La chronique anachronique d’Hubert de Champris

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Jean Haechler, Balthazar Grimod de La Reynière, un gastronome à la table des Lumières, Séguier, 280 p., 21 €.

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Gérard-Georges Lemaire, Les Cafés littéraires, La Différence, 576 p., 45 €.

Méfions-nous des idées pures ! Tel pourrait être la morale de l’Histoire, de l’Histoire des idées. Robespierre n’était pas un grand sensuel. Il nous faut savoir mettre la main à la pâte, ne supporter un discours qu’à la condition qu’il se conclut pour le moins par de minimales agapes. On connaît le mot de Talleyrand sur ce « XVIIIème, le plus tentateur et le plus séducteur des sièclesQui n’a pas vécu, ajoutait-il, dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre. » C’est cette ambiance de ferveur tout mêmement sensuelle et intellectuelle que nous font goûter ces deux ouvrages.

Jean Haechler nous semble se faire un régal de la vie de cet homme complet que fut La Reynière à mesure qu’il en déroule la saga. A l’image de l’homme idéal, ce dernier fut un peu de tout et beaucoup de lui-même. Songez qu’il naquit tel un ‘‘palmipède’’, victime d’une malformation congénitale qui lui procura des ‘‘moignons’’ en guise de mains. En dépit de cette infortune, il développa cet unique talent qui consiste à pouvoir se déployer sur des plans parallèles tout autant que complémentaires, plus précisément, faisait-il partie que ces gens qui ressentent et expérimentent dans ces vies conjointes qu’une raison bien dirigée fait corps avec le plein usage de nos cinq sens. Lisez page 84, l’invitation à un souper chez Grimod de La Reynière en 1783 et vous saisirez combien ce siècle se sentait plus libre que le nôtre. Les « préjugés nécessaires » chers à Edmund Burke n’empêchait alors pas que la mise en scène de lui-même à laquelle tout un chacun se livrait en permanence favorise la plus grande et la plus succulente liberté de ton. Oui, lisez sérieusement la biographie de celui qui était homme de lettres, philosophe, avocat, épicier, duelliste, auteur de L’Almanach des gourmands en 1803, ce premier livre à rassembler des critiques culinaires rédigées, nous dit l’excellent Haechler, par un « Jury dégustateur ». Oui, lisez là sérieusement cette biographie, comme un contre-pied (de nez) à notre époque et sans doute aussi au titre d’excitante introduction à la monographie que le critique d’art Gérard-Georges Lemaire réitère sur les « Cafés littéraires ».

La Reynière devait prendre ses aises au Procope, à Paris, comme il les eut autant prises au Café Royal à Londres, au Pombo de Madrid, au Café Pedrocchi à Padoue, au Brasileira de Lisbonne, au New York de Budapest, au Caffé Florian à Venise et au Café Central de Vienne, comme il eut aimé se mirer au Café des Miroirs du Caire ou au Tortoni de Buenos Aires. L’Europe de l’Atlantique à Byzance, celle pacifique – quant elle croit pouvoir faire fond sur l’irénisme propre aux idées des Lumières -, celle politiquement et poliment atlantique quand elle n’oublie pas que ce que représente l’intellectuel juif de la côte est des Etats-Unis lui est pour ainsi s’exprimer sa science infuse, voilà ce qui nous intéresse dans ce passionnant historique des Cafés littéraires dont se délectait déjà l’Arabie heureuse et avant que ces « Ecoles du savoir » ne se voient traduites et introduites au XVIIème siècle en Europe via l’Empire ottoman.

On rappelle souvent ces temps-ci le mot de Victor Hugo : «La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. » C’est signifier ainsi que nous bénéficions ou pâtissons d’un cadre esthétique en lien avec la plastique des idées dominantes, autre nom de l’inconscient collectif d’un pays, d’une époque ; c’est dire si nos nourritures intellectuelles, politiques voire spirituelles sont corrélées aux nourritures terrestres.

On se souvient de cette Pavane pour une Europe défunte dansée naguère par le non moins défunt ‘‘nouveau philosophe’’ Jean-Marie Benoist. C’est une possible lecture de cette monographie. On préférera y voir un toast gaullien porté à une Europe des Etats culturels, et à quelque chose en l’espèce d’ambivalent, qui est, si ce n’est un régime, une entreprise, et qui a pour nom : restauration !

Hubert de Champris

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