« Le cas Lambert et le droit à la mort », par Henri Feng

Cela fait dix années que la famille de Vincent Lambert – ce dernier se trouvant, tragiquement, dans un état de conscience dite « minimale » depuis un accident de voiture – se déchire par médias interposés, tout en usant de recours judiciaires. Parents, enfants, frères, (demi-) sœurs, neveux, nièces, tous se prononcent en faveur, soit d’une euthanasie, soit d’une extension indéfinie des soins. Dès lors, les forces de conviction s’usent d’autant plus dans une civilisation dépassée par la culture de l’émotion. Mais, au-delà des fautes de goût de la part des parents Lambert et de leurs avocats, il convient de saisir ce qu’il se joue, philosophiquement, derrière l’impudeur érigée en spectacle. En outre, il relève du bon sens de remarquer que le conscient est aussi du vivant.

Depuis les origines de la philosophie, la question de la mort conditionne, de façon éminente, notre rapport au monde. Selon la mise de scène de Platon dans le dialogue intitulé Phédon, le maître Socrate s’entretint avec ses amis (ou disciples) concernant l’immortalité de l’âme, parce qu’il devait boire la ciguë. De là s’est déployée la définition originelle de la philosophie comme « préparation à la mort ». Alors, méditer sur cette dernière consiste à faire de la philosophie en profondeur : donner sens à la vie en affrontant son insondable nuit. In fine, les sages de la Grèce et de la Rome antiques cherchaient le moyen probant de se débarrasser de toute angoisse inhérente à cette funeste inéluctabilité. Epicure va, en effet, jusqu’à affirmer : « la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensation ». Mais, une telle thèse n’a de sens qu’en temps de guerre où le soldat succombe souvent sur le coup. Que dire des personnes souffrant le martyre à cause d’un cancer généralisé ou d’autres maladies incurables ?

A l’évidence, la piste matérialiste perd son sens dans une époque où l’angoisse bouffe l’esprit au point de manifester en lui de nouvelles pathologies. A l’autre bout de l’arc de cercle ontologique, le spiritualisme – notamment d’inspiration judéo-chrétienne – ne donne pas toutes les clefs pour comprendre un cas aussi épineux que celui du malheureux Lambert. Parce que la question de la mort reste et restera le critère essentiel pour distinguer la civilisation (extrême)-orientale de la civilisation occidentale. C’est ce qu’Arthur Schopenhauer avait clairement compris : « Les affres de la mort reposent en grande partie sur cette apparence trompeuse, qu’à présent le moi disparait et que le monde demeure » (in Le monde comme volonté et comme représentation, Suppléments du Livre IV, Chapitre XLI). En somme, lorsqu’il s’agit d’évoquer la mort, l’homme occidental est spontanément réaliste : il ne veut pas sentir, inconsciemment, que sa substance véritable est hors des atteintes de la mort.

La ligne de fracture est, alors, profonde entre les positions réaliste et idéaliste, cette dernière résumée par le même Schopenhauer à travers la formule suivante « D’abord, je suis ; ensuite, le monde est » (in Parerga & Paralipomena, Deuxième partie, §139). Ce qui signifie, selon lui, que « le monde est ma représentation » (in Le monde, §1). Au bout du compte, le solitaire de Francfort fait explicitement référence à la théorie des âmes commune à l’hindouisme et au bouddhisme : l’Âtman-brahman signifiant « âme individuelle » (littéralement, « soi-même »)/ « Âme universelle » (ce qui voudrait dire « l’Absolu »). Concrètement, au moment où survient la mort, cette « âme individuelle » se conserve en réintégrant cet Absolu, autrement dit en réalisant l’union avec le cœur métaphysique de l’Univers (ce que les Chinois appelaient déjà le « t’chi »/気).

Dans cette perspective, il serait, sans doute, opportun de réactualiser le droit à la mort dont avait parlé le médecin-philosophe Georges Canguilhem (1904-1995) avec son collègue Henri Péquignot (1914-2003), dans le cadre d’un entretien radiophonique enregistré en 1975. Si l’on considère l’approche bouddhique et schopenhauerienne, la mort n’est plus véritablement un sujet d’angoisse, et encore moins d’hystérie collective. Une révolution culturelle en la matière serait souhaitable, voire salutaire. Les stoïciens – qui avaient, tout autant que les asiatiques, inspiré le maître Schopenhauer – défendaient leur propre solution alternative en réduisant le temps à l’éternel retour du même. Voilà pourquoi, « ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font », avait affirmé Epictète dans son Manuel. En d’autres termes, l’amour de la vie ne doit pas se traduire en angoisse de la mort : la peur de rien, et ce, puisque le néant échappe à toute connaissance. Enfin, il ne faudrait pas plaquer la notion de droit à la mort sur l’idéologie (libérale-libertaire) s’appuyant sur la maximisation exponentielle des droits, comme celui de la différence. Le genre, ou la race, est un déterminant, alors que la mort est l’au-delà comme l’en-deçà par excellence. En fait, ce qui est appelé « le droit à la mort », aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, peut rejoindre le harakiri (« éventration rituelle ») des Samuraï (« protecteurs de la terre ») de l’ère féodale au Japon. Celui qui décide de mourir sans tuer n’est pas un démon. Tout juste, un ange déchu. Sans apologie de l’acte aucune, le suicide ne signifie point nécessairement la lâcheté, mais une virile responsabilité. C’est, en tout cas, ce qu’en pense Schopenhauer : « Le suicide peut aussi être regardé comme une expérience, comme une question que l’on pose à la Nature, par laquelle on veut forcer celle-ci à répondre : quel changement l’existence et la connaissance de l’homme éprouvent-elles à travers la mort ? Mais c’est une expérience maladroite, car elle abolit l’identité de la conscience qui devrait écouter la réponse » (in §160 des Parerga, Sur le Suicide). A vrai dire, comment ne pas penser à la tasse de thé tibétaine ? Même si la tasse est brisée, le thé, bien que se répandant dans l’espace, reste du thé. Si les corps sont une chose, l’Âme universelle en est une autre. Ainsi, on ne mourrait pas véritablement. D’où le refus de l’apologie du suicide comme de l’angoisse de la mort. Juste un pessimisme qui rend plus fort.

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