« La gourde chez les Soviets ou le marxisme-léninisme des nul(le)s », par Jean-Gérard Lapacherie

Mémoire de fille

Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, 2016, 160 pages

Les événements qui font l’objet de ce récit sont d’une sinistre banalité. Le 14 août 1958, arrive dans un centre de vacances à vocation médico-pédagogique de l’Orne une monitrice en formation. Elle est mineure. Elle n’a pas encore 18 ans : alors, la majorité était à 21 ans. Elève dans une école catholique très comme il faut, séparée pour la première fois de ses parents (elle est fille unique), elle n’a pour seul désir que de connaître l’amour. Les moniteurs de cette « colonie de vacances » sont des mâles : élèves-maîtres des Ecoles normales de Normandie, instits ou profs, et quelques filles, pédagos ou futures pédagos. Tout le monde est « de gauche » et anticlérical ; beaucoup sont communistes et bons staliniens. Immédiatement, le moniteur-chef (il est grand, autoritaire, prof de gym, « il est large », dit-il souvent, pour dire qu’il a un gros pénis) a vu dans la nouvelle arrivante qu’il reluque avec gourmandise du « cul bénit », à fois grenouille de bénitier et fille facile qui ne demande que ça. Le soir même, une surprise-partie est organisée dans les sous-sols. En cinq minutes (un rock endiablé, un slow langoureux), la messe est dite : le moniteur-chef entraine la gourde, dont le seul désir est de se soumettre au désir souverain de son Maître, dans la nature, puis dans son lit, où il se produit ce qui devait se produire, et sans le moindre préliminaire : le Maître a exigé fellation et a tiré plusieurs coups. La gourde imagine qu’elle vit avec lui le grand amour. Le lendemain, il lui préfère une monitrice blonde, sans doute plus expérimentée ; et il refile la gourde à ses moniteurs, qui eux aussi tirent leur coup, vite fait bien fait, très fiers, eux les anticléricaux, de se faire une élève des bonnes sœurs (« toutes des gouines », disent-ils, ou bien des « névrosées »), un peu pute sur les bords. Pendant un mois et demi, du 14 août au 30 septembre 1958, la gourde, catholique et cultivée, bien élevée aussi, devient l’objet sexuel des pédagos : elle passe du lit de l’un au sac de couchage de l’autre, ne rêvant que d’une nouvelle nuit avec le moniteur-chef, ce qui lui arrive le 11 septembre 1958 : c’est son 11 septembre à elle. La banalité des faits se double d’une autre banalité, celle du syndrome de Stockholm. La victime prend le parti de ses bourreaux. Dépucelée, elle n’a plus pour désir que de s’agréger à cette communauté de pédagos en goguette permanente, buveurs, baiseurs, insolents, révolutionnaires (de salon, pas de panique). Elle adopte leur allure délurée, parle comme eux, renie sa foi, devient progressiste à tout crin : elle était Algérie française, elle devient FLNolâtre. En cela, elle reste fidèle au catholicisme pur et dur, celui de l’abdication de soi. Elle n’est que boue, elle se complaît dans la boue, elle n’est rien, elle se mortifie, s’humilie, se tourmente, s’abaisse, macère dans la haine de soi… Son seul but est d’être à nouveau recrutée l’été suivant dans cette colo, de se mêler aux mêmes « monos », de se faire prendre à nouveau par le moniteur-chef. Mais la colo ne veut pas d’elle. Qu’à cela ne tienne. Bachelière, elle passe avec succès le concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Institutrices de Rouen, où elle espère retrouver les élèves-maîtres de la colonie.

Que dire de cela ? L’histoire est d’une banalité à pleurer, comme il y en a tant dans la littérature. C’est Emma dépucelée, non pas par un Rodolphe, mais par une dizaine de Rodolphe ; ou encore la fameuse « O », dont Pauline Réage, alias Dominique Aury (de son vrai nom Anne Desclos), a raconté « l’histoire » dans un récit sulfureux publié en 1954 ; ou mieux, selon les mots mêmes d’Annie Ernaux, « comme un film X », dont les acteurs seraient Siffredi et Lahaie. C’est du porno soft (elle lèche, elle fait des fellations, elle suce, elle masturbe, elle se fait arroser le visage de semence, elle touche les queues, etc.), dont le titre aurait pu être, non pas « Mémoire de fille », mais « Tournante à la colo ». Si, au lieu de se produire dans les années 1950-1960, où dominait « l’envie du pénis », les événements dont Annie Ernaux est l’héroïne s’étaient déroulés dans les années 1990-2000, où l’envie du pénal a supplanté celle du pénis, on n’ose imaginer les sinistres procès en cascade auxquels auraient donné lieu ces viols collectifs d’une mineure par des majeurs ayant autorité sur elle…

Ce récit est une romance, un peu hard, de midinette, à peine digne de la presse de bonnes femmes, Nous Deux ou Elle. Comment expliquer que la maison Gallimard l’ait publié dans la prestigieuse collection « blanche », le must de la littérature française, celle de la NRF, fondée il y a un peu plus d’un siècle, entre autres, par Schlumberger et Gide, et qui a eu pour directeurs, entre autres, Rivière et Paulhan ? La raison en est simple. Mme Ernaux décline tous les poncifs de la modernité critique : « écriture de soi », « langage », « discours intérieur », « tous les langages qui composent son [celui de la fille de 1958] discours intérieur », le work in progress, la création en cours, le récit en train de s’écrire, « l’écriture », le « texte » qui s’effrite (« je ne sais pas ce qu’est ce texte »), etc. Pour connaitre ces poncifs, il suffit de se reporter aux thèses soutenues dans les universités du monde entier. L’histoire proprement dite, celle des tournantes de l’été 1958, tient moins de place que les hésitations, la remémoration, les efforts pour se souvenir, de la narratrice (pardon, de l’écrivaine) au cours de l’année 2014, au moment où, cinquante-six ans après les faits, elle les raconte ou les reconstitue, bribes par bribes. C’est sans doute cette « modernité » (quelque peu défraîchie) qui, avec le nom bankable de l’auteur, justifie la publication dans la collection blanche (blanche comme une oie ?), et cela en dépit de la platitude de la « conclusion » : en cinquante-six ans, qu’est-ce qu’on change ! A 76 ans, on n’est plus celui ou celle qu’on était à 18 ans et les événements anciens semblent irréels un demi-siècle plus tard. Mme Ernaux, qui est âgée de 76 ans, connaît par cœur les « éléments de langage » (en fait les « tics ») de la modernité ; elle n’a aucune peine à en « saturer » son récit. Elle va même jusqu’à comparer, en dépit de toute réalité, son récit à ce nec plus ultra de la modernité (pas de panique, celle des années 1970) : la déconstruction. « Je déconstruis la fille que j’ai été » (p. 56). En réalité, sa volonté de « faire moderne » l’amène à confondre « déconstruire » et « construire ». Elle ne déconstruit pas cette gourde, qu’elle a enfouie dans la mémoire, elle la reconstruit pour la faire revivre.

Mme Ernaux connait aussi par cœur les poncifs des sciences sociales : « connivence sociale », « déterminations sociales », « milieux sociaux », « langage de son milieu », « doxa », etc.  Après avoir barboté dans la bondieuserie, elle est devenue l’égérie de la bourdieuserie. La Distinction publiée en 1979 lui a révélé sa voie : ce pensum de Bourdieu a été sa « nuit de Pascal » ou, comme il faut dire maintenant sous l’empire de l’islam, sa « leilet el qadr ». Foin de l’ironie des Armoires vides (1974), place à la critique sociale avec La Place (1983) : humiliation, déclassement, signes d’abaissement, critique de la culture, indifférenciation pour tous, renversement du monde. Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux écrit que la gourde qu’elle a été en 1958 « est réelle en [elle] ». Pour faire comprendre cela (mais à qui ?), elle ose même un blasphème, qu’elle fait imprimer en italiques : « Une sorte de présence réelle » (à l’intention des béotiens, la présence réelle est, selon les théologiens de la Contre-réforme, la présence réelle du Christ dans l’hostie et le vin au moment de « l’eucharistie »). Ce que l’on peut redouter, c’est que la gourde de 1958, cinquante-six ans plus tard, ne soit toujours réellement présente en elle. Ainsi, selon elle, les événements de mai 1968 (« mon corps est à moi ») auraient tout changé : rien après mai 1968 n’a été comme avant mai 1968. Ah bon ? Son récit prouve que la révolution a eu lieu dix ans avant la date historique dans cette ancienne abbaye, avec les pédagos étroits du bulbe du bocage normand, comme elle a eu lieu, trente ans auparavant, pendant les « années érotiques » de l’Occupation sous le nom de « collaboration horizontale ». La gourde de 1958, qu’a-t-elle fait d’autre, sinon de proposer « son corps » aux camarades staliniens, et cela parce que son corps était à elle ? A part la sodomie et l’homosexualité (encore que…), elle a tout connu de mai 1968 avec dix ans d’avance, et cela dans le département jugé arriéré de l’Orne. Tout chez Annie Ernaux, en particulier son marxisme-léninisme affiché, suinte la gourde. Ainsi elle fait de ses parents les prototypes des prolétaires victimes de l’injustice sociale et sans cesse humiliés dans leur condition de prolétaires. Ab bon ? Ses parents sont commerçants ; ils sont propriétaires d’une épicerie, alimentation générale, café, bar, bazar ; ils disposent de deux revenus ; ils possèdent une voiture, une télévision, un réfrigérateur et disposent, dans leur Pays de Caux rude et arriéré, de tout le confort ménager. Si Mme Ernaux avait lu Marx, elle aurait compris que ses parents étaient des « bourgeois », petits peut-être, mais « bourgeois », au sens marxiste du terme. Ils ne produisent pas de plus-value, mais ils possèdent les moyens de production et d’échange – en l’occurrence un moyen d’échange, qui leur permet de vivre, et assez bien, de ce qu’ils prélèvent sur le dos des travailleurs et de payer des écolages pour inscrire leur fille pendant toute sa scolarité, primaire et secondaire, dans un établissement catholique privé, et cela avant les lois Debré de 1959, qui ont assuré quelques revenus publics aux écoles et collèges de ce type. En matière d’imposture (humiliation, abaissement, exploitation, appartenance à la classe élue des prolétaires, etc.), il est difficile de faire mieux. La preuve : pendant quarante ans, elle a été fonctionnaire de l’Educ-Nat, laquelle lui assure un traitement du berceau au tombeau. Depuis l’an 2000, son nom est inscrit sur le grand Livre de la dette d’Etat, lequel prélève des impôts sur le travail pour payer les pensions de ses obligés. On ignore à quel grade et à quel échelon elle a terminé sa carrière ? Agrégée troisième voie, hors-classe ? On connait les lois du milieu : la gauche récompense généreusement ceux et celles qui la servent aveuglément. Si, au lieu de se pâmer devant les pensums de Bourdieu, Mme Ernaux avait lu Marx, elle aurait honte de ses postures. L’Etat, selon Marx, est une superstructure qui a été mise en place par la bourgeoisie et les « dominants » pour que perdure l’exploitation de l’homme par l’homme (ou de l’homme par la femme : il n’y a pas de raison que l’on soit sexiste) et qui, dans ce but, prélève une partie de la plus-value produite par les exploités et les dominés. Mme Ernaux est fidèle à elle-même. La gourde est toujours, comme en 1958, du côté du manche.

A lire éventuellement pour le fun.

Jean-Gérard Lapacherie

One thought on “« La gourde chez les Soviets ou le marxisme-léninisme des nul(le)s », par Jean-Gérard Lapacherie”

  1. Eric Laurent says:

    Excellent texte. Très drôle. Très enlevé.

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