La chronique anachronique de Hubert de Champris

David Allouche, La Kippa bleue, Eyrolles, 166 p., 14 €.

Geneviève Krebs, La dépendance affective au travail – Quand notre bien-être dépend de l’approbation et du regard de l’autre -, Eyrolles, 244 p., 18 €.

Jean-Pierre Testa, Bertrand Déroulède, La Boîte à outils du Management transversal, Dunod, 192 p., 26,50 €.

Jean-Philippe de Tonnac, Le Cercle des guérisseuses, Guy Trédaniel éditeur, 312 p., 19,90 €.

Stéphane Haskell, Ecoute, Le Courrier du Livre, 184 p., 18 €.

Il y a des livres qui ne sont sauvés que par leur deuxième degré. Non le leur : celui de leurs lecteurs, lesquels, suppléant à l’erreur de l’auteur, comprennent que c’est seulement ainsi qu’il convient d’envisager la plaquette.

Avertie de ce que nous appellerons notre judéo-tropisme, Yaël Hirsch[1] nous avait aiguillé vers ce qui devait être, si ce n’est le Troisième Testament, pour le moins le livre qui, prolongeant l’essai sous-référencé et fusse au prix d’une fiction, nous aurait soulevé une à une les arcanes de la foi hébraïque en conversant savamment du phénomène de la conversion et tutti quanti…

Mais, ici, en application sans doute exagérée de l’adage qui veut que la forme soit le fond qui remonte à la surface (ce qui permet d’évacuer le premier), on a droit pour notre simple plaisir, à défaut de notre édification, à des clichés à la louche débouchant sur une belle photo, laquelle transpire finalement une certaine joliesse, parfois de la beauté, souvent une joie qui, ne trouvant sa traduction littéraire, se devine plus qu’elle ne se communique. L’intrigue très peu intrigante met en scène un certain Sasha qui se prépare à annoncer à son père marseillais qu’il en a ras la kippa. Mais, à l’horizon de la Méditerranée, point de drame mais ces efflorescences dans l’air dont on ne sait si elles charrient des senteurs ou des sentiments lorsqu’aux différentes textures des sables de la plage se mêlent l’iode des anciens étés. De ces parfums de femmes (comme dirait Dino Risi) ancrés dans les corps comme dans les mémoires, de ces Eaux d’Issey qu’on voudrait à la  fois charnelles et intemporelles, rarement irriguées de ces moments de gravité où – verticales de l’amour -, s’extrayant de son soi, chacun dit à l’autre que c’était peut-être la première fois que tu savais que ce n’était pas seulement toi que tu aimais,  Allouche fait le cadre d’un périple très contemporain où, de Belleville, Paris 19ème, au Vieux Port, en passant par Beaubourg, croisant japonaises poudrées en pamoison devant un éclair laqué de Pierre Hermé et autres gourgandines en goguette, ledit Sasha et Clara, sa tourterelle férue de Judith Butler deviennent les personnages d’une sorte d’A la recherche de l’instant présent. Certains verront là du Gavalda galvaudé. Dirons-nous plutôt que chaque époque a les Belles du Seigneur qu’elle peut, figurines plus que figures d’une odyssée à la petite semaine où, Cohen pour Cohen, Léonard (ce qui n’est déjà pas si mal), non pas Albert donne le . Des clichés à la louche avons-nous dit. Et, à la fin, oui, une belle photo sur laquelle, en fondue enchaînée, hamiltoniennes en (petit) diable s’esquissent juvéniles farandoles au soleil couchant, Eves s’évanouissant comme fumées dans les herbes, aussi évanescentes que gazouillis numériques. Cui-cui.

Des affections légères et joyeuses, passerions-nous ici à celles profondes et douloureuses, sous-entendant ainsi que ces adjectifs seraient voués à ces inamovibles binômes ? Quoique beaucoup plus travaillé que nombre de livres consacrés à ce secteur dit du ‘‘développement personnel’’, l’ouvrage de Madame Krebs aurait probablement mieux approcher la racine des maux évoqués si elle avait, comme le conseillait Rouletabille, envisagé la question par « le bon bout de la raison » : en l’espèce, le titre même du livre. « La dépendance affective » au travail, c’est en premier lieu, non le lieu même où s’exercerait, de droit, une activité professionnelle, – attendu, comme on le sait, qu’en cette époque post-moderne, celui-ci peut être fort fluide – mais l’appétence (préfixe latin ad) envers le travail. Il ne convient donc pas de collecter d’abord les différentes types de relations plus ou moins névrotiques que des collègues de travail instaureraient (par définition et fatalement, à l’insu de leur plein gré) entre eux mais de rebondir sur la question (sous-entendu en première analyse dans le titre même) de l’affection – parfois forcenée – envers la ou les activités exercées par certains personnes, de rechercher de la sorte si il n’y aurait pas un type qui serait prédisposé à cette qualité de relation au travail.

Il y a lieu auparavant que, verticalement (relation au travail et à un supérieur hiérarchique), la dépendance ‘‘au travail’’ est, déjà, en ce sens, de principe.  Il s’agit là d’une dépendance mutuelle, inégale en droits, devoirs et obligations qui a été depuis belle lurette mise en évidence par les philosophes du capitalisme et dont les conséquences pratiques sont en permanence déduites de la jurisprudence des chambres sociales de la cour de cassation française,- état de fait que ne peux par nature accepter de manière générale les équipes managériales des entreprises et état de fait que le monde du salariat, à l’inverse, cultive pour des raisons à la lettre vitales.

Horizontalement, c’est-à-dire relativement à des collègues de travail ou simplement présents sur le lieu de travail, le lien de dépendance n’est pas à première vue et en soi néfaste pour les parties prenantes. Le phénomène de la dépendance est plein de paradoxes. Il signifie de refus de l’autonomie, la conscience et le ressenti d’une insuffisance. Ce/pendant, elle favorise l’accomplissement, un réinvestissement de tout et du tout sur SOI. Elle permet, par un détour par l’autre, l’accroissement de son propre être. Elle confirme Spinoza en permettant de vérifier que ce qui est recherché par chacun, c’est de perpétrer dans son être. La dépendance non pathologique est la condition de l’expansion de soi. Elle est par essence altruiste. De là, ce sentiment, lorsqu’on est physiquement avec quelqu’un qu’on aime, de contentement ; on est content parce que son soi s’épanche. Ainsi, dans un premier temps, la dépendance à autrui apparaît-elle mauvaise, nuisible, douloureuse, on dirait presque, à la longue, malsaine ; elle signifie son infériorité : je ne me suffis pas à moi-même puisque je crois/j’ai le sentiment que je ne puis vivre sans (question de l’objectivité du manque, de sa valeur : est-il, à la lettre, vital ?) Mais, dans un deuxième temps, on vérifie que cette dépendance est notre salut puisque l’axe auquel je me tiens est la condition de ma propre réalisation, de ce qu’il y a en moi de meilleur – perpétuation dans l’être, accroissement, contentement, qui sait ? bonheur.

Il demeure que Geneviève Krebs ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure, elle traite des relations toxiques entre collègues de travail. Après avoir compris que le phénomène de la dépendance dans le monde de l’entreprise était 1/ inévitable et juridiquement logique car inhérent au type de contrat qu’est le contrat de travail, 2/ en soi, philosophiquement et psychologiquement bienfaisant, posons qu’«est toxique la dépendance à autrui telle qu’elle accapare le sujet au point d’amoindrir durablement sa ‘‘sereine autonomie du moi’’. » 

Cela posé, qu’est-ce qu’une affection vive envers la pratique d’une activité au sens large du terme ? Tout simplement, cela se nomme-t-il passion. Et, puisqu’en matière scientifique (humaine, sociale et dite dure) on est toujours conduit à faire de la taxinomie, dans quelle catégorie de la population dénombre-t-on le plus de concentration de personnes enclines au sens large du verbe (donc aussi professionnellement) à se passionner ? Non, pas parmi des noms bretons, parmi lesdits HP. Seconde question : où la clinique rencontre-t-elle le plus de personnes psychologiquement ‘‘dépendante des autres’’ ? Eh bien, là encore, chez le type neurocognitif susdit. Spécialiste de la question, Monique de Kermadec le résume en ces termes : «[ceux-là doivent pouvoir s’investir] dans la vie pratique, en réalisant quelque chose qui naît de leur capacité à se passionner. (…) Les surdoués sont très dépendants de l’approbation des autres. Souvent précoces au niveau physique ou [et/ou] intellectuel, ils ne le sont pas au niveau émotionnel. Ils ont besoin, pour être eux-mêmes, d’une autorisation qu’ils ne peuvent se donner. »[2]

Il s’en déduit que l’identification des causes et de l’éventuelle remédiation à la dépendance affective au travail se situe à l’intersection de l’abscisse ‘‘dépendance affective envers le travail x’’ et de l’ordonnée ‘‘dépendance affective envers un membre de l’équipe de travail x’’, en l’espèce parmi ceux qui vivent le plus intensément à cette intersection et cette intersection et, plus particulièrement encore, au sein de ce panel, chez les HP complexes, non les laminaires. Du brassage de la littérature médicale disponible en l’état [cf. entre autres, Adda[3], Brunel[4], Siaud-Facchin[5], Bost[6], Gibert, Dumay, N. Gauvrit[7], G. Wahl[8], O. Revol[9]], il en résulterait, parmi les plus prometteuses, la piste d’un point nodal chez ces sujets à la confluence, en eux, du flux d’une marée montante rencontrant le flux d’une marée descendante, laquelle figure une opposition frontale entre un complexe (au sens classique d’ensemble de sentiments) d’infériorité et un complexe de supériorité, le mode et la qualité de la dépendance affective à autrui étant alors générés par le degré de leur puissance réciproque[10]. Mais, Geneviève Krebs, par ce livre, déblaye déjà bien le terrain. Et, si elle échoue à saisir précisément l’origine du syndrome de dépendance affective nocive, elle frôle à ce point si constamment son cœur qu’on en vient à lui concéder qu’elle l’atteint in fine bel et bien.

Maintenons-nous encore, par nécessité, en dehors de l’objet observé, à savoir cette entreprise, périmètre d’un autre type de dépendance, celle reliant ledit manager transversal et ses managés. A première vue, de loin, comme brut de fonderie et en vrac, voici, non pas comme des planètes mais comme des nébuleuses de gaz se concrétisant malgré tout, à l’occasion, en étoiles, les notions afférentes à ce soleil souvent noir :

  • « Les deux métiers les plus difficiles à exercer sont ceux de parents et de manager » (1 : Valéry Michaux, professeur de stratégie et entreprenariat à Néoma Business School, France Culture, 7 V 2019). L’exercice de ces métiers, à la fois art et science, répond donc à des règles, facultatives ou obligatoires, qui peuvent être dégagées ;
  • Les ‘‘pouvoirs’’ du manager transversal [MT] doivent être réduits à de simples fonctions : il doit certes ordonner aux deux sens du terme (établir un ordre, mettre en ordre et donner un ordre). Peut-il mettre en ordre (en ‘‘ordre de marche’’) sans être conduit à donner des ordres (pour éviter de mettre, sinon, du désordre ? Mais, on ordonne toujours seul (pyramide hiérarchique omniprésente quelque soit le cas de figure – cf. supra)[1] [2]. Mais, si le MT coordonne au premier sens du verbe, il ne peut, là encore, coordonner sans disposer d’un minimum d’autorité. Il se compote comme un sherpa qui, tantôt vous devance sur les sentiers des contreforts de l’Himalaya tantôt vous botte les fesses quand il vous voit haletant ; il est, à l’occasion d’une mission lambda, le garde-du-cœur de l’entreprise, souvent perçu comme son homme-à-tout-faire (mais dans les principes et règles exposés ici par les auteurs), sans moyen autre que sa capacité à coordonner les énergies en usant de tout l’arsenal théorique et pratique qu’il aura au préalable assimilé. Il coordonne sans rien pouvoir ordonner et c’est là, on n’ose dire tout son charme, pour le moins sa particularité, qui est aussi sa faiblesse. Mais, aussi, il co-ordonne en catimini (puisque, à lui seul, il ne dispose pas du pouvoir de décider, seulement d’influer, pas même d’influencer) en s’adjoignant ou en feignant de s’adjoindre aux prises de décision de sa hiérarchie. Il en découle que le MT dispose bien, en fait, d’un pouvoir de décision décidemment toujours indirect sur les salariés ;
  • Statutairement, le MT, à la lettre, n’existe pas, ni au sein de l’entreprise, ni au regard d’un jugement extérieur. Cela n’implique pas qu’il n’y ait pas une hiérarchie entre le MT (mais, ici, considéré non comme MT mais comme M autrement identifié et qualifié selon les énonciations de son contrat de travail) et son supérieur hiérarchique statutaire, seul lien qu’aura à connaître, le cas échéant (d’un conflit) le droit du travail. Il en résulte que, pour exercer sa mission transversale, le MT doit postuler et rendre en quelque sorte tangible (c’est-à-dire ‘‘ressentie’’ par les personnes qu’il aura à manager au travers de cette transversalité) une ‘‘hiérarchie’’ horizontale. Cela est une évidence. Mais, pour ce faire, il doit trouver en qualité ce qu’il ne détient pas originellement en ‘‘quantité’’, c’est-à-dire en autorité hiérarchique. Cette « autorité » qui ne s’acquiert que par ses mérites et qualités propres correspond en vérité à la seule et véritable autorité : celle qui, au sens étymologique, premier, augmente, fait avancer, fait progresser, augmente la confiance (en lui de celui qui est appelé à collaborer), en est le garant ;  l’exercice de cette véritable autorité permet au managé de se dire que le MT peut et doit répondre de lui si besoin est ; le MT est  celui  dont le collaborateur (à la mission) tire sa source, celui dont il est le modèle, qui le pousse à agir. Ainsi, le MT doit-il nous apparaître comme un instigateur, un créateur, un auteur, même un boute-en-train qui entraîne, valorise, considère et consolide, – le seul à même de responsabiliser (de fait, non de droit comme on l’a vu) ses collaborateurs du moment (de la mission) ;
  • Bref, pour réussir sa mission, le MT doit se convaincre et convaincre ses supérieurs hiérarchiques verticaux qu’il détiendra vis-à-vis de ses subordonnés hiérarchiques horizontaux (officieux) une autorité qui, relativement à ces derniers, compensera cette absence de lien hiérarchique avec eux ;
  • Tant de la part de l’employeur que de la juridiction du travail, il s’avère fort difficile de dire si une mission dite, selon une appellation non protégée, non homologuée, transversale qui n’aurait pas été menée à bien peut conduire à une sanction valide de son présumé responsable, attendu qu’il n’est pas certain que ledit MT – à l’inverse d’un chef de projet et de tous supérieurs hiérarchiques qui dispose d’un pouvoir disciplinaire ou d’appréciation de tous faits du salarié dont l’inobservation de la norme émise à son endroit est susceptible de sanction (la plus courante étant le licenciement) –  puisse être tenu pour responsable et, pire, seulement même présumé responsable étant acquis qu’il est discutable qu’il dispose en fait des moyens pour qu’on le tienne à bon droit soumis à une obligation d’utiliser ce dont il ne dispose pas, à savoir lesdits moyens, lesquels ont le nom de norme (signification d’un acte de volonté), soit un commandement valide adressé à quelqu’un qui se sait tenu de l’observer ; 
  • Au lieu de « pouvoir adouci » (soft power) (l’adjectif pouvant se confondre avec : larvé, discret, insidieux etc), on parlera de préférence de nécessaire charisme, celui d’un metteur en scène, d’un chef d’orchestre qui, avant de diriger, doit veiller et aider à accorder les violons afin que sa brigade, légère ou non, chemine tout au long en symphonie et synergie ;
  • Il n’y a pas à proprement de manager transversal, identifié comme tel de toute éternité dans l’organigramme ; il y a du management transversal. Au reste, sont-ils, à chaque fois, plutôt des chargés de mission, des chargés d’une mission. Le « missionnaire transversal » accompli au sein d’une entreprise requiert une aussi ardente souplesse que celle commandée dans le Kamasutra. Processus d’adaptation psychologique permanente dira-t-on ? Pas seulement : souplesse tout autant physique,- il faut courir, courir vite à bon escient sans s’égayer dans tous les sens ;    

En conséquence imagine-t-on que si, à l’instar de Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir, beaucoup de managements sont du management transversal qui s’ignore, le risque est qu’il y ait en bout de course plus de transversalité que de management.  

Soyons franc : ce qui précède n’est que littérature, et mauvaise littérature puisque ce n’est qu’à partir de la lecture et de l’assimilation des outils nécessaires à la mise en œuvre consciente du management transversal que chair et couleurs infuseront dans ces notions dont le patricien n’a dans l’abstrait que faire. Cela écrit, remarquons que le statut du manuel (le terme doublement s’impose) La boîte à outils du management transversal est lui-même ambivalent car, tout en étant en intention et de fait un ouvrage de mise en pratique, un mode d’emploi, un vade-mecum, il paraît suivre cette boucle : 1/observation empirique des salariés et de la superstructure censé les encadrer ; 2/ théorisation, soit la mise en évidence de principes fixes gouvernant cette vie en commun (tel un entomologiste livrant un traité de la fourmilière) ; 3/ restitution, par le truchement de cet ouvrage, et de la manière la plus pédagogique, vivante, concrète et exhaustive possible, pour le grand public et le professionnel, des séquences du processus de marche. Rien d’autre en somme que la classique méthode expérimentale promue au XIXème par Claude Bernard. Mais ce qui est ici particulièrement intéressant est la deuxième étape dont Einstein avait souligné l’importance par ces mots : ‘‘C’est la théorie qui nous enseigne ce que nous sommes en mesure d’observer.’’ 

L’ouvrage n’est donc rien d’autre – mais c’est ce qui est à la lettre fondamental – qu’un maillage étonnamment sophistiqué de typologies de tous ordres (économie, psychologie principalement) croisés de la façon la plus efficiente possible, conformément à l’idéologie entrepreneuriale post-moderne (comprenant l’idée qu’elle veut que ses agents se fassent d’eux-mêmes). Ainsi, l’étude et la mise en pratique du management transversal, en un jeu de miroirs quasi-infini, nécessite du management et une transversalité poussée de ces différents composants, soit, encore, une modélisation de modélisations, soit, encore, ce qu’on appelle en peinture : une mise en abyme[13].

Banalité certes, mais banalité bonne à écrire : le management transversal est à la fois un art et une science exacte (composée de moult sciences humaines). Si Bertrand Déroulède et Jean-Pierre Testa en l’espèce formalisent exactement l’architecture du raisonnement qui doit présider à celui qui enseigne le management transversal, il n’est pas sûr que la haute idée que nous nous faisons du monde l’entreprise incline à penser que cette dernière, à défaut de se re-saisir, mérite le bénéfice de leurs travaux, travaux dont, au reste, l’exploitation serait propice à ce… re-saisissement.

C’était, semblait-il, simplement un beau livre à l’empathie, comme on dit aujourd’hui, revendiquée. Une empathie qui, certes, très vite paraissait virer, nonobstant notre philogynie viscérale mais raisonnée, à un manifeste gynécocratique. Mais, bon, pareil  écrit ne pouvait être mauvais qui portraitise gentils visages de gentilles femmes comme il y en a de gentilhommes, sources de ce fameux éternel féminin, comme profonds présages en ces femmes d’une résurgence de ces jeunes filles dont l’ancienne liesse perdurerait en leur nouvelle sagesse. Le cercle des guérisseuses comme il y eut le Cercle des poètes disparus… un snobisme féminisme et très naturaliste pour ne pas dire nature dont l’auteur et ses lecteurs se feraient les chantres. C’était même bien parti puisque commençait par gloser fort intelligemment sur une sentence du psychanalyste Daniel Sibony que nous avions jadis fait nôtre : ‘‘L’origine de la haine, c’est la haine des origines.’’ Qui plus est, ce bon maigre (comme il y a des bons gros), dont, le livre refermé, on se dirait qu’il s’était sans doute trop livré à livre ouvert, confessait un passé anorexique dont la guérison était certifiée par la passation d’un CAP de boulanger, une passion pour le pain et son histoire illustrée, en autres, par son livre d’entretien avec Kaplan[14]. Qui plus est, notre auteur travaillait dans l’édition et les avertis savaient que, sans lui, les Bouquins, comme dirait ma concierge,auraient été mal barrés. Bref, une bonne pâte, instruit de toute la gamme de tendreté des pains d’antan et de notre temps, un homme bon comme le bon pain, ne pouvait que se sentir prédisposé à nous parler de la tendr esse de ces femmes de France, de Suisse, de Belgique et d’Amériques, toutes discrètes, toutes plus ou moins fameuses en des thérapies qui n’étaient pas faites de bonnes paroles car leur commun secret était d’avoir compris que le verbe devait se faire chair pour donner des fruits. Dans cette galerie de guérisseuses dont les parcours personnels et professionnels étaient tous placés sous le signe de la synchronicité, deux noms ressortaient, ceux de Nathalie Abdelaziz et de Paule Ryckembeusch. Et, comme il y a des candidats admissibles dont on ne saurait prédire à coup sûr qu’ils seront admis, les autres étaient recommandables sans que nous ne puissions prétendre avec certitude qu’il puisse être recommandé.

Mais, mauvais pressentiment, l’ombre d’un doute ne cessait cependant de s’élargir en nous : elle émanait de la photo de couverture. A priori, un beau visage de femme mûr, genre iroquoise conquérante et sûre d’elle-même du nom de Louise Gauthier. A posteriori – et sans que nous ayons le loisir de dérouler ici toutes les raisons, les très bonnes raisons qu’il y a de parvenir à ce diagnostic auquel notre auteur-enquêteur aurait pu aboutir lui-même (à défaut de lui-même) s’il avait seulement interrogé sur ce (mauvais) sujet les autres et, elles, valables collègues thérapeutes occupant sa galerie – a posteriori donc, celle qui se fait appeler Loumitéa s’avèrera de la veine d’un Robespierre en jupons, d’un Fouquier-Tinville de l’Algonquin aux dents de la mère indigne dont l’apparent et hautain rayonnement qu’elle paraissait dégager sur la photo de couverture cachait en réalité un visage opérant un resserrement glacé sur lui-même. Vous n’oseriez lui confier la garde de votre chien trois minutes sans qu’il s’en revienne, si ce n’est battu, pour le moins abattu comme un animal traumatisé par la nocivité intrinsèque d’un mauvais maître.

Manque d’intuition, de flair, d’un minimum de jugeotte ? Comment appelle-t-on cela ? Ah, oui : le discernement. Cette grossière erreur de casting provient en première analyse du fait que Philippe de Tonnac s’est exagérément fondu dans son sujet dont il a fait une cause. Or, s’il n’est pas interdit de se mettre soi-même en scène si cela peut aider à l’enquête, se confondre avec elle, faire preuve d’une subjectivité, serait-elle revendiquée, trop complaisante voire victimisante s’avère contre-productif. En matière scientifique large (c’est-à-dire sciences sociales, humaines inclues), ce qui est observé, étudié, visé doit toujours et par principe être vu comme le diable dont on ne sait qu’on ne dîne avec lui qu’avec une longue cuillère. Tonnac aurait pu quand même avoir la puce à l’oreille. Relisons-le : « Je sens instinctivement chez elle que la promiscuité dans laquelle nous nous tiendrons ces quatre jours ne fera pas nécessairement tomber vers moi ses pont-levis. » (p. 225). Mais, collé à son sujet qu’il a ainsi dégradé vers en fausse mystique virant dès lors en politique, notre enquêteur fera une interprétation erronée de cette attitude. Et, p. 234, ladite Loumitéa profère ces mots très révélateurs : « … Et puis je ne veux pas voir quelqu’un [un chamane] qui me parle de mes vies antérieures. Je n’en veux pas. Jamais de ça. […] L’âme est un amalgame. Rien dont on puisse retracer le parcours de manière romanesque. »

Sans qu’il y ait lieu ici de vaticiner sur la véracité de la réincarnation telle qu’elle est envisagée dans le chamanisme, ces propos sont l’aveu confondant d’un mépris de la chair typique de ces gens plus purs que purs et dont le regard, déjà, est un revolver posé sur la tempe, – la vôtre.

Maintenant, respirons : expurgé des 20% de ses pages malencontreusement consacrées à cette Fouquier-Tinville de l’Algonquin, Le Cercle des guérisseuses est une bonne enquête journalistique au reste non dénuée de qualités littéraires.

Est-ce là la conséquence de son ralliement à une certain type psychologique dont il fait à telle page la confidence ? Toujours est-il que si Stéphane Haskell possède un parcours et fait montre d’un épanchement du moi qui, de prime abord, n’est pas sans rappeler son confrère Tonnac, il n’encourt aucune vindicte, pas mêmes des réserves. Il n’est jusqu’à la photo de couverture qui ne saurait souffrir la critique tant elle nous paraît exprimer l’idéalisme critique d’un auteur sobre, amical, simplement savant sur le visage duquel l’éther des sons, sous des embruns ensoleillés, se mêle à l’éther des sons. Procédons par notations que vous lierez pour les laisser reposer avant, dans un troisième temps, à l’occasion d’une audition inopinée, de vous surprendre à en capter un des possibles sens, ces sens qu’il vous faut cultiver pour encore comprendre combien la musique – et sa molécule première, le son pur d’un gong – est le viatique, le sas, la première porte d’entrée vers la matière même de l’univers :

  • pour comprendre le propos de Stéphane Haskell puis le prolonger, il faut se faire une représentation à peu près exacte de ce qu’est cette matière. Etienne Klein en donne cet aperçu : « « Nous ne parvenons pas à concevoir une chose matérielle qui serait sans masse, et nous peinons à imaginer une masse qui ne serait pas incarnée en choses matérielles plus ou moins petites. La masse semble être ainsi une propriété évidente et intrinsèque des objets matériels. (Or), la masse apparaît plutôt comme n’étant qu’une propriété secondaire et indirecte résultant de l’interaction des particules élémentaires (de la matière) (ex. : boson de Higgs) avec…le vide quantique (Libération, 3 XII 18).
  •  Le son – équivalent dans un certain ordre de ce qu’est la lumière, onde et corpuscule, par rapport aux autres particules subatomiques – aurait de telles affinités avec elles que les sons ordonnés en musique s’avèrent un pont sensible ; elle et, semble-t-il elle seule, permet à la métaphysique de comprendre (au sens premier et second du terme) la physique (et particulièrement les paradoxes de la physique quantique) et à la physique de comprendre la métaphysique ;
  • L’échologie, ou science des sons, est l’exploration d’un registre, au sens propre inouï, de mélodies à entendre, et pas uniquement à écouter ;
  • Cette échologie mène à une échothérapie ; elles sont la science et la médecine de/par la résonnance neuro/cognitio/affective ; cette science capte, recense, vérifie, à défaut d’éventuelles phénomènes de causalité à ce jour loin d’être nettement identifiés, la piste d’une corrélation entre ces réseaux de sens ;
  • Elle étudiera par exemple le rôle des paroles, des paroles en une langue étrangère (l’anglais prioritairement) dans le lien s’établissant entre un ensemble instrumental (que ce soit un groupe pop ou un orchestre de musique classique) et son auditoire ; elle mesurera la communion entre les deux et s’intéressera aux motifs d’une différence d’intensité de celle-ci dans le cas d’une audition d’un enregistrement en studio, d’une audition d’un enregistrement en live, d’une audition en concert ;
  • Elle permet d’établir un neuro-audiogramme qui permettrait de regarder si audition et compréhension consonnent, même si, à partir d’une éminemment et très hypothétique cartographies des sons, une nomenclature de liens de correspondances détaillées entre les deux sphères n’est pas envisageable à moyen terme ;
  • La musicologie comprise comme échologie serait donc la science du passage de l’indicible au dicible : elle semble indiquer qu’à l’orée de l’idée, l’amour, par la musique permet de d’entendre ce que l’on écoute ; 
  •  Après nous avoir rappelé que les étapes d’évolution de la terre pouvaient être reliées aux degrés successifs de fonction du son dans celle-ci, l’anthropophonie  succédant à la biophonie et à la géophonie, que (p. 124) la détection, par l’interféromètre à lasers, du passage des ondes gravitationnelles sur terre s’avère survenir sur une fréquence de 440hz qui est précisément celle sur laquelle les musiciens classiques règlent leurs instruments avant un concert, Haskell relate (p. 109) le rapport entre physique (essentiellement la physique quantique) et la mystique en ces termes : (…) « J’ai alors compris qu’il y avait là le lien parfait entre la mystique, appelée « émotion d’oscillation », et les vibrations. », étant par ailleurs (p. 41) relevé que le sanskrit et l’hébreu étaient les langues aux plus fortes vibrations.
  • En résumé, la science des sons tend à vérifier in situ l’intuition de Schopenhauer : « Le monde est musique incarnée tout autant que volonté incarnée. » tandis que la conclusion implicite à laquelle conduit tout droit le reportage de Stéphane Haskell sur l’avenir des sons et de la musique tient en une réhabilitation de ce qu’on appelle le don des larmes : « Le succès médiéval des pleurs s’explique par l’absence d’interdit portant sur l’expression gestuelle des sentiments (…) il est bien d’exprimer les sentiments du cœur auxquels les pleurs semblent directement renvoyer (…). Comme dans le monde antique, les façons et raisons de pleurer sont multiples : larmes de deuil, de retrouvailles, de perte ou d’angoisse témoignent d’une émotivité très ouverte. Le don des larmes se répand dès le XIIIème chez des laïcs et des femmes. »[15] Celui qui le possède sait dorénavant que cette musique, il ne la joue ni ne l’écoute seulement mais, mais de tout son être de chair, la comprend.

Haskell ne pourra qu’être approuvé en son vœu qui a quand même de bonnes chances de se réaliser d’ici cinq cents ans :« Ce que je souhaite le plus, après ces années d’enquête et de rencontres, est que la recherche scientifique, la pratique spirituelle et l’expression artistique puissent un jour travailler ensemble. »Hubert de Champris


[1] https://cerclearistote.com/2015/02/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-eternelle-israelisme/

[2] cf. Le Figaro, 28 novembre 2011.

[3] http://cerclearistote.com/2017/01/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-11/

[4] http://cerclearistote.com/2017/01/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-11/

[5] http://www.politique-actu.com/debat/veritable-defi-energetique-hubert-champris/777669/

[6] http://cerclearistote.com/2016/02/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-8

[7] http://cerclearistote.com/2014/11/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/

[8] http://cerclearistote.com/2017/10/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-valeur-du-savoir/

[9] https://cerclearistote.com/2017/03/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-12/

[10] Techniquement, ladite dépendance nocive s’analyse en un disfonctionnement de la capacité d’adaptation à autrui consistant, précisément, en un usage inconscient, en tous cas réflexe, exagéré, en une sur-adaptation paradoxalement inadaptée, erronée de cette aptitude.

[1] http://exercices-pdf.com/Telecharger_PDF_Cours_Exercices_Gratuit_10.php?Cours_Exercices_PDF=22230&PDF=pascal_lokiec

[2] http://cerclearistote.com/2016/03/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-le-grand-echiquier-de-sainteny/

[11] http://exercices-pdf.com/Telecharger_PDF_Cours_Exercices_Gratuit_10.php?Cours_Exercices_PDF=22230&PDF=pascal_lokiec

[12] http://cerclearistote.com/2016/03/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-le-grand-echiquier-de-sainteny/

[13] A ce titre, cette modélisation du management transversal peut parfaitement non seulement enrichir des théories stratégiques en matière commerciale (dont la conquête de marchés à l’international), militaire, diplomatique, éducative etc existantes mais en tenir lieu tel quel.

[14] cf. Le Magazine des livres, novembre 2010.

[15] cf. sous la direction de C. Gauvard, A. de Libera et Michel Zink, Dictionnaire du Moyen-Âge, PUF.

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