Recension du livre « Le Protestantisme américain » d’Alain Besançon, par Emmanuel Frankovich

Le protestantisme américain

Alain Besançon, Le protestantisme américain. De Calvin à Billy Graham, Editions de Fallois, 2013

Le constat est posé dès les premières pages du livre : les Églises évangéliques se répandent et croissent partout dans le monde non seulement au détriment du catholicisme mais également des Églises protestantes historiques (luthériennes, calvinistes et épiscopaliennes). Très vite, leurs caractéristiques essentielles sont exposées : « affectives, adogmatiques, associatives, moralisantes, démocratiques, civiques » (p. 17). Ces attributs expliquent en grande partie pourquoi elles se développent considérablement, notamment en Afrique ou en Amérique latine où elles concurrencent sérieusement le catholicisme historiquement bien implanté. Beaucoup plus loin, dans la partie consacrée à l’évangélisme aux États-Unis – car c’est bien le protestantisme américain qui est la matrice de ces nouveaux courants –, Alain Besançon dit de celui-ci qu’il est un esprit, une « basse continue » qui « accompagne la plupart des familles du protestantisme américain » (p. 211). Ce qui frappe alors à la lecture de l’ouvrage, c’est la part consacrée au protestantisme américain à proprement parler : un quart du contenu, à la fin du livre… Théologiquement, l’Amérique n’a en effet pas inventé grand-chose, son héritage en la matière provient de l’Europe. Besançon commence logiquement par le Vieux Continent et lui dédie la majeure partie de son ouvrage. Il soulignera notamment les conditions d’émergence de ces mouvements évangéliques, aujourd’hui en plein essor, tout en exposant leurs origines théologiques. L’étude se focalise donc sur le développement du protestantisme en Europe ; un chapitre en particulier est consacré au courant baptiste dont dérivent ces nouveaux mouvements religieux évangéliques.

Le baptisme

Ce courant baptiste, pouvant être qualifié de protestantisme extrême, s’est opposé en Europe non seulement au catholicisme romain mais également au protestantisme établi, ce qui lui a valu une persécution féroce. Il est une sorte d’aile gauche radicale de la Réforme qui en admet les principes (rejet de la hiérarchie religieuse, autorité de l’Écriture sainte, rejet des rites, indépendance vis-à-vis de l’État etc.) et qui se teinte d’une forte tonalité millénariste. Il donnera lieu notamment aux révoltes paysannes menées par Thomas Münzer ou au régime communiste de Jean de Leyde. Besançon note très pertinemment que les changements réclamés en leur temps par les anabaptistes (séparation de l’Église et de l’État, liberté religieuse) ont fini par être instaurés par la loi de séparation de 1905 et plus tard par Vatican II. Quand au baptême pour les croyants adultes seulement, pilier de ce christianisme de conversion, on peut considérer qu’il est en passe de se réaliser sous l’influence du droit de l’hommisme démocratique qui conduit à une quasi suppression du baptême traditionnel des enfants. Aujourd’hui, la plus importante communauté baptiste se trouve aux États-Unis et elle y représente la principale denomination. Cependant, elle ne représente qu’une branche de la Réforme et ne constitue pas historiquement la principale source du protestantisme américain. Ce dernier dérive en effet du puritanisme anglais qui puise lui-même ses principes dans le calvinisme.

Nominalisme et devotio moderna

Dans sa quête généalogique, Alain Besançon se concentre sur les deux grandes figures de la Réforme : Luther et Calvin. Il revient auparavant sur ce qui constitue en quelque sorte la préhistoire de la Réforme, à savoir le mouvement occamien (nominaliste). Né au sein de la scolastique médiévale, l’occamisme a fini par ébranler le christianisme intellectuel aristotélico-thomiste. Il affirme un Dieu indépendant de toute norme qui n’est plus un Père bienveillant mais qui prédestine selon son bon vouloir au ciel ou à l’enfer. Nous avons là le principe repris par la Réforme d’un salut dépendant exclusivement de Dieu et auquel le fidèle ne peut en rien contribuer. En effet, le grand principe protestant est que le seul fait de croire en Dieu donne le salut (sola fide, sola gratia). On ne gagne pas le salut grâce à ses œuvres et il ne faut pas non plus que la foi devienne une œuvre : points de doctrine absolument incompatibles avec le catholicisme pour lequel le salut se mérite et dépend de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

Si l’occamisme prépare le principe protestant de la justification par la grâce par le moyen de la foi (sola gratia, sola fide), ceux de l’autorité de l’Écriture (sola scriptura) et de la relation plus directe et personnelle du fidèle avec Jésus Christ (solus christus) trouveront leur origine dans la devotio moderna, une spiritualité née et développée aux XIVe et XVe siècles qui s’appuyait exclusivement sur la Bible et privilégiait une conception du christianisme plus affective qu’intellectuelle.

Si elle est parfois contrainte d’en épouser la forme, la démarche de Besançon ne suit cependant pas à strictement parler un plan chronologique. Son ambition est bien d’analyser les origines théologiques du protestantisme américain, d’exposer sa matrice calviniste et sa descendance directe du puritanisme anglais et, par ailleurs, de dessiner une unité du protestantisme autour de principes premiers.

La Réforme

Avant d’en arriver à Calvin et à l’anglicanisme, Besançon ne peut faire l’impasse d’abord sur Luther qui réaffirmera le caractère « forensique », c’est à dire externe ou extérieur (extra nos) de la justification ; ensuite sur un personnage qui en Allemagne fut salué comme le « second Luther », Friedrich Schleiermacher, qui achèvera l’évolution du luthéranisme, rejetant toujours plus le dogme au profit d’une mystique du sentiment. A propos de Calvin, il rappelle qu’il fut un adversaire acharné de l’idolâtrie et que, dans sa volonté de restaurer la pureté biblique du christianisme, il exhorta à un dépouillement de la représentation et de la parole : « […] dans le temple il n’y a rien de sacré. » (p.124). Par ailleurs, sa dénonciation du caractère magique du rite catholique le conduira à rejeter le mystère de la transsubstantiation. Enfin, son apport fondamental au protestantisme reste la doctrine de la sanctification qui affirme que la sanctification est liée à la justification.

 S’intéressant aussi aux rapports du politique et du religieux, Besançon souligne que le luthéranisme, en détruisant l’autorité de la hiérarchie ecclésiastique, a conduit au renforcement du pouvoir civil même si « le magistrat civil luthérien était par nature un membre prééminent de l’Église » (p. 111). Cette solidarité et cet entremêlement politico-religieux dans lequel le prince devient évêque, dans lequel la religion est subordonnée à l’État, ne se retrouve pas dans le calvinisme qui a su maintenir une indépendance vis-à-vis de l’autorité séculière. Ce dernier, d’une plus grande souplesse, constitue une organisation pouvant s’adapter à tous les contextes, tous les milieux, quand le luthéranisme restera une affaire allemande. Voilà une des raisons pour lesquelles le calvinisme s’exportera et pourra devenir la base du protestantisme américain. Cette filiation se traduit dans le fait qu’aux États-Unis, l’Église, autonome et respectueuse de l’État, influe sur le magistrat mais ne le commande pas.

Le puritanisme

L’exportation du protestantisme vers les États-Unis est donc essentiellement l’œuvre de calvinistes anglais (l’épisode du Mayflower en 1620). La protestantisation de l’Angleterre fut un processus houleux qui vit le pouvoir royal changer trois fois de religion en vingt-cinq ans. Ces allers et retours entre catholicisme et protestantisme donnèrent lieu à des persécutions sanglantes. A titre d’exemple, la réinstallation des évêques catholiques et la restauration de la messe par Marie Tudor (1554 -1558) n’allèrent pas sans la suppression du Prayer Book (réforme de la liturgie effectuée en 1549 par Cranmer) et sans une brutale répression qui valut à cette reine d’Angleterre et d’Irlande le surnom de Bloody Mary. Le compromis élisabéthain mit un terme à ces oppositions qui concernaient non seulement les catholiques et les protestants mais également la multitude de sectes protestantes en dissidence avec l’Église anglicane. Considérant le compromis encore trop papiste, les plus ardents de ces dissidents formèrent le courant puritain. Il s’agit plus d’un état d’esprit animant une multitude de sectes que d’une doctrine bien définie. On y trouve, entre autres, les presbytériens et les congrégationalistes. Voyant qu’ils ne parviendront pas à transformer l’Église anglicane, ils finissent par s’exiler… en Amérique.

Les États-Unis

Ce sont donc essentiellement les puritains qui vont débarquer en Amérique. Leur protestantisme pouvant flirter avec une sorte de déisme donnera la Constitution américaine qui fut la première constitution affranchie de l’invocation de Dieu. Les Pères fondateurs n’étaient pas en effet particulièrement pieux. Les sphères civiles et religieuses étaient distinctes mais complémentaires : le magistrat conserve les pleins pouvoirs mais consulte le pasteur qui organise à la base les communautés et les fait vivre. En tant que protestants, ils professaient donc toujours la justification par la foi, refusaient d’accorder de la valeur à l’acte sacerdotal et rituel, et la Bible constituait toujours le truchement principal avec Dieu.  La vague baptiste culmina au milieu du XIXe siècle et le méthodisme, d’inspiration beaucoup moins calviniste, domina entre 1850 et 1950. Aujourd’hui, le baptisme est la première des denominations.

Au cours de son histoire, le puritanisme américain s’est peu à peu dilué parce qu’il s’est formé un marché religieux (notamment avec les vagues d’immigration nouvelles) face auquel il ne s’est pas montré combatif ou répressif. De nombreuses Églises ont ainsi pullulé au gré des Réveils, ces mouvements populaires de propagation et de redynamisation de la foi. Basés sur l’exaltation, ils sont menés par des prédicateurs à la Billy Graham, figure de proue du courant évangélique. Dans la partie consacrée à Graham, Besançon mentionne l’existence de groupes, étiquetés fondamentalistes, qui considèrent que Graham s’est trop libéralisé. Il a en effet modéré sa position  vis-à-vis du catholicisme – qu’il considérait dans sa jeunesse comme un équivalent du nazisme et du communisme – et est devenu, au fil du temps, plus compatissant à l’égard des  homosexuels tout en abandonnant quelque peu, par ailleurs, le débat sur le créationnisme.

Dans les derniers chapitres, Alain Besançon survole dans les grandes lignes la substance et l’organisation de cette offre religieuse protestante. S’il y retrouve les traits du protestantisme européen, notamment la méfiance vis-à-vis du dogmatisme, l’indépendance vis-à-vis de l’autorité séculière, il en souligne une caractéristique proprement américaine, à savoir l’autonomie des denominations et l’autonomie des différents groupes au sein d’une même denomination, ainsi que la possibilité d’une grande mobilité des fidèles entre les différents groupes. On peut en effet facilement changer d’Église au gré de sa situation géographique, de son statut social ou simplement au gré des « modes » !

Le mouvement évangélique

Le mouvement qui a aujourd’hui le vent en poupe est donc le mouvement évangélique. Fidèle à son devoir essentiel, la Mission, il se répand à travers le monde et infiltre même les dogmes traditionnels. Besançon note qu’on assiste par ailleurs à un recul global des anciennes religions au profit de ce qu’il nomme la religion humanitaire. Associée à la démocratie et aux Droits de l’Homme, elle se résume, écrit-il, à la dispensation d’une simple morale et revêt un caractère profondément relativiste. Si Besançon ne va pas plus loin dans ces considérations, le constat soulève de nombreuses interrogations. Si le mouvement évangélique n’est pas encore directement menacé, on peut se demander dans quelle mesure les manifestations ultimes et sécularisées des principes qui le constituent – sentimentalisme,  moralisme, individualisme, démocratisme, laïcisme – ne se retourneront pas contre lui sous la forme de la domination toujours plus  grande de cette religiosité humanitaire des Droits de l’Homme. Une chose est certaine, l’esprit évangélique, la « religion américaine » pourrait-on dire, marche de conserve [différent de « de concert »] avec le capitalisme américain et son messianisme sécularisé, et il s’accommode très bien du progressisme et de la mentalité moderne.  Sur ce dernier point, l’actualité récente nous apprend qu’aux États-Unis, le premier pasteur baptiste transgenre, Alysson Robinson, vient publiquement de remettre en question la vérité de la Bible[1] pendant que certaines autres Églises baptistes soutiennent activement le mariage entre personnes de même sexe.

Conclusion

Si l’ouvrage de Besançon reste un travail remarquable et permet d’avoir une bonne vue d’ensemble de la nature et des origines du protestantisme américain, il est parfois difficile d’y retracer les filiations, les chronologies et de remettre dans l’ordre ce foisonnement d’événements et cette multitude de courants qui en a fait l’histoire. Ce n’est ni une étude suffisamment poussée pour des lecteurs déjà érudits et formés à une certaine terminologie, ni une synthèse suffisamment structurée et épurée pour ne pas laisser des zones d’ombres et de confusion aux Béotiens en la matière. A titre d’exemple, il est très difficile de saisir de quoi retourne la doctrine de la sanctification de Calvin, élément pourtant essentiel de la Réforme. L’auteur a certainement tenté de concilier la contrainte de pagination avec le maintien d’un  certain niveau de contenu. Il est vrai que c’est un défi d’aller vite sur un sujet aussi vaste et complexe  mais, admettons-le, Besançon l’a malgré tout plutôt bien relevé.

Emmanuel Frankovich

[1] http://www.nowtheendbegins.com/transgender-baptist-preacher-says-angel-of-reason-prompted-sex-switch/

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