« Espagne 1936-2019 : l’assassinat de Calvo Sotelo prélude au soulèvement du 18 juillet contre le Frente Popular… et l’exhumation de Franco », par Arnaud Imatz

Plutôt que de contribuer à apaiser les rancœurs, les ressentiments et les vieilles haines, la direction du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a choisi, en 2004, de raviver la bataille culturelle et de fomenter l’agitation sociale. Le lamentable message repris ad nauseam par les médias officiels laisse entendre depuis que les Espagnols ont été incapables de surmonter le passé, que la Transition et l’esprit de réconciliation ont été une lâcheté, que la guerre civile ne doit pas être discutée autrement qu’à partir des présupposés du « camp du bien », qu’une grande partie de la droite continue d’être franquiste pour ne pas dire fasciste et que la loi d’amnistie de 1977 -acte fondateur de la nouvelle démocratie-, n’a été qu’une habile manœuvre pour protéger les franquistes (alors qu’elle avait été adoptée par les Cortès avec 296 voix pour, 2 contre et 18 abstentions, l’appui de la quasi-totalité de la classe politique dont le PSOE et le PCE, à l’exception d’une poignée de libéraux-conservateurs et de franquistes, dans le souci d’effacer le caractère punissable des actions terroristes antifranquistes, en particulier celles du PCE(r)-GRAPO et de l’ETA). Il s’agit là évidemment d’un tissu de contre-vérités et de mensonges ; de prémisses, radicalement fausses, qui nourrissent une fiction romanesque sans rapport avec la réalité.  

Le 26 décembre 2007, le PSOE a fait voter par le parlement une « loi de Mémoire historique », dont l’origine se trouve dans une proposition du Parti communiste (Izquierda Unida). Elle reconnaît et amplifie justement les droits en faveur de ceux qui ont pâti des persécutions ou de la violence pendant la Guerre civile et sous la dictature, mais elle accrédite dans le même temps une vision manichéenne de l’histoire. Étrangement, elle a été adoptée dans l’indifférence de la classe politique de l’UE et même avec l’assentiment d’une bonne partie de celle-ci alors qu’elle bat en brèche le droit le plus élémentaire à la liberté d’expression.

Une des idées fondamentales de cette  loi mémorielle est que la démocratie espagnole est l’héritage de la Seconde République. Un point de vue d’autant plus discutable que le processus de transition a été mené conformément aux mécanismes prévus par le régime de Franco et qu’il a été dirigé à la fois par un roi, désigné par le généralissime, par son premier ministre, ancien secrétaire général du Movimiento et avec l’appui quasi unanime de la classe politique franquiste. Selon le raisonnement subjectif de cette loi, la Seconde République – mythe fondateur de la démocratie espagnole selon les gauches socialistes et extrémistes – aurait été un régime presque parfait dans lequel l’ensemble des partis de gauche aurait eu une action irréprochable. Elle effectue un amalgame contestable entre le soulèvement militaire, la guerre civile et la dictature de Franco, qui sont autant de faits bien distincts relevant d’interprétations et de jugements différents. Elle exalte les victimes et les assassins, les innocents et les coupables lorsqu’ils sont dans le camp du Front Populaire et uniquement parce qu’ils sont de gauche. Elle confond les morts en action de guerre et les victimes de la répression. Elle encourage et justifie tout travail visant à démontrer que Franco a programmé et mené systématiquement une répression sanglante pendant et après la guerre civile, tout en sous-entendant que le gouvernement de la République et les partis qui l’appuyaient n’avaient aucun projet répressif. Enfin, elle reconnaît le légitime désir de beaucoup de personnes de pouvoir localiser le corps de leur ancêtre, mais refuse implicitement ce droit à ceux qui étaient dans le camp national sous le prétexte douteux qu’ils ont eu tout le temps de le faire à l’époque du franquisme.

On se souvient de « l’affaire Garzón » ou des « fosses du franquisme », qui a particulièrement exacerbé les tensions en 2006 alors que la répression pendant la guerre avait été somme toute aussi féroce et répandue dans les deux camps. Le juge Baltasar Garzón, ami des socialistes, avait alors prétendu réaliser une sorte d’inquisition générale rappelant étrangement l’instruction générale (Causa general) menée par le Ministère public de Franco entre 1940 et 1943, ce que la Constitution démocratique de 1978 interdit formellement. Fidèle à la politique revancharde de son prédécesseur, le socialiste José Luís Rodríguez Zapatero, l’actuel premier ministre Pedro Sánchez a déclaré, dès son arrivée au palais de la Moncloa, en 2018, qu’il s’engageait à faire exhumer au plus vite les restes du  dictateur Franco enterré dans la basilique  du Valle de los Caídos.

L’Espagne étant un État de droit, avec de nombreux hommes de loi qui n’apprécient pas les comportements de tchékistes, il en est résulté une interminable bataille juridique qui, à ce jour, n’est pas encore tranchée définitivement. La Basilique est en effet un lieu de culte dont l’inviolabilité est garantie par un traité international sur la liberté religieuse signé entre l’Espagne et le Saint-Siège, en 1979. Les bénédictins responsables du monument dépendent d’ailleurs non pas directement du Vatican mais de l’autorité de leur abbé et de celle du supérieur de leur ordre, l’abbé de l’abbaye de Solesmes. Mais la rédaction improvisée et bâclée du décret-loi royal, adopté par le gouvernement de Sánchez, a été aussi la source d’autres complications. En raison sans doute de la notoriété du nom de Franco, militaire, homme d’État et dictateur polémique, la presse nationale et internationale a omis de mentionner que l’application de ce décret entrainera aussi l’exhumation immédiate de 19 moines bénédictins enterrés également dans La vallée des morts, ainsi que celle de 172 autres personnes mortes après la fin de la guerre civile. On ne sait pas en revanche quel sera le sort du cadavre de José Antonio Primo de Rivera, incarcéré trois mois avant le soulèvement et néanmoins condamné à mort par un « Tribunal populaire » pour participation au soulèvement, ni celui de milliers de corps des deux camps enterrés dans l’ossuaire objet de tant de controverses. À ce stade, et paradoxalement, l’imbroglio juridique ne semble pas avoir d’autre solution possible que l’adoption d’une mesure politique à caractère autoritaire, en d’autres termes, l’utilisation plus ou moins masquée de la force publique à l’instar des dictatures totalitaires et des républiques bananières.

L’étude de l’évolution du concept de réconciliation en Espagne, de 1939 à nos jours, mériterait une thèse. L’ironie est que le gouvernement du socialiste Sánchez défend aujourd’hui l’exhumation de Franco au nom de la « justice et de la réconciliation », dans un esprit qui, somme toute, n’est pas sans rappeler celui du Caudillo tel qu’il l’exprimait dans un décret du 23 août 1957, établissant la Fondation de la Sainte Croix du Valle de los Caídos, du moins si l’on met entre parenthèse la référence appuyée au christianisme « La Croix grandiose qui préside et inspire le monument imprime à cette réalisation un caractère profondément chrétien ». « Pour cela, le devoir sacré d’honorer nos héros et nos martyrs doit s’accompagner du sentiment de pardon qu’impose le message évangélique… Ce doit être le monument de tous les morts au combat sur le sacrifice duquel triomphent les bras pacificateurs de la Croix ». « Il s’agit, renchérissait son ministre de l’Intérieur Alonso Vegadans une directive aux Gouverneurs civils du 23 mai 1958, de donner une sépulture à tous ceux qui furent sacrifiés pour Dieu et l’Espagne, sans faire de distinction entre les camps dans lesquels ils combattirent, comme l’impose l’esprit de pardon qui inspire la création de ce monument ». Dans le fond, la différence substantielle est que, par la magie des mots de l’inévitable propagande politique, le bien et le mal ont changé de camp. Et c’est précisément cette hémiplégie morale que rejetaient en bloc les Pères fondateurs de la Transition et de la démocratie espagnole.

Il y a quelques années, un « historien » d’origine irlandaise, aux convictions résolument socialistes, Ian Gibson, déclarait qu’il était partisan de mettre une bombe au Valle de los Caídos pour détruire le monument. Les cas de ces européens fanatiques, dont les conceptions de la justice et de la réconciliation sont dignes des talibans afghans destructeurs des Bouddhas de Bamiyan, ne sont malheureusement pas si rares. Ils nous feraient désespérer de l’espèce humaine si, dans leurs propres camps, quelques personnalités fortes ne savaient les remettre à leur place. L’un des acteurs de la Transition, le socialiste Felipe González, déclarait en 1985, alors qu’il était Président du gouvernement: « Il faut assumer son histoire… Je suis personnellement capable d’affronter l’Histoire de l’Espagne… Franco… est là… Jamais je n’aurais l’idée de renverser une statue de Franco. Jamais ! Je pense que c’est stupide d’aller faire tomber les statues de Franco… Franco fait désormais partie de l’Histoire d’Espagne. Nous ne pouvons pas effacer l’Histoire… J’ai toujours pensé que si quelqu’un croyait que c’était méritoire de renverser Franco de son cheval, il devait le faire de son vivant » (Juan Luis Cebrian, “Entretien avec Felipe González”, El País, Madrid, 17 novembre 1985).

Cela dit, qu’un gouvernement socialiste décide de déplacer le cadavre d’un dictateur catholique, monarchiste, conservateur, antimarxiste et anticommuniste est explicable sinon compréhensible. On le sait, la paix autour des tombes des révolutionnaires et des dictateurs est extrêmement rare. Sauf erreur de ma part, il n’y a à ce jour que deux ou trois grandes exceptions, admirables pour leurs sérénités et leurs respects des morts, qui infirment cette règle immuable : en Russie, le mausolée de Lénine sur la Place Rouge et la nécropole du mur du Kremlin où Staline est enterré, et en France, le tombeau de Napoléon Ier aux Invalides.

Mais derrière la volonté d’exhumer les cendres du dictateur Franco et de condamner officiellement son action et son régime, il se cache une question plus importante, plus épineuse et plus gênante pour le pouvoir en place : celle de l’interprétation des origines de la Guerre civile avec la mise en lumière de la responsabilité considérable du PSOE dans son déclenchement. Rappelons donc une fois encore quelques faits bien établis :

À droite comme à gauche, la proclamation de la République espagnole, en 1931, avait été saluée comme une espérance. Mais il fallut vite déchanter. En fait de démocratie et de « progrès », l’Espagne sombra dans le désordre et l’anarchie. En octobre 1934, le PSOE, dont la direction était bolchevisée depuis 1933, déclencha volontairement un soulèvement général dans toute l’Espagne que les forces de l’ordre parvinrent à circonscrire à l’exception de la Catalogne et surtout des Asturies. En février 1936, la fragile victoire du Front populaire, mit le comble au chaos. Le 16 juin 1936, dans un discours aux Cortès, immédiatement qualifié de « catastrophiste » par ses adversaires, José Maria Gil Robles, ténor de la droite modérée, dénombrait en quatre mois 353 attentats, 269 meurtres politiques et la destruction de 160 églises.

Selon l’historiographie communiste vulgarisée par le Komintern, qui est devenue aujourd’hui sinon canonique du moins « politiquement correcte », cette terrible tragédie aurait été la conséquence d’un coup d’État militaire contre un régime parfaitement démocratique et progressiste. L’armée, appuyée par une poignée de fascistes, se serait soulevée contre le peuple sans défense qui aurait courageusement résisté et repoussé les rebelles. Finalement, Franco n’aurait vaincu que grâce à l’aide décisive de l’Allemagne et de l’Italie fasciste.

Avec la collaboration de quelques-uns des meilleurs spécialistes du sujet, je crois avoir démontré dans mon livre La guerre d’Espagne revisitée (éditions Economica), puis, dans un numéro spécial de La Nouvelle Revue d’Histoire (1936-2006 : La guerre d’Espagne, nº 25, juillet 2006) que cette légende ou mythologie ne correspond en rien à la réalité des faits. L’historien américain, Stanley Payne, grand connaisseur du sujet, a pour sa part apporté les réponses sereines, rigoureuses et désintéressées, trop souvent ignorées ou passées sous silence en France, dans son livre La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle (éditions du Cerf), que j’ai préfacé.

Parmi les nombreux mythes qu’il conviendrait d’évoquer ici, faute d’espace, j’en relèverai seulement deux, qui ont été récemment déconstruits : la victoire du Front populaire aux élections de février 1936 et les raisons et conditions de l’assassinat du député José Calvo Sotelo.

La question du  caractère régulier ou irrégulier, légitime ou illégitime, légal ou illégal, démocratique ou antidémocratique des élections de février 1936 n’a jamais cessé de faire débat. Mais en 2017, une pièce capitale a été versée au dossier. Il s’agit de l’ouvrage de deux historiens de l’Université Rey Juan Carlos,  Roberto Villa García et Manuel Álvarez Tardío : 1936, Fraude y violencia en las elecciones del Frente popular. Au terme d’une longue et minutieuse étude, ces deux chercheurs ont démontré, de manière rigoureuse et incontestable, que les fraudes, falsifications, manipulations et violences du Frente popular ont été d’une ampleur considérable. Au lendemain du scrutin, le Frente popular a revendiqué 240 sièges (sur 473), mais il en a délibérément volé 50 à l’opposition de droite. Sans cette spoliation – véritable coup d’État parlementaire -, il n’aurait jamais pu gouverner seul. Les institutions de la République ont été alors délibérément violées et l’on est parfaitement en droit de poser la question de la légitimité du gouvernement du Front populaire espagnol.

L’assassinat de Calvo Sotelo, prélude à la guerre civile, est en lui-même une autre bonne illustration de la réalité des faits. Membre du parti monarchiste de la Renovación Española, et collaborateur de la revue intellectuelle Acción Española, ancien ministre de l’économie et des finances, José Calvo Sotelo est, à 43 ans, l’une des figures les plus prestigieuses de la droite conservatrice espagnole. Parlementaire courageux et éloquent, il polarise toute la haine du Front populaire. Ces discours ont un impact si profond sur l’opinion, que Santiago Casares Quiroga, chef du gouvernement et ministre de la défense, n’hésite pas à le menacer en pleine séance des Cortès le 16 juin 1936. La réponse de la future victime est restée fameuse : « Monsieur Casares Quiroga, j’ai les épaules larges. Vous êtes un homme prompt au défi et à la menace… je prends bonne note de votre avertissement… Je vous répondrai comme Saint-Dominique de Silos au roi de Castille : « Seigneur vous pouvez m’ôter la vie mais pas davantage ». Mieux vaut mourir avec honneur que vivre sans dignité ».

Le 23 juin 1936, Calvo Sotelo est à nouveau menacé dans les colonnes du journal de Madrid El Socialista. Le soir du 12 juillet, le lieutenant de la Garde d’assaut, José del Castillo, instructeur des milices des Jeunesses socialistes, est assassiné en représailles aux assassinats d’un jeune étudiant carliste, José Luis Llaguno et d’Andrés Saenz de Heredia, cousin de José Antonio Primo de Rivera. La Garde d’assaut est une force de police spéciale, très politisée. À la caserne de Pontejos les camarades du Lieutenant del Castillo crient vengeance. Ce sont pour la plupart des hommes de confiance du gouvernement. Il s’agit du commandant Ricardo Burillo Stolle, du lieutenant Maximo Moreno et du capitaine de la garde civile Fernando Condès. Les deux derniers ont participé activement à la tentative de soulèvement socialiste contre la République en octobre 1934. Le 13 juillet 1936, vers deux heures du matin, le véhicule numéro 17 des Gardes d’assaut sort de la caserne de Pontejos. À l’intérieur, huit gardes d’assaut et quatre hommes de main du parti socialiste sous le commandement du capitaine Fernando Condès, en civil. Quelques minutes plus tard, un second commando roule dans la nuit. Il est chargé d’éliminer l’autre grand leader de la droite, le chef de la CEDA (coalition des droites conservatrices, libérales et démocrates-chrétiennes), Gil Robles. Par chance, celui-ci se trouve alors à Biarritz ; il échappe ainsi miraculeusement à la mort.

Le véhicule numéro 17 poursuit sa route. Il se dirige vers la rue Vélasquez où se trouve le domicile de Calvo Sotelo. Devant le numéro 89, il s’arrête. Le capitaine Condès et plusieurs de ses hommes descendent. Sommés d’ouvrir la porte de l’immeuble, le veilleur de nuit obtempère. Les gardes se précipitent dans l’escalier, sonnent à la porte du député monarchiste et exigent d’entrer sous prétexte d’une perquisition. Réveillé par le bruit, Calvo Sotelo ouvre la porte. Aussitôt les gardes s’engouffrent dans l’appartement et coupent le téléphone. Le capitaine Condès demande à l’homme politique de le suivre à la direction de la Sécurité. Calvo Sotelo se méfie. Un député ne peut être arrêté sauf cas de flagrant délit. Il exige d’appeler la direction générale de la Sécurité, mais le téléphone ne fonctionne plus. Sa femme tente de sortir pour chercher du secours. Des gardes l’en empêchent. La résistance du leader du Bloc national cède devant les assurances sur l’honneur du capitaine. Calvo Sotelo achève de s’habiller, puis il embrasse ses enfants dans leurs lits et sa femme à qui il promet de téléphoner dès que possible « à moins que ces messieurs ne m’enlèvent pour me mettre quatre balles ».

Il monte dans l’autocar. On le fait asseoir sur la troisième banquette, encadré par deux gardes d’assaut. Derrière lui, se place Luís Cuenca Estevas, connu comme un garde du corps du leader socialiste Indalecio Prieto. Le capitaine Condès prend un siège à côté du conducteur. Les autres occupent les banquettes du fond. Le véhicule démarre et parcourt à peine 200 mètres. À hauteur du croisement des rues Ayala et Vélasquez, Luis Cuenca sort un pistolet, le pointe sur la nuque de Calvo Sotelo et fait feu à deux reprises, le tuant sur le coup (selon d’autres sources le tueur serait le lieutenant de garde d’assaut Maximo Moreno). Le corps de la victime s’effondre entre les sièges.

Imperturbable, le conducteur poursuit sa route. Au carrefour des rues Vélasquez et Alcalá, un camion bourré de gardes d’assaut filtre la circulation. Mais pour le véhicule numéro 17 la voie est libre. Une fois leur mission meurtrière accomplie et de retour à la caserne de Pontejos, les assassins vont rendre compte à leur chef, le lieutenant-colonel Sanchez Plaza. En bas, le garde Tomas Pérez fait disparaître les taches de sang dans le véhicule.

L’épouse de Calvo Sotelo n’est pas restée inactive. Elle est entrée immédiatement en contact avec sa famille et ses proches. À toutes leurs demandes la direction générale de la Sécurité et le ministère de l’Intérieur répondent invariablement : « Il n’est pas arrivé… il ne se trouve dans aucun commissariat ». Dans la matinée du 13 juillet, l’identification du cadavre abandonné au cimetière de l’Est provoque la stupeur et une intense émotion. Tandis que le socialiste Indalecio Prieto demande que l’on distribue des armes aux organisations « ouvrières », des obsèques se préparent pour le lendemain. Elles se dérouleront devant une foule énorme.

L’instruction judiciaire sera rapidement enterrée. La guerre civile suspend les dernières apparences de légalité. Le 25 juillet 1936, à 12h 45, en plein jour, une dizaine de miliciens du Front populaire, pénètrent dans les dépendances du Ministère de l’Intérieur, conduits par un homme en civil. Dans le bureau du juge chargé d’instruire l’affaire, ils s’empareront du dossier par la force, l’emporteront et feront disparaître tous les documents relatifs à l’enquête, les preuves scientifiques des médecins légistes et les comptes rendus des interrogatoires des principaux suspects.

La plupart des responsables du meurtre seront récompensés après le soulèvement. Pour bon nombre d’historiens, l’élimination de Calvo Sotelo ne serait qu’un acte de vengeance après l’assassinat de José del Castillo. Mais cette explication, partielle et insuffisante, le choc produit dans l’opinion publique par la nouvelle de l’élimination d’un leader de l’opposition politique étant sans commune mesure avec l’émotion causée par le meurtre d’un lieutenant-instructeur de Garde d’assaut, a été complètement remise en cause, en 2018, par l’ex-secrétaire général du PSOE de Galice, député, sénateur et maire de La Corogne, Francisco Vázquez Vázquez (voir : “Memoria histórica de Calvo Sotelo”, ABC, 9 avril 2018). Cet homme politique, reconnu et apprécié, a fourni le compte rendu original – jusqu’alors inédit parce que disparu – de la  déclaration devant le juge de l’un des intervenants directs dans l’assassinat. Il s’agit de la déclaration de Blas Estebarán Llorente chauffeur de la camionnette-ambulance qui a été chargé de transporter le cadavre au cimetière de l’Est. On peut lire dans cette pièce capitale que les milices du parti socialiste, alors sous l’autorité des principaux dirigeants du mouvement, préparaient l’assassinat de Calvo Sotelo, de José Maria Gil Robles et du monarchiste Antonio Goicoechea depuis au moins trois mois. Étaient également impliqués dans l’affaire le dirigeant communiste Jésus Hernández, futur ministre de l’éducation pendant la guerre civile, et un certain Antonio López. Blas Estebarán explique qu’il a rejoint le véhicule de la direction de la Sécurité à hauteur de la place Manuel Becerra, qu’il l’a ensuite suivi avant de se garer et de prendre en charge le cadavre pour l’emporter jusqu’au cimetière de l’Est.

L’assassinat de Calvo Sotelo sera le détonateur de l’insurrection nationale du 18 juillet 1936. Des conspirations étaient en marche bien avant ce terrible crime d’État et le soulèvement aurait certainement eu lieu sans cet assassinat. Mais le choc de cet événement contribua de manière décisive à effacer les désaccords, à aplanir les difficultés et à dissiper les doutes des conspirateurs. Il accéléra les préparatifs et imposa définitivement le jour et l’heure. Il augmenta considérablement le courant de sympathie et la participation populaire au projet des militaires. À partir de ce crime, ourdi et couvert par l’État, il est clair que tous les adversaires du Frente popular se sentirent en danger de mort. Comme le dira Gil Robles au Parlement : « La moitié de l’Espagne ne se résigne pas à mourir ». L’un des principaux observateurs de l’époque, le ministre du Front populaire Julián Zugazagoitia, déclarera à l’un de ses visiteurs : « Cet attentat, c’est la guerre ».

Nous ne nous lasserons pas de le répéter : ce n’est pas le soulèvement militaire de juillet 1936 qui est à l’origine de la destruction de la démocratie comme le prétendent les dirigeants du PSOE d’aujourd’hui. C’est au-contraire parce que la légalité démocratique avait été détruite par le Front populaire que le soulèvement s’est produit. En 1936, personne, ni à gauche ni à droite, ne croyait en la démocratie libérale telle qu’elle existe aujourd’hui. Le mythe révolutionnaire partagé par toute la gauche était celui de la lutte armée. Les anarchistes et le parti communiste, ne croyaient pas en la démocratie. L’immense majorité des socialistes et, notamment leur leader le plus significatif, Largo Caballero, le « Lénine espagnol », qui préconisait la dictature du prolétariat et le rapprochement avec les communistes, n’y croyait pas davantage.

Concluons : À l’image de la société espagnole, l’armée de 1936 était très divisée et les deux camps bénéficiaient de puissants appuis populaires. Si la légende bâtie par les propagandistes espagnols et soviétiques du Frente popular était exacte, il n’y aurait pas eu de guerre civile, l’armée unanime se serait soulevée et la victoire des nationaux (non pas des « nationalistes » comme on le dit toujours de manière erronée en France) aurait été acquise en 48 heures. Si le peuple avait été d’un seul côté, le camp du Frente popular aurait triomphé sans peine. Mais il n’en fut pas ainsi.

Arnaud Imatz

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