« Alstom, genèse d’une gageur nationale », par Pierre Montaron

août 9, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Alstom

Fleuron National vs violet libéral

“Fleuron”, “entreprise stratégique”, on pourra dire que l’abandon d’Alstom au géant américain General Electric ne passe pas inaperçu.

Pourtant cette opportunité de rachat dans notre monde globalisé devrait être vue non pas comme un intrusion dans un secteur clef, mais plutôt comme l’apport régulier de capital pour une entreprise en difficulté.

Apport qui bien sûr sauverait brevets et emplois accomplissant ainsi le noble devoir de notre système libéral. Car GE n’est pas une entreprise jeune en France, d’ailleurs son implantation remonte au début du siècle dernier et elle n’est pas étrangère à la création ou du moins la forme que connu Alstom à ses débuts. C’est en effet en exploitant les brevets de celle-ci à travers la Compagnie Française Thomson-Houston (CFTH) et au cours de diverses fusions que Thomson Alsace devint Alstom.

Loin de l’idée de vous faire un cours d’histoire de la société on se rend donc compte que les deux sociétés ne sont pas des inconnues (voisines géographiques à Belfort, cela vous donne un indice ?), mais il était important de souligner les liens de parenté qui seront sans doute utilisés pour justifier un retour de la société prodigue au sein de son ancienne maison mère.

C’est l’inverse que nous allons produire et ainsi prendre le chemin qui nous permettra d’envisager pourquoi au sein du monde néo-libéral dans lequel nous vivons, il serait une gageure de laisser ainsi un patrimoine industriel croisé d’obligation régalienne passer au mains d’un système privé étranger, particulièrement un système américain.

Le cas Gemplus et le pillage ordinaire transatlantique (écouter l’excellent Rendez-vous avec X-France Inter)

La plupart des gens qui suivent l’affaire pensent n’y voir qu’une perte d’entreprise stratégique au profit d’une multinationale US, ou plutôt un transfert de patrimoine. L’analyse serait juste, mais pour cela il faudrait être il y a vingt ans et ne pas encore avoir en mémoire la jurisprudence Gemplus.

Alors, qu’est ce que fut Gemplus, ni plus ni moins que le premier constructeur mondial de cartes à puce, invention française. Jusque là rien d’anormal, sauf que la carte à puce avait l’avantage non négligeable de voir à l’époque son cryptage inviolable et inviolé. An 2000, entrée d’un fond d’investissement US, Texas Pacific Group, au sein du capital de Gemplus, s’en suivra un pillage de brevets et surprise américaine, une destruction en règle de l’entreprise française. Progressivement vidée de son essence, face à des plans sociaux au début des années 2000, la société nomme à sa tête, l’administrateur du fond d’investissement In-Q-Tel plaçant ainsi l’entreprise sous la coupe de la CIA et cassant par la même sa technologie de cryptage.

En 2005, TPC (USA) et la famille Quandt (Allemagne) représentaient les actionnaires majoritaires de la société. Ne voyez aucun lien au couple americano-allemand pour Gemplus et GE/Siemens pour Alstom.

C’est en 2009 que l’Etat sauvera Gemplus via le Fonds Stratégique d’Investissement mais les dégâts étaient faits, suite à des fusions/acquisitions, la société se muera en Gemalto.

L’évènement put apparaître comme isolé, mais  il est en réalité le symbole d’une triple logique accordant, domination stratégique (pillage des technologies de défense), domination économique (rachat et destruction du tissus économique), et domination sur la propriété intellectuelle (gestion des brevets) d’une nation tendant à être juge et partie dans la plupart de ses négociations.

Le cas Nokia et l’utilisation des brevets

Le cas Gemplus est loin d’être isolé. Cette année la partie mobile de l’entreprise majeure de la Finlande est passé sous coupe US sans froissement aucun des différentes autorités financières mondiales.

Longtemps numéro un mondial en fabrication téléphonique, Nokia manque en 2007 le virage des smartphones tactiles et leur marche imposée par Apple, puis rapidement Samsung.

Après une tentative infructueuse d’imposer son propre système d’exploitation (OS, pour Operating System) de base Linux (création de Linus TORVALDS, finlandais), Nokia accueille en son sein Stefen Elop (ex-microsoft, américain), qui favorisera l’adoption de l’OS de Microsoft au sein de la société.

Véritable cheval de Troie, son action ne redressera pas l’entreprise à la hauteur des espérances mises en lui, mais favorisera bien au contraire son assimilation par la firme de Redmond qui la rachètera 5 milliards de Dollars fin 2013.

Jusque là, pas de soucis, juste un rachat d’entreprise par une société…. Mais attendez, j’ai déjà dit ça plus haut, alors où se situe le problème ?

Il se situe là où on l’attend le plus quand on suit l’actualité technologique et économique de manière régulière, sur le terrain des brevets et de la propriété intellectuelle.

Microsoft bénéficie en réalité déjà de plusieurs partenaires pour ce qui est de construire le matériel nécessaire à accueillir sa plateforme. Le rachat n’a d’ailleurs par créé d’émules, sauf quand il s’est agi de parler des brevets relatifs au technologies des téléphones du constructeur finlandais.

En effet, Nokia est resté maître de son portefeuille, Microsoft n’en obtenant qu’une exploitation de licence. Si de prime abord on peut considérer l’acquisition comme tronquée et donc moins bonne que prévu, la situation est réalité tout autre et on a vite craint la création d’une nouvelle zone de  “patent-trolling” sous couvert de rachat.

Petit rappel, qu’est ce que le patent-trolling (ou chasse aux brevets dans notre belle langue), c’est un procédé d’investissement qui vise à ne rien produire avec sa société, et à faire des procès à d’autres entreprises qui empiéteraient de près ou de loin sur un brevet dont on aurait la propriété intellectuelle. Par exemple, lors de sa mise en faillite, c’est le plus grand patent-troll US qui racheta un portefeuille de 1100 brevets à Kodak pour la somme rondelette de  525 millions de dollars.

En résumant, ce type de démarche se comporte comme un virus bien connu, utilisant le système de protection des sociétés contre elles-mêmes.

On estime à 29 milliards de dollars le coût de ces entreprises sur l’économie américaine rien qu’en termes de procès. C’est aussi un véritable frein à l’innovation qui en découle, en effet, les start-up étant particulièrement visées par ces méthodes (lire les articles du Monde ici et ici).

La méthode semble donc légèrement différente de celle appliqué pour Gemplus, en réalité, pas tant que cela. Fin 2013, on apprend qu’un ensemble de multinationales dont Microsoft ont déposé une lettre donnant leur avis sur le futur Brevet Unitaire Européen (voir Nextinpact.com), qui en l’état serait favorable à l’arrivée de ces procédés en Europe.

La stratégie de la société américaine est donc assez simple, sous-traiter la basse besogne à Nokia et en récolter les bénéfices jusqu’à usure totale du procédé. Un procédé triangulaire astucieux, permettant ainsi de lui éviter, en premier lieu les procès homériques qu’ont pu connaître Apple et Samsung, en second lieu de racheter au final bien moins chers qu’à l’heure actuelle les brevets détenus par Nokia.

Il est aussi important de souligner rapidement qu’à l’heure de P.R.I.S.M. et des révélations Snowden, un bon élève de la N.S.A. comme Microsoft est évidemment rassurant en terme de préservation de la vie privée (voir Nextinpact.com).

Alors envisage-t-on un dépeçage en règle d’une entreprise comme Alstom, laissée en vie simplement pour jouir financièrement de ses brevets dans des domaines aussi importants que le transport et la production de matériel électrique  ? C’est ce que le plan de rachat de GE pourrait laisser présager.

Digression et conclusion

Je débuterai la fin de ce raisonnement par une citation, celle de Mike Rutter (vice président de Hoover Europe en 1986) : “C’est un grand regret qu’Hoover n’ait pas accepté la technologie que Dyson lui apportait sur un plateau. Nous l’aurions alors enfermée dans un placard.”

Ceux qui ont cru que capitalisme et libéralisme rimaient avec innovation ont de quoi être déçu. Rien d’étonnant pourtant le but des grandes entreprises étant avant tout d’être rentables, l’innovation n’étant au plus souvent qu’un moyen et pas une fin. C’est le profit qui mène les grandes multinationales.

Et c’est bien ce constat, pris à contre-pied, qui définit en ce moment la notion de “secteur stratégique”.

Alstom, c’est du transport et de l’énergie, la question véritable est, quel prix mettriez-vous sur des centrales ou des trains innovants et sûrs ? -ou plutôt- Quel prix afin que l’esprit d’innovation soit insufflé par un Etat soucieux de ses citoyens vous fasse mieux vivre ?

En 30 ans d’exploitation, notre TGV peut se targuer de n’avoir eu aucun mort même lors des accidents survenus sur ses lignes. C’est une petite chose à laquelle il faut sans doute réfléchir lorsque l’on évoque un rachat par Siemens au nom d’un hypothétique “patriotisme européen” (on n’évitera surtout pas de parler de l’accident de l’ICE survenu en 1998, 98 morts, pour la Deutsch Qualität on repassera).

Je ne reviendrai pas sur le contexte économique, la dette des Etats faisant chuter logiquement les commandes publiques ceci pénalisant logiquement des entreprises comme Alstom. Mais il est important de réaffirmer qu’une part non-négligeable de l’identité française et de sa puissance au niveau mondiale s’est bâtie autour de cette volonté égalitariste d’infrastructures homogènes sur son territoire.

Il faut donc bien se rendre compte que lorsqu’une entreprise dite “stratégique” est laissée comme proie à un grand groupe étranger, c’est aussi une partie de ce que l’Etat français juge comme ses devoirs envers ses citoyens qui sont aussi vendus, le niveau de société ne devenant alors qu’une valeur commerciale comme une autre. En période de traité transatlantique et de dérèglement néo-libéral, nous serions en droit de trouver cela bien inquiétant.

 Pierre Montaron