La chronique anachronique de Hubert de Champris

Gérard-Georges Lemaire, Histoire de la critique d’art, Klincksieck, 480 p. 25€.

La difficulté à percevoir le véritable et précis objet d’une critique d’art révèle en retour son éventuelle inanité matérielle. Parallèlement, cet état de fait laisserait à conclure que l’incertitude quant à la définition, à la délimitation de ladite critique, en creux tend à supposer que l’art, c’est le voir et l’émotion, que l’art, en tant qu’art visuel — celui dont il doit ce statut au seul l’organe de la vue – n’est pas susceptible et n’est donc et ne peut ainsi être l’objet d’une critique en bon et du fond mais uniquement en bonne et due forme, qu’il ne saurait en définitive est l’objet d’un regard intellectuel, d’un regard d’intellection, de réflexion mais seulement d’un regard de sensation, d’émotion, ce qui rendrait les époques classiques de l’art exemptes de toute critique (dans le sens philosophique et commun du substantif), ce, à l’inverse de l’art contemporain qui, par sa prétention (dans les deux sens du terme là encore) à vouloir dire voire prescrire quelque chose, à s’extraire du périmètre de l’objet premier d’un art visuel qui n’est pas de dire mais, tout au plus, de laisser dire le plaisir esthétique de son spectateur, lui, encourt et ne peut que revendiquer encourir la critique pleine et entière.

En conséquence, moins encore qu’une quelconque critique littéraire – au demeurant rarissime – doit-on espérer trouver sous le sabot de son cheval le zeste, le reste d’une critique esthétique digne de ce nom.

Pour parler comme Wittgenstein, le seul propos que nous puissions tenir au sujet de la critique d’art, à condition de ne pas la confondre avec le discours esthétique pur, avec la philosophie de l’art, serait-il que c’est là un objet sans discours ? Ne sommes-nous pas devant une profonde aporie puisque le genre contient fatalement, disséminée, larvée, un peu de philosophie sans compter qu’il n’est pas interdit de penser que toute critique recèle en son cœur, d’autant plus prégnante que tapie, une théodicée, en l’occurrence une théodicée qui serait — aussi – un discours sur sa propre création ? Cette difficulté, dans un substantiel, remarquable travail dont ne sera pas redondance que de le dire laborieux, Gérard-Georges Lemaire, professeur émérite, titulaire de la chaire d’Histoire de la critique d’art de l’Académie des Beaux-Arts de Brera de Milan, en a conscience dès les premières pages d’une Histoire de la critique d’art qui succède à celle, remontant à 1935, de Lionello Venturi : « la philosophie et l’histoire de l’art, la poésie et le roman se situent à ses [la critique d’art] ses confins » écrit-il, donc sous son horizon ajouterons-nous. Les mauvaises langues résumeront la chose en pensant que la critique d’art, c’est la philosophie de l’art à la portée du premier littérateur venu. Littérature artistique qui oublie trop souvent de se raturer croyant que sous l’orbe de ladite critique tout peut se dire sans qu’il y ait lieu d’y redire. Puisque que la critique d’art est un discours sans objet, il en est d’elle ce que serait un monde sans Dieu selon Dostoiesvski : tout y est pensable, tout y est dicible, tout y est permis.

C’est dire notre crainte, et la modestie qui nous incombe. Au nom de la critique d’art, écrit Lemaire, « que d’oeuvres impérissables et des billevesées sans nombre ! » Avec elle, constamment marchons-nous sur la crète. Car le goût est en réalité affaire sérieuse, car le goût, comme l’amour est en réalité science exacte. Et l’histoire du goût en matière visuelle tient donc en l’histoire de l’écart entre la perception et la sensation justes (c’est-à-dire, en termes thomistes, celles en conformité avec ce qui émane de la statue ou du tableau) et ce qui est dit, écrit être effectivement perçu par le spectateur. Bien considérée, une critique d’art serait possible, qui engloberait consciemment tous ses fondamentaux, pour s’assumer comme discours sur l’Histoire de l’erreur en matière de goût, soit un vaste traité s’augmentant de décennie en décennie, un vaste traité de l’Histoire du mauvais goût. Là encore, et sérieusement, l’auteur semble être conscient de cette possibilité, nous voulons dire de cette acception recevable de la définition de la critique d’art lorsqu’il écrit : « Il conviendra de se demander, dans un autre volume, dans quelle situation la critique d’art se trouve aujourd’hui où elle paraît [après qu’elle eut atteint son apogée au )(Même siècle] connaître son crépuscule, jugée désormais inutile, sinon indésirable (c’est nous qui soulignons), par les protagonistes du monde de l’art (…) »

C’est dire quant à nous, après que Lemaire eut visé « la maigre culture artistique » de Proust à l’époque des Plaisirs et des jours, c’est-à-dire à l’époque où ce critique d’art en herbes s’intéressait, à Turner, à Moreau, à Ruskin et à sa cathédrale d’Amiens, à Watteau dans la mesure où leurs oeuvres pouvaient tant soit peu le traduire dans leur ordre propre (qui est celui du pur visuel), combien la nôtre est rachitique ; c’est encore dire, après que Paul Valéry eut avoué « je ne me risquerai dans la critique d’art dont je n’ai nulle expérience » (Le Cahier Rouge des impressionnistes, Grasset) que, contrairement à lui qui succombe sous couvert d’évoquer sa Tante Berthe (Morisot), nous ne nous y risquerons pas quoique, de ce dernier, Degas, Danses, Dessins ne soit pas loin des trois dès lancés en l’air qui retomberaient sur les trois six.

De la critique d’art, enfin, on nous a compris… de la critique d’art ès qualité de littérature artistique orgueilleusement sans ratures, Goethe, Delacroix, George Moore et Renoir, Baudelaire, Apollinaire, Proust, Valéry pourraient être des étapes mais sans plus de fondements que ceux d’autres schémas. Il semble toutefois que les Salons du XVIllème, et, au premier rang, ceux de Diderot soient une étape incontournable en ce sens où ils se tiennent en un temps où descriptif ne se pique pas de prescriptif, en somme à une époque où, confusément, l’on avait senti que l’esthétique et le plaisir de l’esthétique ne devait s’en tenir qu’à ce qu’ils pouvaient offrir à nos sens sans qu’il faille trop en rechercher ni le sens ni l’essence. Ainsi celui dont d’aucuns l’identifient en compagnie de Voltaire et Rousseau comme membre de la trinité du Mal de la modernité, ainsi celui-là devrions-nous l’avoir à la bonne ; ainsi à l’instar de Denis Diderot, notre époque, qui ne sait pas se tenir, devrait-elle réapprendre le goût de tenir et grand et petit salon.La critique d’art, constatons-nous au débouché d’une lecture comme le bon vin laissée déposée une année et demie, oscille entre l’esprit des Salons du XVlllème et la théorie intégrale de l’art que les frères Cassirer nous ont donnée, en Allemagne, au dernier siècle. Finissons de boire cette Histoire qui se termine ici après-guerre et préparons notre palais à goûter sa suite. L’art contemporain — on veut dire celui qui s’abrite sous ce paradigme — prétend ne pas uniquement nous donner à voir. Ainsi s’avoue-t-il de plus fort encourir le discours de la critique d’art, ses approbations, ses admirations, ses admonestations.

Et, puisqu’il a l’air de toujours nous déclarer la guerre, doit-il en permanence être attendu au coin du bon sens — celui, dont, à l’exemple du diable, il ne peut souffrir ni soutenir le regard. L’attend bientôt celui de Gérard-Georges Lemaire dont la directrice de collection, posant ses canons,abandonnant la forme de ce rosaire laïque, lui enjoindra l’essai, – que ledit art boira jusqu’à l’hallali.

Hubert de Champris

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