, digne, noble, que les Romains considéraient comme la marque de l’honnête homme, n’a pas sa place dans un monde liquéfié, qui n’est, aux dires de la Dame de Fer, pas une société4. Ne resterait in fine qu’un être évaporé, déracine de la terre, sans laquelle aucune civilisation ne peut vivre d’une vraie vie, ne peut devenir la demeure du monde.

Faut-il parler, alors, de religion, de projet religieux conquérant, dominateur, tel que le serait l’Islam, comme nous l’assurent les Identitaires ? Il semblerait plutôt que l’on assistât à l’un des derniers assauts contre l’esprit religieux. Les musulmans devraient porter attention aux effets dévastateurs de la modernité : on ne peut être véritablement adepte d’une tradition spirituelle, et drogué aux poisons de la société de consommation, de la sous-civilisation matérialiste, américanisée, bafouant toutes les valeurs qui ont été vénérées pendant des millénaires.

A cette aune, la censure des crèches apparaît comme l’aboutissement d’un processus de désenchantement commencé avec les religions judaïsantes. La société marchande est  la fin et le triomphe d’un monothéisme délivré de ses oripeaux païens. L’empire romano-chrétien a tenté, par la violence ou la propagande, l’intimidation ou la persuasion, d’extirper des cœurs, des consciences, et des paysages, les reliquats d’une religion haïe, que l’on dénonçait comme le suppôt du diable, comme le témoignage de la déchéance humaine5. Le christianisme fut une religion nouvelle, une révolution. Son projet de nouvel homme se voulait radical. La nouvelle foi plongeait jusqu’au fond des êtres, et les sommait d’adhérer, d’aimer, de se sacrifier pour elle, ce que les traditions sacrales ancestrales n’exigeaient pas. Il fallait arracher les racines du mal, jusqu’au tréfonds de la terre humaine. La traque des derniers païens, la destruction ou la récupération des vestiges anciens, des chênes sacrés, des sources, des temples, des hauts lieux, furent, au moyen-âge, un combat incessant. Et vain, comme l’on sait, puisque des legs païens restèrent vivaces, comme Noël, et, justement, nos fameuses crèches, avec leurs animaux sentant l’humus.

Pour la première fois, le libéralisme est en voie de réaliser ce qui avait été entrepris il y a deux mille ans : soustraire à la joie humaine la chair et la saveur des petits dieux populaires, ceux qui accompagnaient, jadis, les tribulations des humbles. Et l’on retrouve, dans cette volonté dévastatrice, cette rage rabbinique, ecclésiastique, qui s’en prenait autrefois aux héritages païens, même si cette haine est maintenant dirigée par des laîcistes, contre le christianisme même, comme chose du passé.

Claude Bourrinet

1          Jean-Paul Brighelli, Ce que cache l’interdiction des crèches de Noël, Le Point, 10 décembre 2014

2          Bernard Andrae- L’art de L’ancienne Rome – Paris – Editions Mazenod, 1988

3          Polymnia Athanassiadi, La Lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif, éditions Les belles Lettres, 2006

4          Margaret Thatcher : « There is no such thing as society: there are individual men and women, and there are families. » 1987

5          Ramsay MacMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle,  Les Belles Lettres, 1998

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« Nos amies les féministes » par Sylvain Pérignon

novembre 24, 2014 dans Non classé, Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Guide pour devenir le collabo docile de la pensée officielle

Tu es français, blanc, mâle, hétéro, de culture gréco-latine et de sensibilité chrétienne. C’est déjà un acte d’accusation et avec un pareil dossier, tu as intérêt à te faire tout petit. Tu ne fais partie d’aucune franc-maçonnerie, d’aucune nomenklatura, d’aucune caste surprotégée, d’aucune minorité souffrante et tes identités se veulent discrètes. Détestant l’exhibitionnisme idéologique, tu es plutôt « majorité silencieuse » sur bien des sujets.

Tu es contre la guerre, la famine, le viol, la torture, l’esclavage et le travail des enfants au fond des mines, mais tu n’éprouves pas le besoin de le clamer sur tous les toits et de faire admirer  tes postures.

Dans l’isoloir, tu essayes de voter pour le moins menteur, le moins démagogue et le moins clientéliste, sans grandes illusions d’ailleurs.

Tu vois ce que tu vois, tu entends ce que tu entends, tu penses ce que tu penses. Hé bien, garde le pour toi. Tu ne fais pas le poids.

Tu ne fais pas le poids devant les sachants, les doctes, les experts, les pontes, les consultants qui t’écrasent de leur mépris souriant si tu n’emploies pas les mots autorisés ou si tu dévoiles de suspects questionnements.

Tu ne fais pas le poids devant les artistes rebelles qui font leur promo avec leurs engagements en bandoulière, les saltimbanques « qui se sentent concernés », les  humoristes qui n’ont la dérision que méchante et sectaire.

Tu ne fais pas le poids devant le terrorisme des communautés, qui instaurent par l’intimidation  des interdictions d’ouvrir les débats qui leur déplaisent.

Tu as d’ailleurs intérêt à faire profil bas. N’oublie pas que nous vivons dans une société de délation, où l’État sous-traite à de multiples associations subventionnées le quadrillage de la société civile et la surveillance des atteintes à la bien-pensance. Juges indépendants et journalistes objectifs y veillent également, la main dans la main. La liste des choses-qui-ne-sont-pas-des-opinions-mais-des délits ne cesse de croître.

Il convient donc de te guider pour que tu puisses t’en sortir et gagner l’estime de nos élites. La réserve et la discrétion ne suffisent pas, il te faudra clamer bien haut tes repentances et tes allégeances, et avant tout surjouer tes indignations.

Tu dois d’abord apprendre quels sont tes amis. Tu dois commencer par faire allégeance au matriarcat light et faire oublier le macho en puissance que tu es. Tu seras gay friendly en demandant l’indulgence pour ton hétérosexualité. Tu tireras ta révérence devant nos amis mahométans et éviteras les amalgames et les stigmatisations. Tu plaindras et excuseras nos amis égarés, les délinquants, victimes d’une société d’exclusions et d’inégalités. Tu cesseras de considérer les écolos comme une secte obscurantiste et malfaisante. Et tu demanderas plus d’Europe, qui t’a apporté la paix et la prospérité.

Tu devras ensuite lister tes ennemis et apprendre à les reconnaître, même lorsqu’ils se cachent sous divers masques : Les cathos, les fachos, les xénophobes, les réactionnaires, qui sont les multiples têtes de l’hydre qui ose combattre la modernité et s’interroger sur ses bienfaits. Tu déconstruiras l’idée même de nation et dénonceras sans faiblir les inquiétantes dérives populistes qui montrent en fait le véritable visage du peuple, qu’il faut savoir remettre à sa place.

Il te faudrait un petit manuel de survie en milieu progressiste, pour t’aider à devenir le collabo docile de la pensée officielle. Tu  échapperas ainsi à  la placardisation ou à l’ostracisme  qui te guettent si tu relèves la tête. Tu cesseras de passer pour un  blaireau populiste aux yeux des personnes éclairées. Accessoirement, tu t’éviteras de sévères râteaux si jamais tu entreprenais de séduire des dames qui pensent bien comme il faut.

Rééduque toi avant d’être forcé à le faire !!

Aujourd’hui, nous allons te parler de nos amies les féministes. Et non pas « nos amies les femmes », qui nous donnerait plus de trente millions d’amies, mais te grillerait définitivement.

Tu es un homme de ton temps. Tu es le premier étonné que les femmes françaises n’aient eu le droit de vote qu’en 1944, quatorze ans après les femmes turques, et que cela ait pu si longtemps faire débat. Mais sous la Troisième République, la gauche laïcarde et franc-maçonne s’y opposait farouchement, les femmes étant suspectées de suivre docilement les consignes de l’église catholique. Il te semble évidemment normal que les femmes étudient, travaillent, et disposent des mêmes droits que les hommes. Dans ton milieu  professionnel, tu n’appelles pas tes subordonnées « mon petit »,  et tu sais par expérience  que tes collègues féminines peuvent être très compétentes, tout en faisant moins de cinéma que les mecs. Mais tu n’apprécies guère qu’à une critique qui te semble fondée, on te réponde « vous dites cela parce que je suis une femme ». Si tu dépends d’une supérieure hiérarchique et qu’elle te reproche un manquement professionnel, tu te défendras comme tu pourras si tu estimes injuste ses propos, mais tu ne mettras pas cela sur le compte d’une misandrie inavouée.

Tu es un homme de ton temps, encore un peu « macho », comme elles disent. Tu as rigolé en entendant quelques histoires de blondes, tu ne repasses pas tes chemises, tu laisses ta compagne se dépatouiller avec les histoires de contraception, tu n’aimes pas lui laisser le volant quand vous vous déplacez en voiture, sauf si vous rentrez d’une soirée où tu as un peu picolé.

Mais comme tous les hommes, tu n’en mènes pas large devant la féminité et les jupes des filles. Tu ne peux mieux dire qu’Alain Souchon :

 «  Elles, très fières,
Sur leurs escabeaux en l’air,
Regard méprisant et laissant le vent tout faire,
Elles, dans l’suave,
La faiblesse des hommes, elles savent
Que la seule chose qui tourne sur terre,
C’est leurs robes légères ».

Tu viens d’aggraver ton cas en évoquant le charme et la beauté  des femmes. Voudrais-tu les enfermer dans les rôles millénaires de la séductrice rouée, de l’allumeuse calculatrice,  de l’amoureuse intrigante ? Crois-tu que l’amour peut réellement exister tant que règnera le système hétéro-patriarcal ?

Il est grand temps pour toi de rompre avec le machisme et de devenir un militant féministe. Mais à qui faire acte d’obédience ?

Il y a d’abord le féminisme canal historique. Tu connais ses mantras : « On ne nait pas femme, on le devient ; la femme est un homme comme les autres ». Les menues différences d’ordre biologique  entre les sexes sont totalement secondaires par rapport aux différences culturelles imposées par la domination phallocratique. Il convient donc de revendiquer une égalité totale des droits, et surtout d’avoir un égal accès aux postes, aux places, au pouvoir, à l’argent, en éliminant par tous les moyens, même légaux, toute forme de discrimination sexiste.

Mais il y aussi le féminisme de la féminitude, revendiquant une nature féminine, des valeurs féminines  apportant dans un monde de brute attention à autrui, douceur et compassion. Face au mâle dégoulinant de testostérone, qui ne connaîtra jamais les joies  rédemptrices de la maternité et de l’allaitement, la femme doit s’investir dans la vie publique pour faire reculer la violence, l’agressivité, le cynisme, la mauvaise alimentation et l’alcoolisme. La femme est l’avenir de l’homme. Elle ne lui est pas égale, mais supérieure, car elle seule peut être mère.

Et tu as enfin les dures de chez dures, les radicales, les postmodernes, les queers,   pour    lesquelles le choix d’une sexualité n’a rien à voir avec le fait d’être affligé d’un sexe biologique, pure donnée de fait qui n’a aucune signification en soi. La différence des sexes est une pure construction sociale permettant la domination hétéro-patriarcale, et qu’il faut déconstruire pour permettre un libre choix d’une identité de genre. Il faut donc détruire tous les stéréotypes, les conditionnements, les préjugés qui s’opposent à ce libre choix. On concédera, du bout des lèvres, qu’il arrive (quelquefois ? très souvent ? généralement ?) que l’identité de genre choisie coïncide avec le sexe biologique, mais c’est avant tout sous la pression sociale. Il faut se défaire des années de dressage à l’hétérosexualité. D’ailleurs la lesbienne n’est pas plus une femme que l’homosexuel n’est un homme, tous deux sont des sujets humains qui ont choisi leur genre. Idem pour les bi(e)s et les trans. Cette liberté de choix est la seule voie pour mettre à bas la différenciation sexuelle et le système de hiérarchisation et d’exploitation qu’elle fonde. C’est pourquoi celles qui sont appelées « femmes » dans le langage androcentré n’ont pas besoin des hommes. Comme le disent les féministes américaines, une femme sans homme, c’est un poisson sans bicyclette. Il ne peut y avoir de complémentarité entre les sexes, puisque ceux-ci n’existent pas. Le genre chasse le sexe !

Les grandes prêtresses des diverses églises féministes ne cessent de s’excommunier mutuellement, chacune accusant les autres de trahir la cause sacrée. Ces débats sont d’ailleurs difficiles à suivre, car il y a même des féministes qui s’opposent à l’interdiction du voile musulman dans l’espace public, au nom de la diversité des cultures et de l’anticolonialisme.

Mais ne t’avise pas de prendre part à ces controverses (Par pitié, ne parle pas de « querelles de filles » !), elles feraient bloc contre toi, sous l’étendard de la revanche contre des millénaires d’oppression masculine, pendant lesquels le mâle a imposé sa loi, obligeant à échanger sexe contre nourriture et protection !

Tu devras donc donner des gages à toutes les dimensions du féminisme, sous le regard pointilleux des militantes et des associations dédiées à la cause, qui te surveillent et rêvent de te punir.

Ne crois pas que le droit de vote, la généralisation du travail des femmes et l’avortement en libre service marquent la fin des luttes émancipatrices : tout reste à faire ! Et dénonce l’amnésie des jeunes générations pour lesquelles les suffragettes n’évoquent rien, sauf quelque chose qui se situerait entre les clodettes et les majorettes.

Tu commenceras par massacrer la langue française : Il convient de mettre fin à l’invisibilité linguistique des femmes. Tu veilleras à nommer correctement les auteures, les chercheures, les  professeures, les écrivaines, les sergentes, les bourrelles, les substitutes, les maîtresses de conférences, les cheffes de cabinet, les questrices, les rectrices, les rabbines, les sapeuses-pompières et les sans-papières. Madame la première ministre nommera des préfètes, et la députée sera rapporteuse du budget. Bon, tu t’y feras. Tu t’indigneras qu’une grammaire suintant le mépris sexiste  exige encore que le masculin l’emporte sur le féminin. Tu militeras pour qu’à cette règle odieuse se substitue la règle de proximité qui accorderait le genre et le nombre de l’adjectif avec le nom le plus proche qu’il qualifie : Ainsi, les hommes et les femmes seraient égales et belles !

Une grande victoire a déjà été obtenue avec la suppression de l’immonde case « Mademoiselle » dans les formulaires administratifs, victoire qui a du faire chaud au cœur de nos sœurs d’Afghanistan. L’ignoble expression « en bon père de famille » a été virée du code civil. Mais il convient d’aller plus loin encore. Est-il supportable que dans le numéro de sécurité sociale le chiffre 1 désigne le mâle et le chiffre 2 la femelle ? Est-il admissible que l’école des touts petits soit dénommée « école maternelle », terme  qui renvoie une fois de plus à la fonction maternante dans laquelle on veut enfermer la femme ?

Tu militeras ensuite pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Pardon, pour l’égalité entre les femmes et les hommes. L’égalité des droits te semble acquise depuis longtemps, mais la réalité est cruelle : Jusqu’à nouvel ordre, ce sont encore les femmes qui font les enfants. Il y a là une assignation biologique, comme elles disent et le regrettent pour certaines. Mais après l’accouchement, auquel le père doit obligatoirement assister  même s’il trouve cela un peu gore, rien ne justifie le partage inégal des tâches domestiques et d’élevage des enfants, qui pénalise les femmes, pendant que les salopards de mâle font carrière. Les solutions du type temps partiel consacrent définitivement les inégalités de salaire et de promotion.

Il convient donc que l’Etat réagisse. Les 35 h devaient être l’occasion pour les hommes de se réinvestir dans l’espace domestique ou familial. Pas de chance, ils en profitent surtout pour faire du travail au black, sous prétexte de ramener des sous à la maison. Il faudrait passer aux 32 h, et contrôler par tous les moyens de surveillance possibles l’amélioration du partage des tâches qui devrait s’ensuivre. Et pas question d’heures supplémentaires, surtout défiscalisées.

Le congé parental. Que cela te plaise ou non, tu seras bientôt obligé de le prendre et de le partager à égalité avec ta compagne, sous peine de diverses sanctions. Le refus de le prendre devrait d’ailleurs être constitutif d’un délit pénalement réprimé. Dans ton travail, tu lutteras  contre la culture du présentéisme et refuseras toute réunion après l’heure du goûter. De gré ou de force, l’entreprise devra jouer le jeu. Il faut bien obliger les hommes à avoir eux aussi leur triple journée, d’actif, de père et d’époux. Et défense d’avoir la migraine !

Tu te battras également pour la parité. L’égalité doit aboutir à la mixité de tous les métiers et à la parité dans tous les lieux de pouvoir ou de mémoire. Il est vrai que les femmes sont peu ou pas représentées au Panthéon, au Jockey club, dans les loges maçonniques et dans les régiments d’infanterie de marine.  98% des rues sont actuellement baptisées de noms masculins, dont bon nombre de négriers, de militaires, d’ecclésiastiques  ou pire encore. Et personne ne connaît le nom de la femme du soldat inconnu !

Tu t’étonneras de la vivacité de la revendication, alors que la féminisation du travail est une réalité aveuglante, et qu’il n’est plus guère de professions ou de filières fermées au beau sexe. (Surtout, ne dis pas « elles sont partout », cela te nuirait). Mais l’égalité exige la parité, qu’il s’agisse des instances publiques  ou des conseils d’administration des sociétés ou associations.

Ce robuste appétit de pouvoir s’accompagne de l’idée que si tout va mal en ce bas monde, c’est que le pouvoir  est accaparé par les hommes.  Comme le chante Renaud,

« Aucune femme sur la planète
N’s’ra jamais plus con que son frère
Ni plus fière ni plus malhonnête
A part peut-être, Madame Thatcher »

Toutes les crises que nous connaissons se résument en une seule : la crise de l’hyper-masculinité des instances de pouvoir. On sait effectivement tout ce que les femmes peuvent apporter au monde en matière de douceur et de paix. De Frédégonde à Madeleine Albright, qui fit bombarder Belgrade, la participation des femmes à la vie politique en est l’illustration éclatante.

Pour imposer la parité, tu réclameras donc la généralisation des femmes-quotas : partout, où que ce soit, dans n’importe quel lieu, dans n’importe quelle circonstance, il en va des fondements mêmes de la démocratie. Ne pense pas que cette discrimination positive soit légèrement insultante pour les femmes, et notamment pour les femmes qui sont arrivées à de hautes fonctions ou responsabilités en raison de leurs compétences, de leur travail et de leurs mérites. Pas le temps d’attendre : grâce aux quotas, tout de suite les places et les postes !  Et fait taire les vils phallocrates qui ricanent en soulignant les avantages d’une stratégie combinant promotion canapé et bon usage des quotas, on sait bien que cela ne peut exister que dans l’imagination dévoyée des mâles dominants.

Remarque, les quotas, j’allais dire les emplois réservés mais ça c’est pour les handicapés, n’ont pas que du mauvais : Ils peuvent constituer non un plancher, mais un plafond  destiné à protéger la biodiversité. On sait que les magistrats et avocats mâles  deviennent une espèce en voie de disparition face aux espèces invasives que sont les magistrates et les avocates. Mais je te déconseille cette vision des quotas, qui sont et doivent rester à sens unique !

Non, le problème, c’est que les femmes ne sont pas les seules à exiger des quotas  dans tous les domaines. Dans la revendication victimaire, la concurrence est rude. Minorités visibles et invisibles exigent aussi leur juste part du gâteau, ce qui risque de nous entraîner dans une combinatoire de critères difficile à maîtriser. Mais quand on commence à compter les unes et les autres, on ne sait plus où s’arrêter.

Et si les exigences d’égalité et de parité amènent des femmes à atteindre leur niveau d’incompétence, ce n’est pas grave et c’est même rassurant. Comme l’écrivait Françoise Giroud : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ».

Françoise Giroud peut être rassérénée. D’Edith Cresson à Cécile Duflot, son vœu s’est amplement réalisé.

Mais il ne suffit pas de prôner l’égalité et la parité. Il faut surtout s’attaquer à la racine du mal, les stéréotypes qui dès le plus jeune âge, avec la complicité de parents rétrogrades, enferment filles et garçons dans des identités qu’ils n’ont pas choisies et dans des rôles inégaux. On devrait arracher les enfants à leurs parents, afin que l’Etat soit seul habilité à formater les jeunes âmes.

En attendant ce jour, participe à la lutte contre le sexisme ! Quand on pense que des municipalités semi-fascisantes offrent à la rentrée des classes des cartables roses aux filles et bleus aux garçons ! Tu jetteras à la poubelle les « Martine », ouvrages pernicieux qui véhiculent des valeurs nauséabondes. « Martine infirmière », « Martine hôtesse de l’air » et « Martine petite maman » sont parmi les plus insidieux. Il conviendrait que les parents n’aient pas le droit d’acheter cette littérature, et que l’accès aux livres soit contrôlé par l’école  ou par des bibliothécaires municipaux soigneusement séléctionnés. « Jean a deux mamans », « Tango a deux papas », « La princesse qui n’aimait pas les princes », « Papa porte une robe » , voilà des lectures qui s’imposent pour remettre dans le droit chemin les gamines qui rêvent d’être princesse ou les gamins qui réclament un masque de Spiderman. Si le petit DSK avait appris à l’école l’égalité femmes-hommes, il serait aujourd’hui Président de la République.

Avec les chiennes de garde, tu lutteras contre l’instrumentalisation du corps de la femme pour faire vendre n’importe quoi, et tu éviteras de penser que les femens font la même chose en taguant leurs nichons. Et n’avoue jamais avoir souri devant le célèbre slogan vantant la crème Babette : « Babette, je la lie, je la fouette, et parfois elle passe à la casserole ». Le sens de l’humour et du second degré se fait rare en milieu féministe.

Tu lutteras contre la prostitution (pardon, le « système prostitutionnel ») et réclameras la pénalisation du client, ce qui est nettement plus facile que de traquer le proxo albanais ou la mamma maquerelle africaine. Et surtout, ne demande pas comment concilier cette lutte avec les projets de création d’un statut d’assistant(e) sexuel(le), destiné à régler les problèmes des personnes « en situation de handicap » (et demain ceux des « personnes avancées en âge » ?). Quand c’est un service public, ce n’est pas la même chose, voyons ! Ne demande pas non plus comment concilier la lutte contre la marchandisation du corps féminin et la lutte pour la légalisation des « mères porteuses ». Comme le déclarait Pierre Bergé, « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? ». Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Et pour mieux lutter contre les stéréotypes sexués, tu te déviriliseras avec constance et méthode. Si tu deviens papa, ne sois pas un pater familias, figure de la loi et de l’autorité, mais deviens une seconde maman. D’abord, tu regretteras amèrement que les lois idiotes de la nature ne te permettent pas d’enfanter. Comme le chante Renaud ,

 Parfois c’qui m’désole, c’qui m’fait du chagrin
Quand je r’garde son ventre et l’mien
C’est qu’même si j’dev’nais pédé comme un phoque
Moi j’s’rai jamais en cloque…

Pour rattraper le coup, tu accompagneras ta compagne aux séances de préparation à l’accouchement et feras comme elle le petit phoque ou le petit chien. Tu peux même faire la couvade, c’est très mode. Tu apprendras à changer les couches (lavables, si vous êtes écolos, c’est plus amusant). Tu dénonceras le scandale des logos qui, dans les aires de repos des autoroutes, indiquent le coin « change-bébé » par la stylisation d’une maman se penchant sur l’enfant. Tu feras le kangourou portant le bébé sur ton ventre. Tu te feras discret pour ne pas troubler l’amour fusionnel entre la reine-mère et l’enfant-roi.

N’en fais pas trop, cependant. Une maman, ça va ; deux, bonjour les dégâts !

Dévirilise toi (et n’en profite pas pour larguer toutes tes responsabilités !). Tu liras avec profit le manifeste de John Stoltenberg : «  Refuser d’être un homme-Pour en finir avec la virilité », Editions Syllepse, 2013 (publicité gratuite). Si tu es un people, tu te feras photographier en talons haut, pour montrer ton refus des stéréotypes. Tu verras en Conchita Wurst le symbole des valeurs de l’Union Européenne. Tu laisseras ton ado aller en jupe à l’école pour démontrer  l’horreur de la sexuation vestimentaire. Tu militeras pour que les mecs fassent pipi assis, vieille revendication des féministes suédoises, y a pas de raisons ! N’aie pas peur du ridicule, tu n’en feras jamais assez pour tuer en toi le mâle prédateur hétéro-fasciste.

Et ne sois jamais galant. Le malheureux Barack Obama en a récemment fait l’expérience. Lors d’une réunion, il avait félicité la ministre de la Justice de Californie d’être « brillante, engagée, stricte », mais il avait cru bon d’ajouter  qu’ « il se trouve aussi qu’elle est, de loin, la plus belle ministre de la Justice du pays ». Hurlements des féministes, l’éditorialiste du New York Magazine soulignant que « le degré auquel les femmes sont jugées sur leur apparence reste un important obstacle à l’égalité des sexes au travail« . On a frisé la procédure d’impeachment.

Il faut dire que le féminisme victimaire n’a qu’une seule et unique grille de lecture de notre monde : Le sort injuste fait aux femmes dans le système de la domination masculine. Dès lors, il lui faut toujours trouver du nouveau grain à moudre, pour faire oublier ce qu’elles ont déjà obtenu et lutter contre ce qui a déjà largement disparu. Il faut sans cesse ouvrir de nouveaux fronts, dénoncer de nouvelles discriminations. Le dernier exemple en est la campagne lancée par le collectif féministe  Georgette Sand (on ne rit pas) dénonçant la « taxe rose » générée par le fait que certains produits, destinés aux femmes, seraient plus chers que leurs équivalents destinés aux mâles. Aux dernières nouvelles, le ministre de l’économie va lancer une enquête sur ce sujet, et nul ne doute que le législateur se penchera un jour sur ce grave problème.

Et si tu émets timidement des doutes sur l’idéologie féministe, sur les statistiques bidonnées, sur les interprétations biaisées, évacuant toute la complexité des rapports entre les hommes et les femmes, prend garde à toi. Tu te heurtes à un système d’accusation mélangeant sciemment les dénonciations les plus diverses, visant les inégalités salariales, la drague lourdingue, le plafond de verre, le harcèlement, les stéréotypes, l’excision des africaines, le retard dans le paiement des pensions alimentaires, la prostitution, la part des femmes dans les instances de pouvoir politique ou économique , la burka, le trop faible nombre d’écrivaines couronnées par un prix littéraire et l’insuffisant partage des tâches ménagères.

Tu admireras cette tactique éprouvée du monde féministe, consistant à lier indissolublement  les réalités les plus diverses. Dès lors, si tu manifestes la moindre réserve sur un des aspects du package, si tu considères que les rôles sexués ne peuvent se ramener à une simple construction sociale, si tu penses que le mâle  n’a pas le monopole des comportements malfaisants, tu seras jugé complice du système patriarcal et des crimes qu’il génère, et ta parole sera inaudible. Le féminisme est un bloc qu’il faut accepter comme tel, sous peine d’encourir la plus infamante des accusations, celle de « masculinisme ».

Alors prosterne-toi devant la sainte alliance des féministes, des lesbiennes et des homosexuels. Essaye de répondre à leurs injonctions les plus contradictoires. Et le jour où une femme déplorera qu’il n’y a plus de vrais mecs, évite de lui répondre que le communautarisme féminin n’y est pas pour rien.

Sylvain Pérignon

Novembre 2014

par admin

La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Pour en finir avec les surdoués, ou les hypies au fil de la pensée »

novembre 23, 2014 dans Non classé, Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

– ordre et désordre d’un Etat –

J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.

Jean de La Fontaine[1]

C’est par la logique que nous prouvons, c’est par l’intuition que nous inventons.

Henri Poincaré[2]

Donnez-moi un musée et je le remplirai.

Pablo Picasso

hubert de champris - début article

Idéalement, pour bien traiter d’un sujet, il faudrait pouvoir pénétrer au cœur de la matière : prendre à bras le corps le domaine de connaissance en question ; maîtriser au même moment les nanoparticules, les composants ultimes de la matière. Mais, s’en tenir à l’enveloppe est la contrainte de notre époque : parvenir à lire ne serait-ce que le libellé du sujet sera déjà bien.

Les surdoués ordinaires : voilà de prime abord un heureux oxymore, n’est-ce pas ? Un peu comme cette banalité du mal qu’une Hannah Arendt avait vu concentrée dans l’individu Eichman. Mais, cette alliance de termes n’est à la vérité pas même un oxymore. C’est le mot ‘‘surdoué’’ lui-même qui est vicié. S’il prête à confusion comme nous le verrons, il est lui-même, il est en lui-même une erreur. Aussi, s’il faut en finir avec les surdoués, c’est aux deux sens de l’expression. Pour en finir avec les Jeux Olympiques, a publié le journaliste sportif Olivier Villepreux[3] : ils ne méritent plus d’exister et leur suppression s’impose. Pour en finir avec la droite[4] : son auteur, Roland Hureaux montre qu’il convient de s’entendre une fois pour toute sur son plus petit commun dénominateur[5]. C’est donc à un travail de taxinomie – cet art de désigner les choses par leurs noms (qu’avant Camus, Platon et Confucius recommandaient déjà) – que nous invitent les trois livres en exergue, éclairés par quelques autres. Ils déblayent le terrain ainsi que l’on dit en homéopathie. Entrons donc en terrain, en terrain de connaissance. Roland Hureaux, qui prépare un livre sur la gnose et les gnostiques pour la Librairie académique Perrin, y découvrirait la gnose originelle, spécieuse mais très peu orgueilleuse qui, en des temps d’avant le Temps, voulait, sans en être consciente, mettre en œuvre le programme de Stendhal : la démocratisation du génie[6]. L’auteur enchaînerait avec Raymond Ruyer et le mouvement de la Gnose de Princeton, une époque, pourrait écrire Alain Besançon, où la gnose était innocente comme l’enfant, en un mot, pleines d’idées mais sans aucune derrière la tête, où elle n’osait (et ne voulait) pas même se dire une science, moins encore une hideuxologie.

Le critère, c’est la troposphère.

Et, en guise d’introduction, abordons la troposphère. La troposphère, pas la stratosphère. C’est ce que ne voulait pas comprendre le juge Scalia, appelé à statuer sur la demande de douze états fédérés américains à l’encontre de l’Agence fédérale de l’environnement à laquelle ils faisaient grief de ne pas avoir pris des mesures afin de réguler le dioxyde de carbone. En filigrane :

  1. l’effectivité du réchauffement climatique,
  2. la main de l’homme, à son origine.

Imitant Arletty, Antonin Scalia s’exclamat en substance ‘‘Troposphère, troposphère ! Est-ce que j’ai une gueule de troposphère ? Stratosphère ou troposphère, peu importe. Je vous dis que je n’y comprend que goutte !’’ Or, c’était là toute l’affaire : si c’était le Soleil qui était cause du réchauffement global, la stratosphère (la partie haute de l’atmosphère) eut été également réchauffée. Or ce n’était pas le cas, seule la partie basse de l’atmosphère voyait sa température augmenter notablement et s’étendre. Autrement dit, selon les tenants de cette thèse, la troposphère, définie par sa température même, s’étend en altitude. C’est là l’indice fort que ce sont bien pour l’essentiel les gaz à effet de serre piégés dans la basse atmosphère qui sont cause du réchauffement. On s’accordera avec un bon historien du climat comme Emmanuel Leroy-Ladurie : à plus ample informé, le lobbying du réchauffement est peut-être moins idéologique et plus scientifique qu’il n’en donne l’impression. Retenons seulement à ce stade de notre exposé que la validation de la thèse de l’origine humaine du réchauffement climatique n’a guère de sens si elle dit  ne reposer que sur l’examen de l’atmosphère[7].

Pas plus que ne le fait le terme ‘‘atmosphère’’ relativement à la question du réchauffement climatique, celui de ‘‘surdoué’’ ne suffit à rendre compte et de leur existence et des particularités de celle-ci.

Feue la vitamine F.

Semblable confusion sémantique a pu régner en médecine nutritionnelle si l’on en revient à l’histoire de notre vieille vitamine F. Lesdits surdoués éprouveront une certaine affinité avec ce que recouvre la notion de vitamine qui ne vise rien moins que ces acides aminés constituants de la «soupe primitive» à l’origine de la vie. Il y a une trentaine d’années, on regroupait encore sous la prétendue vitamine F l’ensemble des acides gras essentiels (AGE) polyinsaturés, soit l’acide linoléique, chef de file de la famille oméga 6 (huiles de tournesol, de maïs), l’acide gamma-linolénique, de la même famille (huiles d’onagre, de bourrache) et l’acide alpha-linolénique (huiles de noix, colza, lin), de la famille oméga 3, elle-même subdivisée en DHA et en EPA[8]. Toutefois, il était apparu que le regroupement de ces AGE sous le même nom de vitamine F était plus qu’inopérant : fautif. Outre leurs fonctions différentes, ils ne pouvaient être mis sur un même plan. Préconiser à un patient d’ingérer plus d’aliments riche en vitamine F n’avait pas grand sens. Pas même ne pouvait-on parler de vitamines du groupe F comme il existe les vitamines du groupe B. En gros, on s’accorde de nos jours à privilégier les apports en oméga 3 et à minorer ceux en oméga 6. DHA et EPA huilent les synapses, assouplissent nos dures cervelles, dérouillent les neurones. Ils sont notre ancienne huile de foie de morue, notre ‘‘phosphore’’ moderne. Observons que pareil distinguo pourrait être appliqué aux graisses saturées. Elles ne sont pas forcément nocives. Il y a plusieurs sous-catégories de graisses saturées comme il y en a de polyinsaturées. Le beurre cru a bien des vertus.

Les personnes qui phosphorent sont grandes consommatrices de DHA et d’EPA. Une confirmation pourra nous en être apportée dans le fait que bien des mammifères, en particulier les crustacés, sont beaucoup plus riche en ces AGE que d’autres. La raison pourrait en être que ces derniers usent de synapses électriques dépourvues de toute médiation chimique : leurs neurotransmetteurs n’ont donc pas besoin de ce lubrifiant, ce qui pourrait être la cause de son accumulation dans l’organisme de l’animal

 Alliées à la tradition, c’est en médecine, particulièrement en médecine nutritionnelle que la science et l’innovation s’analysent peut-être comme les plus prometteuses, les moins prométhéennes (ce qui signifie les plus naturelles).

Il en sera à l’avenir des surdoués comme de la vitamine F. Le terme – non la notion – sera tombé en désuétude. Car l’on aura sérié les concepts, sub-divisé les catégories. Bref, en finir avec les surdoués, c’est d’abord les définir, affiner leurs caractères, dégager leur air de famille. Le problème, c’est qu’il n’y a peut-être pas qu’une seule famille,- et, pire, que ces familles ne procèdent sans doute pas de la même souche.

 Jeanne Siaud Facchin

Jeanne Siaud Facchin

Aux origines d’un mot.

Comme Konrad Lorentz, Rémy Chauvin faisait partie de ces savants dits originaux (si tant est qu’à y bien réfléchir, il puisse se concevoir des savants qui ne le seraient pas). De l’éthologie à l’étiologie, il n’y a à la vérité pas même la différence d’une lettre : Les surdoués (Stock), qu’il fit paraître au tout début du septennat révélait qu’il fallait s’entendre sur les termes avant de pouvoir suspecter le méprisant Giscard (Le Canard enchaîné) d’en être un. ‘‘Surdoué’’, VGE l’était-il ?

En effet, Chauvin, synthétisant les recherches, montrait qu’il existait formellement et substantiellement deux types préalables de ‘‘surdoués’’. Le premier type se rattache littérairement, philosophiquement et dans tous les autres domaines au classicisme, à la raison, à l’ordre, à la logique, aux notions de surface plane ; ceux là grosso modo appliquent le discours de la méthode dans tous les domaines de la vie, y compris amoureux. Béatrice Millêtre la bien nommée les qualifient de neurogauchers[9]. Ce sont donc les quidams dit ‘‘brillants’’ dans leur expression verbale (voire, mais à moindre degré, écrite) de l’espèce classique. On les repère sur un critère chiffré : celui qui tourne autour d’un quotient intellectuel de 130 selon les différentes échelles de Wechsler. C’est l’intellect, seul, froid, rationnel qui ratiocine et rationalise qui, ici, en théorie domine. Il donne un individu plutôt d’apparence équilibré, mesuré (lui-même mesurant selon mètre-étalons conventionnels) et qui a les pieds sur terre. Sur le plan théorique des affinités (ce qui n’est pas l’appartenance) sociologiques, notre surdoué classique est bourgeois, avec tout ce que cette fameuse appellation peut comporter positivement et négativement. Notre surdoué classique en définitive aime et sait gérer, son cerveau et ses finances.

Dès 1974, il n’était associé aucune particularité remarquable à ces personnes atteignant un QI plus ou moins égal à 130 (ce qui ne signifie pas qu’ils puissent être pourvus de qualités que ne détiennent pas leurs collègues) : c’est là le surdoué brut de fonderie dira-t-on, l’expression ‘‘égal à lui-même’’ étant en outre en l’espèce appropriée : la variation (quelle qu’en soit le domaine, l’humeur par exemple) n’étant pas son fort.

Cependant, le livre de Chauvin apportait du neuf : il révélait l’existence d’une nouvelle espèce de surdoué dont le seul point commun avec le SOF (le surdoué froid, classique, ancien, déjà répertorié) était plus ou moins le score du QI. En effet, ce qui caractérisait cette seconde espèce était la créativité, et la créativité de ces sujets était corrélée à un QI approchant le score de 130. Précisément, disait-on déjà à l’époque, « jusqu’à un niveau de QI égal à 120, la corrélation entre intelligence (évaluée par QI) et créativité est très forte. Au-dessus, elle diminue rapidement. » Voici quelques unes des caractéristiques décelés alors et transcrites du langage de l’époque :

« Ces enfants créatifs font montre de difficultés d’adaptation évidentes[10]. D’une façon générale, ils déroutent leur entourage. Précocité surtout manifeste dans le domaine de la lecture : ils ‘‘dévorent’’. Doués d’un fort sens de l’humour, bien décidés à ‘‘ne rien faire comme les autres’’, ils empruntent dans leur façon de raisonner des ‘‘raccourcis’’ qui surprennent et font preuve à tout moment d’une ‘‘malice’’ [taquin, pince-sans-rire, caustique, joueur] et d’une désinvolture qui agacent. Les professeurs les apprécient ou les exècrent. Non-conformistes, avec tout ce que cela comporte de brillant, de charme, mais aussi de fragilité. Inquiets et même anxieux, ayant tendance à vivre en solitaire, ils sont enclins à une ‘‘fraternelle’’ et dangereuse indulgence pour tout ce qui sort de la norme et alimente leurs fantasmes que leur imagination ne crée que trop facilement. ‘‘Révolutionnaires’’ de cœur et vulnérables dans l’âme, ils ont aussi tendance à se décourager. »

Et, en un résumé, certes très grossier, on distinguait déjà en eux, à l’époque : ‘‘anxiété, insécurité, sentiment d’isolement, désir de lire sans cesse, préférence pour l’auto-direction’’.

En quarante ans, le portrait de ces nouveaux surdoués, désignés créatifs, s’est très notablement enrichi. Jeanne Siaud-Facchin, dans L’enfant surdoué et dans un autre livre sous-titré L’adulte surdoué (Odile Jacob), Monique de Kermadec, dans L’adulte surdoué (Albin Michel), en offrent à ce jour la caractérisation la plus aboutie. A charge pour elles de ne pas se disperser en se concentrant uniquement (la redondance n’est qu’apparente) sur son approfondissement. Le génial, pas seulement le diable, se niche dans les détails : il y a environ 15% de différences (ajoutées ou contradictoires) entre les constations propres à chacune d’entre elles. Il semblerait que, par l’indication de certains caractères ou traits de comportement, Kermadec ‘‘tire’’ le surdoué créatif vers des caractéristiques ressortissant au génie tandis que Siaud-Facchin mentionne par allusion, sans peut-être suffisamment insister, que l’état de créativité constante, qui lui est inhérent, retrouvé chez le SOC (surdoué ordinaire dit chaud, le créatif, distinct du SOF dit froid ou classique) n’est pas sans rappeler le phénomène du génie, lequel, lorsqu’il est mis en œuvre[11], actionne, et à un degré supérieur, un processus retrouvé chez le hyp.i.e.[12] au quotidien. Réciproquement, de façon usuelle, le hyp.i.e. émet sur des fréquences vibratoires ponctuellement retrouvées au cœur du processus créatif du génie répertorié[13].

Le surdoué ordinaire classique, le SO froid (SOF) navigue en géométrie euclidienne, trace des plans (et des plans de carrière), passe d’un point à un autre en traçant une droite (éventuellement, mais c’est plus rare, en vous en fichant une s’il est contrarié). Moralement, il est kantien, ce qui implique qu’il encourt ce reproche que leur faisait Péguy : «ils ont les mains blanches mais ils n’ont pas de mains.»

Le SO chaud (SOC) plonge dans la physique quantique (et il ne connaît de ‘‘kantique’’ que les chants religieux.) C’est naturellement un créatif, parfois un mystique en raison de son intuition très poussée. Et, s’il tire des plans, on lui rétorquera souvent que ce sont des plans sur la comète. Quant il ratiocine, c’est plutôt du côté de Platon (le ciel des Idées) que d’Aristote (qui a le doigt pointé vers la terre.)

Le SOF, ‘‘brillant bosseur’’, travaille ; le SOC est travaillé (la pensée creuse son sujet, le ravine de l’intérieur et, si la phrénologie de Franz Gall, la physiognomonie de Lavater avaient été vérifiées, ses bosses, comme celles d’un Paul Valéry, l’eussent alors fait prendre pour une vraie tête de litote,- même s’il a le tort de ne pas toujours suivre ce dernier qui conseillait qu’ ‘‘entre deux mots, il faut choisir le moindre’’.)

Le SOF est doué pour ce qui se rattache à l’epimethe (avec un sens restrictif de l’étymologie), à la vérification de procédure (la forme). Le SOC se meut dans la participation (organique, sensorielle, sensitive) à la (recherche de la) vérité (le fond). Curieusement, on s’aperçoit que le sens commun invite ici à suivre une fausse piste, celle de l’opposition – factice donc – entre SOF/orthodoxe et SOC/hétérodoxe. Sur les registres intellectuel et moral par exemple, l’investigation montre que le SOC tient toujours ensemble l’orthodoxe et le paradoxe. Tinoco aborde, en employant (et en ployant !) d’autres termes, cette question.

Dans la dernière post-face en date de La Querelle des universaux – De Platon à la fin du Moyen-Âge[14] devenu un classique, Alain de Libera exprime bien ce travail de ‘‘vérification viscérale’’ que le SOC, alias hyp.i.e., tend à réaliser, à son échelon et en relation avec la tâche qu’il occupe : « La tâche du philosophe-archéologue ne peut […] se borner à exhumer une thèse, pour l’étudier, l’évaluer, la discuter de manière atomistique, il doit ‘‘réeffectuer’’ son questionnaire d’origine de manière holistique et, littéralement, repenser cette pensée, dans et avec l’ensemble à laquelle elle appartient : l’ensemble lui-même doit être réeffectué, tout l’ensemble, si compliqué ou intriqué soit-il, pour, le cas échéant, faire ensuite l’objet d’une prise de position, d’une réfutation ou d’une critique ponctuelle, voire globale. »

Résumons à ce stade : il y a concomitance chez le SOC entre émotivité/sensibilité et intelligence au sens de créativité puisque, l’avons-nous vu, au-delà d’un QI de 125-130,  la créativité (évaluée plus précisément par certaines des épreuves le la WAIS) tend à plafonner. Concomitance n’est pas synonyme de correspondance au degré près, surtout lorsque les données comparées ne sont pas identiques. Ainsi, chez le SOF, le degré de hypisme (en i – tel qu’il est « mesuré » sur l’échelle WAIS  ou en e , si tant est qu’il est distinguable en interne) (voir plus loin) peut varier, sans qu’il y ait a priori correspondance de variation entre les deux composantes.

Par contre, chez le SOF, on ne rencontre pas de sensibilité qui lui serait particulière, seule la WAIS a priori le détermine, l’étude clinique plus poussée du sujet a posteriori ne révélant pas qui plus est son rattachement au type SOC.

Gauvrit et le surdoué ordinaire.

C’est l’homme en gris par excellence, qui longe les murs ; c’est le soldat, ceint de ces armes banales qui ont noms système nerveux et cervelle, c’est le membre d’une cinquième colonne sans intention autre que de faire avancer le Schmilblick. Pourtant, du surdoué, le titre du livre de ce jeune chercheur qui, d’une part, n’est pas dépourvu de certaines des qualités (au sens de caractéristiques) qu’il étudie chez le SO, d’autre part, reconnaît lui-même que la validation académique de ses compétences en linguistique et communication est exagérée (surtout en regard des matières qu’il possède vraiment) – remarque qui n’est pas sans analogie avec la possible inadéquation du principe d’études statistiques en ce qui concerne la vérification des caractères constitutifs du SO – pourtant, disions-nous, dudit surdoué, le titre du livre offre une image si ce n’est en forme d’oxymore, pour le moins contrasté. Car, en réalité, examinée sous tous les angles, fouillée dans les recoins si ce n’est de son corps, du moins de son esprit, toisée (dans les deux sens du terme) de bas en haut et de long en large, l’existence même d’un type ‘‘surdoué’’ apparaît de prime abord remise en cause.

On sait que de deux mots successifs qui ont sens, très souvent on a affaire à  un substantif adjectivé suivi d’un adjectif substantivé… ou l’inverse : partie adverse au lieu d’adversaire[15], communauté ecclésiale à la place d’Eglise[16], assemblée parlementaire pour parlement[17], par exemple.

Mais, dans le cas du ‘‘surdoué ordinaire’’, on peut se poser la question de savoir si, certes, l’auteur ne veut pas tout d’abord signifier par là que les surdoués sont, de fait, à l’expérience, individualités qui seraient ordinaires (au sens étymologique de : gens qui ne sortent pas de l’ordinaire) mais si, en outre et parallèlement, il ne nous parle pas avant tout de gens presque banals, qui auraient quelques particularités, au reste plus ou moins statistiquement établies. On a compris que, naturellement, et à bon droit, comme tout savant (dans le bon et vieux sens de ‘‘sachant’’, d’homme de l’art, qui possède jusqu’à la moelle un savoir, un savoir-faire et en est féru) s’inscrivant dans la lignée de la méthode expérimentale promue par Claude Bernard, le dernier adverbe se confond avec scientifiquement. Non seulement, il en est le synonyme, mais la statistique (qu’on peut qualifier de science du dénombrement), la statistique appliquée aux sciences cognitives (lesquelles s’avèrent aujourd’hui devoir être surtout neuro-cognitives) est sa matière. Plus encore, l’auteur considère que ce type d’approche est bien le seul valable, valide, scientifique (rappelons une fois encore que les trois adjectif dans le vocabulaire positiviste des sciences dites exactes sont synonymes) en matière d’étude desdits  ‘‘surdoués’’. L’auteur ne cache au reste pas son jeu puisqu’il écrit en toutes lettres qu’il « adopte un point de vue rationaliste et résolument scientifique.» . Le fait que l’ouvrage soit publié sous la direction scientifique de Gérald Bronner conforte la ligne retenue.

Ainsi, Nicolas Gauvrit va-t-il compiler analyses et méta-analyses en la matière… et voir ce que donne les chiffres tout en ayant pris soin de vérifier au préalable leurs valeurs formelles (par exemple, le nombre d’enfants dits précoces suivis, la durée de l’étude etc).

Revenons sur nos pas. Le titre de l’ouvrage est fait pour surprendre. Mais il le fait à bon droit : les surdoués sont en effet gens ordinaires. Ils sont même, sociologiquement et au quotidien, ordonnés à l’ordinaire. C’est là une nécessité pour leur survie, pour leur adaptation à leur environnement humain : socialement, l’originalité n’est acceptable, n’est supportable à l’entourage qu’à la condition que sa manifestation plein et entière ne soit qu’occasionnelle. En d’autres termes, il leur faut se couler dans le moule ambiant. Mais, on l’aura compris, les mots sont précis : l’originalité propre au surdoué[18], puisqu’elle ne lui est pas surajoutée, qu’elle lui est constitutive, est permanente. Aussi, hors ce qu’on peut qualifier, en termes lourds mais parlant, d’épisodes d’expression expresse de son être véritable, notre SO va conserver un quant-à-soi (mais un Kant qui, en l’occurrence, a des mains et parle avec elles). Ainsi, la spécificité du SO s’expose-t-elle [le verbe n’étant pas le moins du monde synonyme de : s’exprimer, s’épanouir] malgré lui, à tous instants, même quand il est coi ou dort. On sait que la bipolarité n’est pas sans évoquer certains aspects de la vie du SOF. Plus exactement, notre individu banal (on allait écrire bancal), notree SOF caché qui courre les rues et pas seulement elles, peut-il ressembler à un vrai bipolaire. La confusion est encore plus probable si, comme le rappelle Tinoco, rien n’empêche un SOF d’être affecté aussi de bipolarité[19]. Les difficultés taxinomiques augmentent encore si l’on sait que la psychiatrie non au fait des dernières recherches en la matière peut à tort discerner de l’hypomanie là où un sujet ne fait montre que de certaines particularités propres au SOF.

Il se pose donc une question de méthode.

A supposer que tous les sujets que Gauvrit recouvre sous le vocable de ‘‘surdoués’’ forment un ensemble à tous points de vue homogène au départ dont il ne s’agirait que de vérifier ‘‘scientifiquement’’ l’effectivité des attributs que la littérature psychologique et neurocognitive leur imputent, il faudrait en premier se poser la question de la pertinence de la méthode d’examen qu’il leur fait subir. Remarquons qu’est recevable l’objection qui consiste à répondre qu’il n’y a pas lieu d’en discuter. D’une manière extrêmement générale, il est indéniable que toutes assertion prétendant à la vérité ou, plus précisément, à l’exactitude au sens factuel (adéquation et de l’esprit et du nom que donne l’esprit à la chose visée) doit passer sous les fourches caudines de la méthode expérimentale de Claude Bernard, doit, dans les deux sens du verbe, se faire toiser par les instruments de validation, de mesure (au sens large) de l’assertion, c’est-à-dire de la théorie proposée. Ce dont vous parlez existe-t-il et existe-t-il sous les qualificatifs avec lesquels vous les désignez ? On rejoint là un thomisme de bon aloi et, à l’intérieur de la querelle des Universaux, le réalisme qui va de pair.

Mais, sans que ce soit ici le lieu d’en discuter plus amplement, il apparaît évident qu’en la matière d’une science assise entre deux chaises (celle des sciences dites exactes et celle des sciences dites humaines), telle que la psychologie, les instruments classiques de mesure sont d’un maniement très malaisé.

Ils le sont plus encore lorsqu’il s’agit de partir à la recherche d’un profil en psychologie, de discerner parmi la multitude des traits de toute dimension, de toute longueur, largeur, hauteur et profondeur, ceux destinés à être identifiés puis réunis et qui donneront naissance à un portrait non seulement de face mais, tant faire ce peut (et cela ne peut être en l’état des connaissances) en trois dimensions. Nos surdoués ordinaires sont pour le moment des fantômes qui, matériellement et (donc) formellement (taxinomie), prennent peu à peu consistance. Et c’est en premier lieu la bonne vieille clinique qui leur donne progressivement leurs lettres, qui leur donne droit de cité et droit d’être cité (c’est-à-dire identifié, désigné comme tel).

Les travaux d’un Nicolas Gauvrit viennent en deuxième vague. Celle-ci entend valider, ou non, le bien-fondé des observations de la clinique. Fait – ô combien ! – de chair et de nerfs, ledit surdoué n’en est pas moins un matériau qui ne se prête guère à la mesure : il est , il est là souvent quand on ne l’attend pas, quand on ne l’entend pas ; il naît souvent sans que l’on ne l’aie vu, c’est-à-dire à la lettre et au sens tactile de l’expression : sans considération. Pour comprendre l’inadéquation par nature des instruments classiques de mesure à l’espèce, on opérera une comparaison avec l’étude des perturbateurs endocriniens. Ces hormones sont si étranges et étrangères que leur effet sur l’homme est inversement proportionnel à la dose ingérée : moins l’organisme en reçoit, plus l’effet est remarquable. Pis : au-delà d’une certaine dose, ce perturbateur ne produit plus d’effet. C’est ici l’application contraire du fameux adage pasteurien : c’est la dose qui fait le poison. Oui, certes, mais en effet inverse ! (Cela explique qu’on ait eu du mal à en établir la nocivité et que les industriels aient joué là-dessus.)

Nous pouvons user d’une autre comparaison. Il est plus difficile d’effectuer des prévisions météorologiques dans un pays au climat tempéré (donc plus complexe, car variable) que dans un pays au climat océanique ou continental (donc aux phénomènes plus réguliers). Autrement dit, les études quantitatives, peu fines, ne sont à première vue pas vraiment pertinentes en la matière.

Ainsi, tout se passe comme si l’on oubliait que, comme le pensait Wittgenstein, pour résoudre une difficulté, on sous-estimait l’intérêt de la description en sur-évaluant à tort l’explication. Or, en l’espèce, il ne s’agit même pas ici de poursuivre l’entreprise de description desdits surdoués déjà entamée – et, somme toute, de manière remarquable – par la clinique, mais de prétendre pouvoir contribuer à vérifier la pertinence de cette description (en mettant à jour les vertus et les vices de la caractérisation qui est donnée en l’état aux surdoués).

Pourtant, l’attitude qui aurait conduit à s’en tenir au principe (qui est aussi un constat) que, bien des fois, la simple description apparaît supérieure (plus efficace, productive) à l’explication pour résoudre des difficultés est ici d’autant plus appropriée que la première s’appuie éminemment sur une compréhension intuitive sous-jacente (presque inconsciente) de ce qui est décrit. On pense au premier chef aux ouvrages de Mesdames Siaud-Facchin et de Kermadec. C’est là un péché pas mignon du tout… c’est même pécher contre l’esprit que de mettre en exergue, de valoriser indûment le rôle premier, l’instance de l’esprit (au sens de mind) – que d’aucuns nomment raison – au détriment du sentiment (qui est ici l’autre nom de l’intuition psychologique)[20] et, plus généralement, de l’ordre du cœur comme l’eut dit Pascal.

« Il y a beaucoup de situations, ayant une grande importance humaine, nous dit Jean Bricmont (lequel est pourtant, à l’instar de Nicolas Gauvrit, adepte de l’école positivo-rationaliste en matière scientifique), ayant une grande importance humaine, qu’on ne peut étudier par les méthodes scientifiques ordinaires. Par exemple, les sensations humaines subjectives dans certaines situations […], ou ce qui motive les réactions humaines […]. »[21].

Tout à sa passion, tout à la pratique de son art, il semblerait que notre chercheur fasse trop confiance à l’instrument dont il a pourtant la haute maîtrise. Il s’inscrit, on l’a dit, dans le sillage de Claude Bernard et de Karl Popper, ces saints Thomas laïcs de la vérité qui ne veulent croire que ce qu’ils voient et peuvent répéter. Or, en certains domaines, s’obnubiler sur la présence, au sein d’une discipline, de ses critères de scientificité n’a plus aucun sens. C’est le gros défaut, et l’orgueil, de ce livre qui, entérinant, ne mettant pas en cause la composition des panels sur lesquels reposent ces nombreuses études, mélangent à leur suite l’eau douce des étangs du plat pays des surdoués froids, ‘‘classiques’’ (SOF), déterminés uniquement par leur QI (à l’approche de 130 et +) sans qu’il puisse leur être adjoint d’autres spécificités et l’eau salée des océans que charrie le surdoué chaud (SOC), l’hyper émotif intelligent, ce hyp.i.e. qui, comme le remarquait Proust, compose ‘‘la grande race des nerveux’’ qui sont le sel de la terre. Mais, Gauvrit, justement, brassant ensemble l’eau des rivières et les eaux des mers,- Morte, celle des hypies les plus denses (qui porte et supporte les hautes pressions d’une pensée trop active), de Méditerranée et d’ailleurs (celle des hypies moins intenses) -,  même si cela est presque à son corps défendant, apporte du même coup beaucoup d’eau au moulin de la cause hypie.

L’accession des surdoués à l’ordinariat selon le chercheur Nicolas Gauvrit.

Nous l’avons vu : il faut à la fois titiller le propos d’un livre dès son titre et prendre ce dernier au pied de la lettre. Quitte à ce que l’intention initiale contenue dans l’énoncé même du titre que veut véhiculer l’auteur se retourne contre celle-ci.

Les surdoués ordinaires de Nicolas Gauvrit nous laisse sur notre fin. Avant de nous laisser sur notre faim. A vrai dire, les deux homonymes sont ici synonymes. Fin, afin de…, faim de… : il s’agit toujours d’un quasi même sens : on vise la recherche, le but poursuivi…l’avidité de connaissances qui meut une incessante démarche étiologique.

Ainsi, les psychologues cliniciennes (et secondement théoriciennes) connaîtront-elles deux impressions à la lecture de ce livre :

  • d’une part, à la manière d’un Galilée à qui l’on a fait dire cette fameuse exclamation [qu’elle soit apocryphe n’est pas le propos ici] « Et pourtant, elle tourne ! », se diront-elles : et pourtant, ils existent ! Sous-entendant : selon le portrait que nous en dessinons années après années de manière plus approfondie. «Ils», ce sont les ‘‘créatifs’’ de Chauvin, que l’usage nous fait nommer du seul terme de ‘‘surdoué’’, faute de mieux, faute de ce mieux que serait l’acronyme suggéré par Jeanne Siaud-Facchin[22]: i.e. pour hyper intelligence [intellection, idéation, imagination] corrélée à une hyperémotivité [hypersensibilité], terme qu’elle n’utilisera plus dans la suite de son discours. Soit une vitesse certaine de la pensée et de l’affectivité (dans les deux sens d’affects et de sentiments amoureux fatalement liés à la réactivité sensorielle) ;
  • d’autre part, ne manqueront-elles pas de constater qu’il ouvre, sans peut-être en avoir pris pleine conscience, de nombreuses pistes qu’il conviendrait d’explorer.

On peut sélectionner celles-ci :

  • 83-84 : le SO (surdoué ordinaire de Gauvrit) serait plus que les autres enclin à connaître somnambulisme et terreurs nocturnes. «Le plus souvent, le somnambule ne garde aucun souvenir de cette promenade nocturne.». On pourrait rechercher si le hypie ne conserverait pas un souvenir de ces épisodes. Enfin, Rémy Chauvin[23] [cf François Brune, Rémy Chauvin, éditions du Félin- Philippe Lebaud, 1999, p. 31.] rappelait que ces phénomènes se rencontrent en majorité à la fin de l’enfance et à la pré-adolescence. Il en serait de même des ‘‘sorties hors du corps’’, «les plus habituelles ne suivant pas un traumatisme et ayant lieu en général lorsque le sujet est près de s’endormir». On est enclin à vouloir vérifier ici encore une plus forte prédisposition du hyp.i.e. à ce phénomène. Au sujet des terreurs nocturnes, on rapprochera ses manifestations de la daguerréotypie en notant que les images se forment de manière semblable à ce procédé d’imprimerie (en pointillés) et envisagera une hyperthyroïdie par à-coups.
  • 95-96 : ‘‘particulièrement intelligents et particulièrement naïfs’’. Les deux traits ne sont pas antinomiques. Au contraire, l’un est-il la condition de l’autre. Il faudra montrer en quoi l’esprit critique entraîne une sorte de naïveté, laquelle, au fond, résulterait d’une foi primaire en autrui, d’une confiance a priori due à la projection du SO en l’autre. L’esprit d’enfance ne le quitte vraiment jamais, ou, plutôt et Donald, inlassablement renaît-il de ses déconvenues.
  • 104 : il y est bien décrit ce que nous pourrions nommer l’état d’étonnement face au monde et aux gens en général et qui est au fondement d’une interrogation plus métaphysique que proprement philosophique. Ces opérations spontanées de ressenti, d’objectivation soudaine de soi, du monde, de son patronyme etc peuvent à un certain moment, à un certain degré confiner à celles vécues par un mystique. Ce que Monique de Kermadec laisse entrevoir.
  • 131-132 : quoique victime de l’absence de typologie préalable, le petit livre de Gauvrit est d’une grande richesse. Il est conscient du flou sémantique et matériel qui, de fait, parasite les recherches commentées par lui et rend plus ou moins incertains leurs résultats et les déductions qu’on peut en faire. Mais, par moment, Gauvrit ramasse en des termes bien sentis le portrait alors quasi complet et vrai qu’on peut donner du SO. Ces pages sont d’autant plus intéressantes que l’auteur, après les cliniciens (psychologues, éducateurs), remarquent la similitude de ces caractéristiques avec celles observées chez les autistes (surtout les «aspies»): « Sur le plan cognitif, les surdoués comme les autistes de haut niveau font souvent preuve d’un intérêt élevé pour les mots, les idées abstraites ou les nombres. (…). Sur le versant plus émotionnel, les deux groupes sont décrits comme ayant besoin d’accaparer la conversation, une difficulté à se mettre à la place de l’autre, de grosses difficultés d’intégration sociale, une tendance à l’introversion et un besoin intense de stimulation intellectuelle et émotionnelle. » Il y aurait lieu de montrer en quoi l’humour et l’esprit ont trait à ces éléments descriptifs.

Mais il est plus encore remarquable que Gauvrit fait alors le lien avec la théorie de l’hyperexcitabilité de Dabrowski, ainsi que nous le découvrirons plus loin.

  • 133 : la capacité de concentration (ou d’attention focalisée) pourrait être élevé chez les précoces. Il faudrait étudier en quoi cette aptitude n’est pas contradictoire mais, au contraire, à rapprocher, aussi paradoxal que cela puisse paraître, du déficit d’inhibition latente observée chez les SO.
  • 136 : la théorie du cerveau «hypermasculin» comme cause de l’autisme. Gauvrit écrit : «A un degré élevé mais raisonnable, ce cerveau se traduirait par une facilité à apprendre des concepts abstraits qui caractérisent les petits zèbres [hyp.i.e.]. A une degré plus important, trop important, il ferait germer les effets secondaires du repli sur soi, de la difficulté à comprendre les codes sociaux, traits caractéristiques des personnes autistes. » Cette théorie de l’excès de masculinité cérébrale (intérêt pour les objets au détriment des personnes-sujets), inégalement développée entre eux, et d’un apparentement sous cet angle des cerveaux des sus-visés n’est-elle pas indue si l’on se rappelle que l’empathie, l’intelligence émotionnelle sont tout autant développées chez le SO que sa logique froide, technicienne, portée sur l’idée-objet ?
  • 139 et suivantes : où Gauvrit étudie avec sérieux l’humour et l’esprit chez les SO pour conclure globalement de façon positive à cet égard. L’humour – et le trait d’esprit ! – sont les péchés mignons de nos amis : « Les enfants surdoués sont ainsi bien souvent perçus et décrits par leur entourage comme ayant beaucoup d’esprit, un sens de la répartie déroutant et un goût prononcé pour les jeux de mots. » Une fois encore, le chercheur a conscience que les études en cette matière comme dans les autres reposent sur des cohortes non préalablement sériées, en ce sens qu’on y amalgame ‘‘enfants précoces’’, QI répertoriés à partir de 130, «hypies» ‘‘pur’’ cliniquement (c’est-à-dire en l’espèce empiriquement) pressentis, alors que tous ne se confondent pas neuro-cognitivement parlant. Mais, à l’inverse, par exemple, de la prédominance d’une anxiété de fond chez le SO (pas entièrement vérifiée), le résultat, ici, n’est plus mitigé : l’absence d’humour (ou, pour le moins, de réceptivité à l’humour et à l’esprit) est bien aux yeux du hyp.i.e. une tare majeure. C’est, au sens premier de l’expression, le péché contre l’esprit. Mais l’origine ultime de ce goût est à rechercher beaucoup plus en amont que l’hypothèse (faible) que Gauvrit dit être enclin de retenir. Son rôle de défense psychologique érigée par nécessité en permanence, observé par Jeanne Siaud-Facchin, paraît déjà une première explication, et, à la lettre, presque tangible.
  • Les pages 89-90 et 189-191sont capitales : elles traitent de l’hyperexcitabilité de nos amis et sont toutes prêtes de frôler, de nous permettre de mettre le doigt sur la question du vice de forme (l’inévitable catégorisation neuro-cognitive) – qui est aussi un vice de fond (puisque si le sujet est le même, les sujets [les personnes étudiées] sont substantiellement [= qualitativement, cf. Siaud-Facchin] différents) – parasitant la pleine compréhension (et, avant même cette étape, l’appréhension) des surdoués. Hyperexcitabilité psychomotrice, hyperexcitabilité sensuelle (il ne s’agit pas de la luxure -ou pas seulement !- mais des cinq sens) pouvant s’assimiler à une synesthésie larvée, hyperexcitabilité intellectuelle («besoin de cognition»), hyperexcitabilité imaginative et hyperexcitabilité émotionnelle : Mesdames Siaud-Facchin et de Kermadec ont reconnu là, dans ces cinq caractéristiques, les cinq critères définissant le type ‘‘pur’’ i.e. exploré dans leurs ouvrages. Mais les propos de Gauvrit qui vont suivre montrent bien l’état de confusion de la recherche en la matière puisqu’il poursuit en ces termes :

       ‘‘Des travaux récents montrent que l’hypothèse selon laquelle les enfants précoces seraient tous, d’une manière ou d’une autre, hyperexcitables, n’est plus tenable. Il existe bien des cas de jeunes [ndr : et d’adultes] à l’intelligence supérieure qui ne présentent aucun des tableaux décrits par Dabrowski. Néanmoins, il est vérifié que l’hyperexcitabilité est plus fréquente chez les enfants doués que dans la population générale (…).’’

Nous sommes bien ici au cœur de la problématique ou, plutôt, de la fausse problématique érigée en problème par des études qui, malgré ce biais, réussissent, presque a contrario, à faire ressortir quelques caractéristiques typiques des surdoués créatifs (ou hyp.i.e.) depuis longtemps remarquées par la clinique. Ce sont donc par ses à-côtés, par les études incidentes dont il nous fait part que le livre du jeune statisticien s’avèrent le plus instructif. Par exemple découvre-t-on (p. 38), que la précocité des garçons a été associé par au moins deux études à un taux en testostérone plus faible que la moyenne. S’il était confirmé, on ne pourrait s’empêcher d’établir un lien – logique, rationnel et non pas contradictoire – avec les hyperexcitabilités relevées plus haut, dont, évidemment, l’hyperexcitabilité sensuelle. Si devait être écartée ici l’hypothèse d’un taux bas de cholestérol total entraînant souvent un manque de testostérone, alors cette faiblesse hormonale entrerait-elle en dialectique riche et féconde avec l’hyperexcitabilité tous azimuts de ce chaud lapin mixo-matheux (23).

Néanmoins, l’ordinariat, magistrature ecclésiastique conférée aux surdoués (toutes composantes confondues) par Nicolas Gauvrit ne devra sans doute être perçu comme un paradoxe qu’à propos des surdoués créatifs : cacher l’originalité, la mettre sous cape la plupart du temps et quoi qu’il leur en coûte, quitte à lui donner libre court dès que le chat a le dos tourné, n’est tout simplement que la condition (négativement, le revers) de toute vie en société. Cela s’appelle : s’adapter.

De l’autre côté du miroir, ou de l’hôte côté du moi-roi.

On le sait, n’est pas Lacan qui veut. Mais la philosophie est à la portée d’un hyp.i.e. comme Carlos Tinoco. Il suffit de tenter d’universaliser la ou les problématiques suggérées par une expérience personnelle.

Si l’on se penche sur la personne de Carlos Tinoco, on remarque assez vite qu’elle vit au fond d’elle les dilemmes du moi et de la loi, l’affrontement, latent ou évident, de l’individu et de la société, de la diplomatie et de la démocratie, en somme qu’elle expérimente, fusse à l’insu de son plein gré, toute la dialectique que la liberté entretient avec ses contraires officiels ou officieux, avoués ou cachés, reconnus ou méconnus (voire inconnus). Or, n’y a-t-il de prime abord de contrainte plus radicale au moi et à sa liberté (au moi et à sa propriété, pour reprendre Max Stirner, ce philosophe de l’anarchisme) que la Loi ?  

L’auteur, psychanalyste à ses très riches heures, met au principe du hypie la forte autonomie du sujet – notez-le : ce ne peut bien évidemment être là le cas du surdoué conventionnel -, le fait qu’il ressent en lui le besoin de se donner sa propre loi. Cette autonomie forte du sujet, il nous est d’avis qu’elle n’est pas sans un rapport originel avec l’autodidactisme tout ensemble psychique, cognitif, affectif et gnostique du hypie.

Il y a deux manières, pas si lapidaires, de résumer le surdoué classique et celui qu’on a longtemps tenu pour son jumeau hétérozygote. Dire du premier qu’il est un bon client des tests (« Les tests ne servent qu’à mesurer la capacité de réussir aux tests » disait Rémy Chauvin) et du second qu’il n’est pas tout à fait faux que, pour lui, les tests de mesure de l’intelligence n’aient pour finalité que de mesurer la vitesse de fonctionnement du cerveau : c’est en effet chez eux le sentiment de vitesse intellective (intégrant l’idéation et l’imagination) et affective qui domine. Sa construction identitaire, aussi, aura été lacunaire et bancale : ‘‘elle se fait sur des re[pères] [c’est nous qui soulignons] personnels. L’enfant va s’appuyer sur des processus d’autorégulation c’est-à-dire qu’il va chercher en lui-même les ressources nécessaires pour grandir. En quelque sorte, il se fait tout seul,’’ précise ensuite Jeanne Siaud-Facchin en un raccourci pertinent. En conséquence, devons-nous ce nous semble considérer l’insistance de Tinoco sur l’autonomie du sujet hypie comme procédant en droite ligne de cette béance, tout du moins de ce manque de possibilité de raccordement (et, plus encore, d’identification) que le type hyp.i.e. a connu dans son enfance et son adolescence. Autodidacte cognitif, affectif, il l’a été par nécessité, non par choix. Son soi, fruit du travail du moi par et sur lui-même, est donc son œuvre, mais une œuvre, on l’a vu, bancale, précaire, instable. Dans le fond, et pour reprendre un terme forgé par l’auteur, n’aurait-il pas aimé être « normo-pensant » ? A l’examiner, nous sommes en présence d’une auto-constitution d’un sujet par défaut. Par défaut ? Eh oui, le hyp.i.e. ne serait-il pas une erreur ? Une erreur de programmation, un mal pour un bien quand même ? «Fait maison», «entièrement pensé par soi-même» : qu’est-ce là donc d’autre au fond sinon ce que l’on appelle couramment l’ORIGINALITE ? Si, comme deux fleurs inséparables, nous relions dans un même bouquet (mais sans trop serrer) cette dernière à l’authenticité, nous avons là un petit air d’existentialisme sartrien qui ne serait pas pour déplaire aux autonomistes, c’est-à-dire aux activistes de la liberté, lesquels, sans même qu’on les poussa, souvent verse dans l’indépendantisme. Nos autonomes (les bien-nommés quand on se souvient de la taxinomie extrême-gauchiste en vigueur il n’y a guère) auront qui plus est de quoi se rengorger s’ils apprennent que cette sorte d’autonomie existentielle du hyp.i.e. n’est peut-être pas sans rapport avec ce qu’Olivier Houdé appelle la résistance cognitive, cette capacité du cerveau à inhiber les automatismes de pensée pour nous permettre de réfléchir[24]. Où, comme on le voit, les arguments en faveur du diagnostic d’autonomie, d’originalité et d’authenticité du hyp.i.e. se renforcent.

L’inconscient de la collectivité des hyp.i.e. – leur inconscient collectif – pourrait bien pouvoir s’analyser par nature comme le parangon de l’inconscient collectif contemporain. Mais, le leur, tout autant par nature, constamment s’inscrit en faux (l’expression étant à prendre aussi dans son sens juridique, et pas uniquement psychologique) contre ce dernier. L’inauthenticité par excellence si l’on peut dire, ce serait celle de l’individu jouant un rôle au sein d’un groupe et finissant par s’y laisser absorber sans qu’il ne s’en rende compte. Observez ces jeunes filles bien roulées qui se regardent tourner à vide à la sortie des cours de certains établissements du secondaire. Tout au mieux, leur libido vous jette-t-elle un regard en sous-main, mais elles offrent avant tout un bon exemple de l’être, de la pensée entièrement assujettis,- assujettis à son temps, à son environnement, où l’être s’évanoui dans la paraître sans, dans la plupart des cas, jamais ne renaître.

Le hyp.i.e. n’est pas dupe de ces travers : au mieux en rit-il ; au pire, ces situations l’horripilent-t-il ou ont le don de le mettre mal à l’aise. Un Muray s’érige alors en lui qui lui fait traiter comme il se doit ces êtres qui ont abdiqué en leur qualité de sujet. Il n’y a alors plus qu’à lorgner ces potiches longilignes ou potelées en tant qu’objets. Nombreux sont aujourd’hui les sujets qui n’aspirent plus qu’à l’obtention d’un statut d’objet : c’est là l’autopunition, l’auto-dévaluation inconscientes attachées à l’inauthenticité. Cette dernière la sait méritée.

Ainsi est-ce en creux cette inauthenticité dans laquelle l’(ancien) sujet de notre monde post-moderne sombre avec tant de grâce que Tinoco semble vouloir traquer. Cette disparition de soi – ce soi qui donne le meilleur de lui-même entre la fin de l’enfance et la pré-adolescence, soit grosso modo entre huit et onze ans – qui, dès l’aube, vicie tant de destinées implique l’aliénation automatique à la loi, qui ne peut être que la loi commune. La démocratie du tout venant est le régime politique de droit commun auquel ipso facto adhère celui qui n’a pas pris conscience, à la suite d’un acte de l’intelligence, du temps dans lequel le destin l’a inséré.

On comprend mieux alors que l’autonomie entraîne par principe la contestation de l’autorité. Mais, l’autorité véritable est ce qui augmente (celui qui lui est sujet, et, pourrait-on ajouter : qui lui est sujet parce qu’il sait qu’il va être, étymologiquement parlant, ‘‘augmenté’’, qu’il a tout à y gagner). Ainsi, si la contestation de l’autorité par le hypie est de principe, elle n’est pas destinée par principe à perdurer : il ne demande qu’à être démenti, c’est-à-dire en fin de compte rassuré. Ainsi, le hyp.i.e. parvient et aime à accorder sa confiance lorsqu’il la sait méritée, ce qui signifie : justifiée. Aussi, avec lui convient-il de toujours et toujours décomposer et expliquer. L’ordre donné doit être intelligent dans les deux sens du terme : intelligent en soi, pertinent, expliqué, compréhensible, autrement dit admissible. Il doit parallèlement être compris par le hyp.i.e. qui reçoit cet ordre, compris au sens où le hypie peut le faire sien, aurait lui-même, de lui-même pu le donner et se le donner. En un mot, et une fois encore, vérifie-t-on que ce hyp.i.e. va évaluer votre ordre. Qui que soit le donneur d’ordre, cet ordre, il le déclarera recevable s’il le juge fondé. Mais il le jugera à coup sûr irrecevable s’il l’estime mal-fondé, même si, en droit, le donneur d’ordre lui est hiérarchiquement supérieur (officiers, professeurs, parents etc, bref ceux qui sont censés incarner la Loi). Nous retrouvons donc toujours avec lui, en début et en fin de course, cette notion d’intelligence et d’éreintement argumenté de tout ce qui s’y oppose : l’arbitraire, le systématique (au sens d’automatique, de récurrent, non de systémique), l’‘‘indiscutable’’, la petitesse d’esprit, la mesquinerie, une certaine forme de jalousie aussi, il se peut. En un mot, tout ce qui n’a pas été disputé, tout prétendu argument qui n’a pas été l’objet d’un minimum d’élaboration. Le hyp.i.e. rejette avec virulence l’argument dit d’autorité émis par celui dont la prétendue autorité, naturelle ou culturelle, n’aura pas été dûment établie. Il veut pouvoir vous recevoir en vos explications. Mais, si, par mépris, vous ne daignez même pas prendre date pour une audience, si vous n’escomptez même pas présenter votre requête afin d’être agréé en vos explications (au sens technique, pédagogique du terme, ici non synonyme de justifications), celui-ci pourfendra en vous ce péché pour lui irrémissible : le péché contre l’esprit.

Le type hyp.i.e. aurait donc tendance à faire en toutes choses primer le fond sur la fonction, le rang, le diplôme, l’apparence, la catégorie, à donner le primat au matériel (au sens de contenu) sur le formel. Mais il ne faut pas se méprendre : le hyp.i.e. n’est pas uniquement obnubilé par la valeur de ce qui est émis ; tout autant est-il obsédé par celle de l’émetteur. Autrement dit, il serait erroné de croire que le hyp.i.e., par une sorte d’idéalisme encore plus désincarné que ne le suppose la racine du mot et qui lui serait propre, ferait abstraction du paraître (et qui est aussi ce par quoi l’être se révèle, le par/être), des qualités au seul bénéfice de la jauge quantitative et qualitative de la pensée émise. S’il est sempiternellement à la recherche du fond, il est amené à s’intéresser ainsi à l’interlocuteur (au sens large),- lequel sera un locuteur -, un scripteur et à relier la valeur de la matière à celle de l’émetteur. S’il établit entre les deux une liaison, une relation, et si on pressent une possible translation de l’un à l’autre, quel élément va bénéficier de la détermination ultime, autrement dit, et en infirmant ce que nous énoncions plus avant, le hyp.i.e. va rencontrer ici une immense difficulté. A rebours de son réflexe initial (mais un réflexe n’est-il pas, par définition, initial ?), nous le découvrons enclin à faire dépendre la valeur ce qui est dit (énoncé au sens large) de la valeur supputée de l’émetteur.

Être à la fois profondément cérébral, logique et affectif, il va s’attacher. Le premier mouvement qu’il va connaître, s’il ignore tout de l’émetteur, sera d’évaluer l’émission (ce qui est proposé, soumis à l’entendement d’autrui) ; si le hyp.i.e. y adhère (à des degrés variables certes), ipso facto sera-t-il conduit à faire glisser cette adhésion vers la personne de l’émetteur. Mais, notre hyp.i.e. sera quasi-fatalement conduit à souffrir de cette affection puisque la logique des idées paraît indépendante de la logique des affections. Réciproquement, le hyp.i.e. connaît-il avec une forte intensité le phénomène courant qui consiste vulgairement parlant à s’amouracher d’un même mouvement de tout ce qui tourne autour de la personne supposée aimée (ses hobbys etc). Il est sujet à ce que nous appellerons  la cristallisation basse.

Tinoco aborde bien des thèmes adjacents découlant en l’espèce de l’approfondissement de l’incessant travail du cerveau droit. Par exemple, le hyp.i.e. ne peut ressentir et réagir à la manière des grecs anciens que d’un bref premier mouvement. Son cerveau droit exacerbé va le rendre très sensible à la beauté (celle qui ne correspond pas au nombre d’or), lequel le pousse à compatir à la disgrâce. Appelons cela expérience ou constat, toujours est-il que le hiatus, la distorsion, la discordance générale existant entre esthétique, moralité et intelligence du cœur et de l’esprit suscite dans un premier instant chez le hyp.i.e. une souffrance et un sentiment d’absurdité (non-sens ou contre-sens) que ne connaît pas celui qui en demeure au stade grec (c’est-à-dire au raisonnement philosophique commun et rationnel qui va maintenir une correspondance entre l’extérieur et l’intérieur). L’intelligence froide est grecque. Mais le cerveau droit du hyp.i.e. ne fait qu’escale à Athènes. Il aime plutôt à séjourner à Jérusalem et Rome ou, plus exactement, est-il affecté d’un tropisme vers ces cieux-là. Ce raisonnement des sens, l’avons-nous entrevu, va se mettre en mouvement relativement au rapport entre valeur et pertinence des idées/opinions//valeur de la personne : ici encore, le hyp.i.e. fera le constat viscéral (au sens premier de l’adjectif) de la distorsion, en une même séquence, de ces deux aspects de sa personne. Mais, in fine, et parce qu’il sait que le savoir n’est que troisième dans l’absolu après l’amour et l’humour, son appréciation – qui n’est que le mot diplomatique pour parler de jugement – portera sur la valeur personnelle intrinsèque.      

L’inclinaison à la connaissance complète qu’aime à percevoir en lui et chez autrui le hyp.i.e. peut donc s’analyser comme une fusion sans confusion des intelligences dogmatiques. (Tandis que le surdoué classique, au mieux, devra se contenter de la juxtaposition d’un petit nombre d’entre elles, voire d’une seule.) Le hyp.i.e. est donc le spécialiste du général sans qu’il nous faille de droit déceler dans cette phrase un quelconque oxymore. Pour le moins, cette assertion n’est pas vécue comme tel par lui.

Avec cette capacité en lui d’entrer de plain-pied dans son sujet (lequel, s’il on ne parle plus de relations personnelles, peut être un simple domaine, un objet de connaissance), le hyp.i.e. signe la fin de la comédie. Connaître, c’est naître avec. En psychologie humaine, entrer dans les raisons de l’autre : parcourir par l’esprit et les sens le chemin qu’il a déjà effectué pour comprendre son état présent (avec tout ce que cela comporte : opinions, maladies etc). Mais, si notre hyp.i.e. peut se montrer apte à oublier son interlocutrice dans le feu d’une entreprise de conviction plus idéelle que corporelle pour parler en termes alambiqués mais diplomatiques, il n’est pas sûr, comme semble l’écrire Jeanne Siaud-Facchin[25], qu’il puisse éternellement s’abstraire de phases de séduction classique auprès du sexe dit faible. Si l’on ose dire, plus qu’un autre le verbe connaître demande à être bibliquement conjugué, conjugalement et maritalement, officiellement et offi(vi)cieusement, au passé simple, parfois compliqué, au présent et naturellement au futur. Le hyp.i.e. n’a pas lieu de s’enorgueillir : il est fait de chair et d’os, chair très très faible, et fraîche espère-t-il autant que peut l’être son cerveau.

Le constat de ce refus, de cette incapacité d’imiter (comme si le hyp.i.e. voulait conserver à ses neurones-miroirs de plus hautes fonctions), ce désir d’authenticité dans les relations personnelles, par la force des choses si souvent déçu, conduit Carlos Tinoco à poursuivre (dans les deux sens du terme) la loi et sa place dans ce qu’on appelle l’économie psychique du sujet hyp.i.e..

Assez judicieusement, Tinoco remarque qu’historiquement, ceux qui sont supposés être par leur fonction même des donneurs d’ordre[26] sont souvent ceux qui sont les premiers à le remettre en cause.

Les fondateurs de religion, de nouvelle religion sont en effet souvent, et presque par définition, les dissidents d’une religion qui les précède.

Cette dissidence des prêtres s’est opérée tout au long de l’Histoire. Elle résulte en premier lieu de l’intelligence, c’est-à-dire, ici, du fait de discuter. Et l’on sait qu’il n’y a qu’un pas de la discussion à la contestation. Or, le besoin d’évaluer, de comprendre, de détecter un sens, comme les spécialistes précités le relèvent, est inhérent au hyp.i.e.. Monique de Kermadec notait un jour à la radio qu’elle avait constaté que les religieux et religieuses hyp.i.e. étaient les premiers a souffrir du manque d’explication, au sens très général de l’expression, comme si une certaine cléricature en tenait encore une couche bien épaisse en croyant encore et toujours pouvoir s’abriter derrière l’ancien argument d’autorité, cette fois-ci non plus excipé sous les couleurs de feu des anciens prophètes mais repeint aux tons insipides et tièdes d’âmes grises et recuites dans leur triste jus.

Tinoco aurait pu toutefois être plus précis. Bien des prêtres (des jésuites souvent, et ce n’est guère étonnant si l’on se reporte, si l’on se rapporte à ce que nous nommerons leur hérédité psychique, laquelle dépasse l’hérédité génétique et pourrait être appréhendée par une nouvelle psycho-généalogie intégrant toutes les sciences) furent, à un moment donné, des divergents. Ceux qui poursuivirent dans leur divergence devinrent des dissidents.

L’examen de l’attitude globale face à la loi que l’on croit pouvoir détecter au sein de la démarche intellectuelle du hyp.i.e. aurait pu commander à Tinoco – qui pressent là à bon droit un judicieux moyen d’appréhension de la spécificité hyp.i.e. – de distinguer les divergents, ou proto-dissidents, des dissidents : les premiers sont l’ensemble des créateurs qui n’ont pas cru en conscience devoir aller au bout de leur démarche initiale. L’Histoire retient en général plus volontiers la saga des dissidents, en matière philosophique, scientifique (quand il s’agit de sciences dites exactes) et, surtout, religieuse. En tant que nazaréen, toute une école scientifique voit en Mahomet un dissident non avoué du christianisme ; l’œuvre de Spinoza peut être assimilée à une double dissidence, celle qui, avec son panenthéisme, l’a fait muter de la religion à la philosophie et, en parallèle, du judaïsme à une sorte de théodicée à la fois matérielle et formelle avec son panenthéisme. On ne sait pas avec certitude où situer l’évêque Jansen dans la mesure où le catholico-calvinisme, après avoir été condamné dans une bulle, a été en quelque manière réintroduit rétroactivement au nom d’une certaine justification antérieure que lui aurait déjà apporté Augustin. Après avoir couramment subi une attaque en règle de sa validité, l’œuvre des proto-dissidents a eu en général pour effet d’expliquer de plus fort, puis de confirmer (valider) un système religieux donné. Ainsi en est-il de Thomas d’Aquin avec sa Somme et de Newman avec ses sept critères de développement homogène du dogme.

Nous voyons poindre ici la notion d’innovation puisqu’en matière intellectuelle et systémique, que l’on se situe à l’intérieur d’une doctrine ‘‘laïque’’ ou d’une doctrine religieuse, il semblerait que l’innovation, c’est-à-dire en l’espèce la novation idéelle, conjugue recevabilité (agrément par l’instance compétente) et bien-fondé. Autrement dit, l’idée nouvelle ne sera acceptée, c’est-à-dire jugée comme faisant partie intégrante de la doctrine (déjà) existante que dans la mesure où il en aura été décidé ainsi. Ce processus est explicite dans le cadre de certaines religions dites révélées (catholicisme). La doctrine de Newman est à cet égard un exemple remarquable : elle est à la fois doctrine intégrée et doctrine inventant (au sens de : découvrir) les critères de reconnaissance, c’est-à-dire d’acceptation de l’idée nouvelle au titre de membre du corpus doctrinal. (A l’analyse, on comprend justement que l’idée, estimée de manière superficielle, au départ, comme nouvelle, ne l’est pas en réalité. Elle n’était que sous-jacente, à l’image d’une île sous-marine émergeant à la faveur d’un séisme ou du mouvement long de la tectonique des plaques). Les sept notes que doit réunir en elle-même la novation pourrait devoir se rencontrer au sein du processus de n’importe quel développement doctrinal digne de ce nom. (Relevez au passage qu’en examinant les étapes constitutives de la formation de la Tradition, on s’aperçoit que la logique démocratique y a sa part ; que la logique dogmatique – qui n’équivaut pas à celle théocratique- la prend, au sens propre du terme, en compte.)

Nous nous rendons compte à l’instant que le traitement appliqué par Newman au développement de la doctrine chrétienne pourrait prospérer dans l’étude du processus innovant et de l’innovation en utilisant à leur égard :

1/ Les catégories applicables au développement du christianisme (politique, logique, historique, éthique, métaphysique) ;

2/ Les sept notes d’un vrai développement de l’idée,- l’idée étant ici le brevet, du moins la formalisation, le descriptif du procédé (au sens très large) destiné à être mis en œuvre : préservation du type, continuité des principes, puissance d’assimilation, conséquence logique, anticipation de l’avenir, conservation active du passé, vigueur durable.

Les pages deux cent vingt deux et suivantes de Tinoco apparaissent de la sorte d’une richesse que leur auteur ne soupçonnent peut-être pas lui-même puisqu’elles touchent tout à la fois aux notions d’autorité, d’hérésies, de la réforme en ses différences avec la révolution. Elles frôlent comme l’enfant sa mère la question de l’origine hébraïque de l’intelligence et de la Loi. Elles notent que ce sont souvent des prêtres qui sont les premiers contestataires de la loi mosaïque (on ne critique que ce qu’on l’on connaît bien ou ce dont on croit avoir pâti). Mais, la pensée mouvante et riche de Tinoco s’arrête en chemin. Elle eut pu rebondir sur ceux que Cyrulnik qualifie d’ « agitateurs culturels ». Or, précisément, si ceux-ci la secouent, tous ne l’ouvrent ou, encore moins, ne la brisent. Ils secouent le vin et laisse le tanin se re-déposer au fond de la bouteille : ce dépôt, si l’on veut, c’est un peu ce qu’on ne nomme plus guère de nos jours le dépôt de la foi (ce qui demeure parce qu’il a du poids).

Résumons donc en trois coups de cuiller à dépôt ce que nous dit implicitement Tinoco, même si nous n’ignorons pas que l’implicite, comme l’inconscient a bon dos. (Pour les positivistes, les rationalistes poppériens, on ne justifie ainsi rien du tout, on fait qu’alléguer. Mais n’est-ce pas là une saine démarche intellectuelle que de poser des hypothèses en les laissant, comme si de rien n’était, se présenter en qualité de thèses ?)[27].

  • Le surdoué simple (SOF) a partie liée avec la raison, la philosophie grecque. Dans son approche théorique de l’esthétique, c’est un apollinien. Mais un apollinien au nombre d’or, c’est-à-dire mathématiquement parfait, autrement dit sans charme. (C’est l’imperfection, l’originalité, la coquetterie dans l’œil qui le confèrent).
  • Le créatif a le don des larmes valorisé dans la chevalerie d’un Moyen-Âge autorisant la manifestation des émotions dans une société dite virile[28]. Avec le judéo-christianisme ou, plutôt, ce que nous appelons la religion hébraïque biblique étendue, la loi est réexaminée, mais la Loi demeure.
  • Si on trouve au premier chef le type i.e. à la manœuvre dans ces vastes entreprises de fondation et de refondation, cela tient aux affinités constitutionnelles existant entre lui-même et l’objet critiqué. « En gros, il s’est fait lui-même» écrit, rappelons-nous, Jeanne Siaud-Facchin : c’est un autodidacte total tant sous l’angle du bagage intellectuel, moral etc qu’en raison de l’absence de processus d’identification aux parents, aux pairs et que de l’absence de reconnaissance de soi dans le regard des autres[29]. «Enfant, il a souvent les larmes aux yeux » ajoute-elle[30]. C’est dire qu’il a pu malgré lui expérimenter l’absence d’appropriation/reconnaissance de la loi externe, de cette loi qui, par définition, ne provient pas de soi mais nous est donnée par une autorité extérieure.

Le processus de l’autonomisation et de l’autonomie du sujet est donc au cœur, fait partie du parcours obligé du hyp.i.e. en (mauvaises ?) herbes. Il se fait sa loi,- une loi d’autant plus ferme, intransigeante à son égard qu’il sait ce qu’il en coûte (psychologiquement en premier lieu) d’avoir du se la concocter soi-même (alors qu’il ne sait pas lui-même de quoi il est le même). S’il se fait sa loi, il n’est pas hors-la-loi. Bien au contraire. Un peu comme ces convertis plein de zèle.

On fait là le lien, le lien logique, donc, avec la forte moralité du hyp.i.e., sous réserve de bien s’entendre à son sujet. Ce sens moral ne sera vraiment opératoire que s’il s’exerce en lien avec une personne et met en jeu la compassion à son égard. La liberté ayant le dernier mot, si ledit hypie en reste au stade passif de la compassion sans agir en conséquence (aider concrètement quelqu’un dans le besoin à un stade ou à un autre), le contre-coup sera majoré (puisqu’il va en outre ressentir ce dont autrui souffrira en raison de son abstention fautive.) Bref, plus qu’un autre, est-il puni par où il a péché : ici, sa sensitivité demeurée moralement sans conséquence pratique altruiste.

Si la liberté pure est en jeu, on ne pourra rien prédire. La morale (l’action morale), c’est effectuer, accomplir ce qui est bien. L’action immorale, c’est, parallèlement, effectuer, mettre en action ce qui est mal. Il est en l’occurrence possible d’estimer le taux de moralité en soi-même. Mais, ne confondons pas le sens moral d’un individu avec sa moralité effective. Le passage à l’acte bon, ou mauvais, est le fruit de l’exercice de sa liberté. Si bien qu’on peut en déduire que si le hyp.i.e. est pourvu d’un grand sens moral du en grande part à sa forte empathie, cela ne suffira pas à déterminer si cette empathie sera suivie d’effets positifs, si elle précédera une sympathie active. Un sadique, un tortionnaire est doué d’empathie : il doit pouvoir deviner voire pressentir ce que sa victime va subir dans sa chair. (Un chirurgien, un dentiste appartiennent à des professions dites ‘‘sadiques’’,- un sadisme bien évidemment contrôlée.) Autrement dit, par son empathie, le hyp.i.e. est sans doute un peu plus prédisposé au bien qu’un autre. Mais, il sera d’autant plus responsable de ne pas l’avoir, le cas échéant, accompli. Sa punition sera à proportion : beaucoup plus immédiate et forte que chez un autre. Car son empathie lui aura fait entrevoir, ressentir même avec grande acuité et vivacité ce que son prochain a vécu du fait de son action mauvaise ou de son abstention fautive.

Ainsi, Carlos Tinoco donne-t-il du grain à moudre aux chercheurs en sciences neuro-cognitives en abordant, parfois en creusant, malgré tout à une profondeur appréciable, la dimension existentielle du type. Son livre a le grand mérite – mais un mérite qui n’en est pas un puisque c’est là un penchant (certains diront : un travers) naturel – de nous offrir deux essais en un : le premier quart est consacré aux hyp.i.e. proprement dit (si l’on ose dire,- leur qualification sémantique prêtant à discussions !), les trois derniers sont un essai sur la loi, la liberté, la société. Il importait de faire le lien avec la clinique des hyp.i.e. : leur capacité d’abstraction a une origine on ne peut plus incarnée. Leur pensée est de la vie pensée ; incidemment leur vie aussi est-elle pensée.

L’existentialisme libertaire de notre auteur affecte (infecte diraient ses contradicteurs) sa prose d’une tendance à la prolifération,- d’abord interne quand sa prose s’augmente de nouveaux arguments, comme un point qui s’enfle, qui se développe puis interrompt ce développement pour le reprendre à la phrase suivante ; prolifération  externe quand l’auteur accole un nouveau thème comme un enième wagon à un train. Dans le premier cas, nous avons droit à la constitution d’un puzzle drôlement construit, dans le second, au rajout d’un nouvel étage à la fusée. Le tout fait penser à un processus de cancérisation, avec la disparition de l’apoptose qui lui est liée. Le lecteur comprendra mieux le phénomène en se souvenant des anecdotes (anecdoctes car pleines d’enseignement) narrées par les acteurs Bernard Giraudeau ou Michel Serrault. Au théâtre, il leur est arrivé d’improviser si loin qu’arrivé à un certain stade, il se rendait compte qu’ils n’étaient plus capables de regagner la rive. En quelque sorte, le sujet a pris trop de liberté parce que c’est alors le sujet qui s’est emparé du rédacteur-directeur de thèse au point que ce dernier n’en est plus le maître. La thèse se métastase en hypothèses, l’ulcération psychique se mute en tu meurs comme une liberté devenue folle qui gangrène la vie même.

On a donné là seulement l’idée d’un écueil, d’un travers que peux rencontrer l’écriture hyp.i.e..

A priori, et à l’encontre de l’écriture maîtrisée du surdoué classique, elle répond au trois d.  Elle est :

  • dégressive (raisonnement dit en escalier ; mais il ne s’y casse pas le nez sauf à emprunter sans attache l’échelle de Jacob),
  • digressive (c’est le phénomène de prolifération entrevu au précédent paragraphe),
  • dépressive (à condition que la dépression en question soit identifiée à celle dont la météorologie nous parle, où les idées s’enroulent et s’envolent). (La vraie dépression est anticyclonique : la chaleur accablante vous cloue au sol, et vous empêche ou, pour le moins, vous ralentit dans votre écriture.)

Un petit air soixante-huitard revu par les années deux milles se dégage du livre de Carlos Tinoco, et cela fait du bien. Il nous plaît de découvrir, avec lui ou malgré lui, que le ‘‘moi’’ du hyp.i.e. est, – aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, pire : aussi contradictoire que cela soit avec l’image que le sens commun s’en fait – un sujet de droit : le sujet de droit par excellence. Il nous plaît aussi de percevoir in fine que la source de ce droit n’est autre que la loi. Hébraïque est la toute première, l’archétypique étymologie du mot intelligence. La boucle est bouclée si on s’aperçoit que, de droit, en cette origine, se love au cœur même de l’entendement la loi morale et ses dispositions.

En somme, écrit Tinoco, quand vous forez le crâne du hyp.i.e., vous finissez par trouver du gaz de schisme. Mais le schisme n’est pas l’hérésie.

« En ce temps où éviter la question du Sujet devient la règle (défaillante) qui permet un semblant de cohésion, il faut bien qu’il existe des espaces où l’on peut commencer à soulever la seule interrogation d’où tout part, celle que nous avons toute une vie pour formuler : ‘‘Qu’est-ce que c’est, être moi ?’’ ». Ainsi Carlos Tinoco finit-il en guise de point final un point d’interrogation.

De manière très, très inattendue, se mouvant au grès d’un univers, du moins de fréquences vibratoires propres à un très particulier éther, le hyp.i.e. semble fuir la tentation  d’un anomisme absolu auquel toutes les fibres de son être a priori le conduit. (Rattachés à ce que l’historien de la doctrine Jaroslav Pelikan nomme la Réforme Radicale ou Gauche de la Réforme, les anomistes, lointains dissidents du calvinisme donneront historiquement naissance aux Pirates des Caraïbes.)[31]. Alors, prend-t-il pour refuge la Loi, son principe, la logique qu’elle excipe pour, dans un (dernier ?) temps, essayant de concilier cette allégeance avec son archétypique désir, incarner la loi.

Sublime et guère dangereuse tentation, totalisante plutôt que totalitaire (puisque (re)faire la loi ne se réduit jamais à faire sa loi) et qui n’est, chez lui, que le pendant existentiel et psychologique de son appétence pour l’encyclopédisme. Le goût, pis, le fort besoin d’autonomie relevé chez les hyp.i.e. par ce fils de parents latino-américains à la conscience (et, quand il lui faut passer à l’action, à l’inconscience !) encore bardée des vestiges mentaux de Tupac Amaru, devient pour lui un problème de nature philosophique mais aussi psychologique par le fait que cette indépendance intellectuelle se double d’une faramineuse dépendance psychologique à l’autre. On pourra y déceler le rôle chez lui redoublé, en tous cas accru, de ces neurones-miroirs (V. Gallese, université de Rome) qui, par l’entregent de la découverte de la possibilité d’imiter (ce que fait, ce que pense autrui) induisent celle de le ressentir, entraînant alors empathie/compassion puis, à un plus haut échelon, moralité active. Dépendant ô combien de l’autre, de son regard, de ses égards tout en ne pouvant, originalité oblige, jamais se réduire à être le pendant de quiconque, on comprend que la preuve onto-psychologique de son existence ne puisse avoir à ses yeux l’évidence de celle proposée par Descartes. Philosophe, psychanalyste pétri de l’esprit des années soixante-dix sauce Maspero, Carlos Tinoco, comme on l’a déjà suggéré plus haut, est un cas intéressant.

Mojito ergo sum.

Les affres de Monsieur Plus.

Vous souvenez-vous de cette publicité télévisée en faveur des cacahuètes Balhsen ? Cheminant au milieux de vases cuves pleines de bonnes choses, un petit bonhomme affecté d’une sorte de tic passait derrière les ouvriers déversant de leur sac de savoureuses arachides et leur donnait des coups de coude qui leur faisaient augmenter la dose. Le hyp.i.e., lui aussi, est généreux. Il donne, surtout si on ne lui demande rien. Il ne lésine pas, doutant toujours non seulement d’en avoir fait assez, mais d’avoir suffisamment cherché,- en général des choses qu’on ne lui demandait absolument pas de trouver (pour la bonne raison qu’on ne savait généralement pas qu’elles  pouvaient s’y trouver.)

Observons son attitude face à un banal questionnaire dit d’Ouverture culturelle (on se doutait qu’il n’était pas de ‘‘fermeture’’, mais parler de culture générale eut été trop simple) partie prenante d’épreuves communes d’admissibilité à certaines grandes écoles de commerce. Soixante-cinq affirmations vraies ou fausses et trois-quart d’heure montre en main. Tout va bien jusqu’à ce questionnaire relatif aux religions. Les femmes ne peuvent pas devenir rabbin. Vrai ou faux. Et bien, bien malin qui pourrait y répondre d’un mot. Mais notre hypie va d’abord grosso modo penser en ces termes … Babe…les autres pensent que non… mais vu dans Réforme… il y a bien au moins une femme rabbin à Paris de ce nom là grosso modo…les libéraux le font… c’est vrai. Et puis, le doute survient. Les femmes peuvent.. elles peuvent ou elles ont le droit …I can ou I may… on peut toujours… je peux toujours griller un feu rouge… donc on me demande si le rabbinat est autorisé pour les femmes… mais dans la religion juive, quelle est l’instance normative ? Il y a les ultra-orthodoxes pour qui poser la question tient du blasphème, les orthodoxes qui y sont hostiles, les massari qui, peut-être, n’y voient pas d’inconvénients ; seuls les libéraux y sont favorables… la règle, c’est non… qui a imaginé la question ? Peu importe, car celui-ci n’a certainement pas songé une seconde qu’on ne saurait glisser pareille assertion dans un questionnaire de culture générale. A question disputée, réponse en trois tomes…et réponse ouverte !

Autre affirmation, du même acabit, à propos de l’eugénisme : l’eugénisme peut être positif ou négatif. Vrai ou faux. Quelque chose nous dit que la réponse attendue, la ‘‘bonne’’ réponse est : vrai. Alors, point d’excès de zèle et contentons-nous en. Mais nous savons que nombre de doctrines philosophiques ou religieuses le condamnent systématiquement, que d’autres l’approuvent en toutes circonstances tandis que quelques une encore donnent une tonalité qu’on dira casuistique à la partie  morale de leur corpus.

Ces interrogations, ces doutes, l’étude des certifications du type par questionnaires d’auto et d’hétéro-évaluation montre qu’ils sont non seulement logiquement légitimes pour le hyp.i.e. mais que ce dernier a du mal à comprendre que tout un chacun ne soit pas naturellement enclin à en ressentir l’impérieuse nécessité. Son questionnement procède ici à la fois de son constant besoin de recherche du sens  (tenants – qui pose la question ? –  aboutissants – une question induit de droit des réponses, c’est le plan cognitif et moral) et d’une anxiété naturelle qui le pousse à se demander si on ne lui demande pas autre chose, si on ne lui cache pas quelque chose, si la première réponse qui lui vient à l’esprit est suffisante pour contenter l’interrogateur. Et encore, si l’on pouvait n’encourir que d’être déduit en erreur, le risque d’erreur serait moindre. Bref, notre hyp.i.e. est ici encore taraudé par les insuffisances de sa suffisance. Il imagine qu’on lui demande ici de se comporter en agrégé de théologie dogmatique ; il croit que la réponse attendue est le fruit d’un raisonnement complexe. Il croit…il croit parce que son premier mouvement est d’aller à profusion vers l’avant : réactivité – réaction – conservation – projection… Et il est déçu quand il s’aperçoit qu’en réalité, il lui était peu demandé. On lui demandait seulement : est-ce que cela existe ? On l’a vu, il n’a pu s’empêcher d’aller voir dans les recoins de la question ou, plutôt, dans ceux de ceux qui posaient la question. (‘‘Exister’’ ? Mais, exister en droit ? En fait ? et tutti quanti.)   Mais, bien sûr, ne lui en demandait-on pas tant !

Jean-Paul Enthoven a usé des mots justes pour à la lettre stigmatiser l’inutilité de la vitalité, la déperdition d’énergie dont font preuve et épreuve nos hyp.i.e. et, en filigrane, leur recommander la réduction à l’état laïc de leur enthousiasme[32] : « Les gens ne méritent pas leur générosité. »  

Madame Siaud-Facchin explique bien cet épanchement de synovie : soit l’input, l’entré des données dans le système global. Au lieu d’un traitement linéaire de l’information, le hyp.i.e. subit déjà à ce premier stade un effet de halo, c’est-à-dire que l’énoncé même du sujet, qui constitue l’information principale, est instantanément chargé de données complémentaires (en masse) qui vont être intégrées dans l’activation du réseau. D’emblée, le traitement est plus complexe : soit, donc, puissant flux et afflux idéel et émotionnel. Psychologiquement, et quant à la relation interpersonnelle, après projet, jet, projection, il pourra y avoir chez notre hyp.i.e. rétraction, lequel se rencogne au moment de la prise de conscience du démérite évoquée par l’écrivain.

Naïveté ou jeunesse de ses artères ? On a beau dire, on a beau faire, ce conseil d’économie de soi, le petit hyp.i.e. ne parvient pas à se le tenir pour dit.

Je pense donc on ne me suit pas.

Un maître-mot : extrapoler, encore et toujours.

La Terre n’est pas ronde comme on le sait. Ses pôles sont aplatis, ce qui permet aux hypies d’y installer dans l’instant, mais toujours provisoirement, leur base. Mais le pôle qu’ils préfèrent peut-être, c’est le pôle Valéry, un confrère dont il n’est guère étonnant qu’il suscite l’intérêt passionné d’un George Steiner[33]. La dynamique du hyp.i.e. apprécie le pôle où l’on n’adhère, où on se pose sans même prendre le temps de se reposer ; mieux, ce pôle est un trampoline qui vous renvoie encore et toujours sur d’autres bases.

Tinoco nous propose à un moment un petit exercice similaire à celui que les enfants qui s’ennuient en classe effectuent sur un coin de feuille : tracer un carré d’un trait continu sans revenir en arrière en en marquant les diagonales. C’est simple, il faut faire de votre petit carré une maison en lui mettant un chapeau ou un toit d’usine à angle droit. Pour dessiner de la sorte ce carré, il convient donc de partir d’ailleurs ou de passer par ailleurs. La question qui se pose toutefois est toute aussi simple. Pour songer à prendre cette initiative, à quelle espace se référera-t-on prioritairement ? A l’espace de la sémantique ? On réfléchit alors à l’énoncé de la question après avoir constaté qu’on butait avec la main. On remarque ainsi que rien n’interdit de regarder ailleurs, de prendre un chemin détourné pour tracer le petit dessin demandé. A l’ ‘‘espace de la surface’’ ? Notre dessinateur cherche alors directement, sans s’arrêter à suspecter une entourloupe dans le libellé même de la question, à résoudre graphiquement le problème. On vous laisse le soin de réfléchir à la question de l’activation des deux cerveaux ici en jeu pour simplement faire remarquer qu’on concentre en cet exemple, comme en celui sur « Les affres Monsieur Plus » (voir ce §), quelques-unes de ce qu’on appellera les principales caractéristiques à problèmes que rencontre l’enfant hyp.i.e.… et guère moins l’adulte. Et, comme on aime bien parfois dire du bien, on signale que tout ceci :

* l’illusion de la pensée commune, * l’inversion et la ré-inversion implicite/explicite, * le réalisme de la lettre, * l’avidité cognitive, * les bizarreries du raisonnement logico-mathématiques, * la pensée en arborescence, * les impertinences de la pertinence du hyp.i.e. (et vive-versa),

est fort bien narré par Madame Siaud-Facchin en son chapitre trois[34].

Mais, quitte à extrapoler de l’extrapolation à l’implicite, vous pouvez faire encore cette toute petite expérience. Prenons au débotté la phrase :

  • cette volonté politique ne cache pas un renoncement au pacte de stabilité et de croissance.

Sens premier : il existe (sous-entendu : il existe bien) un pacte de stabilité et de croissance puisque cette volonté ne le cache pas. Sens implicite : il n’existe pas de renoncement puisque cette volonté ne cache rien de tel. On se fixe sur le sens du verbe cacher. On peut aussi lire qu’il y a bien renoncement au PSC puisque cette ‘‘volonté politique’’ ne le (ce renoncement) cache pas. Avec toutes ces pointures,  le hyp.i.e. aura du mal à trouver Saussure à son pied (il faut dire que c’est une grande famille suisse), ce qu’en d’autres termes, on traduira par : ne pas savoir à quels saints/sens se vouer. La difficulté ne tient pas tant ici au fait que le hyp.i.e. ait tendance à tout prendre au pied la lettre que dans le fait qu’il est enclin à rendre un culte à chacune d’elle, à chaque syllabe, qu’il se perd en dévotions alors qu’il ferait mieux – et cela lui ferait gagner du temps – d’instaurer comme tout un chacun un culte commun au lieu de sacrifier à ces idoles. La mode, le temps est en effet à la religion sans sacrifice, au christianisme socinien de Lélio et Faust Socin. Or, s’il ne prend au sérieux les gens qui se prennent au sérieux, le hyp.i.e. n’a que trop tendance à tout prendre à bras le corps (mais sans cris), à bras le cœur si l’on ose dire. Il extirpe du sens là où il y en a guère comme un sabra israélien qui cultive, qui redonne vie au désert. L’extraction du sens met en œuvre l’ensemble de ses sens, et pas seulement son intellect.

Mais, cette entreprise pourrait aussi se traduire en un sens encore plus général voire philosophique. On se souvient[35] de Merleau-Ponty écrivant : «L’Histoire n’a pas un sens, elle n’est pas non-sens, elle a du sens.» Le fait qu’il nous soit donné (en particulier en époque post-moderne), qu’il soit laissé, en théorie du moins, à notre évaluation propre de détecter ce qu’il en est de ce sens, n’empêche pas, mieux : indique en filigrane que ce sens est (qu’il est déjà), qu’il n’est affecté d’aucune polyvalence.

C’est ce sens , relativement précis, que le hypie s’efforce au fond depuis toujours de ressentir puis d’appréhender quand il regarde autour de lui,- les gens particulièrement.

Mais extrapoler, ce n’est souvent que mettre en parallèle, effectuer un ou des rapprochements entre des domaines auxquels on ne pense pas à première vue.

Nous pouvons identifier un exemple d’extrapolation dite restreinte (ou pauvre, comme les rimes du même nom), en rapprochant :

  • les rapports d’expertise (en droit de la construction, en droit pénal etc) repris sans vérification, approfondissement ou contre-expertive d’un degré de juridiction à l’autre (supérieur),
  • le sort des officiers généraux américains prisonniers des Japonais pendant la Deuxième guerre mondiale, qui voyaient, paniqués, les visiteurs de la Croix Rouge repartir sans s’être rendu compte de rien,
  • les historiens qui répètent sans les avoir vérifier par eux-mêmes des données puisées dans des documents ou des livres précédemment parus.

A chaque fois, on reproduit ainsi des erreurs tenus pour des assertions vraies. Nous sommes ici en présence de simples duplications. L’innovation aurait en l’espèce consisté à interpréter, non à répéter. Dans ces trois exemples, l’absence d’interprétation s’analyse en une défaillance d’innovation fautive.

L’extrapolation peut être encore plus restreinte.

C’est, par exemple, l’analogie que l’on établira entre :

  • la pression dans le domaine domestique, familial ou entrepreneurial,

et son pendant dans le domaine politico-social, à savoir :

  • l’oppression.

Relativement à l’évolution de l’enfant ou de l’adulte hypie, l’expérience de ces situations, en proportion avec leur durée, engendrera un hypie dur avec lui-même, moindrement avec autrui et, derrière un narcissisme de façade et de parade, ne s’aimant pas.

L’extrapolation large est celle qui établit un rapport entre deux univers a priori sans rattachement de droit. Par exemple, montrer une corrélation entre l’adhésion à une croyance religieuse et un déficit vitaminique.

Laure Saint Raymond

 Laure Saint Raymond

L’innovation au risque des hyp.i.e. ou cinquante nuances de (matière) gris(e).

«La France innove. Alors, cessons de prétendre que les emplois perdus hier réapparaîtront demain ou que la croissance viendra rétablir les équilibres budgétaires. L’innovation ne doit pas s’arrêter aux portes de l’Etat. » (Olivier Cattaneo, Les Echos, 10 X 2014).

« Articuler dirigisme et créativité. Mieux – bel oxymore – manager…l’innovation : un défi pour les dirigeants. » (Muriel Jasor, Les Echos, 15 IX 2014).

« Ni la droite, ni la gauche ne veulent se convertir  à une pensée des limites et  à ce que Hans Jonas appelait une ‘‘éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement.’’ Elles érigent en valeur le fait de l’innovation […]. (Alain Finlielkraut, Le Figaro).

« Il n’est pas question de nier l’apport des nouvelles technologies, écrit la Copacel, la fédération professionnelle des fabricants de papier, il s’agit de ‘‘défendre l’idée qu’elles doivent être utilisées en complément du papier et non en substitution de celui-ci.’’ (Le Figaro, 10 X 2014).

«Les découvertes et les innovation sont rarement réductibles à des ‘‘éclairs de génie’’ et souvent inséparables de leur contexte économique et culturel’’. » (La Science des sixties, s.-d. d’Olivier Néron de Surgy et de Stéphane Tirard, Belin.)

–   Les contradictions contenues dans le principe d’innovation sont dans sa logique interne,

–   On ne peut parler d’innovation qu’au sein d’un même système déjà établi ;

  • Une innovation en ce sens ne fait que conforter ledit système.
  • L’innovation est trop souvent considérée comme un must ; elle est irréfléchie,
  • Réfléchir au principe de l’innovation, c’est, en conséquence, être conduit à le faire fléchir pour le sauvegarder ; c’est, avant même de le voir appliqué, d’en pressentir les contradictions internes. Car les novolâtres ont pour eux une autre logique : ils invoquent Bastiat et sa complainte des fabricants de chandelles faisant un procès au soleil pour concurrence déloyale.

Plus que des nuances, plus que des différences, la perception du noyau dur de ce totem des temps postmodernes qu’on nomme créativité nous incline à songer qu’en matière de neuro-cognition, nous en sommes encore à l’âge des cavernes ; nous voulons dire : à l’âge du mythe de la caverne de Platon. Nous errons dans les ombres et, vitesse des progrès de la recherche oblige, dans deux ans, tout ce que nous avançons ici, nous paraîtra… soyons poli… bien approximatifs.

La créativité se compose au principal de ces quatre facteurs (cause et conséquence à la vérité) : la fluence, l’originalité, la flexibilité et l’élaboration (Gauvrit, pp. 180-181). Soit une idéation quantitative et qualitative ; soit le trio liée et bien liés imagination, sensations, sentiments ; soit ce que le langage courant appelle ‘‘centres d’intérêt’’ vécus sous le mode passionné ; soit les binômes sentiment/affects, corps/esprit, sensation/sentiment dont il serait plus exact d’écrire qu’ils cheminent non de conserve, mais de concert. Lorsque tous ont accordé leurs violons, alors s’enchaînent perception, sensation, compréhension aboutissant à la fusion, c’est-à-dire à la coïncidence de l’émotion et de l’idée. Dans cette appréhension totale, l’émotion est vécue comme une idée, et réciproquement.  Pour le hyp.i.e., la musique est la science de la compréhension intuitive des choses et, attendu les liens particuliers qu’il entretient avec elles, il y aurait lieu d’étudier un éventuel parallélisme entre les spectres des ondes lumineuses et ceux des ondes sonores. Mais ce vécu ne concerne qu’une part des personnes que la science subsume de manière exagérée sous le nom de surdoués.

Page 179, Gauvrit nous confirme à nouveau dans le bien-fondé du constat d’un mélange dans les cohortes analysées de surdoués créatifs (les fameux hyp.i.e.) et de SO froid (déterminés uniquement par l’atteinte d’un certain score dans l’échelle de la WAIS ) : « Il est possible d’être surdoué sans être créatif : une mémoire colossale, une rapidité d’exécution des procédures standard, et l’on rejoint le haut du pavé en termes de QI. Le Robot Daneel Olivaw imaginé par Isaac Asimov réussirait brillamment les tests d’intelligence courants. Et pourtant, il lui manquerait toujours ce petit quelque chose tellement humain qu’est la créativité. »

Les épreuves permettant d’arrêter un score de QI dit global s’appliquent à appréhender chez le sujet ce qu’on appelle la vitesse de traitement, la mémoire de travail, le raisonnement perceptif et la compréhension verbale. C’est la créativité qui, dans sa spontanéité et son immédiateté intrinsèques, entre en jeu lors des première et quatrième épreuves (à un moindre degré, la mémoire de travail.)

Les exercices composant l’épreuve appréhendant la capacité de raisonnement perceptif ( soit ‘‘la capacité à résoudre des problèmes nouveaux qui n’impliquent pas ou peu le langage comme des puzzles’’)[36] sont en adéquation avec les aptitudes majeures propres à nos surdoués dits froids (non créatifs).

Cela est si vrai, que, connaissant grosso modo les caractéristiques des différentes épreuves, certains hyp.i.e. pressentent d’avance (pardonnez-nous la redondance) qu’ils devront cartonner dans les exercices mobilisant en eux la vitesse de traitement, la mémoire de travail et la compréhension verbale s’ils veulent espérer un score avoisinant 125. Face aux exercices de raisonnement perceptif…comment dire…ils sont un peu comme ce cavalier de concours hippique dont la jument, au dernier moment, pile net devant l’obstacle : éjectés, ils passent l’épreuve, mais sans leur monture.

On devra donc rechercher à l’avenir si un score fortement majoré aux épreuves liées à la créativité, au détriment des autres épreuves, ne serait pas le signe du rattachement du sujet au type hyp.i.e. tandis qu’à l’inverse un score nettement amélioré aux épreuves de raisonnement perceptif ne serait pas la marque ostensible que le sujet pourra être compris comme appartenant à ceux que nous appellerons désormais les Hauts cerveaux gauche (HCG). Dès lors, sous ce label se regroupent les anciens surdoués froids (SOF), ceux que la recherche n’arrive pas à désigner de manière permanente et précise ; surtout sont-ce là les surdoués selon l’image commune, celui des couvertures de livres consacrés à la question, toujours sur fond de tableau noir et d’alphabet torturé. Oui, appelons-le aussi surdoué, si vous y tenez, surdoué tout court, surdoué non pas tout bêtement, mais surdoué simplement. Car celui-là, pour son plus grand bonheur, ne vit pas dans cette profusion des productions de son entendement si proche de la confusion, il se distingue au contraire par sa science de l’organisation.

Dans un livre d’entretien[37], le président de Paris-Dauphine résume ainsi sa matière à l’instar des sciences de l’organisation se développant ici sous les mânes, disons très pragmatiques et sans états d’âme, des anciens occupants des lieux. Otan en emporte le vent, il en restera le capitalisme silencieux, trébuchant mais toujours renaissant. Le HCG participe de ces sciences et techniques là ; il est souvent un excellent administrateur : il compose, décompose, ordonnance, manage ; il a les pieds sur terre et sait achalander les linéaires. Si mesuré en tout, même dans le génie, qu’on ne lui concède à la fin plus que du talent.

On s’interrogeait sur le statut de Goethe,- le ‘‘poète’’ Goethe comme précise Le Monde quand il croit, sans s’en émouvoir outre mesure, tenir pour acquis que ses lecteurs sont des ignares. La classification usuelle, on pourrait presque dire l’iconographie mentale en la matière l’incluent dans la catégorie des génies[38]. Rappelons que le génie est celui dont la vie et l’œuvre – l’œuvre avant tout – présente un processus de création continuée, soit, en quelque sorte, le maintien en acmé et au long cours, de l’instant, de l’instinct inventif[39]. Il est celui qui découvre, dévoile, révèle sous le biais d’une réalisation, d’un accomplissement, en particulier dans le cas de l’homme d’action. Or, cliniquement, il s’avère que l’écrivain allemand, qui était avant tout un très bon administrateur, nonobstant bien des indices qui le rattache aux hyp.i.e.  et bien des points communs avec le cardinal de Richelieu, s’apparenterait à un hcg de moyenne intensité. En revanche, et sans même parler des cas classiques de hypisme forcené que représentent les figures de  Pascal et Nietzsche, reportez-vous à celles du Cardinal, au XVIIème,  de Faber de chez Danone, au XXIème . Si vous pensez comprendre en quoi nous pouvons les rapprocher et pourquoi tout deux sont très probablement des hyp.i.e. et non de Hauts cerveaux gauche, dites-vous que vous avez sans doute presque tout compris au film. Continuez l’exercice avec Paul Valéry et Jean Cocteau. Concluez avec Finkielkraut…prophétisme, fièvre intellectuelle : il s’épuise (d’abord lui-même), il épuise (son interlocuteur), il puise (dans un ‘‘fond commun de placement’’ constitué à la fois de sa chair et de ses connaissances), et diagnostiquez. Mais c’est en cliquant sur la jeune mathématicienne Laure Saint-Raymond, récemment élue à l’Académie des sciences, en en appréciant le phrasé, le mouvement, la légèreté que vous pourrez, de ces énergumènes, vous faire peut-être une juste idée.

Tout au long de son laïus, Laurent Batsch tient le crachoir. Mais, Denis Jeambar, son interlocuteur aurait pu, en sa qualité de président de l’Institut pratique de journalisme dudit établissement l’entreprendre sur la nécessaire transversalité, ou interpénétration ou interdépendance latente entre sciences humaines et sciences dites dures,- latence dont il appartient à la science même de la mettre à jour afin, du même pas, de s’autoconstituer à cette fin,- transversalité, confraternité actives des domaines de connaissance les uns avec les autres dont l’entité Paris Lettres Sciences (PLS) instiguée entre certaines universités et grandes écoles par Edouard Husson ne peut à elle seule assumer.

Le phénomène et l’instinct d’innovation qui, l’avons-nous laissé entendre, est la dynamique même du hyp.i.e. rendait donc utile qu’il en soit plus haut donné un aperçu concret, vivant et, pour ainsi dire, biologique au travers de l’esquisse qu’en dessine jusqu’ici la clinique.

Or, c’est ici que surgit le rôle et toute la symbolique attribués au cerveau gauche : celui-ci écrit droit – sujet, verbe, complément -, mène sa barque, au besoin celles des autres ; il se tient, et se tient droit, il est sujet (sans verser dans un narcissisme qui lui ferait croire qu’il est son sujet), il éduque verticalement, à la lettre dresse et redresse l’enfant pour le conduire dehors ; il est dans un processus de séparation (on l’a compris : tant dans le cadre éducatif que cognitif) ; il sait la boucler (sa ceinture de sécurité dans l’auto, dans l’avion, rabattre la barrière sur le télésiège ; se taire si nécessaire, toutes choses que le pur hyp.i.e. qui se prend pour le logos incarné a du mal à faire.) Le cerveau gauche en gros sait gérer son cerveau droit et les neurodroitiers  tandis que, toujours à gros traits, le cerveau droit dominant, lui, aurait tendance à ne pas savoir se contenir. Autrement dit, la fructueuse synergie des énergies des cerveaux gauche et des hyp.i.e ne semble pouvoir en pratique que provenir des premiers (en jargon moderne, on écrirait qu’elle ne peut qu’être initiée par eux.)

Comme dirait Rouletabille, il convient donc d’envisager le problème ‘‘en tenant les deux bouts de la raison’’ : plus l’époque vibre sur le cerveau droit, plus il convient de donner de la barre vers le cerveau gauche, et ce, dès le berceau : c’est une simple question d’équilibre.

La Vie puisant sa logique dans l’absence de logique linéaire et mécanique tout à la fois véhiculée et symbolisée par/dans le cerveau droit, dans sa profusion intrinsèque, il est tout aussi évident et logique qu’un ‘‘haut cerveau gauche’’ dominant comme peut l’être Jean-Michel Blanquer ait pu intituler son livre L’Ecole de la vie[40]: la vie enseigne d’elle-même, par elle-même et il convient parallèlement d’enseigner à qui de droit, et au premier chef aux enfants, ce que nous pouvons en l’état savoir d’elle.

  • Le premier sens renvoie aux parents ès qualités de délégataires des ‘‘vertus enseignantes’’ que la vie détient en elle-même : il s’agit très prosaïquement de leurs petits et de botter le cas échéant (et il échoit, il échoit…) la partie charnue de leur individu. Si les enfants asiatiques des familles asiatiques installées aux Etats-Unis ont de meilleurs résultats scolaires que leurs condisciples, la raison en est qu’ils sont plus travailleurs, que ces résultats importent à leurs parents et qu’ils le leur font savoir par la voix, la badine et un endoctrinement[41] parallèle[42]. Des carottes, mais avant tout le maton.
  • La méthode d’apprentissage du discours sera évidemment sur la méthode syllabique avec son activation prioritaire du cerveau gauche (S. Dehaene). Elle est plus encore recommandée à ces neurodroitiers que sont les petits i.e. Mais, à ce stade, effectuons un rapprochement avec les Etats-Unis et leur psychologie collective. Chez eux, la primarité et l’activité dominent (nation jeune de quatre siècles d’ancienneté si l’on remonte au Mayflower, de deux siècles et demi si l’on se réfère à la constitution américaine ; réactivité épidermique ; superficialité ; pragmatisme optimiste etc) et ce, à l’inverse des pays latins, plus secondaires. Leur politique, tant intérieure qu’étrangère, aurait ainsi besoin de se recentrer pour épouser et faire épouser à la population un comportement général tirant vers la secondarité. De la même manière, plus le jeune enfant vit dans un milieu, un pays où les activités neurodroitières sont insidieusement promues (et les nouvelles techniques d’information et de communication (NTIC) en sont un vecteur majeur), plus devraient-elles se voir contrecarrées par des incitations d’activation du cerveau gauche.
  • Ainsi, les parents, professeurs, éducateurs en tous genres, à condition qu’ils soient correctement informés peuvent-ils à leur tour contribuer à l’information des jeunes gens et jeunes filles. Dans le cas des i.e., leur point commun sera la manière qui est la leur de traiter cette information et, d’une non moins certaine autre manière, de la restituer après traitement. Si ce dernier est chez eux semblable, l’opinion (le contenu matériel) ne l’est pas. (Ils pensent formellement pareillement, mais ils ne votent, n’opinent mêmement a priori. Quoique le chercheur novice en neurosciences puisse être tenté – péché mignon dont il se guérit vite – de projeter cette similitude de fonctionnement sur les contenus matériels de croyance.) En ce qui concerne les neuro-gauchers, leur tache, dans le monde tel qu’il, est apparaît bien plus aisée. Ils n’ont pas besoin du discours de la méthode du Travail intellectuel de Jean Guitton (Aubier). Le hyp.i.e. envie le cheminement calme et ordonné de leur pensée, leur sens de l’économie (dans les deux sens du terme), l’inaptitude à la panique. Avec le neuro-gaucher et le hyp.i.e., deux mondes se côtoient sans beaucoup se comprendre, le premier campant sur son quant-à-soi (qui n’est pas, en effet, sans rapport avec la bonhomie bourgeoise et de la doctrine et de la personne du philosophe de Königsberg), le second perpétuellement sur le qui-vive, même s’il ne faut pas méconnaître le rééquilibrage que peuvent mutuellement se porter et s’apporter un hyp.i.e. et un HCG, l’un par son sens géométrique euclidien de l’organisation , l’autre par son originalité quantique.

Gauvrit écrit que l’on trouve en abondance des étudiants surdoués en faculté  d’économie[43]. Mais desquels parle-t-il ? D’emblée nous répond-il implicitement :

« Ils finissent presque tous par adopter les valeurs transmises dans ces institutions lorsqu’ils y étudient : la valorisation de l’égoïsme, de la compétition la plus malsaine et l’individualisme exacerbé. »

Jugement classique, loin d’être unique en son genre. Reportons-nous à ce que disait il y a peu un économiste, chroniqueur attitré du Financial Times, John Kay : «La finance continue d’attirer les meilleurs et les plus intelligents des grandes écoles comme des business schools pour les mauvaises raisons, la cupidité plutôt que l’intérêt du métier. A l’inverse des années 1970-80, les meilleurs éléments se détournent des grandes multinationales ou de la fonction publique pour choisir en priorité une carrière dans la finance. » Or, ajoute Marc Roche dans cet article, aux yeux de John Kay, rien ne justifie qu’un banquier soit mieux payé qu’un industriel[44].

En 1999, un certain John Saul était tout aussi sévère :

L’ENA, HARVARD ET LA LONDON BUSINESS SCHOOL COMME  FABRIQUE D’ASOCIAUX

« Que les élèves réussissent ou échouent dans leurs démêlés avec la réalité, cela n’a finalement pas beaucoup d’importance. En l’absence de mémoire, il ne saurait être question d’une réflexion à long terme sur les résultats obtenus. Bien au contraire, on passe rapidment au cas suivant. L’ingérence d’un ‘‘amateur’’ dans la mise en application de leur système constitue l’unique véritable danger potentiel dans la mesure où l’intrus en question pourrait insister pour qu’on se réfère à la mémoire.

Cette formation a, bien évidemment, un effet déterminant sur les étudiants. En définitive, elle encourage leurs inclinations naturelles. Ainsi, s’ils sont équipés à l’origine, comme c’est le cas de la plupart des gens, d’un bagage inégal de talents, la Business school n’essaie pas de corriger ces disparités en faveur d’un rééquilibrage salutaire. Bien au contraire : elle s’évertue à trouver des candidats qui souffrent du déséquilibre adéquat et met tout en œuvre pour l’exacerber. L’imagination, la créativité, les vertus morales, les connaissances, le bon sens, une perspective sociale sont autant de facteurs condamnés à passer à la trappe. La compétitivité, une réponse toujours prête, l’art de manipuler les situations, telles sont les aptitudes que cette formation encourage. Poussés vers l’amoralité, les élèves deviennent d’une agressivité extrême dès lors qu’ils sont pris à partie par des non-initiés. Ils en viennent aussi à prendre pour argent comptant ces fameuses réponses préparées à l’avance. L’école met l’accent avant tout sur l’essor d’une forme débridée d’intérêt personne : ce qui compte c’est de gagner.

(…) En deux mille cinq cents ans d’histoire, les sociétés occidentales sont au moins tombées d’accord sur une chose : la contrainte individuelle est essentielle à l’harmonie d’une civilisation (…) Or, pour la première fois en cette fin de XXème siècle, les instances pédagogiques  réservées à nos élites refusent d’aborder cette question et enseignent sans ambages à leurs jeunes recrues qu’il faut se débarrasser d’un tel principe. En d’autres termes, pour la première fois dans l’histoire occidentale, nos institutions les plus respectées prônent l’anarchie sociale. »

John Saul, Les bâtards de Voltaire, la dictature de la raison en Occident[45].

Reportez-vous à présent aux qualifications, en particulier morales, des hyp.i.e. données par nos deux spécialistes féminines. Vous avez saisi que Nicolas Gauvrit et nos essayistes critiques anglo-saxons ne traitaient pas des neurodrotiers mais de la majorité très [maline ? illisible] des neurogauchers et de certains hauts cerveaux gauche (HCG). Contrairement à d’autres dirigeants qui, dans le fond, ne répugneraient pas à ce qu’il en soit ainsi de leurs élèves et étudiants, il est certain qu’un Jean-Michel Blanquer verrait un mal dans ce portrait immoral d’une certaine jeunesse estudiantine. Remarquons en premier lieu que les choses ont en fait  relativement changé : cette critique là – soyons constructif – n’est sans doute plus de mise. En 2014, science-potards des villes et des champs, juristes droitiers ou neurogauchistes comme dirait l’autre, apprentis chercheurs en sciences sociales ou asociales (dures), tous ces jouvenceaux et jouvencelles sont, si tant est que ce soit là une catégorisation  psychosociologique opératoire, dans l’ensemble plus sympas.

Si on ne la confond pas avec l’empathie, cette supposée sympathie peut être utile pour comprendre la nouvelle attitude générale que les jeunes gens et jeunes filles affichent, en particulier entre eux. L’esprit Erasmus, ce que nous appelons ‘‘sympathie’’, ce sont cette bienveillance naturelle, cette absence de ces préjugés qu’Edmund Burke disait pourtant nécessaire, absence dont ils font montre quelles que soient leurs contrées d’origine. Mais, à la lettre, un préjugé repose sur un pré-jugement de fait, non de valeur, un pré-rapport ; ce n’est pas un a priori. Cette sympathie en réalité est favorisée voire repose tout simplement sur un brin d’inculture, sur l’absence de connaissance préalable du conditionnement socioculturel de mon interlocuteur. Dans les premiers instants, cette fraîcheur, cette spontanéité à l’américaine où l’on a nul souci de savoir ‘‘d’où’’ chacun parle sont une force. Vite devient-elle une faiblesse lorsqu’on se rend compte qu’on aurait mieux fait de connaître us et coutumes, d’autant plus que celles-ci ont un impact sur la psychologie individuelle. Mais cette sympathie a aussi une cause idéologique : pensant que ce sont des prédéterminations limitant la liberté et faussant les rapports humains, de ce conditionnement, on ne veut rien connaître, imaginant, à tort (selon l’Ancien Régime de la pensée) ou à raison (selon la Modernité tardive) que cette prise de conscience accroîtrait (aggraverait ?) ce conditionnement.]   

Oh ! Non pas que ces gibiers de potentiel n’aient pas acquis de nouveaux tics idéels (idéologiques, langagiers etc), des préjugés tout autant indurés dans leurs cervelles que l’étaient ceux de leurs prédécesseurs des années soixante-dix,- parfois imbuvables faut-il le reconnaître. Mais, c’est un fait : l’altruisme est devenu chez eux un truisme. Ils sont braves et – qui sait ?- pourraient même faire acte de bravoure, bien dans leur peau, bien nourris (pour le moins en calories.) Ils n’ont pas à adopter les trois i innovation implicationinternationalisation : comme Obélix dans sa marmite de potion magique, cette maxime coule de source ; ils sont tombés dedans quand ils étaient petits[46].

Dans les nouvelles galeries neuronales de nos contemporains, c’est tous les jours les trois J, ça courre, ça s’affaire, on ne touche à la connaissance que du bout des doigts, tout glisse, rien ne s’imprime, rien n’imprime . Réfléchissons. Il y a peut-être un motif majeur expliquant, mieux, justifiant la raison pour laquelle ce qui serait probablement l’innovation la plus faramineuse de tous les temps – la puce électronique captant et transcrivant fidèlement nos pensées tel un laser fouillant les entrailles de la terre, constituant nuit après jour des montagnes bibliothèques d’Alexandrie  –   n’est pas encore advenue : nous ne sommes pas de purs esprits et la compénétration de l’esprit et du corps a sa raison d’être. La main pense[47]. Et si l’on souffre de devoir se dire que l’écriture n’est que de la pensée ralentie (d’où l’importance de ‘‘farter’’ le papier pour améliorer la glisse), on se rassure d’un même mouvement en regardant, plus que la main, plus que les doigts, ces phalanges gardiennes de l’authenticité de l’énoncé[48].

Mais, à l’égal d’une vasectomie spirituelle et sapientielle volontaire, l’homme contemporain s’est ligaturé la main quand il ne l’aurait pas amputée. Or, il y a une affinité entre la forme (le support, l’enveloppe, le moyen de transport, y compris amoureux etc) et le fond (le contenu, l’assertion, le transmis, la matière informée etc) ; or, aussi, il est erroné de soutenir que « le progrès technologique est axiologiquement neutre » (Jacques Julliard) pour la bonne raison que la matière humaine, animale, végétale et minérale (soit toute la matière du vivant dont se compose la moindre fibre) n’est par nature nullement biologiquement neutre ! Ainsi, il n’existe rien, strictement rien dans l’univers qui soit axiologiquement neutre, puisqu’il n’y a rien qui ne puisse faire l’objet d’un jugement de valeur.

Rassurons-nous, ils sont gaillards, ils sont vivants, ce sont bien les trois i qui nous font courir (et concourir) aux perpétuels trois J à quoi pourrait se résumer la superficialité effrénée du commerce neuronal post-moderne bouillonnant dans la noosphère[49].

Les trois i sont le fond commun – on allait écrire : le fond de sauce – de notre époque. Ils nous font vivre et agir tout autant que nous contribuons à les impulser. Jean-Michel Blanquer, JJSS[50] ayant réussi à maîtriser sa flamme, personnalité heureusement moins cérébrale que celle pour qui la «réforme» n’était que l’autre nom de l’innovation, voit donc juste en voulant de plus fort les penser, les relancer, en excipant de leur rôle moteur (et de moteur écologique), non seulement en économie mais pour le progrès humain, et en encourageant leur vectorisation  par une jeunesse, on la vu, prédisposée à cette mission d’utilité publique.

L'Herne Chomsky

Comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous innovons sans cesse : l’herbe innove en  croissant, nos cellules en se multipliant. Il est au principe de la vie d’innover : stagner, s’immobiliser équivaudrait à mourir. La sédentarité, on le sait, n’est pas bonne pour la santé et le philosophe (classé à tort existentialiste chrétien) Gabriel Marcel disait qu’il n’y a pas loin de la satisfaction à la mort. Un des ressorts secrets de l’innovation serait ainsi l’insatisfaction. En ce sens, on peut soutenir que l’enseignement premier de l’Ecole de la Vie, c’est que vie incessante et processus innovateur sont synonymes.

Mais il est de la fonction même du politique et du philosophe de réfléchir cette vie et de déduire de cette réflexion qu’elle ne peut demeurer qu’à condition d’être contrôlée.

Premier point : l’appétence voire l’ubris envers l’innovation résulte d’une attitude non pas utilitariste (au sens de Bentham), ni, même, solutionniste ou transhumaniste mais optimiste, eudémoniste envers la vie.

Elle renvoie au Chomsky philosophe politique : je m’occupe du prochain (au sens de ce qui m’est physiquement, géographiquement proche) comme facteur d’équilibre de mon attrait pour l’étranger ; j’appréhende ce proche comme un étranger à libérer de son conditionnement invisible. J’agis en faveur de l’homme concret (qui croît, donc est susceptible de changer ; ‘‘mon optimisme est fatalement très peu essentialiste’’) tel qu’il est et peut devenir. Qu’entreprends-je en vue de sa réalisation ? Nous pourrions résumer l’état d’esprit global de Chomsky (lequel favorise la pente innovante) par ce jugement du philosophe américain John Dewey :

« La philosophie redevient saine quand elle cesse d’être un procédé destiné à résoudre des problèmes de philosophes, et qu’elle devient une méthode, cultivée par des philosophes, pour résoudre les problèmes des hommes. » J. Dewey[51].

Elle induit l’idée d’amélioration possible : la nouvelle technique, le nouvel objet vont contribuer à mon bonheur se dit l’innoviste habité à l’état latent par cette pensée. Il n’est pas hédoniste car il veut tranquillement jouir et se souvient du jeune philosophe à peine pubère titillé par la belle Laïs d’Aristippe de Cyrène : ‘‘Je possède, je ne suis pas possédé’’ prétendait ce dernier. Mais est-ce si sûr ? La philosophie du plaisir est d’application immédiate, mais fort peu applicable. ‘‘Tout plaisir veut une profonde, profonde éternité’’ précisait Nietzsche. Exit l’hédonisme, l’innoviste, toujours pratique et pragmatique, se ralliera à l’épicurisme, viatique du bonheur.

Un innoviste comme Jean-Michel Blanquer ne peut donc qu’être un adepte de l’EMM : l’épanouissement mesuré du moi. (Pour qu’il soit maximal, il doit être mesuré.)

L’innoviste nous apparaît donc d’une parfaite bonne foi[52].

Son goût de l’innovation est celui d’un humaniste (et le mot, pour une fois, ne sera pas galvaudé) considérant la nouveauté au service de la réalisation des personnes.

Cependant, si notre innoviste se penche sur la logique même d’une politique de l’innovation, d’une politique qui estime que la création est, par elle-même, facteur d’un avenir sinon radieux, pour le moins favorable à la disparition progressive[53] de la souffrance, il découvre à l’instant le caractère en soi infernal de la dynamique innovante. Destruction créatrice, innovation destructrice. Après Schumpeter, le premier mari d’Hannah Arendt, Günther Anders avait compris que l’obsolescence programmé de l’objet ou du procédé au sens large – et, dans le contexte de la philosophie politique de l’innovation, cet obsolescence n’est techniquement programmée que parce qu’elle l’est d’abord logiquement, philosophiquement et politiquement – pouvait, ou plutôt ne pouvait que conduire à l’obsolescence de l’homme même selon le beau titre de l’un de ses livres.

Si, donc, nous nous sommes donnés un aperçu des motifs présidant à cet engouement voire à cet ubris de l’innovation et des NTIC, tel qu’en fait montre un Michel Serre par exemple, nous sommes ainsi tout autant conduits à poser la nécessité de l’endiguement, pour le moins de l’encadrement[54], du contrôle de la dynamique de l’innovation.

Nous avions donc précédemment à peine forcé le trait : il n’y a que l’espace du facteur humain pour distinguer la nouveauté involontaire – celle qui n’est que la vie même et l’œuvre du Temps – et l’innovation, qui est donc la nouveauté advenue volontairement, sciemment, en connaissance de cause(s) à première vue, mais, habituellement en ignorance des conséquences[55]. Natura naturata, natura naturans. Ce qui survient, c’est la nature naturante, nouvelle mais non voulue ou, mieux, voulue d’elle-même, non d’un créateur extérieur, et qui s’entraîne. La nouveauté innovante, elle, ne procède jamais d’une force impersonnelle, c’est la nature naturée, pensée, étudiée par autrui et ainsi crée. Alors cette nature est-elle censée pouvoir se dire culture. Il y a comme un goût de para, pseudo ou post, comme on voudra, spinozisme là-dessous tandis que le fleuve d’Héraclite ne saurait s’insérer dans un éternel processus innovateur.

La pensée issue de la modélisation des approches propres aux sciences neurocognitives (et ainsi sans considérations d’ordre moral au premier chef) semble celle qui est la plus à même de comprendre ce fondement redoublé de l’économie post-moderne et ce, l’avons-nous vu, pour la raison que le phénomène de l’innovation, par son lien primordial et nécessaire avec ce qu’est l’acte de création, est au cœur de toutes les thématiques/problématiques[56] que le hyp.i.e. récapitule en sa personne.

Nous n’avons pas suffisamment conscience que c’est en rapport à un arrière-fond que, par contraste, le caractère innovant d’un produit, d’un processus etc est perçu comme tel à la fois objectivement (par ses concepteurs) et subjectivement (par l’acheteur-consommateur-utilisateur). Dans sa définition, il n’y a innovation que par l’introduction de quelque chose de nouveau dans un système établi. Mais, quel pourrait bien être le système en question ? S’il est établi, est-il pour autant unique, et, dans ce cas là, pourquoi ne pas le nommer dès la définition ? Ou, s’il peut être variable, cette variation concerne-t-elle le système même quelque soit l’ordre dans lequel il s’inscrit, ou seulement la nature de ce système ?

Dans les faits, le système dont il est ici question peut aussi bien s’identifier à une simple montée en gamme et, de la sorte, le produit innovant se réduit aux nouvelles pâtes truc much à la semoule de blé mou et à la sauce de tomate verte, en effet jusque là inédite. Il est  ainsi dit ‘‘nouveau’’ dans la gamme (innovation qu’on dira faible.) Il s’agit d’une montée dans la gamme. Le produit innovant peut aussi s’insérer dans une nouvelle gamme par nature supérieure (innovation moyenne). Une troisième catégorie d’innovation sera caractérisé par le fait qu’elle est elle-même intégrée dans un ordre innovant jusque là inédit. Ainsi en est-il de l’apparition d’un produit électroménager ayant un nouvelle destination d’objet, une nouvelle utilité fonctionnelle (innovation haute.) On constate là qu’il y a à chaque fois conjugaison d’une espèce innovante et d’un échelon innovant. Mais, on ne peut en définitive à proprement parler de système.

Une autre possibilité consisterait à identifier ledit ‘‘système établi’’ au système de production, d’échange et de consommation dans le cadre duquel surgissent, sont nouvellement proposés à l’achat, à la consommation ou à l’utilisation des objets (au sens large : matériel et immatériel) finis.

Vous avez compris qu’opter pour la troisième hypothèse se résumerait pour l’essentiel à gloser, par exemple, sur la possibilité ou l’impossibilité d’une innovation digne de ce nom dans un système autre que le capitalisme (ici techniquement envisagé) puis, de cette latitude au sein d’un capitalisme d’Etat à quoi pourrait s’assimiler le socialisme soviétique etc etc.

Mais, que l’on fasse remonter la naissance du capitalisme, parmi moult hypothèses, à la mi-temps du XIXème anglais, ou, techniquement et philosophiquement à tort (M. Weber, A. Peyrefitte), aux suites de la Réforme luthérienne ou encore à la Hanse teutonique, il n’en demeure pas moins qu’il y a eu innovation (c’est-à-dire création consciente, voulue) dès les temps sumériens. L’apparition de l’écriture, de chaque nouvelle langue et nouveau langage, de leurs supports sont déjà en soi des innovations majeures.

A la réflexion, aucune des hypothèses ci-dessus ne peut convenir à ce qui est sous-entendu au titre du « système établi» conditionnant le fait innovateur.

Stabilité, permanence, institution sont les caractères de dudit système inexorablement attaché au processus de l’innovation. Notre Kant à tous nous en donne un aperçu lorsqu’il parle des Idées de la raison (monde, temps, Dieu). La métaphysique nous l’indique : ce système n’est autre que l’Espace/Temps dont nous ne pouvons nous abstraire, même si notre entendement ne nous permet pas de le penser exactement.

Autrement dit, et à échelle humaine, devrons-nous perpétuellement nous coltiner avec la dynamique innovatrice. Nous y sommes condamnés à vie : les innovoptimistes disent que c’est pour le meilleur ; les criticonovateurs ont, en la matière, l’enthousiasme plus laïque[57].

La technologie de l’innovation, c’est-à-dire le discours sur les nouvelles techniques innovantes dans l’ensemble (et pas uniquement sur les NTIC) devrait tenter de se comprendre en étudiant la dynamique innovante telle qu’elle se présente au sein d’autres sphères que la sphère des nourritures terrestres directement destinées à la commercialisation.

Donnons ci-dessous quelques exemples de pistes à explorer parmi des centaines de points de comparaison.

  •  La monnaie est le parangon de l’innovation. Du troc au bitcoin, de la matière à l’im-matière (qui, dans sa version noire, pourrait être l’anti-matière), du réel à l’irréel en passant par le virtuel, la monnaie décline à travers son histoire bien des thèmes majeurs traités par la philosophie et les théories macro-économiques. Songeant au titre d’un livre de Jacques Sapir sous-titré Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent[58], nous dirions qu’elle absorbe Les trous noirs de la science économique. La question de la valeur est intrinsèque à la monnaie. On pourrait essayer de vérifier qu’avec elle, nous sommes passés de la valeur en soi à la déréalisation absolue, en passant par la conception d’une monnaie à valeur d’échange. De multiples questions subséquences s’imposent alors. En quoi la monnaie s’est-elle innovée passant donc de la valeur intrinsèque à son adossement à une contre-valeur, première étape vers sa symbolisation absolue c’est-à-dire, paradoxalement, vers la disparition même de la monnaie en tant que symbole renvoyant à une contre-valeur (par définition extérieure à elle) réelle. Sont ainsi liées à ces prolégomènes l’étude du sens et de l’éventuelle nécessité d’un étalon (or, bi-métallique ou référencé à la valeur travail, ou aux matières premières etc)[59] et donc celle des bienfaits ou méfaits entraînés par les politiques contemporaines (accords de Bretton Woods de 1945, fin de l’étalon-or en 1971 etc). Il est certain que la monnaie subit un processus innovateur très particulier en lien avec les conceptions idéologiques, plus exactement avec l’axiologie de l’époque. Monnaies et querelle des universaux (déclinaison valeurs/vérité(s) et vérité des prix) ; temps et inflation ; l’inflation monétaire comme facteur premier de la hausse des prix ; la nature même de la monnaie (et pas seulement sa quantité) comme facteur ou frein à l’innovation etc en sont des exemples de thèmes induits.

A cet égard, une Physique et métaphysique de la monnaie n’obligerait pas seulement à entrevoir, comme on l’a souligné à l’instant, comment la monnaie est innovée mais aussi comment, inversement et de manière concomitante, elle conforte les populations dans leur accomplissement ou dans leur déréalisation.

  • La connaissance, c’est-à-dire ici le processus de développement et d’accumulation d’un savoir qui, au sein d’un système, se prétend complet répond elle aussi au schéma d’un processus innovant. Mais, ce bloc de connaissance prétendument auto-suffisant (c’est-à-dire systématique) en vérité ne l’est nullement. Précisons : il peut parfaitement être vraie. Mais, cette vérité est indémontrable par et à l’intérieur du système lui-même. Cette insuffisante systématique (comme on parlerait d’insuffisance respiratoire) qui, lorsqu’il a brûlé presque tout son oxygène et parvient en état d’hypoxie (délire), devrait conduire un système à s’alimenter d’un autre ensemble systémique, ne concerne pas uniquement l’arithmétique mais tous les domaines du Savoir, autrement dit l’intelligibilité même de l’univers. En conséquence, si aucune théorie ne peut se déclarer auto-suffisante, ne peut se valider par ses propres énoncés, chacune doit en quelque sorte s’ ‘‘exterritorialiser’’, aller piocher ailleurs afin, éventuellement, de se valider, de prouver sa véracité. Une innovation doctrinale (en sciences dites exactes ou en sciences dites humaines) sera toujours incomplète (et donc ne pourra jamais être dite telle) tant qu’elle n’aura pas été vérifiée (en son caractère en soi novateur) par l’acquis déjà existant appartenant à un autre domaine de connaissance. La théorie de l’insuffisance systématique de Kurt Gödel ne commande pas seulement, comme une nécessité logique, la multidisciplinarité mais la transversalité continuelle des différents sections du Savoir, des disciplines, à titre subsidiaire, des compétences. Ainsi, et réciproquement, une, ne serait qu’une énième innovation (alimentaire, purement technologique ou toutes autres) entraîne inévitablement d’elle-même une innovation et dans un autre sous-secteur et de l’ensemble conceptuel dans lequel ils s’intègrent ( ??). Autrement dit, on ne peut découvrir à soi-même ce qui est nouveau en soi sans le concours d’autrui. Autrement dire encore, l’innovation est holistique.
  • L’innovation dans le domaine juridique. Le théorème d’incomplétude de Gödel vérifie sa validité dans la théorie juridique positiviste et contraint de placer en haut de la pyramide des normes l’hypothétique mais nécessaire Norme fondamentale (NF) imaginée par Kelsen. C’est principalement par le biais de la jurisprudence, définie à la fois comme une décision appelée à être réitérée à l’occasion des autres espèces semblables et par l’accumulation de ces décisions en telle ou telle branche du droit, œuvre des tribunaux et cours, au premier chef de la Cour de cassation, et par celui de la loi, œuvre du parlement d’un pays donné, que naissent les normes régissant toutes relations et tous types de relations. Mais le principe d’imputation, comparable à un système de poupées russes fait découvrir 1/ que ces normes procèdent d’une seule origine appelée pour les besoins de la cause Norme Fondamentale, 2/ que, contrairement à ce qu’avait cru pouvoir montrer Montesquieu, la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) n’était et ne pouvait être effective. La théorie pure du droit[60] permet en premier lieu de faire accroire que l’innovation normative sur un espace donné est rigoureusement encadrée par le système même que sa logique a mis en place, en second lieu, que ledit système est le seul répondant à ce qui seraient les critères de scientificité du droit. En somme – et le premier ne nous démentirait pas -, Troper rime avec Popper. Les positivismes, en matière scientifique et en matière juridique[61] ne peuvent qu’être matérialistes et, à la lettre, agnostiques. On se rend vite compte que c’est au reste un rôle de garantie de cette méconnaissance affichée et indépassable qui est en dernière analyse attribué à cette norme fondamentale, laquelle maintient d’en haut toute l’armature juridique et judiciaire comme le croc du boucher la carcasse de viande. Nul accord ne pouvant s’établir sur la nature de la source ultime du droit et, par suite, la définition de cette nature ne pouvant relever de la science (telle qu’elle est conçue par lui), le positivisme juridique, au-dessus de la constitution d’un pays, place et remplace le droit naturel  par ladite norme fondamentale. Le paradoxe si ce n’est la contradiction monstrueuse de ce système tient en ceci : il délimite radicalement, mais uniquement de manière formelle, le processus de création des normes tout en permettant du même pas la totale émancipation dans le fond de ce processus. Après Dostoïevski, le positivisme juridique, libérant totalement la création des normes, peut s’écrier : ‘‘Grâce à moi, et sous le haut patronage de la norme fondamentale, tout est permis !’’.

La prétendue scientificité du positivisme juridique masque ainsi sa forte teneur idéologique. Il est au reste intéressant de remarquer, comme aurait été conduit à le faire un Roland Hureaux, qu’on retrouve encore une fois ici à l’œuvre l’une des caractéristiques de l’idéologie, à savoir qu’elle aboutit à générer le contraire de ce qu’elle prétendait édifier : ici, le formalisme absolu (dans les deux sens du terme : radical et séparé, radicalement séparé du contenu matériel de la norme) du processus innovant  est contre-balancé par l’ouverture à une totale anarchie matérielle de l’innovation même. La teneur de cette dernière est à la lettre illimitée. Cette absence de contrainte implique le renoncement à toute édification d’une réelle jurisprudence, celle-ci se réduisant à son acception anglo-saxonne : l’étude de cas et de précédent nullement contraignant, érigeant l’individu en maître-étalon.  Elle place le justiciable, soit tout un chacun, dans l’insécurité judiciaire, l’invitant à ne jamais faire confiance et à pouvoir à tout moment se dire : ‘‘je dois m’attendre à tout’’. Une seconde caractéristique du caractère idéologique de l’innovation formelle normative régulée indissociable d’une innovation matérielle normative radicalement dérégulée dans la théorie pure du droit réside dans le fait que cette dernière pratique formellement le syllogisme (ce en quoi on demeure en pays latins de tradition romano-germanique) et, matériellement, ce que nous appellerons l’induction vague, en raisonnant à partir d’un cas particulier avant de parvenir à quelques considérant qui ne débouche guère plus sur quelque précepte ferme et définitif, la common law ayant au reste ces adjectifs en horreur.

  • La question de l’hérédité est un autre bon exemple de l’immixtion du phénomène de l’innovation dans un domaine, celui de la génétique, à la réflexion… bien évidemment riche de cette notion.

A première vue, si elle n’avait pas été récemment infirmée, l’absence d’hérédité des caractères acquis aurait permis de conclure à l’absence de tout caractère innovateur dans l’enfant. Des parents à leurs enfants, nous n’aurions pu parler que d’un seul travail de recomposition des gènes, le matériel étant censé être demeuré le même d’une génération à l’autre. Or, la méthylation de l’ADN permet d’admettre que le bénéfice ou le maléfice attachés à l’action actuelle d’une personne ou de son environnement sur elle-même peut se transmettre. Autrement dit, ce que nous faisons en bien ou en mal en cette vie non seulement n’est pas sans effet présent sur nous-même mais peut bénéficier, ou préjudicier à notre descendance. Ainsi, l’hérédité des gènes est-elle pourvue d’une capacité d’innovation, émanation de notre attention à l’écologie humaine (préservation d’un bon système immunitaire par la régulation du stress et une alimentation adéquate… par exemple.)  Mais cette hérédité doit nous pousser à des réflexions en cascades puisqu’il y a ici constats multiples :

1/ acquisition de ces nouveaux caractères,

2/ possibilité de transmission de ces nouveaux caractères, ce qui n’était soi-disant pas possible selon l’ancienne théorie désormais caduque.

Cette hérédité partielle de caractères acquis dans la vie du père et dans celle de la mère permet aux parents de se savoir l’auteur d’une nouvelle innovation … effectivement inédite puisque en partie composée de caractéristiques génétiques qui n’existaient pas à la génération précédente. La caractère acquis (avéré) de cette théorie est un atout dans la besace des tenants du volontarisme, de l’optimisme, c’est-à-dire des partisans du caractère très relatif de tous les prétendus déterminismes. Pour le moins, cela pourrait-il être pour eux un de leurs nouveaux arguments de poids.

On recense des dizaines d’autres modèles latents d’innovation qu’il ne nous appartient pas de développer ici et maintenant, mais qu’il est utile de conserver à l’esprit ne serait-ce que dans le dessein d’envisager les avenirs possibles des innovations commercialisables.

Rappelons toutefois quelques-unes d’entre elles en tant que de besoin :

  • le passage de la religion hébraïque biblique au christianisme qui, selon les dernières découvertes tout à la fois philologique, herméneutique, en un mot heuristique de Barker et de Pierre Perier s’avère une simili innovation puisque, de l’un à l’autre, on peut constater non une innovation[62] (par accomplissement/réalisation de la Loi) mais une complexe recomposition d’un soluté (doctrine, rite et tout ce qui peut s’ensuivre) ;
  • le développement de la doctrine chrétienne elle-même qui peut s’analyser comme un remarquable processus d’innovation continuée selon les sept notes (ou marqueurs idéels) identifiés par John-Henry Newman. Une des difficultés majeures, vous l’avez compris, consiste à s’accorder sur le point de déterminer si chacune des étapes de ce chemin de découvertes (au sens de la découverte d’un trésor c’est-à-dire de mise à jour de quelque chose – en l’occurrence une prétendue vérité – qui existait déjà) dogmatiques est bien une innovation par rapport à ce qui l’a précédé. Bataille de mots dira-t-on ! Certes pas du point de vue des rapports inter-religieux et, surtout intra-ecclésial (c’est-à-dire de l’œcuménisme).
  • Les étapes de l’Histoire de l’art et le nouveau paradigme qu’inaugure l’art dit contemporain : l’art moderne – celui d’un Picasso en particulier[63] ne serait pas constitutif d’une innovation par rapport à ses précédentes étapes (dont, naturellement, l’art classique), contrairement à l’art contemporain qui, lui, est d’une autre nature que l’art moderne et ne s’inscrit pas en continuité[64].
  • La langue, sa gangue et la liberté de syntaxe et de grammaire qui lui est toutefois conférée constituent encore une riche niche de trouvailles en matière de compréhension du processus innovant. On y découvre à la fin l’heureuse dialectique qui s’est spontanément instaurée depuis la nuit des temps, entre le droit et le fait, entre le dictionnaire de l’Académie (instituée par ce grand i.e. que fut Richelieu) et Le Robert.

Partant de ces prémisses (de cette approche à la lettre idée-ologique, – laquelle intégrerait le sensualisme de Condillac et pas seulement le progressisme de Condorcet), la saga des grandes innovations (quel qu’en soit le domaine où elles ont eu cours et où elles auront cours) s’éclairera, comme on dit, d’un jour nouveau. Ils sont d’un concours précieux pour le critique de l’innovation systématique : sans elles, sa raison se heurterait à un scandale permanent.

L’innovophile (un véritable innovolâtre à l’acmé de son engouement), lui, n’arguera que de l’écume des choses, n’analysera que les apparences pour justifier de la disparition de KODAK, du Concorde, du Danino de Danone, de ce pauvre Bergasol, du télégramme, de la lampe à huile et de la marine à voiles comme disait le Général.

Mieux : en partant très en amont, en s’arrimant dans un premier temps au schéma fondateur du processus innovant tel qu’on le découvre à l’œuvre au cœur de la pensée conservatrice et créatrice[65] enserrée dans les contingences de l’espace/temps, l’adepte sans retenue de l’innovation pourrait prétendre non pas prévoir – les bollandistes qui vivent dans les archives vous le confirmeraient – mais entrevoir les destinées des innovations technologiques, agroalimentaires et de toutes sortes qui pointent sans vergogne le bout de leurs gros nez, et, derechef, non pas prédire comme on l’a vu à l’instant, mais tout bonnement dire si la science, lorsqu’elle se veut prométhéenne, ne promettrait pas par hasard rien d’autre que des catastrophes cousus main[66].

Innovation, implication, internationalisation :

Jean-Michel Blanquer propose pour ne pas dire enjoint à bon (mais partiel) escient à ses étudiants de se faire les forces de cet axe d’un bien commun qui résumerait l’avenir. Mais, on a compris à présent qu’il pouvait y avoir une interdépendance horizontale de ces trois instances.

1/ Il ne suffit plus de bander ses forces, convaincu qu’en dehors de l’innovation, point de salut et point de croissance. Il faut s’attacher à imaginer ou, mieux, concevoir l’innovation du futur pour en résoudre les contradictions, celles que son processus ne manquera pas de laisser apparaître de plus en plus nettement, l’invention perpétuelle remplaçant alors l’innovation ;

2/ Notre jeunesse évidemment dynamique et entreprenante, saine de corps et d’esprit ne devra pas seulement se savoir et se percevoir partie prenante engagée dans l’action et la coopération avec leurs semblables, interagissant avec l’environnement. L’implication en question visera avant tout la recherche de la connaissance maximale des conséquences de tous ordres qu’entraînerait la mise en œuvre des innovations pensées et effectivement conçues. Il s’agira donc, avant toute éventuelle ‘‘mise à l’eau’’, de cerner à tous les degrés, dans toutes les dimensions, les aboutissants de toutes les innovations quel qu’en soit le domaine. Nous ne pouvons à notre stade imaginer les connaissances indispensables à l’application d’une pareille politique. Ce que nous pouvons toutefois supposer c’est un monde où le temps serait ressenti fort différemment d’aujourd’hui. Dans une vision bergsonienne, nous pourrions dire que nous en aurions le sentiment d’un écoulement fort lent mais d’une durée autrement intense. Avec fièvre, la recherche en innovation parviendrait à concevoir en nombre et à fabriquer en laboratoire, en tous cas en espace clos, ces trouvailles médicales, alimentaires, enfin de tous ordres…Mais, vous l’avez deviné : s’il y aura beaucoup d’appelés, à quelques siècles de nous, la Haute Autorité de Contrôle de l’utilisation et de la commercialisation des Innovations (HACUCI), composée de savants, de philosophes, de physiciens, de métaphysiciens ne proclamera que peu d’élus. Le résultat de la supervision préalable des implications desdites innovations conditionnera leur ‘‘mise sur le marché’’. Gnosocratie – pouvoir de la connaissance – et politique de l’offre ne pourront qu’aller de pair. Avec telle innovation pourrions-nous changer de civilisation, sinon, pour le  moins, de paradigme ? Que nous donne la comparaison avantages/coûts ? Surtout : en quoi consiste ces avantages ? Ce Temps ralenti n’aura de cesse de s’enraciner dans son succédané (succès damné connoteront certains) de paradis. Ce temps là sera prudent : il ne voudra surtout pas lâcher la proie – son bonheur dans un présent continué – pour l’ombre du futur.

3/ Si le directeur général de l’ESSEC a bien voulu dire ce que le mot qu’il emploie ici veut dire (ce dont – euphémisme – nous ne sommes pas très sûr), ‘‘internationalisation’’ ne signifie pas seulement la tradition de l’auto-extradition joyeuse, temporaire ou permanente, des étudiants au cours de leurs études et de leur ‘‘carrière’’, l’amour du prochain (surtout lorsqu’il est au lointain), bref le goût des autres pour parler comme le duo Jaoui-Bacri. Internationalisation ne rime en effet pas avec mondialisation. Elle en est même antinomique et renvoie à ce terme forgé par le politologue et historien des idées Pierre-André Taguieff : nationisme (lequel permet d’éviter les connotations politiques du mot nationalisme). Le type hyp.i.e. est à l’aise dans l’inter-national qui tend, si ce n’est à combler, du moins à contribuer à satisfaire son besoin d’être étonné, pire : excité par la nouveauté. Lui qui, constamment, dépayse sa pensée, aime à se dépayser géographiquement. Il comprend la position à ce sujet d’un Régis Debray car il aime l’idée de passage. Il recherche la frontière et, souhaitant si l’on peut dire la toucher du doigt, l’expérimenter, guette du coin de l’œil le regard du douanier, lequel, fin limier, ayant vu qu’il n’avait rien à se reprocher, le laissera, à son grand désappointement passer sans rien lui demander…

Le nationisme n’est pas politique. Il est technique. Et en corrélation exacte avec la trame, le script écrit par la théorie pure du droit de Kelsen et Troper. Il s’adapte à tous les territoires puisqu’il veut dire qu’un Etat ne peut fonctionner (et, même, avant cela, tout simplement se prétendre tel) que sous la régie (l’empire et l’emprise) de normes hiérarchisées s’imputant sur un espace donné. Qu’on le nomme France, Lotharingie, Europe ou Basse Patagonie, à la limite (mais, n’exagérons pas, une limite vite venue puisque cet espace ne peut reposer que sur un substrat stable), peu lui chaut. (Par parenthèse, l’entité territoriale en question ne peut être le monde ou la planète Terre, sauf à être en relation politique avec une autre planète habitée d’êtres conscients. Car tout territoire juridiquement constitué ne peut exister qu’en opposition, du moins en apposition avec un autre.)

Certes, cette hiérarchisation pyramidale des normes est-elle de nos jours bousculée par nombre de volontés politiques appuyées par certaines écoles juridiques. On veut la transformer en une usine à gaz, si bien qu’entre la formule de la juxtaposition de pays à coefficient modéré de coopération, la confédération, la fédération d’Etats-(antérieurement) nations, la fédération et la centralisation universelle, chacun est au mieux (ou, plutôt, au pire) assis entre cinq chaises. Toutefois, dans le monde actuel, c’est bien chaque ordre juridico-étatique qui, en dernière instance, garde la main en pouvant, à tout moment, procéder à ce que nous appellerons la ré-surbordination de la norme qui avait été (par principe de manière provisoire et précaire) externalisée et placée en surplomb de l’ordre juridique d’origine (exemple : celle ayant décidé de la supériorité des traités internationaux à la constitution française.) Et, en Allemagne, la cour constitutionnelle de Karlsruhe ré-insiste sur la perpétuation de la suprématie (garantie par elle) de l’ordre juridico-étatique national, la commission des finances du Bundestag ayant le dernier mot sur les décisions de la BCE (et, donc celles affectant l’existence même de l’euro).

Il est donc impropre de parler de transfert de souveraineté en ce bas monde. Il n’y a que des délégations de souveraineté, par définition provisoires et révocables.

Il n’en demeure pas moins que sauter le pas, passer d’un ordre juridico-étatique donné à un autre ordre juridico-étatique, c’est-à-dire s’appliquant et étendant sa juridiction sur un territoire autrement délimité constituerait, en matière juridico-judiciaire, une innovation majeure. Formelle, cette innovation n’en serait pas moins fatalement matérielle, entraînant des modifications majeures dans le domaine politique, et vice-versa…

Nous avons donc entrevu en cette nouvelle parenthèse que les trois i pouvaient aussi être envisager non pas uniquement verticalement mais horizontalement, les uns les autres se bousculant comme des boules de billards, chaque modification de leurs paramètres propres ayant des incidences sur les deux autres.

Nous avons peut-être entrevu cela ; nous avons surtout vu et le voyons de plus en plus que, de la même manière qu’il faut savoir ‘‘finir une grève’’ (Thorez), il faut savoir finir un travail, fusse un article qui devait, à l’origine, se limiter à quatre feuillets de vingt-cinq lignes.

Ceci exprimé sans ironie aucune : Jean-Louis Bourlanges, au gaullisme social aujourd’hui révoqué, mais centriste néanmoins encore intéressant à entendre, a, au sujet de L’Ecole de la vie, grand tort de ne pas louer[67] la prose formelle – ce qu’on appelle le style, lequel, en l’occurrence, et pour contredire Buffon, ne fait  pas tout (ne résume pas, n’épuise pas) l’homme Blanquer. Car, à nul doute, des trois livres en exergue, le directeur général du Groupe ESSEC vous aurait bâti et dicté en vingt minutes et trois coups de cuillère à pot une recension critique bien charpentée. Au lieu de cela, vous serviteur vous livre là une bouillie pour chat dont, par ci, par là, émergent des filaments d’aboutissants qui ne sont jamais étirés jusqu’à leur point de rupture, c’est-à-dire celui où la conclusion s’impose.

C’est là un des gros atout de nos HCG, et l’un des motifs de notre admiration : ils contiennent leur(s) pensée(s) ; ce n’est pas la pensée (en tant qu’incessant mouvement du psychisme) qui les contient.

Ainsi est-ce avec des notations – comme de petites pelotes dont il conviendra ultérieurement de tirer les fils – qu’il nous faut en finir avec lesdits surdoués ; en finir sans jamais pouvoir les achever, eux qui s’acharnent sans le vouloir, sans le pouvoir, à ne jamais achever.

  • L’innovation n’est donc autre que l’entrée dans un processus, – non pas accumulateur mais autodestructeur…à terme (et l’une des difficultés sera d’anticiper ce terme) -, d’enchaînement de nouveautés… nouveautés comme celles que l’on désignait ainsi dans les grands magasins à l’époque des Années folles (le rayon des « nouveautés »). Puis survient, soit identifiée comme telle dès son apparition, soit de manière rétroactive (parce que noyée parmi d’autres), l’innovation majeure qui inaugure soit une nouvelle ère, soit un nouveau cycle ;
  • La taxinomie des temps est une science par essence conjecturale ; elle ne deviendra science exacte que lorsque nous serons sortis de l’espace-temps. Une œuvre, un objet, une technique etc bien souvent ne sont identifiés comme innovant qu’après qu’il se soit avéré qu’ils signaient, ou, du moins contribuaient à l’inauguration d’une nouvelle époque. Franz Rosenzweig datait les débuts de l’ère moderne du Credo de la Messe solennelle de Ludwig Van Beethoven[68]. Dater avec le plus précision possible est-il un effort utile en matière d’innovation ? On pourrait admettre qu’une innovation qui recycle ,– soit n’en est pas une, soit n’est qu’une innovation mineure. Avec ce genre de considération (quasi tautologique), on ne fait guère avancer le schimlblick. Pour le moins, pouvons-nous convenir qu’une nouveauté radicale inaugure une nouvelle ère alors qu’un objet recyclé (sous l’apparence d’une nouveauté) engendre tout au plus un nouveau cycle (à l’intérieur d’une ère). Tout ce qui commence en – réutiliser, réinitialiser, réinterpréter etc n’est pas de l’ordre de l’innovation ;
  • L’appréhension d’une innovation s’opère par osmose inverse. Lorsque vous vous baignez dans une eau de mer à 13°, vivifié, l’organisme tend à n’absorber des oligo-éléments de l’eau que ce dont il a besoin. Vos pores opèrent comme des écoutilles superbement réglées. Il faut distinguer l’avenir du futur. L’a-venir existe déjà, le reste constitue ce futur inconstitué qui entoure l’avenir. Une prospective réussie, la juste appréhension de l’avenir (la capacité d’innover, de juger, de pronostiquer voire de prédire la prospérité d’une innovation) pourrait résulter du bon fonctionnement de ce phénomène d’osmose inverse chez certains. Chacun n’absorbe, n’anticipe, ne perçoit, ne peut concevoir de cet a-venir que ce dont il a objectivement ou croit avoir (subjectivement) besoin. L’osmose inverse psychique est le pendant de celle qu’opère le corps humain dans l’eau de mer : l’esprit intuitif ne peut voir que ce qui est en affinité avec lui. En prédisant la saga du Concorde, un personnage aussi féru d’innovation que pouvait l’être JJSS faisait jouer ce processus. Mais on ne sait pas bien comment il joue. Dans cet a-venir, existant déjà de manière idéelle (comme l’Idée platonicienne du Vrai), et destiné à s’incarner, il peut exister des choses que l’univers a déjà connu. Or, celui qui n’a qu’une vision linéaire, mécaniste du temps aura grand mal à les percevoir. Une appréhension plus holistique de l’espace-temps facilite l’ ‘‘intuitivation’’ de ce dernier. Le i.e. en l’occurrence est passablement handicapé : il perçoit, il reçoit…et il conçoit qu’il ne possède pas les mots pour le dire. Il doit alors passer le relais au HCG, lui faire comprendre ce qu’il cherche à exprimer. Autrement dit, le hyp.i.e. muscle alors son CG à l’intention du HCG, qui, lui, assouplit au mieux son CD pour entendre et relayer le premier. ‘‘Hypie’’ et ‘‘Haut cerveau gauche’’ : on a compris que nous parlions tout autant des personnes que de leurs hémisphères !
  • L’innovation comme affaire de famille, de la famille Bacon[69]. Voyez Roger, au XIIIème, pour la mise en garde et Francis, à la fin du XVIème pour l’engouement. Mais les choses sont moins simples qu’il n’y paraît de prime abord. Car Roger critiquait l’abus que son temps faisait du syllogisme. Pour comprendre notre temps, pour prendre le pouls des siècles, d’abord regarder leur manière de raisonner, de déraisonner, d’évacuer, le cas échéant, la fonction de la raison. Pour ce faire, passer des heures, des heures qu’on ne voit pas passer à lire à l’improviste, reclus, de la Restauration à nos jours, le Bulletin des arrêts des chambres civiles et criminelle de la Cour de cassation. Comparer le raisonnement, le style, la manière de penser avec ceux de la Cour européenne des droits de l’homme, de la Cour européenne de justice, des cours anglo-saxonnes, comparez et comprenez. Alors, vous aurez en effet tout compris. Là on l’on partait de la règle, on part à présent du désir de l’individu. Après cet exercice, lisez l’excellent Bernard Edelman, Sade, le désir et le droit[70]: le juriste vend la mèche que le malin plus que divin marquis avait allumé au XVIIIème siècle. Toute la tension entre l’innovation et la conservation, toutes les contradictions que recèlent la croissance et, plus généralement, le capitalisme libéral[71] s’y trouvent ramassées. Ce mouvement d’individuation extrême non pas de la peine (ou des dispositions civiles réparatrices) mais de la norme, qui confine à l’anomie appliquée, lui-même dérivé de la philosophie de la common law[72] déteint  progressivement  sur les cours latines. Curieusement (mais, à y réfléchir, il n’y a là nulle contradiction), la chambre sociale de la cour de cassation semble la dernière à vouloir y succomber. Un Pierre Legendre semble fasciné par ce nouveau monde tandis qu’un Michel Villey, avec son droit romain n’y aurait lu que les tables de l’immonde. La jurisprudence des cours anglo-saxonnes procède par induction : renversée, la pyramide tend à s’effondrer sur elle-même, ses fondations sont béantes (un schéma analogue préside chez l’individu qui juge : surmoi et ça inversés). Les juridictions latines, jusqu’à présent exclu, raisonnaient par syllogisme : quitte à en souffrir, et à faire souffrir le justiciable, elle s’enferraient, elles s’enfermaient dans la logique d’imputation nécessaire au maintien de la pyramide des normes. La CEDH et la cour de cassation française paraissent maintenant ne connaître que de cas, et le revendiquer de moins en moins honteusement ;
  • « La France, c’est un Etat qui se donne une nation » explique l’historien Patrice Guenifey[73] : on comprend bien les affinités logiques que ressentent les tenants du positivisme juridique avec le capétiano-républicanisme. (Et ce n’est pas un hasard si, en 2002, nombre d’entre eux furent chevènementistes.) Mais, nous l’avons vu, l’innovation formelle restreinte n’empêche pas l’innovation matérielle forcenée. La logique pure ne peut être considérée comme un garde-fou suffisant à l’expression débridée de la nature. La logique n’est qu’une calorie vide : ses nutriments nécessaire au bien commun ont pour nom culture (ou, si vous préférez, civilisation.)
  • Apprendre à de futurs cadres-dirigeants à appréhender le futur[74] c’est donc apprendre à discerner ce qui, du futur, est à venir, est, au sens propre, destiné à advenir. C’est bien pour cela qu’il importe d’étudier le phénomène de l’innovation avant même d’innover en pratique : il y a une utilité pratique à l’étude théorique d’une activité éminemment économique telle que l’innovation puisqu’elle préside à la croissance, laquelle, exactement, repose en préalable sur une conception du temps et de la Vie avec un grand v.
  • Un cours sur les théories de l’innovation, en bonne pédagogie, s’illustre de l’étude de l’exemplarité de certains exemples d’innovations, patentées ou non : les types de monnaies (ou la saga des moyens de paiement) ; les moyens d’expression (de l’imprimerie au numérique) ; les raisons de l’échec commercial du Concorde ; chute, déclin et fin de l’empire Kodak
  • Mais l’établissement d’une mise en relation des capacités (naturelles ou culturelles) de l’homme à comprendre passé, présent et futur avec son goût et son aptitude à innover s’impose du même pas et oblige à une totale transversalité des approches, chaque domaine scientifique devant se résoudre à échanger avec les autres. La spécialisation doit donc être concomitante avec la généralisation (par exemple, la biologie moléculaire avec la pédagogie, la macro(n)-économie avec la chronobiologie). En tous cas – et cela nous semble par essence humaniste aller de soi – toutes les neurosciences devraient se croiser avec les sciences humaines.
  • Ici aussi, en toutes choses, rechercher l’équilibre : les Etats-Unis doivent discipliner la primarité, la brutalité texane et du Grand Ouest enkystées dans l’inconscient de la Conquête de l’Ouest et, par suite, dans celui Nord-Américain, s’exercer à la secondarité ; les organismes acides tendrent à l’alcalin ; chaque pays proportionner secteurs primaire, secondaire et tertiaire. Seuls certains cerveaux gauche dominant, dont notre fil conducteur, ont atteint un quasi équilibre avec leur cerveau droit. ‘‘Ils ont atteint’’ ? : l’environnement (en premier lieu maternel) a certes eu son rôle. Mais, comme « tout ce qui est reçu est reçu selon la nature de celui qui reçoit » selon l’adage thomiste, on est toujours coupable de ce qu’on est et devient sans en être responsable. Cela posé, et démontré d’une certaine manière par toute l’histoire du monde depuis qu’il est monde (ce genre de phrase généraliste fait du bien puisqu’elle est à la fois indémontrable, incontestable… et qu’il est bon de militer un peu contre la fermeture des café du commerce…), il y aurait donc des invariants dans tous les secteurs de l’économie, de la psychologie etc, des acquis qui seraient en conséquence de l’ordre de la nature, non de la culture et qui ne pourraient être enfreints sans bouleverser l’ économie du monde ;
  • Que les i.e. se le tiennent ainsi pour dit : au quotidien devraient-ils s’attacher à pencher à gauche, à décomposer pour mieux recomposer et hiérarchiser. Mais, à leur décharge ceci : nulle spéciosité, nulle préciosité ne président à leur caractère rhéteur. C’est là simplement l’indice que la vérité est dans les mots et les chiffres, qu’elle ne peut s’en séparer. Réalisme oblige ! Il contraint à contraindre le mot, à respecter son génome, c’est-à-dire son étymologie, laquelle n’est autre que son inconscient s’exprimant en toutes lettres ;
  • Les Hauts cerveaux gauche auxquels nous avons fait allusion plus avant ne sont souvent que des personnalités manifestant un équilibre remarquable entre leur cerveau droit et leur cerveau gauche ; ils avancent calme et droit générant maîtrise d’eux-mêmes et des autres, entraînant dans leur sillage une harmonie clarifiant ipso facto le propos ;
  • HCG équivaut de la sorte à Haute culture générale laquelle appréhende correctement et tient en bonne distance en conséquence les NTIC. Certains transhumanistes, à l’instar d’un Laurent Alexandre, sont de hcg. Mais comme, à n’en pas douter, ils ont lu et assimilé Ellul, Virilio, Dupuy, ils vont naturellement recevoir à terme un bon coup de bambou en travers de la figure. La science, quitte à nous répéter, ne doit pas être prométhéenne, sinon, elle ne promet plus rien. Ou, plutôt, ne promeut-elle alors que des catastrophes.
  • La ‘‘pirogue de fonction’’, pour reprendre une expression dont nous ne savons si elle émane de Jean-Louis Bourlange ou de Jean-Michel Blanquer[75], opère et symbolise la jonction entre le recteur de l’A(a)cadémie de Créteil et celle de Guyane, entre la gauche (du cerveau) et sa droite, entre deux innés et deux conceptions de l’instruction puis de l’éducation qui devraient idéalement et idéellement (cognitivement) se conjoindre. Ce point de jonction, songerait peut-être le fils d’Henri Quéfellec, s’incarnerait dans Un recteur à l’île de Sein;
  • Démystifier – en l’occurrence la question des surdoués -, c’est en premier lieu retirer le s du verbe ; en un mot, démystifier, c’est mythifier, soit parvenir au contraire exact de l’entreprise initiale ;
  • De la noosphère, viendra un temps où l’on dira d’elle qu’elle en a fini de tisser sa toile, viendra un temps où il en sera fait d’elle. Araignée.
  • Voilà ce que se murmure dans ses pensées mauvaises l’innovo-critique qui soutient que la culture se constitue par sédimentation résultant de l’assimilation de données. Les penser et repenser, les passer et repasser dans son cerveau et dans son corps en est la condition. S’abreuver uniquement aux NTIC ne facilite pas cet exercice. N’imprime que ce qui a été imprimé. Il faut aller chercher la forme qui informe et qui, avec joie ou souffrance (le plus souvent un peu des deux), vous sculptera dans la chair à la manière d’un Soljenitsyne affamé décortiquant avec ses doigts gelés quelques miettes de poisson parmi les arêtes.
  • Le i.e. médiatique, avec ses tics, l’innovo-critique, c’est bien Finkielkraut. Le concilier avec Jacques Attali qui ne jure que par son contraire, c’est accorder Parménide (ce qui est est et est pour toujours) et Héraclite («Nul ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.»). La science montre la possibilité de cette réconciliation (voyez Lavoisier Rien ne se perd…). Alors notre hyp.i.e. nerveux et angoissé peut-il se laisser glisser au fil de l’eau : apaisé, il s’emporte, passé et futur en lui ne faisant plus qu’un ;
  • Par définition, nul n’est jamais mal orienté. Ou, alors, n’était-on prédestiné qu’à s’occidentaliser, à habiter une nature yang, plus contemplative qu’active. Impression, soleil couchant…(Cela dit, on aurait sans doute du se taire : seule l’éclosion du pôle asiatique paraît donner un sens à ce qui n’aurait été encore il y a vingt ans qu’un contresens.)
  • L’innovation ne renvoie pas uniquement au progrès technologique, mais à la question de la certification de la notion de progrès dans toutes ses déclinaisons et incidences. Il y a peut-être un secret qui autoriserait la réunion au sommet du progressisme et du conservatisme (sans que ce soit ici aussi le lieu d’en nuancer tous les degrés). Ce secret, il est à rechercher du côté de Bergson. Sa raison avait été fort bousculée par les conséquences que sa philosophie du temps (et l’appréhension de celui-ci par la durée) devait stricto sensu tirer de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein. Il avait tenté de recalculer, s’était vu rabroué par la communauté scientifique. D’un grand scrupule, et humble surtout, il avait admis s’être trompé…dans ses calculs. Mais la pertinence de sa conception de l’intuition du temps demeure comme un scandale pour la raison mathématique (et réciproquement). Bergson demeurait pourtant intiment persuadé que sa métaphysique ne pouvait que concorder avec la physique. Or, dans la Querelle des Archaïques (arche : maintien de la matrice) et des Post-Modernes, nouvelle version, vous l’avez saisi, de l’antique Querelle des Anciens et des Modernes, dans cette grande disputatio dont les acteurs aujourd’hui redoublent d’une mutuelle et viscérale hostilité, la première permet de dépasser par le haut, de rendre caducs les arguments mécaniques, logiques, radicalement valable et valides chacun à partir de leurs propres présupposés, de chacun des protagonistes. On demande mathématicien-philosophe à la tâche. ‘‘L’aristocratie conduit naturellement l’esprit humain à la contemplation du passé, et l’y fixe. La démocratie, au contraire, donne aux hommes une sorte de dégoût pour ce qui est ancien’’ soutenait Tocqueville[76]. Mais ‘‘l’homme de progrès est celui qui a pris pour point de départ le plus profond respect du passé’’ lui ferons-nous répondre de la bouche de Renan…Oui, le passé est ‘‘point de départ’’, non d’arrivée. Finie l’huître collée à son rocher. Alors, sur les sentiers de haute montagne, où l’oxygène se fait rare et sur lesquels de Gaulle relevait que le randonneur était bien seul, les silhouettes apparaissent, le vœu de Stendhal semble prendre corps. L’innovation retrouve droit de cité, et de civiliser.
  • Il y a deux mots, deux obsessions qui nous tenaillent, ici et maintenant, maintenant comme avant. Ce sont DO-CI-MO-LO-GIE et bibliographie. Instruire, éduquer, élever ne sont certes pas strictement synonymes (quoique celui qui éduque, conduit au dehors, contribue à rendre adulte, à verticaliser l’état initialement amorphe du jeune enfant et quoique encore le Professeur Gibello ait bien montré que le bébé prend très vite posture). Mais on oublie qu’il existe une science dont le fin fond n’est en réalité que la connaissance des critères de sanction (dans les deux sens) de l’éducation. La docimologie est la science du passage (qu’est-ce qui fait que je passe la barrière ? En d’autres termes : pour-quoi m’a-t-on laissé passer ? Ou encore : qui sont ceux qui m’ont laissé passer ? Selon quels critères détenaient-ils ce pouvoir ? En moi que jugeaient-ils ? En bref, elle répond à la question : Qui sont mes juges ? Qu’est-ce qui, à leurs yeux, vaut en moi ? and so on…) La docimologie devrait être considérée comme la première science pratique. De la naissance à la mort, il ne se passe pas une journée où elle n’aurait son mot à dire, et son remède à prescrire. Elle est, parmi les sciences humaines, la science qui s’impose car elle doit récapituler en elle toutes les autres et bien des arts, celui d’ensaigner n’étant pas le moindre. « Le passage par la validation académique est devenu indispensable pour tous» constate le président de Paris-Dauphine[77]. Si nous nous en remettons à la science, non à l’arbitraire ni au petit bonheur la chance, force est d’admettre que la docimologie devrait être instituée comme la cour suprême non pas uniquement des élèves, des étudiants, mais de leurs examinateurs. Le juge des juges, vraiment ? Plutôt, tant la matière est grave, leur statue du Commandeur ;
  • Notre seconde obsession a pour nom : bi-blio-gra-phie. Rémy Chauvin, premier savant ici nommé, scandait ces syllabes pour répondre à ceux qui niaient l’existence de certains phénomènes étudiés par la parapsychologie, manière de dire : avant de parler arbitrairement, modestement étudiez les faits et ce que l’on en a écrit jusqu’à présent. Et ne revenez pas avant longtemps.
  • Derrière nous, un homme jeune avait soufflé à son amie : ‘‘destruction créatrice – innovation destructrice’’ (avait-il récemment lu Schumpeter ou, plus sûrement, Luc Ferry ?). Curieusement, ces mots résonnaient avec l’obsession du moment, et l’arraisonnait à nous de plus fort . A notre droite, Joël de Rosnay, grand maître de la prospective, s’apprêtait à entrer en état de sidération. Empruntant un chouia à des œuvres telles que La Planète des singes, Abyss et 2001, l’odyssée de l’espace, accordé à une musique originale qui fait concorder la plus puissante des émotions à la plus pénétrante et intuitive compréhension du propos, Interstellar est un authentique chef d’œuvre. Qui la comprend, comprend Schumpeter, parce que, l’espace d’un moment, il s’est laissé prendre dans le vertige de l’espace-temps.

Nous avons pris comme fil rouge la marche de la pensée au rythme calme, posé, réfléchi du Haut cerveau gauche sise en parallèle de la marche forcée qui est celle du cerveau droit dominant du type Hyp.i.e. Mais nul n’épuise jamais son sujet, si ce n’est lui-même.

Trouver un équilibre en une caractérisation soit trop large et abusive (qui fait dire à juste titre que le pluriel, c’est le début du racisme) et un néanmoins nécessaire affinage,- ce travail de division et de sub-division catégorielles qui permet de mieux cerner les phénomènes, d’approfondir la personne demeure la tâche de la psychologie neuro-cognitive.

Il semble bien qu’il faille en effet nuancer à l’intérieur même du grand ensemble des créatifs, établir des correspondances avec d’autres typologies. Ainsi Jeanne Siaud-Facchin nous parle-t-elle d’un homme surdoué qualifié par son épouse de ‘‘posé, réfléchi, voire introverti’’[78]. Or, si, au regard, par exemple, de la typologie de Le Senne et Berger, un surdoué créatif peut tout aussi bien être à dominante primaire ou secondaire, active ou non active, il semblait acquis qu’il ne pouvait être non-émotif. On voit bien qu’on sera nécessairement conduit à affiner les modèles en s’aidant de ramifications encore inédites avec d’autres catégorisations : non pour enfermer, bien au contraire. Pour affiner[79]. Il n’en demeure pas moins que les hauts cerveaux gauche, tel cet autre et deuxième fil directeur, Jean-Michel Blanquer, qui a surgi en cours de route se greffant sur la question connexe de l’innovation en dé-régulation générale (et qui, dans les faits, tendent à l’équilibre CG/CD avec maintien de la prédominance CG) émettent et reçoivent sur le mode de la modulation d’amplitude.

On avait en tête notre juvénile mathématicienne[80] quand un nouveau personnage entra en scène. Celui-ci avait eu une étudiante, aujourd’hui fameuse. Il aime conter comment l’étudiante, récalcitrante, avait fini par obtempérer à son président de père, réalisant en cela le vœu ardent de celui qui l’adjurait de prendre pour directeur de thèse cet ancien président du comité national du CNRS. Il n’avait pas tout d’un hyp.i.e. mais, à bien des signes, il y faisait songer. Quand tout à coup, il fit montre d’un indice fort. Vous comprenez, quand je suis dans mon Ardèche et que je touche, que je respire chacun de mes châtaigniers, je me dis que mes néoplatoniciens ont tout faux, qu’ils n’ont rien compris à Platon…cette idée du châtaignier, elle est là, je la hume, je la respire, elle s’incarne là, hic et nunc, et ce n’est pas l’Idée de ce chêne vert. Alors oui, je suis d’accord, chez moi, à leur acmé, la sensation, l’émotion se confondent, se comprennent dans l’Idée. 

Les hyp.i.e., que nous appelons faute de mieux surdoués, émettent et reçoivent en modulation de fréquence. Mais ils ne perdent pas de vue leurs confrères cheminant sur l’autre parallèle. Ils l’attendent, ils l’espèrent : comme deux droites qui se rejoignent à l’infini, un jour leurs consciences fraterniseront. Comme Blanquer et son aîné, comme ces deux conseillers des princes, les uns républicains, les autres capétiens.

Maintenant, il est bon de retrouver la lumière vert-amande tamisée des bibliothèques, le cuir ou la feutrine du sous-main, l’odeur boisée du mobilier, la pénombre qui, tout autant que concentration et passion, vous font oublier toutes peines dans vos recherches. On y oublie le Tobleneurone et jusqu’à cette exquissime liqueur de noix vertes que la famille Denoix, à Brive, tire de ces macérations. Celles-ci en guérissent d’autres : toutes ces ruminations à la lecture du Recueil Lebon, de ces décisions de leur lointain cousin Denoix de Saint Marc, rendues toutes normes abolies, le vice présidant[81]. Délire dépréciatif dont bien vite vous extirpe la vision de cette jeunesse estudiantine. Les mêmes que vous disiez à la seconde empotés du bulbe et d’une incuriosité crasse se révèlent au détour – parfois de longs détours, tout de même ! – de la conversation d’une subtile ingéniosité, d’une affable commisération. Cette jeunesse qui arpente le pavé névrotiquement arrimée à ses objets connectés, comme c’est curieux, fait montre plus qu’on ne le croit de la perspicacité du jésuite et de la sollicitude du bon Père Blanc. Elle recycle à sa manière tous les bons sentiments. La voici même non loin, en la personne d’une jeune fille, peut-être une apprentie psychologue égarée dans le monde du droit, qui planche. On discerne…C’est ce fameux test des taches d’encre qu’on croyait tombé en désuétude. A son propos, Jeanne Siaud-Facchin écrit que « longtemps détourné de son utilisation initiale par les psychanalystes qui l’ont interprété à la lumière de leur théorie, il a retrouvé sa juste place grâce à une analyse rigoureuse et étendue fondée en particulier sur les recherches remarquables en psychologie générale de John Exner ; correctement utilisé, il est une formidable ‘‘photographie’’ du fonctionnement psychoaffectif et des fragilités psychoaffectives éventuelles »[82] tandis que Gauvrit soutient au contraire qu’il ne vaut pas tripette[83]. Ne sont-elles pas envoûtantes ces taches d’encre, ces hippocampes qui se regardent en chiens de faïence ? Alors vous aussi, rien qu’un moment laissez votre imagination vagabonder… innover dites-vous ? Soit. Mais plongez-vous dans le test de Rorschach. Miaou.

Hubert de Champris

Notes

[1] in Michèle Petit, Lire le monde – Expériences de transmission culturelle aujourd’hui, Belin.

[2] in Keith Devlin, Les énigmes mathématiques du 3ème millénaire, Le Pommier.

[3] Gallimard

[4] Gallimard

[5] Basiquement exprimé par A. Peyrefitte dans Jacques Marseille, Nouvelle histoire de France II, Tempus, p. 435.

[6] «  Le programme de Stendhal, c’est la démocratisation du génie » : expression attribuée par eux à un ‘‘pédagogue’’ contemporain mais que ni Philippe Raynaud ni Mona Ozouf n’identifiait (France culture, émission Répliques).

[7] cela posé, il convient par principe de ne jamais crier avec les loups : cf. par exemple Michael Wines, A global-warming skeptic is unbowed, International Herald Tribune, 17 juillet 2014 à propos de John Christy, professeur de science atmosphérique à l’université d’Alabama et climato-sceptique ; Bjorn Lomborg, Réchauffement climatique : n’ayons pas peur !, Le Figaro, 3 novembre 2014.

[8] DHA : acide docosapentaénoïque. EPA : acide eicosapentaénoïque.

[9] Cf. son Petit guide à l’usage des parents qui trouvent (à juste titre) que leur enfant est doué, Payot, qui nous parle évidemment des neurodroitiers.

[10] Alors qu’on définit classiquement l’intelligence comme la faculté de s’adapter.

[11] L’œuvre en question étant ici tout acte de création majeure, que ce soit l’invention d’une machine, d’un procédé (de fabrication ou autre), en somme tout ouvrage quelle qu’en soit le domaine ou les domaines conjugués,- musical, littéraire, philosophique, juridique, politique, médical etc.

[12] Voir plus loin sa définition.

[13] cf. Claude Thélot, L’origine des génies, Seuil.

[14] Points/Seuil, p. 603.

[15] Comme ils disent : les avocats sont entre eux confrères mais néanmoins amis.

[16]Au grand dam de leurs ‘‘frères séparés’’, les catholiques romains dénient ainsi le statut d’Eglise véritable aux nombreuses ‘‘dénominations’’ composant la mouvance protestante. Utilisée en matière doctrinale, l’expression n’est en revanche plus usitée dans les rapports diplomatiques.

[17] L’assemblée de Strasbourg n’était pas nommément un Parlement à l’origine de la CEE.

[18] Tel que l’entend aujourd’hui la clinique… et la théorie. Voir plus loin.

[19] Cf. Nietzsche, Odile Jacob.

[20] à ne pas confondre avec l’intuition pure, synonyme de monition et de prémonition.

[21] Cf. N. Chomsky et Jean Bricmont, Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, L’Herne.

[22] Cf. Jeanne Siaud-Facchin, Trop intelligent pour être heureux ?- L’adulte surdoué -, Odile Jacob, p. 66. (22 bis) cf François Brune, Rémy Chauvin, éditions du Félin- Philippe Lebaud, 1999, p. 31.

[23] 18% de la population est porteur du groupe HLA B35 impliquant une sur-vulnérabilité au stress et une exécration majorée du magnésium. Il faudrait rechercher le pourcentage de hyp.i.e. chez ces porteurs étant donné la similitude des symptômes et si d’autres nutriments ne seraient pas mal assimilés ou surutilisés chez eux. Cf. Dr Jean-Paul Curtay et Thierry Soucar, Le Programme de longue vie – De la science à l’alimentation, Seuil.

[24] Cf. Olivier Houdé, Apprendre à résister, Le Pommier.

[25] Cf. Jeann Siaud-Facchin, op. cité supra.

[26] Une fois encore dans les deux sens du terme : 1/ ils ne se contentent pas d’ordonner…un ordre, d’asséner un diktat, mais font don de cette loi, de cet impératif – qui, s’il est catégorique, ne l’est pas au sens kantien…comme si c’était là le plus grand bien dont ils puissent gratifier leurs ouailles ; 2/ ils donnent un ordre à un ensemble (notre monde) ou, du moins, contribuent à l’établissement d’un ordre au sein d’une entité auparavant désordonnée, si bien que la fameuse phrase de Goethe contredite plus ou moins par Camus, se voit dépassée : une injustice est en elle-même un désordre, et réciproquement.

[27] C’est-à-dire en cachant que, selon les critères de validation propres aux sciences exactes, rien ne les étaie.

[28] cf. Eric Palazzo, L’invention chrétienne des cinq sens dans la liturgie et l’art au Moyen Âge, Cerf.

[29] Cf. Jeanne Siaud-Facchin, op. cité pp. 50 et suivantes.

[30] Ibid. p. 159.

[31] cf. Michel Le Bris, D’or, de rêves et de sang –L’épopée de la flibuste (1494-1588 – Hachette Littérature.

[32] Se reporter à l’étymologie du mot.

[33] Cf. son récent livres d’entretiens (2014) aux éditions Albin Michel.

[34] A conforter par Monique de Kermadec, op. déjà cité.

[35] comme ces tics de langage sont drôles ! ‘‘On se souvient’’ : deux fois sur trois, on emploie cette expression précisément pour rapporter un fait dont il y a de bonnes chances qu’on en ait jamais entendu parler.

[36] Cf. Nicolas Gauvrit, op. cité, p. 14.

[37] Cf. Laurent Batsch, Paris-Dauphine, – Quand l’Université fait Ecole – entretiens avec Denis Jeambar, PUF.

[38] Cf. Claude Thélot, op. cité, p. 44.

[39] le génie, c’est une intuition montrée (peinture, sculpture, poésie, littérature etc) – écrire, c’est peindre les mots, imager le concept – ou démontrée (sciences dites dures ou exactes, sciences dites humaines, sciences morales et politiques, philosophie, métaphysique, théologie), quoique en matière de génie, art et science soient mêlés et que les arts souvent s’y fondent, que les sciences s’y croisent.

[40] Cf. Jean-Michel Blanquer, L’Ecole de la vie, Odile Jacob, 2014. Il est après tout assez formateur de parler d’un livre sans avoir eu l’heur d’en prendre connaissance et d’essayer de le deviner en évitant même, tant faire ce peut, le ouï-lire.

[41] le mot possède la même racine qu’enseignement et l’on qualifiera en conséquence l’endoctrinement comme l’enseignement prodigué par un obstiné passablement angoissé et tyrannique.

[42] La Croix, 8 mai 2014.

[43] Gauvrit, op. cité, p. 208.

[44] Le Monde, 16 juillet 2014.

[45] Payot, 1993. Lire aussi Claude Rochet, Gouverner par le bien commun, F.-X. de Guibert, pp. 169-170.

[46] lire aussi dans le n°697 de la revue  La Jaune et la Rouge  : que font les X après l’X ?

[47] Albin Michel.

[48] Et qu’est-ce cet énoncé sinon l’adéquation de l’esprit à la chose, sinon la question de la vérité d’un point de vue thomiste ? C’est dire combien la technique n’est pas neutre et qu’elle affecte cette vérité tant au stade de son émission que de sa réception.

[49] jugement de fait, purement technique ici, on l’a compris.

[50] Initiales bien connues en politologie, pour le moins en Histoire de la presse française.

[51] In Emmanuel Renault, Marx et la philosophie, PUF.

[52] arrêtons-nous au pied de la lettre : en l’espèce, on a généralement affaire au socinianisme, soit, d’une formule, mais d’une formule juste : le christianisme sans sacrifice…et, on le devine…au deux sens du mot.

[53] dans les deux sens du terme, ce qui sous-entend que les doctrines et religions qui ne croient pas en cette possibilité à échelle humaine sont techniquement régressives.

[54] les cadres dirigeant(s) (de) la pensée devraient donc être au deux sens des termes reconfigurés.

[55] des apports positifs ou négatifs (voire catastrophiques) collatéraux non prévus car considérés après coup comme non inhérents à l’objet, au processus innovant en lui-même. Toute la difficulté consistera à s’assurer que c’est bien le cas en telle ou telle espèce et que la prévision fut bien impossible en l’état.

[56] notre époque se pique des mots en tiques. Nous devrions nous limiter à thèmes et problèmes. Par contre, nous constaterons plus loin qu’on use à tort de ‘technologie’ au lieu de ‘techniques’.

[57] Même remarque qu’en note 32.

[58] en particulier cf. pp. 13-16 sur les dangers de l’approche idéologique de ces ‘‘trous noirs’’, Points/Seuil.

[59] lire à ce sujet les préconisations de Norma Palma et Edouard Husson.

[60] cf. Michel Troper, La théorie du droit, le droit, l’Etat, PUF.

[61] même si, précisément, il n’y a pas lieu, selon le positivisme, de distinguer les deux domaines, celui-ci prétendant pouvoir seul ériger le droit en science…mais une science définie selon les canons de ce même positivisme, ce qui nous confirme par là qu’il est insuffisant de dire que l’innovation des normes selon la théorie pure du droit est parfaitement encadrée. Cette perfection, qui se revendique donc purement formelle et qui soutient fort rigoureusement ne pouvoir, sauf à se dédire, appréhender le fond, n’est qu’un vaste diallèle patronné par un sophisme qui cache son jeu.

[62] Barker : se reporter aux archives du blog d’Edouard Husson. Cf. Pierre Perrier, La transmission des Evangiles, Sarment, éditions du Jubilé.

[63] cf. par exemple Ombre et soleil sur Picasso, Gallimard, 1960 ; Pierre Daix, Pour une histoire culturelle de l’art moderne. II : Le XXème siècle, p. 158, Odile Jacob ; Picasso, Les Cahiers de L’Herne, 2014.

[64] Nathalie Heinich, Le Paradigme de l’art contemporain, Gallimard, p. 63 : « le mot ‘‘créatif’’ est ‘‘absolument sale’’, ‘‘presque aussi embarrassant que beau, ou sublime, ou chef d’œuvre » et pp. 42-43.

[65] Conservation et création sont liées puisque, dans notre perspective – qui était aussi celle d’un Lavoisier – elles ne sont que les deux moments d’un même état.

[66] le journaliste David Barroux tient à ce sujet des propos fort sages, cf. par exemple Les Echos, 29 X 2014.

[67] France Culture, émission Répliques.

[68] cf. Yaël Hirsch, Rester juif ?, Perrin, p. 162.

[69] Mêmes familles de pensée à certains égards, mais familles homonymes

[70] L’Herne, octobre 2014.

[71] l’adjectif a son sens : Edgar Faure ne disait-il pas à un assez juste titre que le socialisme soviétique n’était qu’un capitalisme d’Etat ?

[72] cf. Harold J. Berman, Droit et Révolution, Fayard.

[73] France Culture, émission Répliques.

[74] il nous semblait que le directeur général du Groupe ESSEC avait exprimé cette idée. Nous avons tenté de vérifier : nous ne retrouvons pas trace de cette mention. Mais sans doute s’associerait-il à ce vœu.

[75] France Culture, émission de Philippe Meyer L’Esprit public.

[76] in Philippe Muray, La gloire de Rubens, Les Belles Lettres.

[77] Laurent Batsch, op. cité, p. 50.

[78] Jeanne Siaud-Facchin, Trop heureux…, op. cité, p. 229.

[79] cf. Marie-Madeleine Martinie, Communiquer en famille, coll. Guides Totus, Le  Sarment-éd. du Jubilé, devenu un classique.

[80] Voir §

[81] vice de fond, vice de forme, l’un l’autre s’entretenant.

[82] op. déjà cité, p. 114.

[83] Gauvrit, op. cité, p. 222

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Conférence de Richard Millet : « Le mythe Depardieu face à la décadence française »

octobre 8, 2014 dans Non classé, Nos conférences, Passées par admin

Conférence Millet Depardieu

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« FRANCO, JOSÉ ANTONIO ET LE «FASCISME» (III) – Le fascisme présumé de José Antonio à la lumière de l’analyse historique », par Arnaud Imatz

octobre 6, 2014 dans Non classé, Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Franco

Selon l’histoire manichéenne, héritée de la propagande du Komintern, la guerre d’Espagne et ses antécédents se résume à la confrontation des démocrates contre des fascistes cléricaux et réactionnaires, imitateurs durs et violents des modèles allemand et italien. Mais, dans le conglomérat des forces politiques qui luttent contre le Front populaire et adhèrent au régime de Franco, c’est la Phalange qui est le mouvement le plus couramment qualifié de « fasciste ». Beaucoup la considèrent même comme « l’expression la plus pure du fascisme espagnol ». La formule phalangisme = fascisme est-elle pour autant pleinement démontrée ?[1] Avant de répondre encore faut-il préciser à quel phalangisme on se réfère et dire bien sûr ce que l’on entend par fascisme.

Il y a en effet différents dimensions historiques de la Phalange : 1. la Phalange originelle fondée par José Antonio (1933-1934), 2. la Phalange Espagnole des JONS (1934-1936), 3. la Phalange Traditionaliste ou Movimiento de Franco (1937-1975), 4. la Phalange clandestine ou antifranquiste, née après la condamnation à mort du second chef national Manuel Hedilla (1937-1975) et 5. les Phalanges recréées à la mort du Caudillo (1975). Mais le mouvement qui nous intéresse ici est la Phalange de José Antonio avant et après sa fusion avec les JONS.

Qu’est-ce que le fascisme ?

Cela étant précisé, essayons de répondre à la question : qu’est-ce que le fascisme ? Dans le vocabulaire politico-médiatique, le fascisme est synonyme de violence et de terreur policière ; le  « fasciste » étant le fanatique, matraqueur, intolérant, pervers, incarnation du mal absolu. À vrai dire, des régimes, des catégories sociales, des partis politiques, des syndicats, des communautés religieuses, des philosophies et des idées on ne peut plus diverses et contradictoires, ont été stigmatisés sous le vocable « fasciste ».  À lire et à entendre ces « écrivains d’histoires », seraient protofascistes ou fascistes : Platon, Alexandre le Grand, César, Dante, Hegel, Nietzsche, Napoléon, de Gaulle, Franco, Perón, Le Pen, Indira Gandhi, Mao, Marcuse, Trotski, Staline, Tito, Honecker, Jaruzelski, Milosevic, Soljenitsyne, Bush, Obama, Merkel, Saddam Hussein, Kadhafi, Bachar el-Assad et Oussama ben Laden, pour ne citer qu’eux. Fascistes seraient, ou auraient été l’Italie, l’Allemagne, le Japon, Cuba, l’URSS, les États-Unis, l’ex-Yougoslavie, la France, le Chili, l’Espagne, le Portugal, l’Afrique du Sud, Israël, l’Argentine, la Lybie, l’Égypte, la Syrie, etc. Fascistes seraient encore les entrepreneurs, les bourgeois, les catholiques, les curés, les Juifs, les rabbins, les musulmans, les féministes, les classes populaires, les opposants au mariage gay, les machistes, les homosexuels, les puritains, les « pornocrates », etc. En résumé, tous fascistes ! Un chaos de jugements polémiques, contradictoires, qui assimilent le fasciste au diable et le fascisme à l’enfer.

Plus sérieusement, depuis la « marche sur Rome » les analystes politiques n’ont cessé de tenter de formuler une interprétation ou une théorie explicative du phénomène. Le débat se poursuit sans véritable consensus. Une série d’interprétations, pour la plupart formulées initialement dans les années 1920-1930, occupent le terrain. Certaines se combinent, la plupart se contredisent et s’excluent. Selon les goûts et les convictions des analystes, le fascisme serait l’instrument violent du capitalisme bourgeois, l’expression du radicalisme des classes moyennes, le produit de l’avènement des masses sur la scène politique, la forme moderne du bonapartisme ou du césarisme, la conséquence de la crise morale, le résultat de pulsions névrotiques, l’exutoire pour l’homosexualité, le produit de processus retardataires du développement, la résistance à la modernisation,  le prototype de la révolution modernisatrice, la réponse à une situation de détresse devant la destruction sociale et le chaos, la manifestation du totalitarisme, un phénomène révolutionnaire authentique et neuf, etc.

L’inconvénient de ces définitions catégorielles, c’est qu’elles sont partielles, insuffisantes et démenties par les faits. Monocausales et simplistes, elles peuvent être facilement réfutées. Aussi, à partir d’une approche empirique et descriptive, de nombreux auteurs préfèrent-ils tenter d’établir des définitions qui débouchent sur un plus petit dénominateur commun. Selon ces historiens, il n’y a pas un modèle de « fascisme unique », ni de définition du phénomène qui serait universellement valable. En revanche, on peut relever l’existence d’une conception minimale de base, commune à certains mouvements politiques apparus en Europe vers le début du siècle dernier, en pleine crise culturelle, économique et sociale. En règle générale, les similitudes imparfaites que soulignent ces historiens sont : une conception mystique de la vie et de la politique ; un mode de pensée irrationnel, spiritualiste, idéaliste ou volontariste ; une vision cyclique de l’histoire ; le rejet du matérialisme marxiste ; la critique du capitalisme ; le mépris de l’individualisme humaniste, de la démocratie parlementaire et de la bourgeoisie, auxquels on oppose l’affirmation de la communauté organique, structurée et hiérarchisée ; l’exaltation des personnalités hors du commun et du leader providentiel ; l’appel à une nouvelle élite dont l’autorité serait fondée sur la vertu de l’exemple ; l’aspiration à une société plus mobile ; la volonté de créer une nouvelle classe dirigeante issue des classes moyennes et du monde ouvrier ; l’exaltation de la jeunesse ; la mobilisation et l’intégration des masses au moyen de la propagande et du parti unique ; le réalisme politique (Realpolitik) opposé à la politique utopique (Phantasiepolitik) ; l’impérialisme politico-culturel ; la justification héroïque de la guerre ; le désir d’assumer la modernité technique pour mieux réaliser le triomphe des valeurs traditionnelles ; la fusion des idéaux communs au traditionalisme, au nationalisme, au libéralisme élitiste et  au socialisme révolutionnaire ; l’affirmation de la primauté de la souveraineté politique aux dépens de l’économisme ; la défense de l’économie privée, mais l’extension de l’initiative publique ; enfin, la volonté de transformer la société et l’individu dans une direction qui n’a pas encore été expérimentée ni réalisée.  Parmi les partisans des définitions descriptives minimalistes, certains soulignent que les « fascismes » naîtraient de la rencontre des radicalismes de droite et de gauche. Ils se trouveraient au carrefour du jacobinisme, du césarisme démocratique et du nationalisme, d’une part, et, d’autre part, des tendances syndicalistes révolutionnaires et socialistes-populistes.

L’obstacle des différences entre mouvements fascistes   

Le point de vue descriptif et empirique ne saurait prétendre refléter un consensus entre historiens et politologues. Ceux-ci ne s’accordent guère en effet sur l’importance, la fréquence et la signification comparées de trop nombreux apports, propensions et aspirations. En réalité, ils ne parviennent pas à surmonter l’obstacle que représentent les différences profondes existant entre les divers mouvements considérés « fascistes ».

La question n’est pas simple. La dimension métaphysique et religieuse, chrétienne ou païenne, le respect ou non de la personne humaine, la reconnaissance ou non de l’État et/ou du Parti comme valeurs suprêmes, le réalisme politique absolu ou l’antimachiavélisme, la valorisation distincte des facteurs biologiques, racistes, antisémites, antimaçonniques et antichrétiens, l’acceptation ou le rejet de l’ inspiration vitaliste ou social-darwiniste, le fondement hégélien ou classique de l’État, etc., sont autant d’éléments fondamentaux qui unissent ou séparent ces mouvements, ces régimes et ces hommes que l’on prétend englober sous le terme générique et transnational de « fascisme » au singulier ou au pluriel.

Comment concilier le pessimisme tragique, la slavophobie, la lutte des races biologiquement  – et non culturellement – déterminées, l’antagonisme irréductible entre l’hypothétique race juive pure et la non moins hypothétique race aryenne pure, ou ce qu’il en reste, qui  caractérisent l’hitlérisme national-socialiste avec le modernisme et l’hégélianisme mussolinien ? Quel est le rapport entre le bio-racisme national-socialiste et le fascisme qui s’insère dans la tradition républicaine du Risorgimento, de Garibaldi et Mazzini ? Quelle est la relation entre le nazisme et le fascisme mussolinien, qui s’inscrit dans la filiation du processus de modernisation proposé par le laïciste Francesco de Sanctis, l’École hégélienne et l’actualisme de Gentile ? Les doctrinaires du fascisme italien comme ceux du national-socialisme étaient d’ailleurs pleinement conscients de ces différences et oppositions. Les actes des congrès du Comité  d’action pour l’universalité de Rome réunis à Montreux (1934) et à Amsterdam (1935), en sont la preuve.

Enfin, sur le plan des faits, peut-on décemment camoufler derrière le concept de totalitarisme une réalité si différente. Entre le totalitarisme d’État du fascisme italien, le totalitarisme de race du national-socialisme allemand, pour ne pas parler du totalitarisme de classe et de religion soviétique, il y a une différence incommensurable dans l’horreur. Avant leur arrivée au pouvoir, entre 1919 et 1922, les fascistes italiens ont causé entre 600 et 700 victimes parmi les militants de gauche et d’extrême gauche. Ils ont subi sensiblement le même nombre de morts dans leurs rangs. De 1922 à 1940, le régime de Mussolini a fait exécuter neuf personnes (dans leur majorité des terroristes slovènes), et dix-sept autres en 1943 (date du début de la guerre civile). Le nombre de prisonniers politiques de l’Italie fasciste ne dépassa jamais les 2000. Le fascisme italien n’eut jamais ni l’intention, ni la possibilité de développer un système authentiquement totalitaire, reposant sur le contrôle de toutes les institutions de l’État et de la société, ni à plus forte raison un système concentrationnaire comme ceux de l’Allemagne national-socialiste et de l’URSS.

Fascisme et national-socialisme versus national-syndicalisme josé-antonien

À la différence du national-socialisme hitlérien, le national-syndicalisme de José Antonio n’est ni raciste ni antisémite. À la différence du fascisme italien, le phalangisme de José Antonio ne considère pas l’État comme la valeur fondamentale, mais la lex aeterna, l’homme porteur de valeurs éternelles, l’homme capable de se sauver ou de se perdre. Pour que la synthèse phalangiste josé-antonienne s’apparente vraiment au national socialisme ou au fascisme, il eut fallu  qu’elle se fonde soit sur le matérialisme biologique et le social-darwinisme, soit, sur la thèse hégélienne de l’État. Il eut fallu qu’elle ne soit pas fondée expressément sur les principes du christianisme qui élèvent la personne à la catégorie de valeur suprême.

Les éléments qui différencient l’idéal josé-antonien sont nombreux : la conception de l’État subordonnée aux principes moraux et à la fin transcendante de l’homme, le sens de la dignité humaine, la considération pour la personne et la vie sociale, le respect de la liberté, l’affirmation des valeurs éternelles de l’homme, l’inspiration catholique de la philosophie politique et de la structure de la société. Et cela n’est pas rien.

De José Antonio l’historien Ernst Nolte écrit justement « […] sa pensée était plus inspirée par la tradition catholique que par les enseignements de son professeur Ortega y Gasset », mais il omet de rappeler l’influence considérable qu’exerça sur lui le philosophe catholique-libéral Miguel de Unamuno. L’historien de Marbourg ajoute aussi avec pertinence: « Sa façon de penser était très différente de celle de Mussolini et plus encore de Hitler et de Codreanu ».  José Antonio « affirme « l’étatique » en face du simplement naturel, mais il repousse en même temps toute prétention totalitaire de l’État sur la personne humaine »[2].  Grand connaisseur de l’histoire de la Péninsule ibérique, spécialiste incontesté de la philosophie en langue espagnole, Alain Guy souligne dans son Histoire de la philosophie espagnole : « La philosophie du phalangisme fut exprimée principalement par son fondateur, José Antonio Primo de Rivera. Il ne s’agit pas vraiment d’un fascisme à l’italienne, et encore moins d’un nazisme, parce que les références permanentes au catholicisme le plus sincère […] sont prépondérantes dans son œuvre »[3]. 

José Antonio par lui-même    

Les marqueurs les plus cités du « fascisme » sont, d’une part, la  critique  du capitalisme libéral, du socialisme marxiste et de la démocratie, et, d’autre part, l’exaltation du nationalisme, l’éloge de la violence, le racisme, l’antisémitisme et l’impérialisme. Pour se prononcer sur la nature du « fascisme » de José Antonio, l’historien des idées ou biographe, ne saurait s’en tenir à la lecture plus ou moins exhaustive de la littérature qui lui est hostile ou favorable. Il lui faut juger sur pièce, en étudiant soigneusement la présence ou l’absence de ces indicateurs dans ses discours et ses écrits. Nous nous limiterons ici à rappeler quelques textes tirés de ses Œuvres Complètes. Le résultat, on le verra, n’est pas aussi clair et probant que le prétendent les idéologues et militants propagandistes.

Anticapitaliste, antisocialiste et antimarxiste, José Antonio l’était à n’en pas douter. Mais il l’était de manière rationnelle : « Le libéralisme est la générosité suprême, écrit-il. C’est le droit que la majorité octroie aux minorités ; c’est le plus noble appel qui ait retenti sur la planète ». « Le libéralisme eut sa grande époque lorsqu’il plaça les hommes en situation d’égalité devant la loi, conquête sur laquelle on ne pourra jamais revenir. Une fois parvenu à cette conquête, la grande époque passée, le libéralisme se trouva sans autre objectif et alors commença son autodestruction ».

Le socialisme marxiste, selon lui, « fut une critique juste du libéralisme économique, mais il … apporta lui aussi par une autre voie, la division, la haine, la séparation, l’oubli de tout lien de fraternité et de solidarité entre les hommes ». « Le socialisme cessa d’être un mouvement rédempteur du genre humain pour devenir une doctrine implacable qui, au lieu de vouloir rétablir la justice, voulut, en représailles parvenir au niveau d’injustice atteint par la bourgeoisie et son système ». « Si la révolution socialiste n’était que l’implantation d’un nouvel ordre économique, nous ne nous alarmerions pas. Mais la révolution socialiste est quelque chose de plus profond. C’est le triomphe du sens matérialiste de la vie et de l’Histoire ». « Les socialistes ont voulu extirper en vous le spirituel. Ils vous ont dit que dans la vie des peuples, seul l’économique influe. Ne les croyez pas ! Nous ne sommes pas venus au monde pour manger et travailler comme des animaux ». « Nous sommes anticapitalistes et antimarxistes, avant tout, parce que nous ne comprenons pas cet « homme économique » qui n’existe pas. L’homme est un corps mais aussi une âme et s’il est vrai que l’homme est l’élément principal de l’économie, il faut le considérer dans son aspect spirituel plus que matériel ».

Lecteur attentif de la Révolte des masses du philosophe José Ortega y Gasset, le fondateur de la FE déclare : « Je repousse aussi bien toute interprétation de notre temps qui ne met pas en relief la signification positive cachée sous la domination actuelle des masses que toutes les interprétations qui l’acceptent béatement sans en frémir d’effroi ».

Influencé par les nombreux intellectuels européens et espagnols, de droite ou de gauche, libéraux ou socialistes (tels Julián Sanz del Río, Nicolás Salmerón, Fernando de los Ríos, Salvador de Madariaga et Julián Besteiro, pour ne citer que des noms espagnols), qui dans les années 1930 défendent la démocratie organique, José Antonio affirme : «   Si la démocratie a échoué, c’est surtout parce qu’elle n’a pas su nous procurer une vie véritablement démocratique dans son contenu. Ne tombons pas dans les exagérations extrêmes qui traduisent leur haine pour la superstition du suffrage et leur mépris pour tout ce qui est démocratique. L’aspiration à une vie démocratique libre et paisible sera toujours l’objectif de la science politique au-delà de toutes les modes ». « Les tentatives pour nier les droits individuels, gagnés par des siècles de sacrifices, ne prévaudront pas. Ce qu’il y a, c’est que la science devra chercher, au travers de constructions de « contenu », le résulta démocratique qu’une « forme » n’a pas su lui fournir. Nous savons qu’il ne faut pas se tromper de voie ; nous cherchons donc une autre voie ; non au travers d’improvisations, mais par une étude humble et persévérante, car nous devons gagner la vérité, comme le pain, à la sueur de notre front ».

Le reproche récurrent contre José Antonio est d’avoir exalté la violence. Mais en réalité, celle-ci n’est pas un postulat de son idéal. Elle est un moment de la dialectique politique, une nécessité pragmatique pour éviter d’être annihilé. Député au parlement, José Antonio explique dans l’hémicycle que la violence ne saurait être employée que lorsque tous les autres moyens ou instances ont été épuisés,  et seulement pour repousser une agression ou pour défendre des vérités, des valeurs ou des droits intemporels. « Je peux assurer que si j’étais un défenseur tenace de la violence de l’ordre social existant […] je me serais épargné le mal de sortir dans la rue puisque j’ai eu la chance d’être placé dans les meilleures positions de cet ordre social ; j’aurais pu confier la défense de cet ordre aux nombreux partis conservateurs et républicains. Ces partis m’auraient donné les vingt-cinq à trente ans de tranquillité nécessaires pour rejoindre l’autre monde en profitant de tous les avantage de l’organisation sociale existante » « Cependant, tous les gens conscients sentent que l’Espagne a besoin d’une révolution qui a deux veines : celle d’une profonde justice sociale et celle d’un sens traditionnel d’une moelle traditionnelle espagnole qu’il faut rajeunir » […] « Je ne me serais jamais consacré à excuser la violence, si celle-ci n’était pas venue nous chercher ».

La nation n’est pas chez José Antonio une race, une langue, un territoire et une religion, ni une simple volonté de vivre en commun, ni la somme de tout cela. Elle est « une entité historique différenciée dans l’universel par sa propre unité de destin ». « L’Espagne n’est pas cette époque, ni l’époque de nos pères, ni celle de nos fils ; l’Espagne est une unité de destin dans l’universel, voilà l’important ». « Il n’y a pas de patriotisme fécond qui ne vienne à travers le chemin de la critique […] Le chauvinisme folklorique, qui se délecte des médiocrités et des mesquineries présentes de l’Espagne, des interprétations grossières de son passé, ne nous émeut pas le moins du monde […] Ceux qui aiment leur Patrie parce qu’elle leur plait telle qu’elle est l’aiment physiquement, sensuellement. Nous autres, nous l’aimons avec une volonté de perfection. Nous n’aimons pas cette ruine, l’Espagne décadente d’aujourd’hui. Nous aimons l’éternelle et inébranlable métaphysique de l’Espagne ».

Prenant ses distances avec le nationalisme, il souligne: « Nous ne sommes pas nationalistes, parce qu’être nationaliste est une bêtise ; c’est fonder les ressorts les plus profonds de la nation sur un facteur physique, sur une simple circonstance physique ; nous ne sommes pas nationalistes parce que le nationalisme est l’individualisme des peuples ».

Anti-séparatiste, il ne succombe pas à la tentation jacobine et centraliste. « L’attitude qui consiste à vouloir résoudre le problème catalan en le considérant comme artificiel est parfaitement maladroite. Je ne connais pas de façon plus stupide de se cacher la vérité qu’en soutenant, comme certains, que la Catalogne n’a pas sa propre langue, ses propres coutumes, sa propre histoire. S’il en était ainsi, il n’y aurait pas de problème catalan et nous n’aurions pas besoin de chercher à le résoudre ; mais nous savons tous qu’il n’en est pas ainsi. La Catalogne existe avec toute son individualité, et si nous voulons connaître et structurer l’Espagne, il nous faut partir de ce qu’elle est en réalité. Précisément le nier, c’est, en plus d’être maladroit, poser le problème sur le terrain le plus défavorable pour ceux qui prétendent défendre l’unité de l’Espagne. Si nous nous obstinons à nier que la Catalogne et d’autres régions ont des caractéristiques propres, c’est parce que tacitement, nous reconnaissons que la nationalité se justifie par ces caractéristiques, et nous perdons alors notre procès, si l’on démontre, comme cela est possible, que beaucoup de peuples espagnols ont ces caractéristiques […] Lorsqu’une région sollicite l’autonomie, au lieu de chercher avec soin si elle a des caractéristiques propres plus ou moins marquées, il nous faut rechercher jusqu’à quel point la conscience de l’unité de destin est enracinée dans son esprit, car si elle est bien enracinée dans l’âme collective d’une région, il n’y a presque aucun péril à donner des libertés à cette région, afin qu’elle organise sa vie interne ».

L’accusation d’antisémitisme est aussi régulièrement portée contre José Antonio. Elle se fonde exclusivement sur une phrase prononcée lors du discours de fusion de la Phalange et des JONS. « Voilà ce qu’est devenu le socialisme ! Croyez-vous que si les ouvriers le savaient ils éprouveraient de la sympathie pour une semblable chose, terrible, effrayante, inhumaine, conçue dans la tête de ce Juif appelé Karl Marx ». La formule n’est guère aimable, mais les paroles des vrais antisémites sont infiniment plus dures et méprisantes. Marx lui-même, qui d’ailleurs n’est pas le peuple juif, est beaucoup plus brutal et critique dans La question Juive. Enfin, un fait est passé sous silence : plusieurs militants jonsistes s’écartèrent de la Phalange précisément parce qu’ils reprochaient à son leader un manque de préoccupation antisémite.

L’incrimination d’anti-maçonnisme n’est guère plus fondée. Celle-ci repose sur deux ou trois assertions glanées tout au long des 1200 pages des écrits et discours de José Antonio : « La secte triomphante semeuse de discorde », « la pression de la maçonnerie », ou encore, « L’Espagne a été la colonie de trois pouvoirs internationaux au cours des deux dernières années : l’internationale socialiste, la maçonnerie et le Quai d’Orsay ». Mais l’accusation est d’autant plus fragile, que, de l’avis des spécialistes de l’époque, la franc-maçonnerie constituait un des groupes de pression les plus influents. Aux Cortes constituantes, en 1931, il y avait plus de 150 députés francs-maçons sur 470. Pendant la IIème République espagnole, plus de la moitié des radicaux et le tiers des socialistes étaient francs-maçons.

Dans les écrits et discours de José Antonio, on ne trouve pas non plus d’allusions directes ou indirectes à une forme de pan-hispanisme ou d’impérialisme, ni aucune revendication à caractère territorial,  L’empire espagnol ne peut être que spirituel : « La patrie doit être une mission […] aujourd’hui toutes les terres du monde ont des propriétaires et toute conquête serait à la fois une spoliation et un vol. Mais le terrain de l’esprit n’est pas occupé, et c’est là qu’on peut mener les vrais conquêtes, en s’organisant, en se perfectionnant, en s’élevant au-dessus, en étendant son empire sur les autres ».

Quelle est l’exacte mesure de « son exaltation de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste » ? Du racisme hitlérien il déclare catégoriquement : « Personne ne peut raisonnablement confondre le mouvement allemand « raciste » (et, par conséquent, « anti-universel ») avec le mouvement mussolinien, qui est – comme la Rome impériale et comme la Rome pontificale -, universel par essence, c’est-à-dire catholique » « L’Allemagne et l’Italie sont des exemples de ce qu’on appelle État totalitaire, mais notez bien que non seulement ils ne sont pas similaires mais qu’ils sont même radicalement opposés ; ils reposent sur des points opposés ». « […] l’hitlérisme n’est pas le fascisme. C’est l’antifascisme, l’opposé du fascisme. L’hitlérisme est […] une expression turbulente du romantisme allemand. À l’inverse, Mussolini c’est le classicisme, avec sa hiérarchie, ses écoles et, par-dessus tout, la raison ». « La Phalange n’est pas et ne peut pas être raciste », « Qu’on cesse de nous parler de race : que je sache l’Empire espagnol n’a jamais été raciste : son immense gloire fut d’incorporer les hommes de toutes les races à une entreprise commune de salut. Mais cela personne ne l’ignore. Y aurait-il des racistes en Espagne ? »

Si José Antonio manifeste clairement sa sympathie pour le fascisme italien, il prend soin de le distinguer de son mouvement et ne se prive pas de le critiquer à partir de 1935. « La Phalange espagnole des JONS n’est pas un mouvement fasciste ; elle a avec le fascisme quelques points communs sur des éléments essentiels de valeur universelle, mais elle a tous les jours davantage de caractères particuliers et elle est sûre de trouver dans cette voie les possibilités les plus fécondes ». « Tous savent qu’ils mentent lorsqu’ils disent que nous sommes une copie du fascisme italien, que nous ne sommes pas catholiques et que nous ne sommes pas espagnols ». « La Phalange ne s’est jamais appelée fascisme pas même dans le paragraphe le plus oublié du document officiel le moins important, ni dans la plus modeste feuille de propagande ».

Dès 1935, José Antonio critique le corporatisme fasciste d’État. « Le corporatisme est une solution timide et en rien révolutionnaire. Tous ceux qui interviennent dans le travail, tous ceux qui forment et complètent l’économie nationale, seront constitués en syndicats verticaux, qui n’auront besoin, ni de comités paritaires, ni de pièces de liaison, car ils fonctionneront organiquement ». « Dans le domaine économique, la Phalange tend au syndicalisme total ; c’est-à-dire que la plus-value de la production ira entièrement au Syndicat organique, vertical, qui, en raison de sa propre force économique disposera du crédit nécessaire pour produire, sans avoir besoin de le payer – cher – à la Banque ». « Nous démonterons l’appareil économique de la propriété capitaliste, qui absorbe tous les bénéfices, pour lui substituer la propriété individuelle, familiale, communale et syndicale ».

Du fascisme italien, José Antonio retient le concept d’État : « instrument totalitaire au service de l’intégrité de la patrie ». Il utilise cinq fois le terme totalitaire avant de l’abandonner. Mais il n’est pas pour autant partisan de l’absorption de l’individu dans l’État. L’État totalitaire est pour lui « un État intégrateur de tous les Espagnols », un « État pour tous », « qui veillera aux intérêts de tous ». Un État sans divisions, ni distinctions de groupes ou de classes, un État « instrument au service de l’unité nationale ». « Tous les Espagnols… pourront participer à cette entreprise totale ».

Mal compris, il s’explique : « Que ceux qui nous accusent de professer un panthéisme étatique entendent : nous considérons l’individu comme unité fondamentale, parce que tel est le sens de l’Espagne, qui a toujours considéré l’homme comme porteur de valeurs éternelles ».  Du totalitarisme fasciste italien, il précise : « J’affirme que […] la seconde solution – l’État total ou absolu – n’est pas définitive. Son effort violent peut être soutenu grâce à la tension de quelques hommes, mais dans l’âme de ces hommes sommeille sûrement une vocation provisoire ; ces hommes savent que leur attitude s’affirme aux heures de changement, mais qu’à la longue, on parviendra à des formes plus mûres où l’on ne résout pas le désaccord en annulant l’individu, mais où l’individu se réconcilie avec son milieu, grâce à la reconstruction des valeurs organiques, libres et éternelles, que sont, l’individu porteur d’une âme, la famille, le syndicat, la commune, unités naturelles de vie en commun ».

Mais c’est dans la dernière étape de sa courte vie, en 1936, qu’il fait la déclaration la plus catégorique : « Le fascisme est fondamentalement faux : il est dans le vrai en pressentant qu’il est un phénomène religieux, mais il veut remplacer la religion par une idolâtrie » et « il conduit à l’absorption de l’individu dans la collectivité ». Or, « sans découvrir le substratum religieux on ne peut rien comprendre ».

Il y a enfin un élément clef de la pensée du fondateur de la Phalange : l’éthique idéaliste. Cette composante, qu’il considérait essentielle, heurte de plein fouet l’individualisme moderne et explique en grande partie l’admiration et la haine proprement métaphysique dont il est l’objet. « Notre mouvement, ne serait pas complètement compris si l’on croyait que c’est seulement une manière de penser. Ce n’est pas une manière de penser, c’est une manière d’être. Nous ne devons pas nous proposer seulement la construction, l’architecture politique. Nous devons adopter, devant la vie entière, dans chacun de nos actes, une attitude humaine, profonde et complète. Cette attitude est l’esprit de service et de sacrifice, le sens ascétique et militaire de la vie […] Les peuples n’ont jamais été mis en branle que par les poètes et malheur à celui qui ne saura pas dresser en face de la poésie qui détruit, la poésie qui promet ».

Cette brève anthologie permet de mieux comprendre pourquoi le « fascisme josé-antonien » pose problème.  Pour le définir, les historiens honnêtes et rigoureux recourent aux qualificatifs de fascisme « intellectuel », « rationnel », « modéré », « civilisé » et « poétique ». Mais il n’en reste pas moins que ces attributs ne sont pas les caractéristiques communément admises du fascisme générique.

Arnaud Imatz

[1] J’ai consacré un essai à cette question : « José Antonio y el fascismo : 70 años de historiografía » (in Proceso a José Antonio, II Jornadas Universitarias José Ruíz de la Hermosa, 2010). On y trouvera les références des citations de José Antonio du présent article qui sont extraites de José Antonio Primo de Rivera,  Escritos y discursos. Obras completas (1922-1936), tomes  I et II,  Madrid, Institut d’Études Politiques, 1976. Ces citations figurent aussi dans mon livre José Antonio, la Phalange Espagnole et le national-syndicalisme, 2000, mais elles ont pour source les Obras Completas. Edición cronológica, 1970. À noter que l’édition définitive des oeuvres complètes de José Antonio a été publiée par l’historien Rafael Ibañez Hernández en 2003 (voir José Antonio Primo de Rivera, Obras completas, 2 tomes, Madrid, Plataforma 2003, rééd. 2007).

 [2] Ernst Nolte, Les mouvements fascistes, Paris, Calmann-Lévy, 1969, pp. 334.

[3] Alain Guy, Historia de la filosofía española, Barcelona, Anthropos, 1985, p. 457.

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« FRANCO, JOSÉ ANTONIO ET LE «FASCISME» (I) – Le Caudillo face à l’Histoire et à la damnatio memoriae », par Arnaud Imatz

octobre 4, 2014 dans Non classé, Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

José Antonio

 José Antonio Primo de Rivera

Il y a 80 ans, le 4 octobre 1934, les leaders du  Parti socialiste espagnol déclenchaient un soulèvement contre le gouvernement de la République. Le général Franco, chargé de défendre la République, étouffait l’insurrection des Asturies. José Antonio Primo de Rivera, récemment élu à la tête de la Phalange des JONS, improvisait sur la Puerta del sol de Madrid, en pleine émeute, une manifestation de soutien au gouvernement du radical Alejandro Lerroux.

Francisco Franco Bahamonde, le « Caudillo d’Espagne par la grâce de Dieu« , comme disaient ses hagiographes des années 1940, et José Antonio Primo de Rivera, « l’icône révérée du régime franquiste« , sont deux des personnalités politiques les plus controversées de l’Espagne contemporaine. Deux vies, deux destins aux antipodes, qui pourtant restent liés par l’histoire. Dictateur pendant plus de trente six ans (1939-1975), Franco meurt dans son lit, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, après une agonie abusivement prolongée par ses médecins. Jeune avocat madrilène, fondateur et chef de la Phalange (1933-1936), « José Antonio » meurt fusillé à l’âge de trente-trois ans après une parodie de procès. La longévité de la vie politique de l’un et la brièveté de celle de l’autre sont frappantes. Mais les différences qui les opposent ne s’arrêtent pas là.

Franco : « dictateur sanglant » et « sentinelle de l’Occident »

Les biographies de Franco sont aussi abondantes que passionnées et contradictoires. Près de quarante ans après sa mort, l’intérêt suscité par le vieux Caudillo ne faiblit pas. Les livres, les articles, qui lui sont consacrés, ne se comptent plus. Le dossier des Archives du journal Le Monde (Vie et mort du général Franco), republié en novembre 2005, avec un « recadrage », permet de mieux appréhender l’hostilité que réveille le « generalisimo ».  L’article d’André Fontaine, « Franco, despote, violent et rusé » donne le ton : « C’était l’archétype du monstre froid, convaincu que la morale politique n’a rien à voir avec la morale tout court, et que la grandeur de l’État non seulement permet mais commande d’être implacable« . Obnubilé par la « peur des rouges« , « il déclencha la guerre civile » et son règne fut « l’un des plus sanglants » de l’Histoire. « Il forgea le mythe de l’Espagne intégriste, une et indivisible, seule fidèle à la religion catholique face à une Europe abandonnée aux démons de la maçonnerie et du communisme » […]. « La reconnaissance n’était à ses yeux qu’une marque de faiblesse« . Il afficha « une neutralité de façade » pendant la Deuxième Guerre mondiale et il agita le « spectre du communisme« , durant la guerre froide, pour mieux réprimer toute forme d’opposition. « Si jamais la pitié, le remords ou le doute ont effleuré cet autocrate taciturne au visage médiocre, presque mou, et à la silhouette courtaude, il ne l’a pas laissé paraître« . La charge est sans nuance. Certains ajoutent même que « le dictateur sanglant », « la bête immonde fasciste », fut un militaire incompétent, un tacticien médiocre et un stratège nul, qu’il voulait maintenir son pays dans l’inculture, la misère et le « Moyen Âge », qu’il déclara la guerre à la liberté, à la justice, à la culture, à la pensée et à la parole… enfin, qu’il était détesté de tous les Espagnols.

Après la philippique, passons à l’hagiographie. L’ancien culte de la personnalité est tout aussi excessif. « Franco… cet homme! », livre publié à Madrid, en 1964, à l’occasion du 25ème anniversaire de la victoire du camp national, en est un bon exemple. Le Caudillo « sentinelle de l’Occident« , y est décrit comme prudent, austère, probe, intègre et droit. « Un homme qui finit toujours par avoir raison« , « un homme vraiment humain qui n’a jamais joué au demi-dieu » […] « un homme habité par le désir de servir  » dont « la victoire totale, n’est pas marquée par la douleur des vaincus mais par la joie de tous« . Laissons là l’apologie et la diatribe pour en revenir aux faits[1].

Légionnaire au Maroc espagnol et sauveur de la République

Franco est né, en 1892, dans une famille de militaires, second de cinq fils. Les disputes et la séparation des parents le marquent profondément. Il est élevé par sa mère, dans le respect de quelques principes forts. La religion, la monarchie, la loi, l’amour de la patrie et la protection de la propriété privée sont les repères qui orientent sa vie. Elève de l’Académie d’infanterie de Tolède, nommé officier, il fait des efforts tenaces pour obtenir une affectation au Maroc. Blessé grièvement (à la poitrine et au ventre), en 1916, dans le Rif, son élan ne faiblit pas. En 1920, le lieutenant-colonel, Millán Astray, le choisit pour commander la première bandera du Tercio de la Légion étrangère, équivalent de la Légion étrangère française, qui vient d’être créée. Trois ans plus tard, il en est le commandant en chef. En 13 ans, de 1912 à 1925, il conquiert tous les grades. À 33 ans, le sous-lieutenant devient le plus jeune général d’Europe. Décoré de la Légion d’honneur par la France, il est nommé directeur de l’Académie Générale de Saragosse. Les régimes changent mais Franco obéit avec discipline. Seule compte pour lui l’unité de l’État et de la Nation. Sous la République, on ne lui connaît pas le moindre geste de protestation. Au début de 1933, le ministre de la défense, Manuel Azaña (principal leader des républicains de gauche), le nomme Commandant militaire aux Baléares. Un an après, en octobre 1934, le ministre radical, Diego Hidalgo, lui demande de prendre la direction des opérations pour étouffer l’insurrection socialiste. Le commandement direct est confié au général Lopez Ochoa mais les décisions d’état-major sont planifiées par Franco. En quelques jours, les décisions du futur Caudillo, avalisées par la coalition gouvernementale des radicaux et du centre-droit, suffisent à disperser les révolutionnaires. Franco apparait comme le défenseur de la légalité, le sauveur de la République. Le chef du gouvernement, le radical, Alejandro Lerroux, en fait un général de division et le ministre de la Guerre, le libéral-conservateur, Gil Robles, un chef d’état-major central.

De l’obéissance aveugle à la République au soulèvement du 18 juillet 1936

Au lendemain du premier tour des élections de février 1936, afin de garantir le bon déroulement du deuxième tour, Franco insiste auprès du chef de gouvernement, Portela Valladares, et du président de la République, Alcalá Zamora, pour qu’ils proclament l’état d’exception. Mais les deux hommes (des libéraux-centristes), refusent et s’empressent de remettre le pouvoir au républicain de gauche, Manuel Azaña, qu’ils estiment seul capable de faire respecter la continuité du processus électoral et la légitimité républicaine. Très vite, les désordres s’aggravent (en quatre mois près de 300 morts et 1300 blessés). Les grèves, les mutineries de prisonniers, les incendies d’Églises et de monastères, les profanations de tombes chrétiennes et les occupations illégales de terres par des paysans se multiplient. Plusieurs officiers supérieurs s’impatientent et se concertent. Ils souhaitent pouvoir compter sur Franco mais celui-ci hésite. Le 23 juin 1936, Franco écrit au président du Conseil, ministre de la Guerre, Santiago Casares Quiroga. Sa lettre de mise en garde, qui l’invite à consulter d’urgence les officiers supérieurs, « les seuls qui puissent empêcher la catastrophe », reste sans réponse. Il se tient longtemps à l’écart des complots militaires, mais début juillet, la question est pour lui tranchée. Il s’agit désormais de sauver l’Espagne du chaos. Le 5 juillet, il avertit le général Mola qu’il peut compter sur lui. On est à treize jours du soulèvement.

Après le semi échec du coup d’État militaire du 18 juillet, l’Espagne sombre dans la guerre civile[2]. L’armée s’est montrée aussi divisée que la société. A droite comme à gauche, le peuple se mobilise. Les deux camps sont prêts à s’affronter les armes à la main. Le 29 septembre 1936, Franco est élu par ses compagnons d’armes à la tête de l’armée et de l’État « national ». Il dispose des pleins pouvoirs. Son autorité n’est pas encore totale mais elle se renforcera au fil des ans et ne connaîtra plus alors de limites.

La dictature constitutionnelle du Caudillo

Franco n’est ni phalangiste, ni carliste, ni fasciste, ni libéral, ni démocrate-chrétien. Ce n’est pas un idéologue, mais un militaire, conservateur et monarchiste pragmatique, favorable au retour de la branche alphonsine (les monarchistes constitutionalistes qui s’opposent aux traditionalistes-carlistes). Il n’est pas inutile de rappeler ici que la IIe République espagnole avait été implacable contre la Monarchie et la famille des Bourbon. La loi du 26 novembre 1931 avait déclaré hors-la-loi le roi Alphonse XIII dans les termes suivants «  Privé de la paix juridique, n’importe quel citoyen espagnol pourra l’arrêter s’il pénètre sur le territoire espagnol […] D. Alfonso de Borbón, est déchu de tous ses droits et titres […] sans pouvoir jamais les revendiquer ni pour lui ni pour ses successeurs ». Franco s’empressera d’abolir cette loi, dès le 15 décembre 1938, plus d’un an avant que la guerre civile ne soit terminée. Il fera adopter sept Lois fondamentales ou textes constitutionnels, entre 1938 et 1967, dont la Loi de succession à la tête de l’État qui constitue l’Espagne en royaume en 1947; enfin, le 21 juillet 1969, il désignera le futur roi Juan Carlos comme son successeur avec le titre de « Prince ».

Hormis ce choix pour la monarchie et pour la branche libérale, la tactique du Caudillo ne varie guère tout au long de son régime. Reposant sur son prestige personnel, elle consiste à s’entourer de représentants de toutes les familles idéologiques de son camp et à arbitrer leurs conflits sans jamais souscrire personnellement à aucune tendance.

Le régime franquiste s’enracine dans la tradition catholique espagnole. Sa conception de la société et de l’État remonte aux grands juristes et penseurs espagnols du XVIème siècle. Il est probablement l’un des derniers chefs d’État européen qui ait voulu créer un État et le gouverner en accord avec les principes de l’Église catholique. Si l’antisémitisme ne tient qu’une place très marginale dans sa vision du monde[3], sa méfiance à l’égard des francs-maçons est incontestable. L’antimarxisme constitue l’autre grand pilier de sa politique. Franco considère insensée la guerre mondiale qui oppose les peuples de la vieille Europe au seul profit de l’Union soviétique. Il lui paraît qu’il y a deux guerres: une, légitime, celle de l’Europe contre le bolchevisme (ce qui explique l’envoi de la Division Azul en réponse aux Brigades internationales communistes), l’autre, illégitime, entre les Alliés et l’Axe. S’il s’était agi seulement d’une guerre des puissances européennes contre l’URSS, il est certain qu’il se serait engagé totalement.

Le bilan d’un pouvoir sans partage

Les erreurs que l’on peut reprocher à Franco sont connues. La censure de la presse, la méconnaissance des justes aspirations à l’autonomie des peuples catalan et basque, la volonté de se cramponner jusqu’au bout au pouvoir, sont autant d’exemples rebutants et critiquables. Mais la principale tache du régime franquiste qui subsiste est la répression menée par les tribunaux militaires au lendemain de la guerre civile.

Sans doute la terreur dans le camp républicain ne fut-elle pas « inorganisée » et d’une importance beaucoup plus limitée comme le répète la propagande. Selon les études les plus sérieuses, le bilan de la répression dans la zone républicaine se situe autour de 55 à 60 000 morts alors que celui de la zone nationale est de 75 000 à 80 000 morts. La terreur rouge a sévi pendant trois ans sur un territoire qui diminuait constamment, alors que la terreur blanche a duré plus de trois ans sur un territoire de plus en plus vaste. Le relatif équilibre de l’horreur dans les deux camps (58 000 contre 50 000 assassinats), n’est rompu que par les 28 000 exécutions postérieures au conflit dans le camp national pour « crimes de guerre et représailles politiques » (51 000 condamnations à mort sont prononcées, 23 000 sont commuées en peines de prison). Autant d’exécutions inutiles qui, même si elles ne furent pas toutes injustifiées, abiment à jamais une victoire qui se voulait chrétienne.

Mais il y a également trois raisons fondamentales qui rendent la figure du Caudillo haïssable aux yeux de ses adversaires: premièrement, il a vaincu la révolution des marxistes extrémistes à deux reprises, en 1934, lors de l’insurrection socialiste et en 1936-1939. Madrid en 1939, n’a pas été la « tombe du fascisme » mais la « tombe du communisme ». Plus tard, en 1944-1949, en pleine guerre froide, Franco a repoussé l’invasion du maquis révolutionnaire constitué en France. Deuxièmement, il a eu la sagesse de maintenir l’Espagne en dehors du conflit mondial évitant ainsi un nombre de destructions et de victimes encore plus grand pour son peuple et d’énormes difficultés pour les Alliés. Troisièmement, il est mort en laissant un pays doté d’une large classe moyenne, un pays modernisé, relativement prospère, ce qui a constitué une base solide pour implanter la démocratie libérale. On sait, en comparaison, dans quel état se trouvaient les « démocraties populaires » des pays de l’Est après plus de quarante ans de socialisme marxiste.

A l’heure du bilan, la plupart des historiens insistent sur les progrès économiques et sociaux réalisés. Beaucoup soulignent que la coexistence démocratique de l’après-franquisme n’aurait pas été possible sans une profonde transformation de la société au cours de la dictature de Franco. Quelques statistiques suffisent pour prendre la mesure de cette évolution. La population augmenta de plus de 9 millions de personnes. La part de la population active dans l’agriculture passa de 52 à 22%. L’espérance de vie augmenta de 50 à 73 ans. La mortalité infantile chuta de 126 à 19 pour mille. L’assurance maladie, créée par le régime,  fut progressivement étendue jusqu’à 72 % de la population. L’analphabétisme fut réduit de 28,5% à 7,3%. Le revenu par habitant passa de 131 dollars en 1940 à 2500 en 1975. La même année, 64% des familles espagnoles étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. La population recluse (213 000 détenus en 1940), était, en 1975, de 15 479 détenus (dont 400 pour des raisons politiques), soit, la moitié de ce qu’elle était en janvier 1936. En 1969, au terme du « miracle espagnol », l’Espagne s’était hissée, provisoirement, jusqu’au rang de huitième puissance industrielle du monde.

Ce développement économique, culturel et social, fut obtenu avec des structures politiques autoritaires. Mais à la fin des années 1960, et surtout au début des années 1970, celles-ci s’avérèrent incapables de répondre aux nouvelles exigences de la société. Six à huit ans avant la mort de Franco, un grand nombre de hiérarques du régime étaient convaincus de la nécessité d’une évolution plus ou moins rapide vers la démocratie représentative, « La dictature constitutionnelle et développementaliste de Franco, me disait, en 2006, l’historien, ex-ministre de la culture du roi Juan Carlos, Ricardo de la Cierva, céda la place à une démocratie grâce à sa propre réforme interne. Il n’y eut pas de rupture : c’est un cas exceptionnel dans l’histoire. Et cette transformation, nous l’avons faite nous-mêmes, les partisans de Franco, et Franco savait que nous allions la faire ».  Ce que me confirmait, à la même époque, l’historien américain Stanley Payne :  « Il n’y a aucun doute que c’est la droite modérée qui a pris l’initiative d’instaurer la démocratie espagnole actuelle. Il ne pouvait en être autrement. La gauche n’avait aucun pouvoir et la majorité de celle-ci n’avait pas une origine démocratique. Les principaux courants de gauche eurent cependant l’intelligence de réagir et de s’adapter rapidement, de sorte qu’ils contribuèrent finalement à consolider le système démocratique ».

Esprit de réconciliation ou damnatio memoriae ?

Cela étant, il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui la majorité des universitaires espagnols, et tous les chantres du « politiquement correct », sont convaincus qu’un autre système aurait fait mieux sans répression, ni censure. Beaucoup d’entre eux considèrent même que la « réconciliation », le « pardon réciproque », cet esprit qui animait la « transition démocratique » de 1974 à 1982, ne doit pas reposer sur le dépassement de la division, mais sur la disqualification de l’adversaire, sur la damnatio memoriae de Franco et de son régime, sur l’affirmation que la Seconde République espagnole était une véritable démocratie, sur la dénonciation d’une dictature fasciste qui fut le résultat déplorable d’un soulèvement de factieux. Il y aurait donc eu, selon eux, un pronunciamiento réactionnaire, qui aurait permis à un dictateur infréquentable, aidé par l’armée, l’Église, la Banque, les grands propriétaires et le grand capital, d’assujettir impitoyablement le peuple espagnol pendant plus de trente six ans. Une interprétation, somme tout fort proche de celle du Komintern, dont on sait qu’elle convertissait la guerre civile en une lutte entre la démocratie et le fascisme. Une interprétation radicalement fausse, qui a été remise au goût du jour et encouragée par l’extrême gauche et les gouvernements socialistes de Rodriguez Zapatero (2004-2011)[4] avec le soutien intéressé (actif ou passif) d’un bon nombre de leaders du Parti populaire.

Car en réalité, ce n’est pas le soulèvement militaire de juillet 1936 qui est à l’origine de la destruction de la démocratie. C’est au contraire parce que la légalité démocratique avait été détruite par le Front populaire que le soulèvement s’est produit. En 1936, personne ne croyait en la démocratie libérale telle qu’elle existe aujourd’hui en Espagne. Le mythe révolutionnaire partagé par toute la gauche (anarchiste, communiste et socialiste) était celui de la lutte armée. L’immense majorité des socialistes et, notamment leur leader le plus significatif, Largo Caballero, le « Lénine espagnol », préconisait la dictature du prolétariat. Les gauches républicaines du jacobin Azaña, qui s’étaient compromises dans le soulèvement socialiste de 1934, ne croyaient pas davantage en la démocratie. Quant aux monarchistes de Rénovation espagnole, aux carlistes, aux phalangistes et à la majorité conservatrice-libérale de la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), ils n’y croyaient pas non plus.

Les anarchistes se révoltèrent en 1931, en 1932 et en 1933. Les socialistes se soulevèrent, nous l’avons dit, contre le gouvernement de la République du radical, Alejandro Lerroux, en octobre 1934 (un événement dont l’extrême gravité a été soulignée par de très nombreux auteurs y compris de gauche ou d’extrême gauche comme  Gabriel Jackson, Antonio Ramos Oliveira ou Gerald Brenan). Ce soulèvement, appuyé par toutes les gauches (dont la gauche catalane), fut planifié comme une guerre civile par  un parti socialiste bolchevisé pour instaurer la dictature du prolétariat. Dès son arrivée au pouvoir, le Front populaire ne cessa d’attaquer la légalité démocratique. Le résultat des élections de février 1936 ne fut jamais publié officiellement. Plus de 30 sièges de droite furent invalidés. Le président de la République, Niceto Alcalá Zamora fut destitué de manière tout à fait illégale. La terreur s’imposa dans la rue.

Les silences embarrassés des fossoyeurs de l’histoire

On aimerait que les défenseurs des vieux mythes du Komintern, nous expliquent la réflexion lapidaire du libéral antifranquiste, Salvador de Madariaga: « Avec la rébellion de 1934, la gauche espagnole perdit jusqu’à l’ombre d’autorité morale pour condamner la rébellion de 1936 ». On aimerait qu’ils nous disent pourquoi le parti socialiste était totalement bolchevisé à partir de 1933 ? Pourquoi les Jeunesses socialistes de Santiago Carrillo, furent captées par les communistes dès 1935, et fusionnèrent avec les Jeunesses communistes avant le déclenchement de la guerre civile ? Pourquoi, à l’exclusion de la Gauche républicaine et de l’Union républicaine, les militants et sympathisants de toutes les autres tendances, depuis les partis républicains de Lerroux, Martinez Velasco, et Melquiadez Alvarez, jusqu’aux traditionalistes carlistes, furent tous considérés en territoire front populiste comme des ennemis à extirper ? Pourquoi les ministres démocrates et républicains du parti radical, Salazar Alonso, Abad Conde, Rafael Guerra del Rio, furent condamnés à mort et assassinés par les « républicains » ? Pourquoi des libéraux comme José Ortega y Gasset, Pérez de Ayala et Gregorio Marañon, qui étaient « les pères fondateurs de la République », ou des démocrates et républicains comme le Président du parti radical, ex-chef du gouvernement de la République, Alejandro Lerroux ou encore le philosophe catholique-libéral, Miguel de Unamuno, ami des opposants au fascisme italien, Benedetto Croce et Giovanni Amendola, choisirent le camp national ? Pourquoi 70% des membres des Brigades internationales (ces combattants « pour la démocratie et la liberté » dixit Jacques Chirac[5] alors qu’il s’agissait d’une force stalinienne en Espagne) étaient communistes et tous recrutés par des communistes ?[6]

Pourquoi, le socialiste, Julian Besteiro, principal représentant de la tendance démocrate anticommuniste au sein du Parti socialiste, déclara : « La vérité est que nous avons été battus par nos propres fautes […] Nous avons été battus parce que nous nous sommes laissés entrainer vers la ligne « bolchevique », qui est l’aberration politique la plus grande qu’on ait jamais connue » ? Pourquoi le ministre républicain, membre du Parti nationaliste basque, Manuel de Irujo y Ollo, a-t-il dénoncé la haine de la religion et la persécution dans un Mémoire présenté en Conseil des Ministres, le 7 janvier 1937: « En dehors du Pays basque, la situation de fait de l`Église est la suivante: Tous les autels, images et objets de culte ont été détruits sauf rares exceptions […]. Toutes les églises ont été fermées au culte qui a été totalement suspendu […]. Les organismes officiels ont reçu les cloches, les calices, les chandeliers et tous les autres objets de culte qui ont été fondus et transformés à des fins militaires ou civiles […]. Des édifices et des biens de toutes sortes ont été incendiés, pillés, occupés ou détruits […]. Les prêtres et les religieuses ont été arrêtés, emprisonnés et fusillés sans procès par milliers […]. On est allé jusqu’à interdire la détention privée d’images et d’objets de culte. La police, qui effectue des perquisitions, cherche et détruit avec violence et acharnement tous les objets qui se rattachent au culte. ». Pourquoi le délégué espagnol au Congrès des Athées, tenu à Moscou en pleine guerre civile, a-t-il affirmé triomphalement : « L’Espagne a surpassé de loin l’œuvre des soviets, parce que l’Église a été totalement annihilée » alors que le communiste, Jésus Hernández, ministre de l’Instruction publique du gouvernement de Largo Caballero, envoyait un télégramme d’adhésion enthousiaste: « Votre lutte contre la religion est aussi la nôtre. Nous avons le devoir de faire de l’Espagne une terre d’athées militants. La lutte sera difficile, parce que dans ce pays il y a beaucoup de réactionnaires qui refusent la culture soviétique. Mais toutes les écoles d’Espagne seront transformées en écoles communistes » ?

Tels sont les faits réels de l’histoire, que les idéologues bornés, les gardiens de la vérité en conserve et les esprits bloqués sur des fantasmes s’acharnent encore à nier ou passer sous silence.

Clefs pour comprendre le franquisme

Que Franco n’ait pas été un enfant de cœur on s’en doute. Austère et modeste en privé, il était arrogant et sévère en public. Indifférent aux critiques, il était sensible aux éloges et affichait souvent de l’autosatisfaction. À la fin de sa vie, le vieux soldat légionnaire disait de lui-même en plaisantant : « Les espagnols sont patients et résignés. La preuve c’est qu’ils ont supporté mon régime aussi longtemps »[7]. Autoritaire, son régime connaissait un pluralisme politique mais limité. Il n’était pas pour autant totalitaire au sens communiste ou fasciste. Franco n’était ni Hitler, ni Staline, ni Mao. Il n’était pas un dictateur génocidaire. Fut-il plus cruel que le président du gouvernement, Juan Negrín, ou le président du conseil, Francisco Largo Caballero ? Fut-il plus brutal que Churchill, Roosevelt, Truman, Mussolini, Lénine, Castro et tant d’autres? On peut en discuter. Churchill, disait qu’il était reconnaissant au régime de Franco d’avoir prêté « un immense service« […] à la cause des nations alliées » (déclaration du 24 mai 1944). De Gaulle admirait le Caudillo pour avoir su maintenir l’indépendance de l’Espagne dans l’alliance avec Washington comme il y était parvenu dans l’alliance avec Hitler[8].

Pour ma part, je n’ai jamais oublié un entretien avec le politologue, ex-ministre de Franco, Gonzalo Fernandez de la Mora, en présence de ma femme, à l’automne 1986. Nous roulions tous les trois en direction de Madrid, lorsque de la Mora nous dit ceci: « La plupart des gens imaginent Franco en dictateur orgueilleux et autoritaire, qui n’écoutait que lui. Rien de plus faux! J’ai assisté à de très nombreux Conseils des ministres, et je puis vous assurer que je ne l’ai jamais vu arriver en disant « j’ai décidé que… ». Non! La méthode était invariable. Il invitait ses ministres à  débattre. Il demandait leur avis. Puis, très démocratiquement, il suggérait que l’on vote. Enfin, lorsqu’une majorité se dégageait, il optait toujours pour elle. C’en était agaçant. Il était patient, lent, réfléchi, scrupuleux. Mais lorsque la décision était prise, il l’appliquait coûte que coûte, sans jamais revenir en arrière ». Puis, fixant ma femme, l’ancien ministre ajouta, non sans un sourire gêné, « Je puis vous dire que si votre mort avait été décidée, vous étiez morte!« . Le beau-frère de Franco, Ramón Serrano Suñer, ex-ministre de l’intérieur et ministre des affaires étrangères, qui négocia sept fois avec Hitler et qui à la fin de sa vie ne portait pas le Caudillo dans son cœur, me confiait de façon toute aussi expressive : « Franco était avant tout un militaire et il ne plaisantait pas ».

Un point capital doit être souligné pour comprendre Franco et son régime  : le caractère hétérogène du conglomérat des forces nationales (monarchistes-libéraux, carlistes-traditionalistes, républicains-libéraux, chrétiens populistes, démocrates-chrétiens, agrariens, nationalistes et phalangistes) qui se mobilisèrent au lendemain du semi-échec du soulèvement militaire, et l’évolution politique des leaders et sympathisants de ces diverses forces politiques de 1939 à 1975. Les partisans inconditionnels d’une époque pouvaient en effet se retrouver plus tard dans l’opposition voire dans la dissidence. L’exemple le plus frappant est celui de Dionisio Ridruejo. Hiérarque de la Phalange Traditionaliste de Franco, principal responsable de la propagande du régime, fervent anticommuniste, combattant du Front de l’Est, décoré de la Croix de fer, il fut ensuite, un dissident phalangiste intransigeant de l’intérieur, puis, quelques années plus tard, un militant de la démocratie-chrétienne, avant d’être un leader social-démocrate dont la mémoire est encensée par les médias officiels de l’Espagne démocratique.

On ne saurait donc trop dire que les soubresauts de la République, le soulèvement, la guerre civile et le régime de Franco sont des faits bien distincts, qui, en tant que tels, peuvent être jugés et interprétés de manière différentes.

Arnaud Imatz

[1] La bibliographie sur le sujet est relativement abondante. On peut se référer notamment à : Andrée Bachoud, Franco, Fayard, 1997, Bartolomé Bennassar, Franco, Perrin, 1995, Michel del Castillo, Le temps de Franco, 2008, Ricardo de la Cierva, Franco, Planeta, 1986, Philippe Conrad, Franco, Éditions Chronique, 1997, Pío Moa, Franco, un balance histórico, Planeta, 2005, Stanley Payne, Franco y José Antonio, Planeta, 1997 et Stanley Payne et Jesús Palacios, Franco una biografía personal y política, Madrid, Espasa-Calpe, 2014.

[2] Sur la guerre civile espagnole voir Stanley Payne, La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, préface d’Arnaud Imatz, Paris, Éditions du Cerf, 2010 et Arnaud Imatz, La guerre d’Espagne revisitée, Paris, Éditions Économica, 1989, 2ème éd. 1993.

[3] Voir A. Imatz, « Franco et les juifs », http://archives.polemia.com/article.php?id=4334

[4] Sur la bataille culturelle fomentée et avivée par les gouvernements de Rodriguez Zapatero, voir ma préface à l’œuvre Stanley Payne, La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, Paris, Les Éditions du Cerf, 2010.

[5] Déclaration du 12 septembre 2002.

[6] Il ne faut pas oublier les deux petites guerres civiles à l’intérieur de la guerre civile. En mai 1937, à Barcelone, des affrontements sanglants opposèrent les anarchistes et les militants marxistes-léninistes antistaliniens du POUM, aux communistes et à leurs alliés socialistes. Les premiers furent totalement défaits puis persécutés par les seconds. Les anarchistes ne purent se débarrasser de l’emprise communiste et prendre leur revanche qu’en joignant leurs forces à celles des sociaux-démocrates, en mars 1939, à l’heure de la victoire du camp national et de la fin de la guerre civile.

[7] Propos rapportés par Stanley Payne et Jesús Palacios, Franco una biografía personal y política, Madrid, Espasa-Calpe, 2014.

[8] Grâce aux témoignages du diplomate Maximó Cajal, conseiller de Zapatero, qui fut aussi l’interprète de Franco, et à celui d’Emmanuel Desgrées, l’aide de camp du général de Gaulle, nous en savons un peu plus aujourd’hui sur le dialogue amical que maintinrent les deux hommes, en 1969, pendant leurs visites de Tolède, de l’Escurial et de la Vallée des Morts.

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