La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Le grand échiquier de Sainteny »

Le climat qui cache la foêt

Guillaume Sainteny, Le climat qui cache la forêt – Comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement, Rue de l’Echiquier, 272 p., 18 €.

Pascal Lokiec

Pascal Lokiec, Il faut sauver le droit du travail !, Odile Jacob, 168 p., 19,90 €.

Alain Supiot

La Solidarité – Enquête sur un principe juridique, sous la direction d’Alain Supiot, Odile Jacob.

Il est sobre, organisé, presque froid, et sa chaleur, il la sublime dans la promotion des énergies, à tous les sens s’entend, et des naturelles, cela va de soi, c’est-à-dire de lui-même et de ce qu’on nomme le bon sens, autrement dit : le sens du bien. Oui, des énergies celles-là ô combien renouvelables. Il a de la mémoire – des mémoires d’avenir aurait dit Michel Jobert – et de la suite dans les idées. La questions est : sont-ce les nôtres ? En grande part, oui. Sainteny est un idéaliste, mais qui place son idéalisme dans le pragmatisme, un cérébral qui a le sens du concret et du bonheur de son prochain, préalable à celui de son lointain. Systématiste (adepte de la systémique), il sait, après Fontanet, que l’interaction universelle – dites complexité si vous voulez – est la loi de l’univers et tente-t-il de résoudre les questions de tous ordres qui nous assaillent. Mais, pour ce faire, ne va-t-il pas user de réponses convenues comme l’expression que nous venons d’employer. «Le climat qui cache la forêt » peut aussi être lu comme une critique de l’induction au bénéfice de la déduction, du concret en contrepoids de l’abstrait.

On a cru comprendre que l’origine anthropique du réchauffement climatique prédomine les éventuelles autres causes concomitantes (http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/ ). Au-delà, ou, plus exactement, en-deça, voici quelques pistes, quelques éléments du palimpseste qui, croit-on, se laisseraient découvrir sous l’encre sympathique de l’auteur :

  • une apologie du filaire, afin de restreindre la propagation des ondes électromagnétiques. Filaire à tous crins dans les écoles et grandes écoles, dans les universités et les bibliothèques ; filaire chez vous, chez nous. Ne dites plus wifi, wifi ! comme des cabris. Branchez, débranchez, installez partout des prises pour que votre pensée ait prise sur la réalité, c’est-à-dire sur la vérité et plus vite assimile. Il faudrait comparer les facultés neurocognitives des étudiants ayant renoncer au wifi à celles de leurs condisciples ;
  • une abomination du nucléaire, civil et militaire qu’un peu de théologie ou, précisément, de démonologie fatalement entraînerait, rejoignant en cela le jugement de Jean-Marie Pelt (quand ce ne serait pas celui d’un Ellul) estimant qu’elle est, en chacune de ses composantes, propriétés et conséquences, une énergie démoniaque. La compréhension de ce qu’est le Malin conduit en droite file à cette comparaison/assimilation qui est en l’occurrence raison ;
  • une impatronisation du solaire et des autres énergies dites non fossiles. Mais, leur usage généralisé s’accompagnera d’une réflexion de fond sur la nature de la croissance, de la croissance de la production dans les trois secteurs classiques de l’économie d’un pays (primaire, secondaire, tertiaire). Il conduira aussi à s’interroger sur le caractère naturel ou artificiel (contingent, historique, non universel) de cette segmentation en le comparant avec la tripartition dumézilienne de la société. Une réflexion sur la croissance équivaut à terme à une appréhension de l’espace/temps : l’un et l’autre sont indissociables. C’est se faire du même élan démographe et se convaincre que l’écologie est dès l’abord (et non dans un second temps) une écologie humaine, c’est-à-dire une écologie de l’intérieur du corps humain. Ainsi conçoit-on qu’il faudrait (et que cela nous vaudrait ajouterait à juste titre ma concierge) traiter de nutrition, de contraception (méthodes de), d’éducation, et tenir l’ensemble de ce discours sous l’orbe d’ions négatifs.

Pour peu que l’on ait saisi la logique dans lesquelles elles s’instaurent, les préconisations de Sainteny se verraient volontiers confortées par les réflexions du professeur Lokiec en droit non de l’environnement, mais du travail. Tout le propos de cet enseignant à la faculté Paris X- Nanterre comme on ne dit plus participe de la promotion du droit du travail en ce que la hiérarchie des normes doit maintenir la loi en son sommet, au-dessus de la convention collective, de l’accord de branche puis d’entreprise, ladite loi devant en outre s’interdire d’autoriser les parties au contrat de travail à trop de latitude dans l’élaboration de ses clauses. Nourrie des dernières jurisprudence de la chambre sociale de la cour de cassation, la pensée – sa doctrine devrait-on au juste dire puisque ce type de commentaire s’insère dans cette source subsidiaire du droit qu’on appelle la doctrine – de notre auteur s’inscrit en faux contre les prétendus vertus d’une autonomie exacerbée des parties et participe à son échelon (qui est élevé puisque intercalé entre le droit naturel et la morale en pratique) de l’écologie humaine ou, mieux, de l’humanisme intégral pour reprendre un terme de Maritain, en ce sens qu’elle montre de manière implicite que le droit du travail – on allait préciser : droit du travail latin pour le distinguer de l’anomie à quoi, de fait, se réduit en la matière la common law – en favorisant le sécurité…affective (oui, vous avez bien lu) du salarié et de son employeur contribue à leur bien-être mental, moral donc corporel.

La véracité de la thèse contraire est démentie par l’analogie et la statistique. Que l’on sache, depuis 1975, la facilitation de la rupture du contrat de mariage (et la promotion de son ersatz par le biais du PACS) n’a pas entraîné une augmentation notable du nombre de mariages… Comme le dit Thomas Coutrot, économiste et porte-parole d’ATTAC-France, une causalité positive est inenvisageable et, en effet, absurde : « Va-t-on inciter les propriétaires de logement à louer en leur permettant d’expulser leurs locataires sans motif réel et à tout moment ? Ou favoriser le mariage en revenant à la répudiation unilatérale. Dans cette logique, on aboutit à la suppression totale de toute régulation collective des contrats, quels qu’ils soient. »[1]

Si les préconisations, les jugements tant de valeur que de fait de Sainteny et Lokiec s’emboîtent tels une poupée russe, leur approche sera en outre validée par celle d’Alain Supiot, professeur au Collège de France. A travers son étude de la notion de solidarité, il livre un réquisitoire en règles (tout autant morales que strictement juridiques) contre la doctrine animant l’Union Européenne et montre que, toute à son obsession de la concurrence libre et non faussée dans tous les domaines de la vie, contredisant toute mise en œuvre de la moindre solidarité entre les hommes et entre les pays, cette doctrine et les règles qu’elle implique, hargneusement appliquées par la CJUE, gangrènent l’inconstitué corps européen. Prévoir nécrose de membres, ou embolie, puis amputation.

L’analyse de Supiot, à son échelle, philosophique, morale et juridique, celle de Lokiec d’une prudence toute prudentielle comme dirait ma concierge qui compare la chose au bon sens, celle de Sainteny, toute pragmatique à l’image de la pratique d’un médecin de campagne féru des dernières découvertes en les matières, toutes nous parlent-elles du cycle de la vie, selon l’adage de notre bon fermier général Lavoisier : rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme.

Nous découvrons une démonstration de l’efficience de ce recyclage de toutes choses – hormis, comme on l’a vu supra, celles ténébreuses et terrifiantes véhiculées par l’énergie nucléaire – dans les activités de la société Alliance Nature Carton , fondée il y a vingt-et- un ans qui fédère, supervise, promeut les fabricants de briques alimentaires, vous savez  les Tetra Pak, Elopak et autres SIG Comblibloc de vos laits, jus de fruits etc en emballage carton. Saviez-vous le trajet que pourra prendre ce déchet déposé dans votre poubelle jaune ? Il bénéficie d’une bonne traçabilité. Nous avons suivi quelques étapes de ce cycle. Issu de bois de forêts, jeté, vous pourrez le retrouver aussi bien à Rouen, à Epinal, en Toscane, à Düsseldorf que dans la banlieue de Barcelone. Vite vous habituerez-vous à une petite odeur et découvrirez-vous les fameux Temps modernes de Chaplin sauce catalane. Des rails, des coursives, des détritus en tous genre qu’apportent de France et d’ailleurs des camions. Des souffleries parfois les font voler afin que, selon leurs calibres, ils retombent dans le réceptacle adéquat, taillé presque sur mesure. Des visages abrités derrière de grosses lunettes, des petites mains gantées (et qui, au coup de sirène, régulièrement, prennent la pose), habitués au geste, à certains moments de ce parcours montagneux, trient les détritus improprement aiguillés pour les mettre dans le droit chemin. Matériaux, tailles, chaque chose – paquet de lessive, emballages par millions qui donnent une très, très curieuse et indescriptible idée/image de nos intérieurs – sera en définitive serrée et compressée. Emballez, c’est pesé. Et par millions vous dis-je. Les fabricants de briques alimentaires – lait, jus, soupe etc – que regroupe Alliance Nature Carton mettent sur le marché quatre milliards d’emballages chaque année, soit 80000 tonnes qui seront à 89% triés. Quels sont les principaux constituants d’une brique alimentaire ? Du carton, à 75%, des plastiques, à 21%, de l’aluminium, à 4%. L’ACN  promeut et garantit un ‘‘sourcing’’ des matières premières renouvelables. Il vous est certifié que le bois est géré de manière durable. Alors touchons du bois, ce bois que nous caressons on ne dira pas amoureusement mais presque lorsque nous manions du carton. Le recyclage ne peut être dit être effectué à 100%. En effet, la fibre ne peut se recycler à l’infini. C’est la raison pour laquelle on est contraint d’employer à un certain moment de la fibre vierge. Il faut garder à l’esprit cette donnée lorsque vous visitez une usine de recyclage de packs. Ce n’est pas la même que notre première usine. Là, point de mauvaise odeur, et moins de monde encore. Naïf, donc curieux et émerveillé, encore le sommes-nous devant le miracle de ces machines-outils qui brassent et font tourner sur elles-mêmes, sur des centaines de mètres, de gigantesques rouleaux de pâte, de pâte à papier, de cartons diversement millimétrés qui seront le produit de la WLC, la white lined chipboard, ce procédé appelé cogénération et qui vous recycle ces briques alimentaires martyrisées en du beau carton à partir, au principal, d’une machine qui n’est autre qu’un puissant pulseur.

Notez-le : carton pour carton, l’Espagne recycle 74% de ce qui est mis sur le marché alors que la France s’en tient à un taux de 50%.

Il en est d’un carton comme du tronc d’un arbre : on peut en effectuer une coupe longitudinale. Vous verrez, à sa tranche, qu’un carton est une accumulation de couches recyclées différentes parfois faites de papier journal. Si, en moyenne, chaque carton contient 10 à 25% de fibres vierge (originelles), la raison en est aussi dû au problème que constituent les migrations des huiles minérales et des encres ayant imbibées les papiers journaux.

Pascal Lokiec, Alain Supiot, par leurs constats, nous rassurent quant au bien-fondé de nos opinions et, surabondamment, un Guillaume Sainteny qui professe entre autres le développement durable à Polytechnique, verra dans l’objet de l’ALLIANCE CARTON NATURE et dans sa certification du recyclage d’un produit de la nature une heureuse compénétration de celle-ci et de la culture. Car le bonheur est bien dans le papier, par lequel on apprend, non dans l’écran qui, de la vérité ultime, vous déprend. C’est Mabillon qui a raison ! Telle pourrait être la devise, – et la raison commerciale – d’Alliance Carton Nature. Elle devrait en tous cas se faire nôtre car, fusse-t-il chaussé de semelles de vent, le dromomane, pour ne point définitivement s’égarer aura toujours besoin d’un plan sur terre, bien tangible et tactile et pas que sur la comète : les vues de l’esprit, pour s’accomplir ont d’abord besoin de se voir couchées par écrit. Et l’écrit, mon bon monsieur, que vous l’admettiez ou non, c’est d’abord de l’encre sur du papier.

La Rue de l’Echiquier qu’emprunte Guillaume Sainteny ouvre donc sur l’avenue Lokiec, laquelle ne trouve son véritable sens qu’au débouché de la perspective du boulevard tracé par Alain Supiot. Ce dernier, à l’instar de nos deux premiers praticiens/théoriciens, est un humaniste. Devrons-nous, pour prévenir tout faux sens, ajouter : des humanistes dans le bon sens du terme. Oui, en ce sens que le terme est trinitaire et qu’en conséquence, il se confond à l’infini avec l’infini[2]. Mais, à court et moyen terme, c’est bien volontiers qu’à défaut de cette sainte alliance, nous nous placerons nous les auspices sans doute plus laïques mais non moins sécurisant de l’ALLIANCE CARTON NATURE, ce binôme qui n’est, l’avons-nous dit, que la superposition voire le fin alliage de la nature et de la culture.

Ainsi abondés de pensées parentes qu’on rattachera grosso modo à la tradition hébraïque biblique, les propos et propositions de tous les trois commandent bel et bien une politique. De celle-ci, nous ne pourrons pour le moment n’en dire que ceci : que son ordonnancement nous rappelle et nous rapproche du vœu de Platon qui estimait qu’en dernière instance il n’y avait de remèdes aux maux de la cité tant que le pouvoir n’appartenait pas aux philosophes et aux savants.

Hubert de Champris

[1] L’Humanité, 3 mars 2016.

[2] Nulle extrapolation dans cette assertion si l’on se reporte à une autre profonde étude signée par Alain Rauwel parue dans ce même ouvrage regroupant les actes d’un colloque au Collège et intitulée : La communion des saints : fondements théologiques et manifestations rituelles d’une solidarité spirituelle.

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