La chronique anachronique de Hubert de Champris

Joël Schmidt, Jamais l’un sans l’autre, Albin Michel, 175 p., 15 €.

Nous avons rencontré entre chien et loup l’écrivain, historien et critique littéraire Joël Schmidt, ombre parmi les tombes, déambulant au cimetière du Montparnasse, à Paris. Il s’est pris à deviser, s’ouvrant à nous du cœur de l’ensemble de son œuvre selon la formule en l’espèce bien consacrée. Si bien que ce n’est qu’incidemment qu’il a abordé – mais comme d’outre-tombe – « l’autre ». « Savez-vous, avec les progrès de l’imagerie médicale, on pense qu’une grossesse sur dix est hétérozygote. Mais pour le survivant il y a là comme une amitié amoureuse qui vous poursuit toute votre vie, un chagrin, une absence qui parent d’une mélancolie votre vie, morale, intellectuelle. Oui, feue ma jumelle me fait littéralement historien et, paradoxalement, moi, double Verseau, porté vers le large, la perspective et la prospective, voilà que ce deuil gémellaire m’empêche de m’extirper du passé…oui, il y a là quelque chose de Christian Charrière, de son onirisme bariolé et scientifique…J’ai l’impression parfois que nous ne vivons pas dans un univers mais dans un multivers…j’ai dit : un. Tenez j’aime bien cette inscription sur le caveau Quinet… Qui naît…oui : « Vivre, mourir pour revivre. » Et son épouse qui lui répond : « Réunis pour l’éternité et dans la vérité. » Qu’est-ce qu’écrire, sinon réfléchir à haute voix ? (Et, ajouterais-je : réfléchir de manière stylée bien sûr.) Oui, la voix haute. La parolage comme je dis, le bavardage étant la voie basse : l’écriture n’accouche pas par voie basse. Avez-vous remarqué combien les petits papiers, les oboles qui transforment certaines tombes illustres en une antre hindouiste résistent aux ravages de la pluie, du soleil ; ils s’attachent mordicus à la pierre ; regardez, là, sur la tombe de Maupassant cette carte, littéralement de visite, sous enveloppe. J’aimerais bien « l’imaginer juste » cette Julie. Elle est bien de son temps avec son « idéalisme naïf », naïf mais touchant : « Gardez-moi, s’il vous plaît, mon Bel Ami. J’ai besoin de votre aide avec mon nouveau livre. Je vous aime, Julie. » Je ne crois pas que Guy de Maupassant soit en l’occurrence l’intercesseur approprié. J’ai beau être protestant, j’aurai plutôt orienté cette jeune femme…voyez à vingt mètres vers cet ange… que nos féministes me pardonnent mais l’essentielle androgynie angélique renvoie à l’usage du neutre implicite dévolu en bon français à l’article masculin… oui, Hubert, pour votre article… vers cette jeune Sophie…regardez ce bracelet rose…pas un bracelet, un ruban… de scoute à peine décoloré par le temps…oui, c’est assez juste : il y a mon côté, on dira démocratique, qui me fait dire de mes personnages : ‘‘Il n’y a pas lieu de ne pas écrire comme ils pensent ‘’. C’est la démocratisation du génie dont au fond un Stendhal voulait faire œuvre…et qu’il a réussie, oui… la démocratisation du savoir que voulaient promouvoir à trois siècles d’intervalle ceux que j’appelle les ‘‘deux Bacon’’ : Francis mais aussi, on l’oublie souvent, Roger… c’est ça qui me fait écrire vite… les méchantes – j’ai pas dit : les mauvaises – diraient ‘‘trop’’ vite ; c’est mon côté Simenon : insister sur ce qui (se) ressemble, sur ce qui rassemblent les personnes entre elles, sur les points communs et communs comme on disait…moins maintenant… qu’une personne est commune, qu’elle n’est pas distinguée. Et puis, il y a mon intérêt, depuis longtemps devenu admiration pour quelqu’un qui est le modèle-type…redondance ? non pas : un modèle n’est pas un type… du grand écrivain : Guy Dupré. Le tout est de faire le lien entre ce que le processus, et je dirais : le procédé créatif contient de part démocratique et de part aristocratique voire monarchique. Michel Foucault qui n’est ni mon gourou ni mon loup-garou écrivait : « Ce qu’on voit ne loge jamais dans ce qu’on dit. »… ‘‘ce qu’on dit’’. Mais, pardonnez ce truisme : l’écrivain ne dit pas, il écrit. Equilibrer nominalisme, qui, à lui seul, vous rend précis, précieux… mais, assez vite : au sens des Précieuses Ridicules… et, ainsi, de peu de valeur et réalisme… quand votre flamboyance éthérée prend littéralement corps dans les yeux du lecteur… voilà à mon sens le rôle du grand écrivain si tant est que cette expression conserve un sens en un temps où celle de grand public éclairé n’en a peut-être plus guère.  « Je pense donc on ne me suit pas. Oui, bien vu. »

Il se mit à me sourire, les yeux quasi-embués puis me dit que j’en avais assez, qu’il allait rejoindre à grandes enjambées Vaugirard et sa sœur de chair, Marie-France, elle aussi historienne, qu’il avait parlé de « l’un », c’est-à-dire de lui, mais qu’il était sûr que « l’autre », sa jumelle intra-utérine, la troisième ombre et la plus belle, nous avait accompagnés au long de ces espaces.  

Hubert de Champris

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