La chronique anachronique de Hubert de Champris

Alain de Benoist, Contre le libéralisme, éditions du Rocher, 344 p., 19,90 €.

Alain de Benoist, Théologie et politique (titre provisoire) – recueil de textes (dont l’un sur le péché originel) -, éditions Pierre-Guillaume de Roux (à paraître).

Claude Lévi-Strauss disait (De près et de loin, entretiens avec D. Eribon, Odile Jacob, 1989) : « On peut toutefois se demander si les catastrophes qui se sont abattues sur l’Occident n’ont pas là aussi leur origine [la Révolution Française]. On a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite, alors qu’elle est faite d’habitudes, d’usages, et qu’en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition, on réduit les individus à l’état d’atomes interchangeables et anonymes. La liberté véritable ne peut avoir qu’un contenu concret. »

On a lu ci-dessus une transposition simplifiée, et sa critique, de l’anthropologie sous-jacente, plus ou moins inconsciente et, en tous cas, inhérente au système libéral tel que la perçoit le très catholique théologien américain, William Cavanaugh. Oui, le libéralisme, Alain de Benoist nous le confirme-t-il ici de sa manière pleine de tension, d’aspiration à la plus claire exhaustivité, le libéralisme, donc – qui doit être compris en toutes ses déclinaisons (économique mais aussi morale, celle-ci recouvrant aujourd’hui les questions dites sociétales et qu’on résume sous le terme de libéral-libertarisme, les deux composantes étant revêtues de la même nature, soit l’indéterminisme radical), rejoignant en cela son camarade Jean-Claude Michéa -, procède bien d’une erreur anthropologique. Si Benoist avait poursuivi la pente du raisonnement ‘‘cavanien’’, peut-être serait-il parvenu à cette conclusion : à force de n’être envisagé que sous l’angle d’un individu consommateur et apte à consommer toutes choses,- lesdites choses incluant nos congénères in/distingués -, c’est nous, c’est tout un chacun qui finiront par être consommé(s), définitivement indifférenciés, absorbés par le système, celui-ci pouvant tout aussi bien être (ou avoir été) les grands système politiques totalisants déjà identifiés comme tels que le système actuel dont notre auteur décrit savamment les signes et les aboutissants s’il n’en discerne pas exactement, à ce stade, les tenants.

Ces derniers pourront, avec la précision, l’ardeur et le plaisir sadique et contrôlé du chirurgien anatomiste qui remonte profond dans l’être, loin derrière les viscères, à la recherche de l’origine du mal, du mal libéral, être découvert par notre auteur dans son essai sur le péché originel. Il existe en effet – et Benoist ne s’étend pas seulement sur ceux-là mais sur les causes  – aurait dit De Gaulle, un pacte millénaire entre l’anti-libéralisme essentiel et la notion de péché originel, à ceci près qu’il nous faut, pour prendre le mal à sa source, pour, ainsi, le comprendre, se rendre compte et rendre compte, entre autres en bonne logique, de la raison de cette acception, admettre qu’il s’agit d’un couple factuel, et non d’un couple de concepts ou de notions. En déroulant les innombrables para/doxes de la liberté originelle absolue détenue par l’Homme, en son essence originelle, et son mésusage par lui – que la théologie chrétienne positive nomme péché originel -, en le percevant non seulement comme métaphysique mais comme physique, c’est-à-dire comme fait historique immémoriel qui, quoique attaché à sa nature, aurait pu ne pas être, Alain de Benoist ne peut, d’un même coup de sonde, que plonger dans la magma de cet indissoluble duo, béni comme couple à la fois par la doctrine de l’Eglise et la plus saine si ce n’est la plus sainte science politique. La Gnose déplore que le romantisme du XIXème [1] et, plus généralement, la modernité n’appréhendent, au mieux, le péché originel qu’à l’égal d’une métaphore de politique sociale erronée (rejoignant en cela certaines branches de la Réforme Radicale) ; Tocqueville écrivait adhérer au catholicisme mais ajoutait qu’il ne croyait pas au péché originel… et tous versent dans le socinianisme, dans ce christianisme sans sacrifice (comme l’écrit avec justesse l’un de ses spécialistes, Torrel) qui, par cette évacuation/dissolution du péché originel et de sa notion même, permet d’associer, en des noces barbares, ce qu’on nommait au XVIème siècle avec un sentiment d’évidence, la Religion et la bienheureuse mondialisation, patronne du marché saint universel.

Contre le libéralisme peut être considéré comme les prolégomènes à un prochain recueil de texte d’Alain de Benoistreliant théologie et politique, le duo compressant en son cœur la question du péché originel, recueil par nature très recueillidont les éditions de Roux, comme dirait ma concierge, nous annoncent, et en bonne compagnie paraît-il, la publication à terme (c’est-à-dire, en fait, sans date arrêtée.)

Hubert de Champris


[1] Cf. Les Magiciens du nouveau siècle (collectif anonyme), Pygmalion.

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