Réaction d’un trentenaire patriote à la mort du Président Chirac


Jacques Chirac est mort aujourd’hui.

Il aura été le Président de mon enfance. C’est au moment de ses prises de position pour l’écologie, puis contre la guerre d’Irak, que j’ai commencé à avoir un début d’embryon de conscience politique. J’avais moins de 13 ans en 2002.

À son actif, on peut mettre :

– d’avoir ressuscité un parti « gaullo-bonapartiste » en 1976 avec la création du RPR (https://www.youtube.com/watch?v=1aAekzXVYKk) et fait « l’Appel de Cochin » en décembre 1978 (https://fr.wikisource.org/wiki/Appel_de_Cochin).

– d’avoir eu une vaste culture du monde extra-européen et de la Russie. Ce qui l’aura beaucoup aidé pour poursuivre, autant que possible, la politique étrangère mondiale du Général De Gaulle (Chirac savait-il seulement que cette diplomatie « non-alignée » et « tiers-mondiste » avait été théorisée par Charles Maurras dans « Kiel et Tanger » ?). Il fut le dernier à avoir porté cet héritage, notamment en 2003 lors de l’épisode irakien. Il tenta également, avec Hubert Védrine, d’arrondir les angles lors de la guerre du Kosovo de 1999, contrairement aux atlantistes, au premier rang desquels Lionel Jospin son Premier Ministre de l’époque et le tandem Bernard Kouchner / Arnaud Danjean… (cf. « Kosovo : Une guerre juste pour un Etat mafieux » de Pierre Péan https://www.fayard.fr/actualites/kosovo-une-guerre-juste-pour-un-etat-mafieux-pierre-pean). On n’oubliera pas non-plus son célèbre coup de gueule face aux services de sécurité israéliens en octobre 1996.

– d’avoir promu la francophonie, comme son prédécesseur François Mitterrand, et contrairement à ses 3 successeurs. (cf. Pierre Yves Rougeyron : « Francophonie, entre puissance et partage » https://www.youtube.com/watch?v=XOCZJBgaFNc)

– d’avoir soumis par référendum aux français le « Traité Constitutionnel Européen » (la « Constitution Giscard »…) en 2005.

– d’avoir réussi à incarner la fonction présidentielle. Peut-être pas aussi bien que Mitterrand, Pompidou ou De Gaulle, mais mieux que Giscard, Sarkozy, Hollande ou Macron. Il fut le dernier Président à avoir l’allure d’un Président.

Mais ceci est bien faible si on le compare au passif de Jacques Chirac, extrêmement lourd :

– durant la présidence du Général De Gaulle, il dira cette phrase hallucinante à Olivier Guichard en arrivant à Matignon en 1962 : « J’ai hésité entre Pompidou et l’OAS. Désormais, j’ai choisi Pompidou. Je le servirai fidèlement et loyalement. Mais le gaullisme je m’en fou. Ce n’est pas mon affaire, ce n’est pas ma génération ». Il sera un des hommes de Pompidou, durant la dernière année de la présidence du Général. Un des opposants au projet gaullien sur la Participation.

– il signera en 1972 comme ministre de l’Agriculture la première utilisation sur le marché antillais du chlordécone, malgré des études scientifiques réalisées dans les années 1960 qui s’inquiétaient déjà des résultats des tests sur des souris (source : https://www.ouest-france.fr/region-guadeloupe/pollution-chlordecone-scandale-sanitaire-aux-antilles-pour-700-ans-5990477).

– il sabordera la candidature du gaulliste social Jacques Chaban-Delmas le 13 avril 1974, avec « l’Appel des 43 », au profit de la candidature de l’antigaulliste Valéry Giscard d’Estaing, ultra-européiste et héritier intellectuel de l’agent anglo-américain Jean Monnet.

– comme Premier Ministre de Valéry Giscard d’Estaing, il signera le décret sur le « regroupement familial », qui nous fera passer d’une situation d’immigration de travail à une immigration de peuplement.

– il abandonnera le souverainisme après son échec relatif aux élections européennes de 1979. Il se séparera alors de Pierre Juillet et Marie-France Garaud à qui il devait tout. Le RPR n’aura donc pu prétendre être « néo-gaulliste » que durant ses 3 premières années, de 1976 à 1979.

– il sera le promoteur de l’alliance atlantique dans les années 80, cf. : « Tout doit être fait pour améliorer l’indispensable couplage stratégique entre le système des Etats-Unis et la défense de l’Europe » (source : https://www.lemonde.fr/archives/article/1983/01/15/m-chirac-a-plaide-pour-une-plus-grande-solidarite-atlantique_2839506_1819218.html) et

« Dans moins de 5 ans, avec le système des têtes multiples, les forces nucléaires britanniques et françaises auront augmenté considerablement. Cela représente une force et une capacité de dissuasion qui ne pourront aboutir qu’à une force européo-americaine et cette force on ne peut l’envisager sans que l’Allemagne y participe directement au niveau de la responsabilité » Jacques Chirac 19 octobre 1983, lors d’une visite en Allemagne fédérale. Lu dans : Jean Baudouin, « “Gaullisme” et “chiraquisme” : réflexions autour d’un adultère » Disponible ici : http://www.revue-pouvoirs.fr/Gaullisme-et-chiraquisme.html,

– et d’une politique économique ultra-libérale, politique qu’il appliquera comme Premier Ministre de François Mitterrand entre 1986 et 1888, tout en mettant en application l’Acte Unique Européen concocté par Jacques Delors, qui a fait passer la « construction européenne » dans le néo-libéralisme avec les 4 libertés de circulations (capitaux, marchandises, services et hommes).

– il fera campagne pour le « oui » au traité de Maastricht en 1992, contre l’avis des militants de son propre parti le RPR (il sera hué par ses propres troupes en meeting), et son poids politique aura certainement contribué à faire basculer la victoire dans le camp du « oui », tant le score fut serré. Ce soutien à l’€urope de Maastricht ne fut du qu’à des raisons de tactique électorale comme le reconnaîtra la journaliste Michèle Cotta (cf. https://www.youtube.com/watch?v=VpEfe2oGOAU).

– il sera élu en 1995 sur le thème de la « fracture sociale », dans une campagne inspirée notamment par le gaulliste social Philippe Séguin. Mais pour rester dans les clous des critères de Maastricht et préparer le passage à l’€uro, il choisira plutôt une politique d’austérité, et nommera donc à Matignon Alain Juppé, le « Young Leader » de la « French American Foundation », promotion 1981 (https://frenchamerican.org/young-leaders/earlier-classes/1981/), qui est passé d’un vote pour le trotskiste Alain Krivine en 1969 (http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/insolites/2015/04/12/25007-20150412ARTFIG00127-alain-juppe-et-la-tentation-de-l-extreme-gauche-en-1968.php) à une collaboration avec le très droitier « Club de l’Horloge » moins de 15 plus tard (https://www.lemonde.fr/archives/article/1982/02/25/le-club-de-l-horloge-affirme-que-le-socialisme-multiplie-les-injustices_2885786_1819218.html). 6 mois après son élection, la France était dans la rue.

– il fera le discours du Vel d’Hiv, contribuant ainsi à la soumission de la France à tous les lobbys de la pleurniche communautaire (d’abord le CRIF, puis les autres communautarismes, par rivalité mimétique, chacun voulant pouvoir accéder à la rente offerte par le statut de « victime »), ce que même Mitterrand s’était refusé à faire. Et par ce discours, il rompait avec la vision gaullienne consistant à dire que la France dans laquelle nous vivons depuis août 1944 est la France Libre née à Londres en 1940, et non la France de Vichy. Ce qui est vrai (cf. le petit livre de Bertrand Renouvin qui traite de cette question : « Vichy, Londres et la France » https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/18367/vichy-londres-et-la-france).

– il prononcera la dissolution de l’Assemblée Nationale en 1997, permettant à la « gauche plurielle » de revenir au pouvoir, avec comme magnifique bilan : le cocktail « 35h + €uro », la guerre du Kosovo (malgré un moindre atlantisme que Jospin sur ce dossier, Chirac a malgré tout été complice des américains dans le bombardement de la Serbie), la fermeture de « Superphénix » sous pression du lobby antinucléaire, faisant ainsi perdre à la France son avance sur la 4e génération de réacteurs nucléaires.

– il fera avec Jospin la réforme du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral entre l’élection présidentielle et les élections législatives, ce qui a défiguré la Ve République.

– il imposera, avec Jospin, sans processus référendaire, les traités €uropéens d’Amsterdam et de Nice, s’éloignant encore un peu plus du gaullisme et même du RPR des années 76-79.

– Il ne fera rien du programme du RPR et de l’UDF de 1990 en matière d’immigration (cf. https://www.youtube.com/watch?v=fCVE30lKEv4). Au contraire il se drapera dans un antifascisme de théâtre (sur cette expression, cf. les propos de Jospin : https://www.youtube.com/watch?v=xY3jUuFBWIM) pour ne pas avoir à débattre face à Jean-Marie Le Pen durant l’entre-deux tours de 200 et exiger un « front républicain » contre Le Pen. Par son refus de toute alliance entre le RPR et le RN à partir du milieu des années 80, malgré les tentatives de Charles Pasqua de briser le prétendu « cordon sanitaire » en 1988 entre la droite dite « républicaine » et le RN, il a contribué à diviser profondément la droite, et à assurer l’hégémonie culturelle du gauchisme et du cosmopolitisme jusqu’à la fin des années 2000 et l’arrivée d’Eric Zemmour dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché ». Nous payons encore ce choix de Chirac, fait il y a plus de 30 ans et toujours renouvelé depuis par le RPR, l’UMP puis LR : aujourd’hui, à cause de la puissance du RN, et de son inéligibilité dans une élection à 2 tours, le « parti de l’étranger », que Chirac dénonçait chez Giscard dans « l’Appel de Cochin », et incarné aujourd’hui par Macron, est assuré de rester au pouvoir.

– Il fera fondre son propre parti néo-gaulliste, le RPR, dans l’UMP, pour finir de dissoudre le gaullisme et l’influence des derniers gaullistes comme Philippe Séguin, et pour préparer l’élection d’Alain Juppé à la présidence de la République en 2007 (ce que les juges empêcheront en 2004, pour le plus grand profit de l’agent américain Nicolas Sarkozy). « La création de l’UMP a hélas servi de prétexte pour liquider le gaullisme. Pour être aimable, je dirai que c’est peut-être parce que c’était pour les politiciens de la génération qui était aux commandes une conception trop exigeante de la politique. » (Henri Guaino pour Causeur : https://blog.causeur.fr/antidote/“la-creation-de-l’ump-a-servi-de-pretexte-pour-liquider-le-gaullisme”-003207).

– Il commencera à renier son « non » à la guerre d’Irak lors du sommet d’Evian, en se soumettant au club des anciens ambassadeurs à Washington, ce qui fut un prélude au sarkozysme. (cf. « Le Grand Retournement. Bagdad-Beyrouth » de Richard Labevière http://www.seuil.com/ouvrage/le-grand-retournement-bagdad-beyrouth-richard-labeviere/9782020884068)

– Il ne démissionnera pas après l’échec à 45,32% de la campagne pour le « oui » au Traité Constitutionnel Européen, campagne à laquelle il avait pris part, lors du référendum de 2005. On mesure là toute la différence avec le Général De Gaulle, qui a quitté le pouvoir après un référendum perdu à 47,42%.

– Il sera l’homme à qui nous devons la présidence de Giscard, la présence à Matignon de gens comme Balladur, Juppé, Raffarin et De Villepin, et les carrières politiques de gens comme Jacques Toubon, François Baroin, Xavier Bertrand, Jean-François Copé, NKM, Valérie Pécresse, Bruno Lemaire, qui n’auraient rien été sans lui (et la France ne s’en serait pas portée plus mal)… et c’est lui qui fera la carrière de Nicolas Sarkozy jusqu’en 1993, puis qui en fera un ministre quasiment sans interruption entre 2002 et 2007 (il est vrai que Sarkozy avait d’autres sponsors à l’ambassade américaine… https://www.lemonde.fr/international/article/2010/11/30/wikileaks-nicolas-sarkozy-l-americain_1447153_3210.html et à la CIA en la personne de Franck G. Wiesner, cf. « L’Ami Américain » de Eric Branca ).

– Il appellera à voter pour François Hollande à la présidentielle de 2012.

« Je pensais que Chirac était du marbre dont on fait les statues, il est en fait de la faïence dont on fait les bidets. » Marie-France Garaud, dont j’invite à lire l’entretien pour Le Monde, en 2006 :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2006/05/26/marie-france-garaud-au-bon-souvenir-de-jacques-chirac_776454_3224.html

Pour aller plus loin :

– « Gaullisme et chiraquisme : réflexions autour d’un adultère », de Jean Baudouin (https://revue-pouvoirs.fr/Gaullisme-et-chiraquisme.html).

– « Le RPR et le gaullisme. Les infortunes d’une fidélité », de Bernard Lachaise (https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1994_num_44_1_3107).

– « Le livre noir de la droite » (https://www.grasset.fr/le-livre-noir-de-la-droite-9782246562511), et « L’Homme qui ne s’aimait pas », de Eric Zemmour.

– « Histoire Secrète de la droite : 50 ans d’intrigues et de coups tordus », de Eric Branca et Arnaud Folch (http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=84736100463720).

– « Chirac, l’Inconnu de l’Elysée » (https://www.fayard.fr/documents-temoignages/linconnu-de-lelysee-9782213631493), et « L’autre Chirac » (https://www.fayard.fr/pluriel/lautre-chirac-9782818504291), de Pierre Péan.

– le documentaire en 2 parties sur la vie de Jacques Chirac réalisé par Patrick Rotman, « Le Jeune loup (1932-1981) », consacré à ses premiers pas en politique, et « Le vieux lion (1981-2006) », à sa conquête du pouvoir.

– le documentaire satirique « Dans la peau de Jacques Chirac », avec des textes de Karl Zero (avec la collaboration de Eric Zemmour).

– le documentaire « Pasqua par Pasqua » (http://mai68.org/spip/IMG/mp4/Pasqua-par-Pasqua_Fr3_29juin2016_23h35.mp4).

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