Jean-Gérard Lapacherie sur l’ouvrage de Benoît Rayski : « J’ai pour la France une étrange passion. Itinéraire amoureux »

avril 3, 2013 dans Nos textes par admin

Benoît Rayski France itinéraire amoureux

Cet Itinéraire amoureux relève de deux genres : le récit de voyage en France, comme en ont écrit, entre autres auteurs, Stevenson, Young, Hugo, Paul-Marie Coûteaux (« Un petit séjour en France », Bartillat, 2003), et le dictionnaire amoureux, mais un dictionnaire dans lequel les quinze entrées, de « La Grand-Combe » à « Stains », ne sont pas classées dans l’ordre alphabétique. Les mots mêmes du titre réfèrent à ces deux genres : la France et itinéraire au journal de voyage ; passion et amoureux au dictionnaire amoureux. Rayski, comme pour accréditer cette inscription générique, cite d’ailleurs, page 52, le nom de Stevenson et le titre de son journal de voyage (« Voyage dans les Cévennes ») : « Le 22 septembre 1878, l’écrivain britannique était parti du Monastier-sur-Gazelle (près du Puy-en-Velay) pour marcher en compagnie d’une ânesse baptisée par lui Modestine, jusqu’à Saint-Jean-du-Gard où il arriva vingt-deux jours plus tard ».

C’est dans une courte « introduction » de quinze lignes, précédée de deux mots latins Sursum corda mis en exergue, de la « liturgie chrétienne », est-il précisé en note, mais traduits inexactement (dans la liturgie, ils signifient « élevons notre cœur », et non pas « haut les cœurs », c’est-à-dire « courage », comme cela est indiqué), que Benoît Rayski expose le but qu’il poursuit en écrivant ce livre. Ce sont quinze lignes, qu’il faudrait citer intégralement, car y est défini un admirable programme éthique, poétique et politique : « Il était une fois un pays où fleurissaient (…) les jolis noms chantants de Brocéliande, Aigues-Mortes, Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Beaune, Saint-Malo, Chateauneuf-du-Pape… Puis telle l’Atlantide de la légende, il a disparu, se laissant engloutir. D’autres noms sont apparus : Bobigny, Stains, Villeneuve, le Val Fourré, Corbeil-Essonnes, Clichy-la-Garenne, Sartrouville, Aulnay-sous-Bois… C’est alors que je me suis mis en quête de l’Atlantide. Je l’ai retrouvée. Intacte (…). Et c’est ainsi que je suis revenu chez moi ».

Bien pensants et spécialistes de sciences sociales essaient de nous faire accroire à la justesse de leur thèse « l’invention de la France », suivant laquelle la France serait une fiction ou une fabrication de l’idéologie, « raciste », évidemment. Pour Benoît Rayski, et il en fait l’expérience hic et nunc, la France a une réalité, et c’est cette réalité qu’il extrait des culs de basse-fosse où la relèguent ceux qui la tiennent pour démoniaque. Un nouveau « pays », qui n’a plus rien en commun avec la France et même qui est son exact contraire, est en train de recouvrir un vieux pays, celui de l’enfance, des rêves et du bonheur, le pays qui s’appelle encore la France et qui sera peut-être un jour débaptisé. De ce point de vue, Benoît Rayski prend à contre-pied le « camp » dont il est issu, celui du communisme internationaliste qu’il a renié (ou ils se sont mutuellement reniés).

« Du pays natal, de la grandeur de son histoire et de sa civilisation, la mythologie soixante-huitarde nous a appris – ou forcé – à ricaner », écrit Richard Millet dans « Le Sentiment de la Langue »  (« Passages, détours, mesures », chap. III, La Table ronde, pp. 261-62). Benoît Rayski a ricané, comme ses « camarades », de la France ; aujourd’hui il ressuscite ce qu’il méprisait peut-être jadis. Il pourrait être le narrateur de ce roman méconnu de Richard Millet, « Lauve le pur », qui écrit : « Il fallait en finir avec ce que la France traînait avec elle depuis des siècles : son orthographe, son subjonctif, sa belle langue, sa littérature, ses vins, ses parfums, sa cuisine, sa mode, ses régions, ses paysans, sa religion (…), lorsque nous sommes arrivés du côté de Nemours où je ne passe jamais sans rêver au bel amour de la princesse de Clèves, à Mme de La Fayette, au duc de La Rochefoucauld, aux ombres et aux ors du Grand Siècle, avant de descendre vers la banlieue » (p. 264)

Benoît Rayski fait le trajet inverse : il quitte la banlieue où il a longtemps vécu (dans sa jeunesse, cette banlieue était « rouge » et les militants désintéressés qui y habitaient croyaient à un monde meilleur) pour retrouver dans les profondeurs de la province son Atlantide qui n’a pas tout à fait disparu. Il y a un siècle, un écrivain français, attaché lui aussi, à la justice et à la France, a connu une évolution « politique » semblable : c’est Charles Péguy, cité pages 119 et 120. Sa volte-face a eu pour cause, entre autres, le cynisme de son propre camp « républicain » qui a remplacé la morale par de sombres calculs politiciens. C’est aussi une des raisons pour lesquelles Benoît Rayski a abandonné le camp dont il est issu, même s’il conserve « intact le catéchisme de (ses) jeunes années », qu’il rappelle p. 126 : « Se tenir droit. Se baisser seulement pour tendre la main à celui qui gît par terre, un pauvre, un déshérité »… A Arcueil, ville de la banlieue « rouge », où l’on scande presque tous les jours dans les rues « Palestine vaincra », est organisée une exposition « autour de l’Affiche rouge ». Benoît Rayski, né en 1938, a beaucoup écrit sur le monde communiste juif, sur la résistance intérieure, dont son propre père fut un des « héros » et sur « l’Affiche rouge » (Denoël, 2009).

Or, à Arcueil, les autorités claironnent que les résistants de l’Affiche rouge, fusillés par les occupants, étaient étrangers, « arméniens », « polonais », « roumains », « hongrois », mais elles cachent qu’ils étaient juifs. Au cimetière d’Ivry, leur tombe est surmontée d’une étoile de David, mais, dans la mémoire des hommes, ils n’ont plus le droit d’être juifs, car leur judéité pourrait déplaire aux banlieues. La carte de vœux que le maire d’Arcueil a envoyée à ses administrés en 2010 représente, conformément aux pires stéréotypes antisémites, le financier américain Madoff avec un grand nez et un chapeau qui sautille cyniquement au-dessus des gratte-ciel de New-York. Le dessin est signé d’Antonio Segni, « artiste » municipal, qui occupe, comme s’il était le seigneur de la commune, la vaste demeure bourgeoise de la famille Raspail, le républicain du XIXe siècle. Plutôt que de visiter ce jour-là l’exposition et le château de Segni, Benoît Rayski a préféré entrer dans l’église polonaise d’Arcueil, où il a retrouvé la chaleur, la fraternité, l’ardeur de la banlieue de sa jeunesse. Tout le heurte dans cette France nouvelle dans laquelle il ne reconnaît pas la France pour la liberté de laquelle a combattu son père, Adam Rayski. La Grand-Combe est une ville sinistrée de la France profonde. Le revenu moyen par foyer fiscal y est de 8555 € par an et le taux de chômage de 30,4 % et plus élevé encore parmi les « jeunes ». A Bobigny, ville de la « mixité sociale », le taux de chômage est de 21 % et le revenu moyen d’un ménage de 11031 € par an. A La Grand-Combe, ville d’ouvriers et de mineurs, il n’y a pas de délinquance ; à Bobigny, ville beaucoup plus prospère, elle atteint des niveaux inconcevables. La première est ignorée, méprisée, haïe ; la seconde louée sur tous les tons. A Cosne-sur-Loire, un Français de souche, âgé d’une cinquantaine d’années, est mort chez lui, dans le silence et l’indifférence, sans que quiconque s’émeuve de ne plus le voir.

Pour Benoît Rayski, cette mort est à l’image du drame que subit la France. Une exposition de photos organisée à la Bibliothèque Mitterrand de Paris lui fait prendre conscience que ce drame laisse les assis, les établis et les nantis indifférents, quand ils n’en sont pas complices. Ces photos, de grande qualité esthétique, chantent les vertus de la France du métissage et de la mixité sociale : on y voit des noirs, des arabes, des asiatiques, mais pas un seul Français et surtout on y lit de longs laïus destinés à cacher le drame. Ainsi, sous des photos de jeunes Asiatiques, est affiché ce commentaire mensonger et injurieux : « des vagues migratoires organisées par la France ». Ces « vagues migratoires » étaient en réalité « des boat people fuyant le communisme ».

Le projet de cette quête de la France des sous-chiens, comme il faut dire désormais, France submergée par les banlieues dites populaires ou défavorisées et par les cités qualifiées de sensibles, comme si la toponymie de la France se limitait à Bobigny, Stains, La Courneuve, Clichy, La Villeneuve, aurait pu être conçu par Richard Millet, Renaud Camus ou Christian Combaz. Sous leur plume, le résultat aurait été différent et il leur aurait valu d’être soumis à la question par les commissaires à l’Inquisition. Heureusement pour Benoît Rayski, le nom qu’il porte l’en préserve. Il serait inconvenant de faire un procès à celui qui entretient la mémoire des résistants de l’Affiche rouge.

Jean-Gérard Lapachérie.

Lien Amazon en direction de l’ouvrage de Benoît Rayski