« L’Europe, ou l’Eldorado démographique », par Henri Feng

L’Europe théorique, celle d’Emmanuel Kant[1] dans un premier temps comme celle d’Edmund Husserl[2] dans un second, n’était-elle qu’une chimère ? Le continent de la Grèce antique, des Vikings, des Celtes, des Slaves et des (Judéo-)Chrétiens ne cesse de subir des vagues de plus en plus massives d’immigration (plus d’un million de « migrants » en 2015 – à cause de la guerre civile syrienne – et des centaines de milliers aujourd’hui, d’après les chiffres officiels). Pour des raisons économiques d’abord, puis pour des raisons climatiques ensuite, l’Afrique (1,2 milliard d’habitants en 2016) est appelée inéluctablement à s’installer durablement sur le « Vieux Continent » (741,4 millions d’habitants en 2016) dont les élites vantent tant le modèle multiculturel (ou cosmopolitique), particulièrement depuis l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht (le 1er novembre 1993). Ce sont bien les technocrates et autres idolâtres du chiffre qui plébiscitent l’apport permanent de sang neuf. Ainsi, la quantité devrait dicter sa loi à la qualité. Par exemple, on assiste, en France, à une « hausse spectaculaire des naissances d’enfants ayant au moins un parent étranger, qui sont passées de 15 % du total (en 2000) à 24 % (en 2016) »[3]. Parce que, dès l’origine, la zone euro et l’espace Schengen (extrêmement poreux) devaient réduire l’homme au seul statut d’individu, et ce, afin d’en faire une entité la plus a-politique possible.

Lorsqu’un homme renonce à être « un animal politique » – contrairement aux enseignements d’Aristote[4] – il ne pense plus et, par-là même, est d’autant plus apte à consommer. Le continent des sciences humaines depuis le XVIIIème siècle a créé les conditions de possibilité d’une nouvelle révolution copernicienne à l’échelle anthropologique : avoir pour ne plus être. Par la suite, les belles âmes de la gauche bien pensante ont fourni, avec la création machiavélique de SOS Racisme en 1984 (la figure de l’immigré, pour être « vendable » aux yeux de la loi du marché, devait se muter en marque, par exemple « United Colors of Benetton »…), un argumentaire sans faille : « Si les arabes demain, et les immigrés et tous les gens qui sont venus ici se barrent, vous êtes dans la merde pour faire votre ménage (sic)!», dixit le ténor du barreau Eric Dupond-Moretti, le 8 février 2017, durant l’enregistrement de l’émission Zemmour & Naulleau diffusée par la chaine Paris Première. Le libéralisme, dans ce cas précis, est-il vraiment un humanisme ? Peut-on défendre l’idée cynique selon laquelle, sans les immigrés, les autochtones ne pourraient user à souhait d’ouvriers, de cuisiniers et de prostituées, etc. ? Quoi qu’il arrive, il faut du talent et de la consommation. Et comment ne pas se réjouir d’avoir de si bon sportifs, chanteurs, comédiens et humoristes ?… Au bout du compte, l’ordre libéral-libertaire aime l’étranger lorsqu’il peut l’assigner définitivement à résidence professionnelle.

Au moment où s’amorçait enfin la chute du FLN dans son pré carré, le journaliste Mohamed Sifaoui avait annoncé une arrivée massive d’Algériens en France (10 à 15 millions), si le Président Bouteflika était, par malheur, réélu. Le colonel Kadhafi avait, lui aussi, exercé ce chantage à l’immigration à l’encontre des dirigeants européens redevenus hostiles à son régime en 2011. En Italie, la population étrangère augmentant, durant les vingt dernières années, à raison de 24000 individus par an devrait atteindre le seuil de 10 millions en 2025, voire de 20 millions en 2033. En outre, la signature par le gouvernement Philippe du Pacte de Marrakech (en décembre dernier) n’a fait que raviver les angoisses des citoyens français qui réclament plus de national ainsi que plus de social : en somme, les Gilets jaunes qui battent le pavé depuis le 17 novembre 2018. De fait, aucune société civile ne peut faire l’économie de la lutte des classes. Voilà pourquoi les prétendus « sachants » continueront de vouloir faire la peau aux supposés « ignorants ». Beaucoup parmi ces derniers estiment que l’expression de « Grand remplacement » employée par Renaud Camus n’est pas vaine. Il convient, cependant, de ne pas sauter les étapes dans le raisonnement sur l’immigration. Car, dans un premier temps, il faudra nécessairement vivre dans l’invivable. Les Européens devront, d’abord, subir un Grand confinement : un lieu irrespirable où tout un chacun sera conduit à haïr l’autre. Le nomadisme économique, tant souhaité depuis quarante ans par Jacques Attali et Alain Minc (les pères intellectuels du Président Macron), n’est pas un fantasme, mais une réalité. Le multiculturalisme ne constitue, tant au niveau social et économique qu’au niveau ethnique et culturel, qu’un miroir aux alouettes. Car l’interchangeabilité des citoyens, comme celle des nationalités, va nécessairement de pair avec l’incommunicabilité des êtres. A tous les niveaux d’activités, l’homme moderne est en proie au principe d’ubiquité, voire de duplicité. Et la polyvalence des talents va de pair avec l’ambivalence des tâches. L’ordre libéral-libertaire, à force de célébrer la singularité individuelle depuis la révolution américaine (1763-1783) et la révolution française (1789-1799), a amorcé la fête du sujet désubstantialisé. Pourtant, tout ne serait pas soluble dans le désir de richesse, voire dans celui de survie. Ce sont, d’abord, les fractures éthiques et culturelles qui font accroitre les fractures économiques et sociales, et non l’inverse. Lentement, mais sûrement, les populations européennes – voire tout simplement occidentales – ont à affronter un séparatisme intégral. Il faut se résoudre à l’idée que les européistes jouent volontairement avec le feu démographique, ceux-là même sous-estimant la force du retour du refoulé. Parce que le droit à la différence et son corrélat, la concurrence victimaire, mettent tout un chacun sur une piste d’athlétisme : la course des communautés où chacune revendique sa part du gâteau. Mais qui sera le premier ? Et qui finira bon dernier ?


[1] E. Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique in Opuscule sur l’histoire, trad. par Philippe Raynaud, GF Flammarion, 1990, pp. 69-89.

[2] E. Husserl, La Crise de l’humanité européenne et la philosophie, trad. par Paul Ricœur, Paris, Aubier-Montaigne, 1977.

[3] Selon Michel Feltin-Palas dans un article publié sur  lespress.fr, le 18 juillet 2018.

[4] Aristote, La Politique, trad. par Jean Tricot, Vrin, 1970, pp.28-29.

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