« Vers un nouvel ordre écologique ? », par Henri Feng

Un vent de chaleur souffle sur la France. En effet, les derniers résultats électoraux (ceux des élections européennes du 26 mai dernier) manifestant un certain plébiscite pour la cause écologique (le candidat d’EELV, Yannick Jadot, a récolté 13,5% des voix) et le début prématuré de la canicule (avec des pics de chaleur dépassant les 45°C, comme à Carpentras, par exemple) préparent la société française à connaître un véritable tournant écolo-sociétaliste : le moment de l’effacement définitif de la chose politique. Car, tout ceci mériterait un peu de nuance. D’abord, le vote écologiste du dernier scrutin doit être relativisé dans la mesure où celui-ci ne concerne que 50% des inscrits sur les listes électorales. Et, d’un point de vue plus général, les faits climatiques donnent-ils vraiment tort aux idées climatosceptiques ? Un récent sondage, réalisé par Opinion Way pour PrimesEnergie.fr (publié, le 5 avril, sur le site de National Geographic), révèle que 23 % des Français ne croient pas encore au réchauffement climatique.

Par ailleurs, il faut noter que la culture occidentale est, fondamentalement, écologiste. Durant l’Antiquité, la cosmologie et l’écologie étaient les deux faces d’une même pièce de monnaie. Parce que le respect et l’humilité à l’endroit de l’Univers vont logiquement de pair avec ceux à l’endroit de l’écosystème. Chaque élément vivant (le végétal, l’animal et l’homme) constitutif de la faune et de la flore devrait avoir vocation à participer à l’équilibre naturel. Or, l’homme est le seul être de la chaine des vivants doué de culture. Et, à partir de l’avènement jumelé de l’humanisme et du positivisme, la culture est devenue synonyme de technoscience. Dès lors, les développements économiques et industriels des démocraties occidentales ont érigé une immense cheminée à ciel ouvert finissant par réchauffer exponentiellement l’atmosphère. Par conséquent, l’humanisme et son extension, sous la forme du transhumanisme, ouvrent-ils une perspective apocalyptique pour notre planète ?

Dans le §66 de sa Critique de la faculté de juger (publiée en 1790), Emmanuel Kant avait formulé la thèse écologiste suivante : « Un produit organisé de la nature est celui en lequel tout est fin et réciproquement aussi moyen ». En première instance, la philosophie des Lumières n’entendait pas rompre le lien originel entre l’homme et la nature. C’est dans cette perspective que Luc Ferry avait écrit Le nouvel ordre écologique [Editions Grasset, 1992] : l’humanisme pouvait se prévaloir de toute forme d’environnementalisme. Il s’agit, en résumé, de la défense de la singularité humaine, mais cultivée en accord avec les nécessaires phénomènes naturels. Or, le capitalisme, sous sa forme industrielle et avant de se financiariser, se fondait sur l’idée de production massive en un minimum de temps. La mécanique était programmée pour être l’outil majeur de tout développement économique. Mais, depuis lors, la machine s’est emballée au point d’aliéner l’homme à ses mécanismes : les temps sont modernes quand l’avenir file en dépit de son passé. Dans cette course effrénée contre la montre, l’homme a célébré le règne des machines à vapeur et des usines à charbon pour en arriver à vanter celui des réacteurs nucléaires. En attendant, un certain écologisme (celui des années quatre-vingt dix), faisant fi de la catastrophe de Tchernobyl (le 26 avril 1986), avait proclamé, à grands cris, l’efficacité du nucléaire pour produire plus d’électricité, et ainsi inventer les véhicules qui n’émettraient plus de gaz carbonique. Les gaz à effet de serre ne seraient plus qu’un lointain souvenir. Puis, le pétrole et ceux qui le produisent auraient à s’étioler, voire à disparaitre.

Cependant, le réchauffement climatique n’a jamais cessé, et s’est même accéléré en quelques années. Les typhons et les ouragans font montre d’une fréquence et d’une violence, à chaque fois, inégalées. De plus, l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi,survenu après le passage d’un immense tsunami (en mars 2011), a réintroduit un caillou dans la chaussure des lobbyistes de l’atome comme Areva (dont le nom est, à présent, Orano). Pour autant, les énergies alternatives, telle l’éolienne, coûtent beaucoup trop chères et enlaidissent les paysages au même titre que les poteaux électriques, ou les centres commerciaux. Ce sont, finalement, les Chinois qui, voyant la possibilité d’investir un nouveau marché, ont produit en masse des panneaux solaires. Toujours selon la logique des marchés financiers, il faudrait inonder la planète de ces produits utiles et bon marché. Il s’agirait, en réalité, de pouvoir nucléariser la production comme la consommation d’énergie : À chaque foyer son électricité. L’innovation étant fondamentale en technologie (comme en économie), l’offre doit toujours pouvoir annoncer la demande à venir. Mais tout cela a un coût. Tel est le prix de toute transition (énergétique ou pas) : la voiture électrique, encore très chère, requiert davantage d’électricité, autrement dit davantage de nucléaire. Pour l’heure, aucun réacteur European Pressurized Reactor (Réacteur Européen Pressurisé) ne fonctionne encore. Il n’y a seulement qu’un réacteur de troisième génération (réacteur à eau pressurisé) en France, celui de Flamanville (depuis 2006). Qui peut oublier que l’énergie atomique est à maitriser avec une extrême précaution, et ce, tout en demeurant la seule solution viable pour produire un maximum d’énergie en un minimum de temps ? Telles sont des voies menant vers l’impasse. En outre, jusqu’où mènera la guerre de l’uranium ? Aujourd’hui, au Mali et au Niger, et demain sur la Lune, voire au-delà. Dans tous les cas, la guerre des énergies fossiles n’entre pas en contradiction avec celle des ressources naturelles. Bien au contraire. Car rien n’empêchera la guerre de l’eau de survenir. Devant ce constat, les maîtres de la Silicon Valley auront beau jeu d’imposer leur ordre transhumaniste. De fait, les technosciences ne sont pas tant, pour la Terre, le poison que l’antidote. In fine, les excès anthropiques (ceux de l’ère de l’Homme, ou de l’Anthropocène) génèrent plus qu’ils n’entravent les nouveaux projets techno-économiques. Dernier exemple en date : l’avènement des trottinettes électriques. En réalité, l’individu n’aura jamais été aussi atomique.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :