« Au crépuscule de nos idoles » par l’Abbé G. de Tanoüarn

juillet 18, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Cette critique est parue au mois de juin dans la revue Monde et Vie, et a été publiée sur le site MetaBlog

Voilà un livre étonnant d’intelligence, un essai comme il n’en paraît que deux ou trois tous les dix ans… Dans Apocalypse du Progrès, Pierre de La Coste fait le bilan de trois siècles de croyance dans le Progrès… Il expose les circonstances dans lesquelles, au XXème siècle, l’idole progressiste a vacillé et tire les conséquences de ce vacillement apocalyptique. Le progressisme est mort, et après ?

Apocalypse du Progrès

Il existe déjà plusieurs réflexions sur la fin du mythe du progrès, celle de Pierre-André Taguieff, celle de Frédéric Rouvillois.

Pierre de La Coste a demandé une préface à Rouvillois, mais, dans son nouveau livre Apocalypse du progrès, se démarquant de la prudence universitaire, il emmène la réflexion sur des pistes carrément religieuses. Le progrès au XVIIème siècle est la première « religion séculière ». Pour Pierre de La Coste, en réalité, l’avènement de l’idée de progrès met un point final à une immense discussion théologique, celle qui s’étendit du XVIème au XVIIIème siècle et qui eut pour objet les rapports entre la grâce de Dieu et la liberté de l’homme. C’est à travers le progrès et le progressisme que l’intelligentsia occidentale va se sortir de cette souricière théologique, en sacralisant l’idée profane du Mieux et du Meilleur.
Il y a un paradoxe théologique dans le fait que les théories de la prédestination (en particulier les théories protestantes, luthériennes ou calvinistes) développent en même temps un idéal de liberté. Après avoir souligné que le sociologue Max Weber lui-même avait conscience de ce paradoxe, Pierre de La Coste frappe un grand coup : « L’homme est toujours capable de se persuader qu’il est l’instrument de la volonté divine. Sa liberté est la volonté toute puissante de Dieu ». Les calvinistes, qui croient que Dieu de toute éternité a prédestiné l’homme au bien ou au mal, vont faire de cette nécessité divine le plus puissant moteur de l’histoire. Certes cette nécessité se laïcisera. Les luthériens du XIXème siècle, après Hegel, l’appelleront Histoire avec une majuscule. Les Français athées, lecteurs de Victor Hugo, parleront du Progrès. Qu’est-ce que l’Histoire ? Qu’est-ce que le Progrès ? Une nécessité extérieure à l’homme qui divinise son action.
Aujourd’hui ces idoles sont tombées. La pénurie de pétrole se profile à l’horizon de deux générations. Comme dit ironiquement le physicien Etienne Klein, « le progrès, c’était mieux avant ». Reste tout de même l’utopie du transhumanisme : l’homme prolongeant indéfiniment sa vie, grâce à des organes artificiels. Le corps peut-il devenir éternel à force de rustines ? Et qui aura droit à ce genre de prolongations ?
Pierre de La Coste n’a pas de limite : il s’intéresse aussi à Internet qu’il rapproche de la noosphère chère à Teilhard de Chardin. N’est-ce pas l’une des voies par lesquelles pourrait nous parvenir ce « supplément d’âme » cher à Bergson ? Si le corps de l’homme se met à défier le temps, il faut bien que l’âme, elle aussi, s’agrandisse. Mais d’une certaine façon c’est ce qui se passe quoi qu’en pensent les pessimistes : « Le champ dans lequel s’exerce notre liberté s’est accru démesurément ». « En se laïcisant, note l’auteur, le christianisme a conquis le monde le remplissant de son tumulte intérieur. La déflagration de son mystère initial a façonné la Planète ». Quel est ce tumulte ? C’est l’immanence du divin dans l’humain, de quelque façon qu’elle se réalise. Le mystère initial, celui du Christ Fils de Dieu, s’étend à chaque homme, désireux de devenir Dieu. Jusqu’au XXème siècle, c’était le Progrès qui se chargeait de cette opération. Aujourd’hui le Progrès a fait la preuve de ses ambiguïtés insoutenables, il apparaît comme aussi bon que mauvais. C’est sans doute encore un moyen d’améliorer notre vie, mais personne ne le prend plus pour un moyen de salut. Le salut est d’un autre ordre : Pierre de La Coste n’hésite pas à vendre la mèche, pour ma plus grande joie : « Trois siècles de modernité ont tragiquement validé l’ironique pari de Pascal ». La victoire du Bien n’est pas pour ce monde-ci.
Abbé G. de Tanoüarn
Retrouvez l’ouvrage de Pierre de la Coste ici