« Adieu la gauche », par Sylvain Pérignon

juillet 20, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Comment se construisent nos convictions politiques ? Comment évoluent-elles au cours de nos vies ? Vingtenaire dans les années 1960, le juriste Sylvain Pérignon, explique comment Staline, le PCF, l’insurrection hongroise, la guerre d’Algérie, mai 68 et l’élection de Mitterrand, ont contribué à déciller les yeux de sa génération. Témoignage personnel sur un parcours emblématique.

Qu’est ce qui détermine, à un moment donné de notre vie, notre attachement à un système de valeurs, notre adhésion à un courant de pensée politique, nos votes et nos engagements ? Est-ce le poids de notre passé, de notre éducation, de nos enracinements, qu’il s’agisse de les revendiquer ou de les rejeter ? Est-ce un effet de notre personnalité et de notre tempérament ? Est-ce le résultat d’une réflexion sur les grands textes qui veulent dévoiler le sens caché de l’histoire ou la simple soumission à ce que nous croyons être nos intérêts à plus ou moins long terme ? Est-ce une réaction aux échecs ou aux réussites de notre parcours personnel ? Est-ce un libre choix  ou  une inconsciente soumission à des pulsions et émotions irrationnelles ?

Je n’en sais strictement rien, d’autant que tout et le contraire de tout ont été écrits sur ces questions, sur le fait même de les poser et sur les réponses possibles.

Si je les pose à moi-même, je revois des images du passé, je revis des souvenirs qui me semblent être décisifs, des scènes qui m’ont marquées. Ces images, ces scènes sont elles explicatives de mon évolution, ou le fait qu’elles surnagent dans ma mémoire est-il un effet même de cette évolution ?

Mon père m’emmenait aux meetings communistes, où se produisait un ténor local du parti dit des 75 000 fusillés. J’entends encore l’orateur évoquant l’attachement des vrais patriotes à l’URSS et s’indignant que des jeunes soldats français puissent se retrouver sous les ordres de Hans Speidel, ancien général allemand nommé à un poste de commandement de l’OTAN. J’ignorais à l’époque que ce militaire, présenté comme l’incarnation même du sentiment revanchard allemand,  était un des rares conjurés du 20 juillet 1944 qui avait réussi à s’en tirer. Mais la manière dont l’orateur prononçait son nom, en forçant l’accent teuton et en aboyant son nom façon gestapo, suffisait à me persuader que les boches étaient de retour. Je racontais cela à ma mère, qui me révélait perfidement que la maîtresse du leader coco local avait été serveuse dans un café pendant l’occupation et se faisait remarquer par l’entrain avec lequel elle rigolait et plaisantait avec la soldatesque ennemie, du moins jusqu’en juin 1941. C’est ainsi que je découvris la complexité des choses.

S’agissant des communistes s’impose également dans ma mémoire une image très forte, plus exactement une affiche sur fond blanc, bordée de noir comme les faire-part de décès. Un simple portrait de Staline, et comme seul texte « Staline est mort, mais il vivra dans nos cœurs », signé « Parti Communiste Français ». J’avais 10 ans à l’époque, et c’était affiché sur  les murs de brique d’une usine que je longeais en allant à l’école. Je ne sais s’il existe encore des exemplaires de cette affiche, et à quel prix cela pourrait se négocier, mais en retrouver doit être un rêve de brocanteur.

En 1956, l’écrasement de l’insurrection hongroise par les blindés russes sema un certain trouble dans l’esprit de mes parents. Les photos publiées par Paris-Match me fascinaient, surtout celles où l’on voyait des policiers de l’AVH se faire flinguer par des insurgés. La une de l’Humanité-Dimanche, sobrement occupée par un « Fascistes !!! » en caractères géants, m’impressionna. Je ne savais trop que penser de tout cela, mais j’entends encore un prof communiste, ami de mes parents, balayer leurs interrogations d’un méprisant « alors vous aussi êtes atteints de hongrite aigüe », qui m’est resté en mémoire comme le symbole de l’arrogance communiste.

Si je déroule la chronologie de ces flashbacks, je revois fin 1963 les baraquements du camp de Sissonne. Je faisais alors mon service militaire dans un régiment qui était venu faire une période de manœuvre sur ce sinistre terrain d’entrainement fait de boue blanchâtre et d’argile collante. Il faisait très froid, et le soir, des gamins venaient dans nos cantonnement quémander quelques biscuits ou morceaux de chocolat. Il s’agissait de familles de harkis, que l’armée française avait réussi à emmener en France. Ces familles étaient logées dans des baraquements dont la plupart des fenêtres avaient des carreaux cassés, laissant pénétrer le froid et l’humidité. Un de mes compagnons de chambrée était un jeune pied-noir, qui avait quitté Oran en catastrophe l’été 1962. J’ai compris, à l’écouter, ce qu’était la souffrance de ces rapatriés, abandonnés sans compassion ou contrition par la raison d’Etat,  accueillis sans chaleur aucune par la France et méprisés ou détestés par la gauche. J’avais, étudiant, crié « paix en Algérie » comme tout le monde. Je voyais maintenant le résultat.

Mai 68 fut une période assez hallucinante, d’où surnage dans ma mémoire l’image d’une manif dégénérant en bagarre entre gauchos et fachos. J’assistais prudemment à ces empoignades, en compagnie d’un collègue de travail. Un leader gauchiste, escogriffe suant la haine et la violence, s’était emparé d’un drapeau tricolore auquel il mit le feu. « Garde le rouge !» s’écria mon collègue en rigolant. Cette réflexion me glaça et reste pour moi l’illustration des folies soixante-huitardes.

Les temps n’étaient pas à la nuance. Je me souviens d’une discussion politique avec des étudiants. L’un deux évoqua « Mao » et se fit reprendre sèchement par une fille le sommant de parler du « Président Mao », sur un ton de douairière outragée déplorant le manquement aux usages et au protocole. Avec les gauchos, on était toujours en faute.

Les hasards de la vie ont voulu que je vienne travailler dans le service juridique d’un ministère en mars 1981. J’étais donc aux premières loges pour assister au passage de la nuit à la lumière le 11 mai 1981, lendemain de l’élection de Mitterrand à la présidence de la République. Je n’ai pas été déçu du spectacle. Du plus humble bureaucrate aux grands technos du ministère, c’était à qui se ferait remarquer par sa joie, son sentiment de délivrance et son soulagement. Ils arrivaient au travail avec, sous le bras, un exemplaire du « Matin de Paris » ou autre titre de gauche, même et surtout s’ils avaient fait carrière sous Giscard. Les chefs de bureau organisaient des pots pour fêter l’élection du nouveau président, ce qui permettait discrètement aux syndicats de pointer ceux qui venaient trinquer à l’ère nouvelle et ceux qui préféraient s’abstenir. Et de surcroît, il pleuvait à verse.

Que s’est-il passé depuis ? Tout a changé, mais rien n’a changé.

 Le parti communiste a attendu 2013 pour modifier son logo, abandonnant la faucille et le marteau, mais n’a pas eu la décence de changer de nom. A sa gauche, la posture radicale-chic a toujours les pires indulgences pour les délires gauchistes et leurs mantras anticapitalistes et altermondialistes incitant à supprimer les méchants pour faire triompher le bien. Chavez a remplacé Mao. Il suffit d’attendre l’insurrection qui vient et ne saurait d’ailleurs tarder : l’hypothèse communiste a un avenir radieux, et n’a évidemment rien à voir avec la caricature sanglante qu’en ont donné les bureaucrates de Moscou ou de Pékin, selon la formule consacrée.

La gauche socialiste joue la partition un ton en dessous et ne rêve pas du grand soir, mais de prendre le pouvoir et de le garder, quelque soient les contorsions, les promesses, les reniements, les doubles langages, les manipulations et les hypocrisies. On objectera qu’il s’agit là d’un comportement propre à tous les partis. Mais le parti socialiste s’en dédouane du fait qu’il incarne le bien, la morale et la vertu. Cela lui permet d’échapper à toute mise en question, quitte à rejouer, si la pression est trop forte, la comédie antifasciste. Cela lui permet surtout d’écraser l’adversaire de son mépris, car le camp du bien ne saurait pactiser, ni même dialoguer avec les forces du mal et de la réaction.

Quelle que soit les protestations de réalisme, de pragmatisme, de conversion à la social-démocratie, le fond de sauce est toujours le même : détestation de l’entreprise et des patrons, sources de tous nos maux, goût immodéré de la dépense publique, source de tous les bienfaits, conception punitive de l’impôt, seul facteur de rédemption des riches. Rien n’a vraiment changé de ce côté-là.

Pour le reste, on ne fait pas du passé table rase, on  réécrit l’histoire  à l’aune de la repentance et de la pénitence. On ne cherche pas à forger un homme nouveau, on se contente de déconstruire toutes les identités et toutes les différences, qui ne peuvent être que des discriminations culturelles à éradiquer. Il convient de chasser le naturel et de nier le réel, pour  qu’il ne reste qu’un être sans sexe autre que choisi, qu’un citoyen hors sol sans autres appartenances que celles encouragées par les forces de progrès, sans autres racines que celles reconnues comme légitimes par l’Etat. Il convient finalement d’abolir tout ordonnancement clair et lisible des normes et des valeurs au profit d’un relativisme total où rien ne vaut puisque tout se vaut.

Alors vraiment, pour moi, qu’elle soit sociale ou sociétale, adieu la gauche !!

 Sylvain Pérignon