Nicolas Klein : « Le bon, la brute et le menteur. Sur l’instrumentalisation idéologique du clasico (Barça vs Real Madrid) »

Nicolas Klein, actuellement doctorant en espagnol à l’université d’Aix-Marseille, est agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon. Il s’est spécialisé dans l’histoire, la culture et l’actualité du monde hispanique, tout particulièrement de l’Espagne. Il est par ailleurs un auteur régulier de la revue « Perspectives Libres ».

Le manichéisme fait partie des principaux ressorts de base de la pensée humaine. Les gentils contre les méchants, le prince charmant contre le dragon, les Américains contre les Soviétiques : autant d’oppositions simplistes qui structurent l’imaginaire collectif, au moins en Occident. Identifier l’ennemi est la fonction fondamentale du politique, celle qui permet de souder les peuples autour d’une vision commune, aussi limitée soit-elle.

            Le nationalisme catalan s’est justement construit sur l’idée que Madrid était l’adversaire à abattre, la marâtre jalouse et injuste, la sorcière envieuse de la beauté et de la prospérité de la princesse. La montée en puissance du discours séparatiste, orchestrée à grands coups de millions par la Généralité de Catalogne, a donné lieu à un déferlement de slogans haineux et ridicules contre le gouvernement central et contre la nation espagnole.

« L’Espagne nous vole », clamait Jordi Pujol, président régional de 1980 à 2003, parrain du nationalisme catalan dont tout le clan est aujourd’hui empêtré dans une gigantesque affaire de fraude fiscale et de détournement de fonds présumé. « L’Espagne nous méprise », renchérissait l’inénarrable Artur Mas, président régional de 2010 à 2016, tout en refusant d’assurer la scolarité des élèves catalans dans les deux langues officielles. « Nous mettrons dehors les envahisseurs », s’exclamait Carles Puigdemont, son successeur à la tête de la Généralité, lorsqu’il était encore maire de Gérone et faisait référence aux Catalans non indépendantistes venus d’autres régions du pays.

            L’internationalisation du conflit entre Madrid et Barcelone a rencontré un franc succès dans les médias occidentaux, notamment en France. En ce sens, les séparatistes catalans ont gagné la bataille de l’image, forgeant un discours d’autant plus fructueux qu’il est éloigné de la réalité : la Catalogne, dynamique et industrieuse, porte le reste de l’Espagne à bout de bras ; elle subit chaque jour une spoliation qui l’empêche de déployer ses richesses au bénéfice des seuls Catalans ; elle ne reçoit que du fiel et du dédain de la part du gouvernement central, qui brime son identité culturelle et linguistique depuis trop longtemps. Face à tant d’animosité, ses velléités d’indépendance, fussent-elles portées par une minorité de citoyens, doivent aboutir.

            Cet objectif « national », auquel tout doit être sacrifié, se bâtit plus en opposition à l’être supposé de l’Espagne qu’en référence à une réalité catalane clairement établie. Les qualités dont les séparatistes parent la Catalogne n’existent que parce qu’elles expriment une différence fondamentale avec les défauts de la nation espagnole. D’un côté, des démocrates convaincus, soucieux du dialogue, caractérisés par un esprit d’entreprise jamais démenti ; de l’autre, des hères enclins à la dictature, aux solutions violentes, au maximalisme politique, incapables de produire une richesse durable. D’un côté, une culture avant-gardiste, ouverte, symbolisée par l’architecture d’Antonio Gaudí, un long métrage de Woody Allen et un tourisme de masse qui remplit les plages et les discothèques ; de l’autre, une civilisation ankylosée, passéiste, grise, poussiéreuse, ancrée dans un Siècle d’Or marqué par l’intolérance, la colonisation violente et l’Inquisition. Ce discours pointe deux contre-modèles : la dictatoriale Madrid et la sous-développée Séville ; un pouvoir central intransigeant et une Andalousie à la limite de l’analphabétisme.

            L’opposition manichéenne entre Catalogne et pouvoir central, entre Barcelone et Madrid s’est nourrie, sur les dernières décennies, d’un duel sportif qui attire des centaines de millions de téléspectateurs et génère des milliards d’euros de dividendes : le clásico footballistique par excellence, le match entre le FC Barcelone et le Real Madrid. La Généralité a bien compris l’intérêt d’un tel affrontement, surtout lorsqu’il tourne en sa faveur, et a instrumentalisé, avec l’assentiment complice des dirigeants barcelonais, cette rencontre qui n’est finalement que celle de deux clubs – ou pour être plus précis, de deux marques qui recherchent la rentabilité avant tout.

Le Real Madrid – l’équipe du roi – est devenu pour les séparatistes le symbole de la morgue et de la tyrannie espagnoles, là où le FC Barcelone incarne les valeurs de travail, d’effort, d’humilité et de réussite honnête – c’est-à-dire les principes sur lesquels se fonde une Catalogne supérieure au reste du pays. Cette image a été savamment cultivée par les dirigeants successifs du club barcelonais, particulièrement à partir des années 2000. Pendant ce temps, le Real Madrid des galácticos, sous la férule de son président controversé et richissime, Florentino Pérez, recrutait à tour de bras des célébrités du ballon rond venues du monde entier pour des sommes astronomiques. Nanti de nombreux titres de champion d’Espagne puis de plusieurs titres de champion d’Europe (dont le premier est décroché en 1992), le FC Barcelone apparaît de plus en plus comme la meilleure équipe non seulement d’Espagne, mais aussi d’Europe. Non contente de prétendre représenter la seule façon viable de jouer au football, l’équipe catalane utilise toutes les ressources médiatiques et symboliques à sa disposition pour faire valoir son slogan, Més que un club (littéralement, « Plus qu’un club »).

            La tendance va en s’accélérant sous la présidence de Joan Laporta, qui n’a jamais caché ses convictions indépendantistes et s’est engagé en politique, tant à la mairie de Barcelone qu’au Parlement régional catalan. Le club devient alors la caisse de résonance des idées séparatistes. Il affirme le beau jeu collectif, comme un écho des valeurs et des qualités intrinsèquement liées à la Catalogne. Par opposition, le Real Madrid incarne les mensonges et l’arrogance de l’Espagne et de son pouvoir central par un jeu surtout fondé sur l’individualité et les gestes isolés.

Le FC Barcelone se présente, par conséquent, comme un symbole avant-gardiste dont la résistance à la dictature franquiste (étroitement centralisatrice et favorable à la capitale) a été exemplaire et fondatrice. Plus le temps passe, moins les instances dirigeantes ou les joueurs du club catalan prennent de précaution. Les deux présidents qui succèdent à Laporta (Sandro Rosell et Josep Maria Bartomeu) ne font aucun effort pour confisquer à l’entrée du Camp Nou les drapeaux et pancartes indépendantistes. À l’occasion des finales de Coupe du Roi impliquant la Catalogne, plusieurs organisations séparatistes distribuent des sifflets permettant de masquer l’hymne national ou d’accueillir le souverain sous les huées. Lors de son investiture, en janvier 2016, Carles Puigdemont est salué comme le nouveau président de la « nation catalane » par Bartomeu. C’est que le FC Barcelone se veut le club responsable et enraciné, fondé sur le centre de formation qu’il a créé et qui est essentiellement tourné vers les jeunes promesses catalanes. Par opposition, le Real Madrid est un club international, cosmopolite, mondialisé, dont le seul recours est la liasse de billets.

Peu importe, dès lors, que la belle image se craquelle après plusieurs affaires opaques – depuis les soucis de Lionel Messi avec le fisc jusqu’aux étranges conditions d’achat de Neymar. Peu importe, aussi, que le Qatar, dont l’on connaît les convictions antimondialistes et la transparence financière et politique, soit l’un des principaux sponsors de l’équipe. Le sport est souvent plus que du sport. Le FC Barcelone est le représentant d’une Catalogne dédaignée, maltraitée, historiquement soumise, mais qui se relève de ses cendres pour affirmer la supériorité de son être et de ses valeurs face à une Espagne intransigeante, autoritaire mais finalement creuse et méprisable.

Pourtant, dans l’affrontement caricatural entre le « bon » (catalan) et la « brute » (madrilène), il faut surtout voir un « menteur » – la propagande séparatiste. Présenter le Real Madrid, la capitale et, partant, l’ensemble de l’Espagne comme les grands soutiens du franquisme et de la dictature est une gabegie que se sont empressés d’avaliser tous les grands médias français. L’exécution de Josep Suñol, président du club catalan de 1935 à 1936, par les franquistes, est en effet l’arbre qui cache la forêt. De la même façon, l’affaire Alfredo Di Stéfano [1], instrumentalisée par les séparatistes, n’a donné lieu qu’à des rumeurs sans fondement.

Plusieurs études sur le sujet démontrent que, loin de s’opposer à un franquisme hostile par nature aux Catalans, le club barcelonais a été plutôt favorisé par Francisco Franco lui-même [2]. Jamais le FC Barcelone ne s’est vu injustement privé de trophées entre 1939 et 1975. Au contraire, il a pu soulever neuf Coupes du Généralissime (devenues Coupes du Roi à la mort du dictateur), contre six pour son principal rival [3]. Curieuse façon de favoriser Madrid, d’autant que le club de la capitale, qui avait connu plusieurs saisons fastes durant la Seconde République, est à la peine après la Guerre civile (1936-1939).

Par ailleurs, les dirigeants du club catalan n’ont jamais lésiné sur les flatteries à l’égard de Franco, lui remettant deux médailles d’or dans sa résidence privée du Pardo, en périphérie de la capitale : l’une en 1971, l’autre en 1974. Il faut dire que le chef d’État avait personnellement fait débloquer 43 millions de pesetas en faveur du FC Barcelone pour qu’il puisse construire deux de ses principales infrastructures : le Palau Blaugrana (salle omnisports) et le Palau de Gel (utilisé pour le hockey sur glace). À une époque où les présidents des principaux clubs de football ne sont plus désignés par le pouvoir, Agustín Montal n’hésite pas à déclarer que Francisco Franco est le premier culé [4] d’Espagne. Il se renie bien évidemment lorsque la démocratie est fermement installée et que le franquisme n’est plus l’idéologie en vogue.

Torcuato Fernández-Miranda, à l’époque où il est encore un hiérarque franquiste [5], est nommé supporter d’honneur (socio de honor) du club, sans que rien n’oblige les dirigeants barcelonais à agir de la sorte. Par trois fois, le Conseil des ministres aide financièrement et administrativement le FC Barcelone à construire son nouveau stade. C’est ainsi le dictateur qui sort le club d’une délicate situation de faillite en 1965 en effaçant sa dette [6].

Dans un ouvrage intitulé Nacidos para incordiarse, publié en 2012, le journaliste sportif Alfredo Relaño rappelle que, de 1951 à 1961, le joueur hongrois László Kubala porte le maillot du FC Barcelone. Or, il ne peut être engagé par le club catalan que grâce à l’insistance du régime franquiste, qui veut utiliser cette figure d’émigré anticommuniste comme arme de propagande contre l’URSS. Il devient au passage le troisième meilleur buteur de l’histoire culé.

Plusieurs années auparavant, en 1936, le FC Barcelone refuse de venir en aide au club de Madrid, que le début de la Guerre civile a mis dans de graves difficultés matérielles, humaines et financières.

Ajoutons que Santiago Bernabéu, devenu président du Real Madrid en 1943, doit reconstruire l’équipe et ses infrastructures à partir de zéro. Celui qui marque durablement l’histoire madrilène (il dirige la formation jusqu’à sa mort, en 1978) ne peut rien espérer du régime franquiste. Ce dernier a en effet jeté son dévolu sur l’Atlético Aviación, club de l’armée et de la Phalange [7], devenu depuis Atlético de Madrid. De convictions conservatrices et monarchistes mais en froid avec le régime franquiste, le président profite d’une compétition internationale pour rendre visite à la famille royale espagnole, qui vit en exil à Lausanne [8]. Il se fait photographier en compagnie de l’héritier au trône, don Juan de Bourbon, opposant historique au franquisme ; de son épouse, María de las Mercedes de Bourbon-Orléans ; et du jeune Juan Carlos. La nouvelle incommode pour le moins la dictature, qui interdit à la presse officielle d’en parler.

Ces multiples exemples permettent de comprendre la grande imposture d’un FC Barcelone résistant, démocratique et valeureux face à un Real Madrid dominateur, dictatorial et indigne. Mais ce n’est pas le plus important : ils nous aident surtout à saisir les mensonges sur lesquels s’est construite l’image du séparatisme catalan, si prompt à se servir du principal club de la région comme fer de lance de son idéologie. Au-delà d’une rivalité entre deux grosses machines capitalistes qui ne véhiculent aucune valeur, ce sont les arguments fallacieux des indépendantistes qu’il convient de démasquer.

C’est que, tout comme le FC Barcelone, le monde politique catalan n’a pas été unanime dans l’opposition au franquisme. Si la Gauche républicaine de Catalogne a en effet été dans le collimateur des nationalistes, ces derniers ont pu compter sur le soutien des carlistes [9] catalans mais aussi de la Ligue régionaliste. Un dirigeant catalaniste comme Francesc Cambó, non content d’avoir salué la dictature de Miguel Primo de Rivera (1923-1930), a largement financé, par pur anticommunisme, la propagande franquiste. Il a ainsi demandé au financier Luis Valls, dans une lettre du 15 septembre 1936, de débloquer des fonds pour aider les nationalistes à conquérir le pouvoir. Un mois plus tard, il a mis en place à Paris un bureau de propagande visant à contrecarrer la communication des partis de gauche [10].

Son attitude n’est pas isolée en Catalogne ou au sein de son parti, considéré comme l’ancêtre idéologique de la Convergence démocratique de Catalogne, formation d’Artur Mas. L’investiture de Carles Puigdemont il y a quelques mois a également permis de révéler que son grand-père paternel, Francisco Puigdemont, a été sincèrement choqué par l’anticléricalisme des républicains de 1936. Il a donc décidé de tout faire pour ne pas participer à leurs côtés à la bataille de l’Èbre (1938) et a préféré déserter [11].

Il y aurait encore tant à dire sur les rapports entre le régime franquiste et la Catalogne, notamment d’un point de vue économique. Ces quelques analyses permettent toutefois d’y voir un peu plus clair et de ne pas se laisser berner par les séparatistes. Plus soucieux de dépenser ses recettes dans la propagande médiatique que dans la santé publique ou l’éducation gratuite, la Généralité ne cessera probablement pas d’utiliser le FC Barcelone comme symbole de qualités qu’elle n’a jamais possédées exclusivement et d’une résistance qu’elle n’a jamais pleinement incarnée.

Nicolas KLEIN

Notes relatives à l’article :

[1] Joueur argentin de talent, naturalisé espagnol, Alfredo Di Stéfano est courtisé dans les années 40-50 tant par le Real Madrid que par le FC Barcelone. Ce dernier club renonce finalement à l’acheter non pas à cause de pressions venues des dirigeants franquistes, comme cela a longtemps été dit, mais parce que le contrat qu’il avait établi n’est plus valable juridiquement.

[2] Deux articles résument cette idée : l’un publié par El Correo gallego en 2010 (http://www.elcorreogallego.es/indexSuplementos.php?idMenu=15&idNoticia=534626), l’autre par El Confidencial digital en 2014 (http://www.elconfidencialdigital.com/muy_confidencial/el_chivato/Barca-Generalisimo-Di-Stefano-Kubala_0_2202379743.html).

[3] Si l’on ajoute les Coupes du Généralissime remportées tant par les clubs catalans que par les clubs basques (supposés représenter des régions maltraitées par le pouvoir central), le nombre de trophées se monte à dix-huit.

[4] Terme catalan désignant un supporter du FC Barcelone.

[5] Il est successivement président du Mouvement national (qui coordonne l’ensemble des organismes de contrôle de la dictature) et dernier président du Parlement franquiste.

[6] Voir, par exemple, une analyse de Bernardo Salazar (http://prouespeculacio.org/wp-content/uploads/2009/12/Anteriors-requalificaccions-bar%C3%A7a.pdf) ou un article du journal sportif As daté de 2007 (http://futbol.as.com/futbol/2007/09/22/mas_futbol/1190442414_850215.html).

[7] La Phalange espagnole traditionaliste et des Juntes d’Offensive national-syndicaliste (FET y de las JONS) est le parti unique d’inspiration fasciste créé par les militaires putschistes en 1937.

[8] Voir cet article d’El País daté de 2014 : http://deportes.elpais.com/deportes/2014/09/14/actualidad/1410726930_567023.html

[9] Le carlisme, mouvement traditionaliste et absolutiste né d’une querelle dynastique en 1833, perdure jusqu’au xxe siècle, se ralliant notamment à la dictature franquiste.

[10] Voir cet article de Libertad digital daté de 2013 : http://www.libertaddigital.com/opinion/pedro-fernandez-barbadillo/la-ayuda-de-cambo-a-franco-69733/

[11] El Mundo, par exemple, s’en faisait l’écho : http://www.elmundo.es/cronica/2016/01/17/569a21d0e2704eff308b4659.html

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :