Recension du « Mémorial de Sainte-Hélène » d’Emmanuel de Las Cases, par Serge Gadal

Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène, Le manuscrit retrouvé, Texte établi, présenté et commenté par Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek, et Chantal Prévot, Perrin, 828 p., 2018, 29 euros

A la suite du désastre de Waterloo et de sa seconde abdication, Napoléon, entouré de quelques proches dont fait partie le conseiller d’État Las Cases, est transféré par les autorités britanniques le 4 août 1815 à bord du HMS Northumberland en route pour l’île de Sainte-Hélène. Son exil durera cinq ans et demi jusqu’à sa mort, le 5 mai 1821. Déjà pendant la traversée, Las Cases devient le confident privilégié de l’Empereur et prend l’habitude de fixer dans un journal les conversations quotidiennes qu’il échange avec ce dernier. Il poursuivra cette habitude pendant tout son séjour.

A la fin du mois de décembre 1916, Las Cases est expulsé de l’île par ordre du gouverneur Hudson Lowe et son journal lui est confisqué. Il ne lui sera rendu qu’après la mort de Napoléon.

Après une année de travail sur le texte, ce document unique sera publié par son auteur en 1823. Le Mémorial de Sainte-Hélène connaîtra très vite plusieurs rééditions du vivant de son auteur respectivement en 1828, 1830, 1835 et 1840. A chaque fois, Las Cases retravailla son texte en modifiant et en augmentant celui de l’édition originale. Il mourut en 1842. Le texte du Mémorial a donc été stabilisé en plusieurs étapes s’étalant sur une vingtaine d’années.

Le Mémorial de Sainte-Hélène devint dès sa parution une sorte de bréviaire des napoléonistes, avant même la publication des souvenirs du médecin Antommarchi et du général de Montholon. On pourrait presque parler d’un rôle de vulgate du mythe napoléonien. Il donnera plus tard au bonapartisme un corps de doctrine relativement cohérent, même s’il n’est pas exempt d’intentions propagandistes. Tout au long du texte, Napoléon répète à l’envi qu’il fut un monarque libéral, prônant l’avènement des nationalités et soucieux uniquement de répandre les bienfaits de la Révolution française sur le continent.

Les auteurs de cette nouvelle édition, tous universitaires et spécialistes de l’histoire napoléonienne, reconnaissent ainsi que même sur le plan historiographique, « dès 1823, et pour longtemps, tel un filon de métal précieux, (le Mémorial) fut exploité sans relâche, jusqu’à devenir l’équivalent d’une source primaire ». Pourtant, on peut légitimement se demander si ce qui est dit dans le Mémorial l’a bien été par Napoléon en personne.

Las Cases, comme on l’a dit plus haut, n’a cessé de réécrire et de transformer son texte d’une édition à l’autre, parfois en accédant aux requêtes qui lui étaient faites par d’anciens acteurs de l’épopée napoléonienne. Il était donc difficile, voire impossible, il y a encore quelques années, de déterminer ce qui dans les différentes éditions du Mémorial publiées de 1823 à 1840 relevait de la parole de Napoléon et ce qui n’en était qu’une extrapolation. Pour en avoir le cœur net, il aurait fallu disposer des notes prises sur le vif par Las Cases à Sainte-Hélène. Mais ce manuscrit original, confisqué en 1816 et restitué à leur auteur en septembre 1821, reste encore introuvable. Par contre, une copie de ce manuscrit perdu avait été réalisée à partir de 1817 par des fonctionnaires du Colonial Office britannique. C’est précisément cette copie qui a été retrouvée en 2005 à la British Library par un chercheur britannique, Peter Hicks, et qui fait l’objet de la présente édition. On y trouve même quelques annotations au crayon de la main du gouverneur Hudson Lowe, réalisées après le retour de celui-ci en Angleterre, ce qui authentifie le document et sa teneur.

Le manuscrit de la British Library diffère assez sensiblement du texte du Mémorial publié antérieurement, même si la tonalité générale n’en est pas fondamentalement différente. Il constitue, aux dires de ses découvreurs, « une avancée historiographique importante voire décisive ». Le manuscrit retrouvé donne en effet de nouveaux détails sur la vie de l’empereur, parfois plus fournis que la version imprimée par Las Cases, laquelle se trouvait souvent augmentée de vraies-fausses conversations entre le prisonnier et son secrétaire. En tant que copie du manuscrit original composé au fil des jours, comme un « reportage sur le vif » en quelque sorte, on peut donc le considérer comme pratiquement de première main.

Il faut donc se féliciter de cette toute nouvelle édition du Mémorial qui a vocation à devenir la nouvelle édition de référence de ce document capital.

Serge Gadal

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