« Penser contre Onfray, tout contre », par Jean-Gérard Lapacherie

Michel Onfray ne ressemble pas aux petits messieurs (et dames) qui font profession de philosophe, tous agrégés et la plupart normaliens, polis, évitant les excès et se cantonnant prudemment, pour ce qui est des interventions publiques, aux sujets qu’ils pensent connaître ou qui font partie de leur « domaine » de recherches : Husserl, Heidegger, le Bien, les vertus, la constitution, le contrat social, la morale, l’action, la psyché… Michel Onfray n’a pas ces scrupules. Il examine tout, même ce dont il n’est pas « spécialiste », librement et publiquement, à voix haute, parfois devant des amphis bondés, aussi bien les penseurs matérialistes de l’Antiquité que les errements de Sartre sous l’Occupation, aussi bien la psychanalyse et Freud que Proudhon, aussi bien l’œuvre de Camus que le Coran, aussi bien Nietzsche que Démocrite. Tantôt l’examen auquel il se livre produit des feux d’artifice de lucidité et d’insolence, en particulier quand il déboulonne les statues que des admirateurs aveugles ont érigées à Sade, Sartre, Platon, Freud ; tantôt il fait long feu. C’est sur ces assauts manqués qu’il faut s’attarder.

La marque de fabrique d’Onfray consiste à indiquer à tout moment d’où il parle, comme si les lecteurs et auditeurs étaient incapables d’inférer ce « lieu » de ses analyses et discours. Ses lieux sont l’athéisme (il en est fier), la « vraie » gauche (il en brandit l’oriflamme), le prolétariat. Il les dévoile, non pas pour faire comprendre ses thèses, mais pour obtenir un ausweis et échapper ainsi au lynchage médiatique ou à la censure, obligeant les dominants, tous athées, de gauche et aimant les pauvres, à un peu de bienveillance. Ainsi il n’est pas condamné à la mort sociale par ceux qui distribuent autorisations, crédits, honneurs, blancs-seings et subventions, comme l’ont été ces Baudelaire et Flaubert du début du XXIe siècle que sont Dantec, Camus, Millet. Ce philosophe n’est pas hors du monde : il connaît les lois du milieu. Il protège donc sa liberté de pensée et d’expression : c’est son gagne-pain. Mais jamais il ne critique le carcan répressif et judiciaire mis en place par sa gauche à lui, celle de Jospin, de Gayssot, de Guigou, des « libertaires », et cela au seul profit d’associations lucratives sans autre but que le lucre qui, avec la complicité des grandes figures de la « gauche » et de la justice, criminalisent toute opinion qui n’a pas obtenu le nihil obstat désiré. Sa liberté revendiquée se réduit au cliché du parisianisme tout puissant et au mépris que Paris vouerait à la province et en particulier à la Normandie. Rien n’est dit des lois scélérates, de la justice sinistrée et d’abord par les magistrats, de l’envie du pénal d’une France malade, des inquisiteurs subventionnés, des centaines d’écrivains ou de citoyens condamnés pour avoir écrit ou prononcé une phrase qui a déplu à l’Inquisition. La France est revenue en matière de liberté de pensée à la situation qui prévalait au XIIe siècle, avant qu’Abélard ne sépare le péché du crime.

Le réflexe conditionné du lieu d’où sourd la parole l’autorise à asséner sans risque de bonnes grosses vérités : le recul de la civilisation judéo-chrétienne, dont il se réjouit, puisqu’il est athée ; le rappel d’un grand nombre de lois qui sont clairement athées : contraception, avortement, mariage homosexuel et autres, etc. Plus de deux cent mille avortements par an depuis 40 ans. Dans dix ans, il y en aura deux millions de plus et dans 60 ans, 12 millions de plus. Il suffit de multiplier 200.000 par 40, 50 ou 100 pour avoir le bilan de cet athéisme militant, bilan qui pourra être comparé à celui de toutes les guerres passées. Michel Onfray pense que la guerre qui oppose l’islam au judéo-christianisme est une guerre de civilisation. Etant « de gauche », il est pacifiste. Il suggère que l’Occident signe la paix avec l’islam. Sa solution est « tout, sauf la guerre » ou, comme dans les années 1930, « plutôt la servitude que la guerre ». Or, qu’est-ce que le triomphe législatif de l’athéisme militant (avortement, mariage homosexuel, etc.), dont il se réjouit, sinon une guerre de civilisation que mène l’athéisme contre le judéo-christianisme ? Celle-ci serait bonne, bénéfique, utile ; celle-là maléfique, mauvaise, inutile. D’un côté la guerre à outrance, de l’autre la paix tout de suite et sans condition. C’est ainsi que raisonne un philosophe. Raisonne ou résonne ? Entre « ai » et « é », il y a un abîme qui n’effraie pas Onfray, comme s’il était un dinosaure de la « libre pensée », tout confits en opinions serves et qui sont tout ce que l’on voudra, sauf « libres » et « penseurs ».

Pour rendre compte des relations entre l’islam et l’Occident, Michel Onfray recourt au concept inventé par Fernand Braudel : la « longue durée ». Ces deux mots sont appariés à « islam » ou à « musulmans ». Chez Braudel, la « longue durée » réfère à des « temporalités étagées », des strates de temps ou de durée, qui se superposent sans se recouvrir, les strates superficielles (l’écume des événements) cachant les strates profondes (réalités géographiques, flux commerciaux, échanges millénaires). Chez Onfray, la « longue durée » est ramenée à un survol rapide de quinze siècles : elle n’est plus rien. Braudel s’affranchissait de l’histoire événementielle ; Onfray y barbote, et toujours dans les mêmes événements, jamais examinés : les croisades (jamais les razzias et les djihads incessants depuis quinze siècles), les empires européens (jamais les empires arabe, islamique, seljoukide, ottoman, etc.), l’inquisition (jamais l’esclavage dont les musulmans vivent depuis quinze siècles), etc.

On ne juge pas une pensée, quelle qu’elle soit, par le lieu d’où elle parle, mais par son adéquation au réel. Pour ce qui est de l’islam, Michel Onfray enfonce des portes grandes ouvertes. Ainsi, il revendique pour lui et pour tout autre le droit d’examiner librement les textes, dits « sacrés », dont le Coran. Or, depuis trois siècles au moins, les Européens se livrent sur le Coran et l’islam à des exercices d’exégèse critique et de philologie historique : Herbelot de Molainville au XVIIe siècle, quelques auteurs de l’Encyclopédie et Voltaire au XVIIIe siècle ; Renan, entre autres, au XIXe siècle ; aux XXe et XXIe siècles, entre autres, Prémare, Luxemberg, Mme Delcambre. Au Collège de France, François Déroche occupe la chaire « Histoire du Coran, Texte et transmission ». Michel Onfray semble n’avoir lu aucun des travaux savants de ces philologues et historiens. Il devrait s’y atteler. Cela lui éviterait de jouer aux Bouvard ou Pécuchet de la connaissance. Certes, il a lu le Coran : bel exploit ! Dans ce livre, il reconnaît quelque intérêt à des versets qu’il juge anodins ou acceptables, qu’il distingue de nombreux versets agressifs, violents, intolérants, qui ne sont que des appels au meurtre raciste, etc. En bref, il sépare le bon grain de l’ivraie. Depuis trois siècles qu’ils étudient le texte coranique, les savants cités ci-dessus en ont isolé les faiblesses : texte obscur et souvent contradictoire, fait d’une succession de sourates rangées dans un ordre aberrant et pourvues de titres insignifiants, etc. A cela, les théologiens musulmans et les exégètes du Coran ont trouvé la parade il y a près de quinze siècles et y ont donné le nom d’abrogation. Quand deux versets se contredisent, fait force de loi le plus récent ou le dernier prêché, toujours le verset meurtrier, et qui abroge tous les versets antérieurs.

Le pacifiste de gauche qu’est Michel Onfray fait quelques constats justes. La France fait la guerre en Syrie, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique, et, dans chacun de ces pays, contre des musulmans. Il ne faut pas s’étonner qu’elle en subisse les conséquences dans ses intérêts et dans sa chair. Certes. Cela prouve surtout l’inconscience des gouvernants qui protègent mal la France des conséquences de ces guerres extérieures. Pourtant, le lien entre guerre à l’étranger et guerre en France ne se vérifie pas. La France de Jospin a fait bombarder la Serbie, tuant de nombreux Serbes, sans que des Serbes (en France, ils sont relativement nombreux) punissent les Français des crimes commis par leurs gouvernants. Des Etats (Syrie, Iran) et des organisations islamiques (GIA, dissidents de l’OLP) ont organisé, de la fin des années 1970 à la fin des années 1990, des attentats contre la France et contre des Français (rue des Rosiers, rue Copernic, TGV, enlèvements au Liban, assassinat d’un ambassadeur, immeuble Drakkar, rue de Rennes, métro Saint-Michel, etc.) sans que, au préalable, la France ait mené quelque opération militaire que ce fût contre ces Etats, ces organisations ou ces civils musulmans. Autrement dit, la thèse de la « riposte militaire » qui justifie les actes de guerre contre la France et les Français n’a qu’une validité limitée. Plutôt que de s’illusionner sur le mirage d’une guerre défensive, Michel Onfray ferait mieux d’examiner la thèse islamique du double djihad ou des deux djihads : le petit et le grand. Le grand, c’est celui dont on constate les effets tous les jours, partout dans le monde, et cela depuis plus de quarante ans. Le petit djihad ou djihad invisible, c’est la guerre culturelle ou la vraie guerre de civilisation, une guerre sans morts, une guerre froide, mais impitoyable, une guerre de tous les instants en faveur de toujours plus de voiles, toujours plus de hallal, toujours plus de mosquées, toujours plus d’horaires aménagées en fonction du calendrier islamique, toujours plus de séparation, toujours plus d’islam, de charia, de haram, etc. partout, jusque dans les lits et les assiettes, et à toute heure du jour et de la nuit. Les combattants du petit djihad sont les Frères musulmans, l’UOIF, le Tabligh, les confréries africaines, les salafistes, la « beurgeoisie » pieuse, enfin tous ceux qui sont financés, aidés, soutenus par l’Arabie, le Qatar, le Kuweit, le Maroc, la Turquie, l’OCI, etc. et avec qui collaborent aveuglément depuis 1981 les « autorités » de France.

Enfin, Michel Onfray clame partout que la gauche trahit ou a trahi, comme s’il était dans la nature de la gauche de trahir. Récapitulons : Hollande trahit, Mitterrand a trahi, mais aussi Guy Mollet en 1956-58, Blum en 1936-38, le Cartel des Gauches en 1924, Clemenceau à plusieurs reprises, les républicains en 1871, Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, Cavaignac en 1848, Bonaparte en 1799 et en 1804, Barras en 1795, Mirabeau et Danton avant lui ; et hors de France, Deng Xiao Ping, Staline, Kroutchev, etc. etc. etc. La gauche est une maison hantée par des traîtres qui ont trahi et des traîtres qui n’ont pas encore trahi. Pauvre Onfray ! La répétition en boucle des mêmes jérémiades lui évite d’avoir à penser le tournant de 1983. Et si, en 1983, la gauche avait cyniquement dévoilé sa nature politique ? Sous couvert de « rigueur » et pour éviter la faillite programmée des finances publiques, Mitterrand, après avoir réussi ce qu’il ambitionnait de faire, à savoir éliminer de la vie politique et économique la « bourgeoisie nationale » et d’Etat, d’obédience gaulliste, a confié à Delors le soin de tirer les conséquences logiques du changement de 1981, à savoir l’Acte unique, le marché unique européen, puis mondial, la globalisation financière, la construction d’un bloc sans frontières, homogène et uniforme, pour les échanges et les mouvements de capitaux. Ce ne sont pas Reagan, ni Thatcher, ni les Chicago Boys, ni Pinochet, ni la City, etc. qui ont construit la « finance globale », mais les socialistes français, au nom du pacifisme, de l’internationalisme, du sans-frontiérisme qui les fonde et de la haine des peuples et des nations qui les fait être. Le catholicisme a échoué à placer l’humanité sous la loi du Christ ; les socialistes, dont les cathos de gauche, l’ont placée sous la seule loi de la finance. Tout cela explique, entre autres facteurs, que des socialistes français ou des marionnettes de Delors aient exercé les plus hautes responsabilités dans les institutions de la globalisation, telles que l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE, la BCE, etc. et dans les institutions de l’Etat : Hollande, Strauss-Kahn, Jospin, etc. Si « turpitude » il y a eu de la part de la gauche, c’est dans sa volonté d’épargner à sa clientèle électorale (fonctionnaires et assimilés, ayants-droit à tout, bénéficiaires de subventions, aides, prébendes dans la « culture », « l’art », le « théâtre » d’Etat, la presse, les media, la pub et l’événementiel, associations lucratives sans autre but que le lucre, etc.) les conséquences de la globalisation. Les 2.000 milliards d’euros (ou plus) de dettes publiques attestent de la prodigalité de la gauche qui, sur ce point, n’a pas trahi ses électeurs, en dépit du coût exorbitant pour les finances publiques de cette générosité à sens unique. La gauche aurait pu se limiter à cela, mais, insatiable, elle est allée plus loin encore dans le cynisme : elle a inventé le racisme, la France raciste, le racisme prédiqué aux seuls prolétaires français, et uniquement pour les dissuader d’exprimer des réserves sur l’Union européenne, le marché unique mondial, la globalisation financière, la libre circulation des hommes et des capitaux. Si trahison il y a, elle est là, mais Michel Onfray se contente d’accuser Mitterrand, qui n’en peut mais (et pour cause). Ainsi Jospin, Chevènement et tant d’autres, toujours en activité, le Parti socialiste, les écologistes, les communistes, toute la gauche qui a été de la dream team de Jospin, etc. sont exonérés de toute responsabilité dans le grand désastre, économique, politique, moral, voulu par la gauche.

Il faut donc se défier des philosophes qui se prétendent « insolents » ou « rebelles » ou « anticonformistes » et dont la seule autre raison d’être est de dissimuler sous de beaux discours les « temporalités » souterraines ou profondes qui ne font pas l’écume des événements…

Jean-Gérard Lapacherie

One thought on “« Penser contre Onfray, tout contre », par Jean-Gérard Lapacherie”

  1. Nicolas Lévy says:

    Et ben voilà. …j’ai adoré cet article merci

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