Nicolas Klein : « Mariano Rajoy, ce Donald Trump espagnol »

            Sacré titre, n’est-ce pas ? Si je n’avais parlé que du président du gouvernement espagnol et pas du futur président des États-Unis d’Amérique, vous n’auriez sans doute pas cliqué aussi rapidement. Combien d’entre vous ont déjà entendu parler de Mariano Rajoy ? Combien d’entre vous savent à quel parti il appartient ? Quel est son parcours professionnel et électoral ? Et quelles sont ses politiques ? Pour les mieux renseignés, rien ne semble rapprocher le modeste chef de gouvernement d’une puissance moyenne intégrée à un vaste ensemble institutionnel et économique qui lui dicte ses grandes décisions du chef de la première puissance mondiale. Ce sont deux hommes de « droite », voilà tout. Encore faut-il ajouter immédiatement que les notions de droite et de gauche sont devenues très relatives en Europe et ne sont guère superposables aux réalités partisanes américaines. Alors, n’est-ce pas un titre tape-à-l’œil mais sans fondement réel ? Une façon d’attirer le chaland sans avoir de matière à lui vendre ? Non. Le constat est surprenant, mais, sans être des siamois, Mariano Rajoy et Donald Trump se ressemblent bel et bien. En tout cas plus qu’on ne pourrait le croire à première vue.

            Certes, la comparaison n’est pas évidente et elle est plus flatteuse pour le candidat républicain que pour le président du Parti populaire. Je l’esquissais plus haut : leur notoriété respective est bien différente. Donald Trump se retrouve propulsé à la tête d’une superpuissance militaire, économique, diplomatique et culturelle, à l’issue d’une campagne médiatique sans précédent, relayée par les chaînes de télévision, les sites en ligne et les journaux du monde entier. Mariano Rajoy, de son côté, n’a guère suscité l’enthousiasme lors des élections générales du 20 novembre 2011. Beaucoup le voyaient comme un président du gouvernement par défaut, élu dans un contexte de grave crise économique face à un Parti socialiste ouvrier espagnol discrédité. C’est un constat largement juste. Quant à sa réélection en octobre 2016, après deux nouveaux scrutins et 315 jours d’intérim politique, elle est passée presque inaperçue dans l’opinion publique française – pour ne pas dire européenne, occidentale ou mondiale. La situation politique de notre voisin pyrénéen est difficilement compréhensible. Pour le néophyte, elle est d’une complexité insupportable et lassante. Face aux subtilités des institutions nationales ou régionales espagnoles, face à la multiplicité des enjeux qui se télescopent parfois, face au foisonnement des formations politiques et au jeu délirant des alliances, le système électoral américain, avec ses primaires, ses caucus, ses super délégués, ses grands électeurs et ses swing states apparaît presque comme un repos de l’esprit.

            Mariano Rajoy part avec un autre handicap face à Donald Trump : son parcours et sa personnalité font de lui un personnage bien moins flamboyant. Conservateur des hypothèques issu d’une famille de juristes, serviteur public besogneux tout droit sorti de la petite bourgeoisie galicienne, le président du gouvernement espagnol ne brille ni par son charisme, ni par son maniement des réseaux sociaux, ni par son contact spontané avec les citoyens. Ne parlons pas de son verbe, souvent plat et maladroit [1]. Rien à voir, donc, avec un homme d’affaires à succès, habitué au regard des caméras, prêt à animer une émission de télé-réalité ou à participer à un match de catch. Mariano Rajoy ressemble à un exécutant et Donald Trump à un donneur d’ordres – ce qui ne signifie pas qu’ils correspondent réellement à ces clichés. Par ailleurs, ces deux dirigeants ont beau appartenir à une mouvance conservatrice, ils ne tiennent pas le même discours et ne présentent pas le même programme. Les commentateurs, notamment au sein de la sphère « dissidente », l’auront assez répété : Donald Trump est le candidat des petites gens, des marginaux, des désabusés, des perdants de la mondialisation, de ceux qui se révoltent contre les élites, contre le « système » (quel que soit le contenu que l’on donne à ce terme), de ceux qui veulent une autre politique. Ils n’ont pas peur des sorties plus ou moins xénophobes, plus ou moins sexistes, plus ou moins provocatrices de leur futur président. Au contraire, son refus du politiquement correct et son positionnement anti-oligarchie lui ont valu la sympathie des déclassés et de tous ceux qui s’estiment lésés (à juste titre) par le libre-échange absolu et le libéralisme à tout crin.

            Mariano Rajoy, pour sa part, tient le discours d’un libéral réformiste bon teint. Il faut faire des efforts, accepter de se recycler, accepter de changer, se serrer la ceinture, être ouvert au monde, répondre coûte que coûte aux défis posés par la compétitivité, le coût du travail et la concurrence des pays émergents. Il n’est nullement question de restreindre la liberté de circulation des marchandises, des capitaux et des hommes. Mariano Rajoy, c’est le candidat de la modération, de l’extrême centre, du ventre mou de la politique européenne, de la pusillanimité et de la soumission. Il apparaît ainsi comme un gestionnaire tatillon, un fonctionnaire subalterne qui n’incarne rien de plus qu’une politique creuse, une absence d’imagination et une platitude en totale opposition avec le « rêve américain » que prétend incarner Donald Trump – et qu’il incarne dans une certaine mesure. D’ailleurs, ce dernier est le chef de son État et semble (le verbe a ici toute son importance) avoir les mains plus libres qu’un président de gouvernement soumis de façon plus ou moins consciente au grand surmoi du monarque – lequel compense sa faible potestas par une grande auctoritas.

            Alors, me direz-vous, à quoi bon chercher à rapprocher les deux hommes, puisque tout paraît les opposer ? Plusieurs points communs surgissent pourtant bel et bien lorsque l’on commence à creuser. Notons en premier lieu que ni Donald Trump, ni Mariano Rajoy ne font l’unanimité au sein de leur parti respectif. C’est bien connu pour le futur président américain, qui a dû lutter contre des néoconservateurs opposés à l’isolationnisme relatif prôné par un candidat atypique guère favorable aux traités de libre-échange. Le magnat a même dû accepter Michael Pence, gouverneur de l’Indiana dont le profil est beaucoup plus consensuel au sein du Parti républicain, comme colistier afin de ne pas s’attirer l’inimitié définitive du Grand Old Party. Le phénomène est évidemment moins célèbre concernant le président du gouvernement espagnol mais il n’en est pas moins vrai. S’il a fermement la main sur le Parti populaire, il n’y a jamais séduit toutes les tendances, notamment les libéraux-conservateurs d’Esperanza Aguirre (ancienne présidente du Sénat et de la Communauté de Madrid) ou son grand mentor, José María Aznar, qui en avait fait son successeur en 2004. Dans un cas comme dans l’autre, seule la victoire a permis de réaffirmer son autorité contre vents et marées. Il n’est nul besoin de s’étendre sur les détestations farouches que suscitent les deux hommes en dehors de leur cercle idéologique. La haine qu’entretient le camp « progressiste » (et même le centre et une partie de la droite) à l’égard du futur président des États-Unis n’a d’égal que le statut d’épouvantail acquis par Mariano Rajoy auprès des socialistes, des séparatistes catalans ou de la gauche « radicale » d’Unidos Podemos. Le refus obstiné de Pedro Sánchez, ancien secrétaire général du PSOE, de s’abstenir pour laisser gouverner son rival est symptomatique de cette inimitié viscérale que ses adversaires lui portent.

            Et pourtant, comme je le disais plus haut, Mariano Rajoy et Donald Trump ont gagné les élections contre tous les pronostics. Bien qu’il ne dispose plus de la confortable majorité absolue qu’il avait obtenue en 2011 (186 sièges sur 350 au Congrès des députés), le premier est sorti renforcé des nouvelles élections générales de juin 2016, augmentant de 14 son nombre d’élus à la chambre basse. Il s’est même payé le luxe d’accroître son avance sur son adversaire social-démocrate, Pedro Sánchez – 52 sièges de différence contre 33 à l’issue des élections générales de décembre 2015. Le « mérite » du président du gouvernement n’est pas des moindres étant donné la grande difficulté qu’il y a à remporter les élections parlementaires en Espagne depuis plusieurs années. L’émergence de nouvelles formations dynamiques (comme Podemos ou le parti Citoyens), le caractère nettement plus proportionnel du scrutin que dans le système américain et la crise générale que traverse le pays rendent toute réélection quasi chimérique. De fait, au sein de la zone euro, Mariano Rajoy est l’un des très rares dirigeants à avoir conservé son siège.

Inversement, si Donald Trump a largement remporté l’élection présidentielle de 2016 face à Hillary Clinton en ce qui concerne le nombre de grands électeurs, il n’a pas écrasé le scrutin en termes de suffrages populaires – et ces derniers constituent le seul point de comparaison possible avec Mariano Rajoy. En 2008, face à un Barack Obama largement promu par les médias, John McCain remportait 59,9 millions de voix. En 2012, face au même candidat démocrate, Mitt Romney (dont on ne se souvient plus guère aujourd’hui) approchait même les 61 millions de bulletins. Cette année, Donald Trump engrangeait 60,4 millions de voix et la participation totale était même légèrement inférieure à ce qu’elle avait pu être quatre ans auparavant. En d’autres termes, l’engouement populaire pour le nouveau président ne doit en aucun cas être surestimé, d’autant que les deux grands partis obtiennent systématiquement une majorité écrasante aux États-Unis. De quoi, donc, rapprocher cette victoire de celle de Mariano Rajoy.

            La comparaison entre les deux dirigeants ne s’arrête cependant pas là. Beaucoup ont souligné au soir du 8 novembre dernier que, plus qu’une victoire de Donald Trump, il fallait voir dans le scrutin un rejet global de l’establishment et en particulier des dynasties qui ont monopolisé le pouvoir à Washington pendant plusieurs décennies. John Ellis Bush (dit « Jeb » Bush) en a déjà fait les frais lors des élections primaires républicaines du début de cette année. Rares étaient ceux qui voulaient voir un troisième membre de la famille accéder au poste suprême après le père et le frère. Mais c’est plus encore Hillary Clinton qui a dû se résoudre à l’évidence : une bonne partie des citoyens américains ne voulaient en aucun cas voir l’ancienne secrétaire d’État s’installer à la Maison-Blanche. Les deux mandats de son époux, dans les années 90, ont semble-t-il suffi pour la cataloguer et en faire une oligarque proche des puissances d’argent et de Wall Street. Peu importe, dès lors, que son ancien rival républicain soit un milliardaire ayant prospéré dans le domaine très financiarisé de l’immobilier et des jeux d’argent : il était « neuf » politiquement parlant. C’est donc par contraste qu’il a gagné, puisqu’il a habilement su se présenter comme le candidat des « petits » contre les « gros ».

Mariano Rajoy, en réalité, n’a pas procédé autrement. Il a en effet patiemment attendu que ses adversaires se neutralisent eux-mêmes pour apparaître comme le seul homme apte à gouverner le pays sans soubresaut. Il ne restera sans nul doute pas dans l’histoire espagnole comme son plus grand homme politique et son bilan après cinq ans de pouvoir (dont près d’un an à expédier les affaires courantes) est plus que nuancé. Pourtant, il a choisi de jouer à fond la carte du bon père de famille responsable, sensé, modéré, prévisible, plein d’expérience et de sagesse. La tâche était d’autant plus facile que ses principaux rivaux se discréditaient eux-mêmes : Pedro Sánchez allait de défaite en défaite et se voyait contesté au sein de sa propre formation tandis que Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, ne parvenait pas à s’extraire des contradictions et des limites de son parti. Les résultats plus que mitigés présentés par les « mairies du changement », c’est-à-dire les grandes villes gouvernées par Podemos ou ses alliés depuis 2015 [2], et les incartades des figures de proue du parti ont achevé d’en détourner une partie de l’électorat. Ainsi donc, en choisissant un positionnement opposé l’un à l’autre (le pouvoir serein et expérimenté face à la nouveauté dynamique et dissidente), Mariano Rajoy et Donald Trump ont suivi la même tactique politique, qui s’est avérée payante jusqu’à présent : attendre que leurs adversaires se prennent les pieds dans le tapis et ramasser la mise. Dans un cas comme dans l’autre, le mouvement a d’autant plus surpris qu’aucun sondage pré-électoral ne donnait Rajoy et Trump gagnants – ou en tout cas pas dans ces proportions.

Observons toutefois que ces deux dirigeants, qui se sont révélés comme deux fins tacticiens, ont aussi su toucher une large frange de leur société respective, s’affirmant comme des candidats transversaux et, dans une certaine mesure, transpartisans. Ils ont ainsi su séduire aussi bien les habitants des grandes métropoles intégrées aux réseaux mondialisés que les citoyens des banlieues, des villes moyennes ou petites et des zones rurales. C’est certes dans les « villes-monde » qu’ils ont engrangé le moins de voix ainsi que dans toutes les régions les mieux connectées aux circuits mondiaux, là où l’électorat affiche des revendications progressistes réelles ou fantasmées : la Catalogne ou le Pays basque dans un cas, New York ou la Californie dans l’autre. Au contraire, Mariano Rajoy a fait carton plein en Castille-La Manche, en Castille-et-León, en Aragon, dans la Région de Murcie, en Andalousie, dans la Galice intérieure, etc. Donald Trump, de son côté, s’est affirmé comme le candidat du Midwest et des régions déclassées. Le centre économique et le centre géographique se sont affrontés une fois de plus.

Alors, au vu de tout ce que nous venons de dire, Mariano Rajoy est-il vraiment un « Donald Trump » espagnol ? En partie uniquement. Les points de convergence, pourtant, sont plus nombreux qu’il n’y paraît et ce n’est pas un hasard si le président du gouvernement espagnol a chaleureusement salué la victoire du futur président américain sur Twitter, évoquant à cette occasion la « vitalité de la démocratie » outre-Atlantique. Il y a chez ces deux hommes une sorte de revanche sur le « progressisme » moral, notamment au sein de leur électorat qui a été tant de fois vilipendé – et continue de l’être, aussi bien par les médias que par leurs adversaires idéologiques. À un moment-charnière dans l’histoire récente de leur pays respectif, Rajoy et Trump ont su projeter l’image qu’attendait une majeure partie de leurs concitoyens, même si le premier incarne la routine et le second, l’aventure. Leur personnalité est distincte mais leur stratégie électorale et politique se ressemble étrangement, avec un succès certes relatif mais suffisant pour leur assurer la victoire dans les urnes. Ils font figure de refuge pour ceux qui, aux États-Unis, veulent encore croire en un rêve américain moribond depuis des décennies ou pour ceux qui, en Espagne, cherchent à préserver une unité nationale menacée de toutes parts. Peu importe, dès lors, que leurs solutions politiques et économiques soient efficaces ou désastreuses : c’est pour ce qu’ils représentent qu’ils ont été élus, pas pour leur programme.

Nicolas KLEIN

Notes relatives à l’article :

[1] J’ai évoqué cette étonnante absence d’aptitudes politiques dans un article publié le 25 juillet dernier sur le site de La Tribune : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/espagne-l-enigme-du-parti-populaire-588037.html

[2] Parmi lesquelles Madrid, Barcelone, Valence, Saragosse, Cadix, Saint-Jacques-de-Compostelle, El Ferrol, etc.

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