La chronique anachronique de Hubert de Champris : « Naissance de l’anti-tragédie »

L’anti-tragédie a remplacé l’antique tragédie. Une des tragédies de notre époque ne serait-elle pas, en effet, de non seulement méconnaître tout ce qui, de près et de loin, touche au tragique – qui, pourtant et pas moins qu’en d’autres temps, la parcours et l’imprègne de part en part – mais, plus encore, de regarder avec dédain, du haut de sa superbe, quand elle n’irait pas à les poursuivre de sa vindicte, à les vilipender, ceux qui soutiennent qu’on ne saurait appréhender de manière tant soit peu exhaustive la vie (dans la plus large acception du terme) sans tenir compte, et compte serré, de sa possible dimension tragique ?  

En quelques marques dont on perçoit vite ici qu’inscrites sur le front de nos contemporains elles doivent être dites d’infamie, par quelques remarques, tentons de comprendre le caractère impérieux de ce constat : le monde moderne est réfractaire à la tragédie parce que déjà seul « le sentiment tragique de la vie » (Miguel de Unamuno) lui est antinomique. La tragédie a ses lois ; elle est en son for l’incarnation de la Loi mosaïque celle-là fut elle enrichie et viciée de toutes nos ancestrales et familiales névroses. Et cette loi rencontre le leitmotiv démocratique comme le taureau la pique du torero. Si bien qu’il suffit de substituer ‘‘sentiment tragique de la vie’’ à ‘‘vie intérieure’’ – au reste non sans parentés – comme bouc émissaire du monde actuel et nous vérifions que La France contre les robots de Bernanos avait elle aussi su caractériser l’ennemi : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de sentiment tragique de la vie. » 

Nous distinguerons donc entre 1- la tragédie en tant que genre, principalement théâtral, 2- la trame événementielle constitutive de ladite tragédie, 3- le sentiment tragique que ces événements, et leurs acteurs, sont censés véhiculer et nous attacherons-nous à ces deux derniers aspects. 

Si la démocratie entend donner des pouvoirs à l’individu, elle tend à situer politiquement cet individu dans un cadre mondial, non plus international et à ne plus le relier à quelque instance supérieure (Dieu, le Roi, la Nation) mais à ce que les constitutionnalistes nomment un objet juridique non identifié (par exemple l’UE). Ainsi, la dimension politique propre au genre tragique ne peut-elle plus s’y insérer puisque «[dans la tragédie] rois ou héros, les protagonistes mettent en jeu, par leurs décisions ou leurs malheurs, le sort de la communauté qu’ils dirigent.» (Le dictionnaire du littéraire, sd. Paul Aron, Denis St Jacques, Alain Viala, PUF). Or, il y a aujourd’hui déliaison dangereuse entre le souverain (identifié voire seulement identifiable dans la constitution d’un pays) et ses sujets (au sens de l’ensemble de ceux qui sont sous la juridiction d’un même ordre normatif). Aucun souverain n’engage-t-il plus son peuple sous sa bannière. Si drame il y a, il est mondial, environnemental, à la rigueur continental ou régional (soit des entités territoriales en elles-mêmes guère irriguées d’histoire.) Avant tout apparaît-il individuel, c’est-à-dire qu’il ne peut se revêtir d’une éventuelle dimension tragique : il eut fallu pour ce faire qu’il fut au moins personnel. Bien, nous le supputions déjà : à l’inverse de la monarchie (surtout celle dite absolue), la démocratie ne peut-elle guère frayer avec le tragique. Ce travers s’accroît si l’on songe que la démocratie répugne de plus en plus à se vouloir représentative pour se qualifier non pas même de directe mais de participative. On voit donc que la crise de la représentation se joue sur un double plan, l’un l’autre se défalquant puisque cette crise-là est seconde : elle trouve sa source dans une crise de la représentation psychologique. Car cette dépendance organique, statutaire au souverain, au fatum qui à la fois reconnaît et concède un statut à l’événement, à la vie de l’homme qui le subit et fait de celle-ci un destin, qui lui donne une stature et, dans ses plus exemplaires modèles, lui élève une statue découle d’un même flux, d’une dépendance psychique intériorisée, acceptée. « Choisir son destin », voilà un oxymore dont se rit – et non d’un rire jaune mais de bon cœur – le sujet (la personne et la matière) de la tragédie sous l’Ancien Régime de la pensée. Il sait… et les grands auteurs tragiques d’Eschyle à De Gaulle ajouteraient…depuis le fond des âges…il sait, disions-nous que ce n’est pas moi qui jamais décide, au mieux, mon surmoi. Ce dont il s’agit, c’est de savoir que nous sommes plus agis que nous n’agissons, qu’à la lettre, nous sommes en toutes matières, intime ou politique, gouvernés : par nos passions, elles-mêmes par essence passives, souffrantes et vivifiantes et par quelque instance supérieure au mieux intermédiée par cette fiction qu’est le parlement quand il nous a convaincu qu’il faut qu’un autre je me représente

« Toute action tragique traduit ainsi la présence d’une transcendance. » (Le Dico du littéraire, op. cité, p. 626). La mise sous le boisseau – quand ce ne serait pas leur pure négation – de la transcendance, de l’aristocratie (dont on prétend que le genre tragique portait les interrogations), du processus psychologique et juridico-politique de la représentation (avec ce qu’il implique : étalonnement des strates de la personnalité, distance, distanciation, objectivité vers le sujet (fin de toute subjectivité revendiquée comme souhaitable), médiation de la raison (opposée à l’immédiateté de l’émotion, laquelle n’exclut pas, aussi paradoxale que cela puisse paraître, l’expression du don des larmes), bref la promotion d’une immanence forcenée à la fois idéologique et bon enfant (celle, justement, du fameux bourgeois-bohême) explique la difficulté que rencontre l’homme post-moderne à s’abreuver au sentiment tragique de la vie. Plus précisément devons-nous constater que plus rien ne le prédispose à l’exercice de sa capacité à appréhender ce sentiment, à le faire sien et, même, à en faire un bien, c’est-à-dire quelque chose dont il serait contraire à notre nature de vouloir s’en échapper.

Résumons : le tragique est naturel, il est de l’ordre de la nature. Or, le Progrès dont on nous dit que nous devons en avoir le culte puisqu’il est le sens de l’Histoire consiste à la travailler, à la contrecarrer dès qu’elle contrevient à l’épanouissement humain, en un mot, dès que la souffrance et la mort pointent le bout de leur nez. Partant, l’occultation si ce n’est le refus par le Nouveau Régime de la pensée du tragique d’une existence ayant déjà pris le pas sur l’essence (c’est-à-dire sur la nature implacable, inévitable mais bonne de déterminations, de conditionnements par définitions antérieurs) signifie le refus de la présence du Mal et de tout ce qui en découle. On parlera de faute (ce péché laïque). La banalisation de l’existence, c’est sa sécularisation laquelle implique le refus de se placer soi-même à la juste hauteur des événements (à leur hauteur intrinsèque). Il y a dans la notion de tragique ce sous-entendu que nous serions sur des rails, inexorablement et physiquement voués à…Cette vocation étymologique, voilà aussi qui répugne à notre temps. Sartre l’avait bien vu qui critiquait la notion comme un déni de notre liberté soi-disant fondamentale. Le refus de l’idée de destin, le refus de tous fatum, de quelque ordre soit-il (la psycho-généalogie se fait fort d’effacer en douceur les traces de nos névroses ancestrales), le souci de toujours se ménager une porte de sortie… tout concourt à évincer de notre champ de conscience ce qui pourrait nous rappeler qu’il y a du tragique dans l’air et qu’il en sera ainsi de toutes les ères. Le tragique est par nature judéo-chrétien et, comme l’état de nature et le péché, s’il n’est pas originaire, il est originel c’est-à-dire qu’il est une donnée qui se voit et se vit dans le temps mais qui provient d’une décision hors du temps. On ne peut y échapper et, comme de notre espace-temps, ni métaphysiquement ni physiquement en sortir. On comprend ainsi de plus fort combien il ne fait pas bon ménage avec la mentalité de la Modernité tardive. 

Mais, suranné, il passe les années. Perdant de son élan vital, de sa fonction d’exorcisme esthétique, cette condensation du sentiment tragique au travers d’une expression codifiée qu’on nomme tragédie, ce genre austère et flamboyant qui montre que même le deuil peut être porté avec panache va se muer en esprit de sérieux. On perçoit là l’apport, moral plus que strictement doctrinal, des sectes protestantes issues de ce que son spécialiste, Jaroslav Pelikan, désigne du nom de Réforme radicale ou Gauche de la Réforme. Le sérieux, c’est le tragique laïcisé, sa solution édulcorée.

Il a ses contempteurs amusés. L’étude de leurs cerveaux révèle la mobilité de leur substance blanche. La myéline – ce turbo du cerveau -, chez eux bien huilée, explique leurs péchés mignons : emphase, éloquence voire grandiloquence. Ils sont sérieux mais ne prennent rien au sérieux. On les appelle philo-cognitifs complexes et, si on exclut leurs jumeaux hétérozygotes, les philo-cognitifs laminaires, forment 1% de la population. Avec leur goût du beau mot et du bon mot, cet esthétisme rhétorique que d’aucuns qualifieraient d’atticisme sémillant s’accompagne d’une disposition à expérimenter, à éprouver par empathie voire sympathie le sentiment tragique de la vie, à goûter le cabotinage Grand Siècle d’un Lucchini, l’intransigeance blessée de Françoise Seigner dans Britannicus, à comprendre les amours déçues de Maria Callas. Ces sauveurs de la tragédie, composent ce sel de la terre que la Bible et Proust mettent en exergue. Notons-le : le complexe ne se rattache à la geste tragique que par la bande, pour ainsi dire de manière tangentielle. Il ne méconnaît pas que le tragique trouve à s’épanouir, et parfois mieux, dans des genres autres que la tragédie, par exemple la comédie héroïque : Cyrano de Bergerac est au sens premier plus emblématique du genre qu’Œdipe de Voltaire.

En outre, et tel un diamant sur le vinyle, la musique – on songe au Requiem de Mozart – n’est-elle pas la meilleure lectrice de l’impression tragique, son medium le plus direct ? Au demeurant, et contrairement aux apparences, le tragique, comme dirait Churchill, est plutôt bonne fille. C’est ce qui justifie que L’Arcadie blessée – Le monde de l’idylle dans la littérature et les arts de 1870 à nos jours de Pierre Brunel puisse illustrer cet article. Au sein d’une idylle, si l’on ose dire, le tragique, pour notre plaisir, se risque à côtoyer intimement le comique, le vaudeville. Avec l’idylle, envisagée comme événement plus que genre littéraire, avec ses atours et ses entours, tragédie et comédie deviennent cul et chemise, elles sont enfermées dans le même placard et on ne sait laquelle en surgira quand elles surprendront l’arrivée du mari ou de l’amant trompés. C’est notre regard, autrement dit notre culture alias notre éducation qui en décideront. Ce sont eux qui écriront le texte, – l’idylle, on l’aura compris, n’étant qu’un prétexte, un épisode, et encore… ! peut-être moins : un instant de répit, ou de consolation, comme on voudra. Tandis que, s’inscrivant en faux contre le ressenti orléaniste et criminel d’un Giscard, Raymond Aron vient à rappeler que l’Histoire est tragique, le sentiment tragique, lui, ces temps-ci s’incarne ou, plutôt, s’épuise dans la littérature plate, triste et fade – mais ô combien bien inspirée – d’un Houellebecq, punition d’un temps qui ne sait, ne veut plus le vivre et le voir en peinture, d’un temps qui, surtout, sent sourdement qu’il ne mérite même plus de s’asseoir au beau spectacle de lui-même que la Tragédie était pourtant disposée à continuer de lui offrir.

Hubert de Champris

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :