« Au fondement du management – Théologie de l’organisation », entretien avec Baptiste Rappin

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Entretien mené par le Cercle Politeia

Diplômé d’une école supérieure de commerce, titulaire d’un DEA Philosophie et Histoire des idées, ainsi que d’un DEA et d’un Doctorat en Sciences de gestion de l’Université Nice Sophia Antipolis. Baptiste Rappin est Maître de Conférences à l’Université de Lorraine et dirige le Master Management des Ressources Humaines au sein de l’Institut d’Administration des Entreprises de Metz. Il a publié aux éditions Ovadia : Au fondement du management – Théologie de l’organisation, volume 1 (2014) ; Heidegger et la question du Management (2015) ; La rame à l’épaule. Essai sur la pensée cosmique de Jean-François Mattéi (2016).

Cher Baptiste Rappin, pourriez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à vous intéresser à la question du « management » ?

La question n’est pas tant de savoir quand que pourquoi je me suis intéressé à la question du management. Intégrant une école supérieure de commerce après deux ans de classes préparatoires, je ressens profondément la vacuité tant intellectuelle qu’existentielle de cet univers. Je m’inscris alors à l’université en philosophie, à la fois dans un souci vital de préservation de mes capacités cérébrales, que devant l’exigence de penser le nihilisme technique des plans comptables, des démarches marketing et des référentiels de compétences. En effet, l’accumulation, l’inflation même, des cours et des séminaires visant à délivrer le savoir absolu des outils et des méthodes, dont il suffirait d’appliquer le protocole pour être performant, témoigne de l’autonomisation systémique des moyens par rapport aux fins, et donc de l’évacuation de toute extériorité. Le tout saupoudré de considérations humanistes prononcées par des professeurs sans culture générale ravalés au rang de super-techniciens.

Vous écrivez que la postmodernité se caractérise « par un double mouvement chiasmatique de devenir-monde des organisations et de devenir-organisation du monde » (p. 31). Pouvez-vous nous décrire ce double mouvement ?

La porte d’entrée de ma réflexion est effectivement phénoménologique : quel est ce monde qui se donne à nous? Sous quelle forme nous apparaît-il ? Sous celle d’un monde d’organisations ou, plus précisément, sous celle d’un double mouvement de devenir-monde des organisations et de devenir-organisation du monde. Le devenir-monde des organisations caractérise la prolifération des organisations sur la planète : le globe se gorge et regorge d’organisations de tous types, que ces dernières soient des entreprises, des associations, des organisations non gouvernementales, des collectivités, des institutions, etc. Quant au devenir-organisation du monde, il exprime la dimension ontologique, c’est-à-dire existentiale et historiale, du devenir-monde des organisations. L’organisation est un existential : cela signifie que nous sommes devenus des êtes-jetés-dans-les-organisations, depuis le théâtre chirurgical de la maternité jusqu’au décor tombal des cimetières, en passant par les écoles, collèges, lycées, universités, entreprises, administrations, associations, etc. : quel pan de notre vie ne se trouve-t-il pas pris dans les rets des organisations ? Mais le management est également un historial, ou fait époque, au sens où il apparaît comme la condition même de possibilité de l’histoire postmoderne. Ainsi que Heidegger l’écrit à Arendt en 1950, «  […], et il m’est apparu clairement que l’ « organisation » relève du cœur inapparent, non pas certes de la technique, mais bien de ce à partir de quoi elle se déploie à l’aune de l’histoire de l’être. »

En quoi le mouvement panorganisationnel est-il une « insurrection de la fonction contre l’être » (p. 36) ?

Votre question me permet de lever une objection : « Mais les sociétés se sont toujours organisées, l’homme a communiqué de tous temps, etc. », truismes relevant de l’anachronisme dont nous raffolons tant de nos jours. Ce manque de perspective historique et conceptuelle provient de la confusion entre le sens courant et familier d’une part, et le sens scientifique du terme d’autre part. De ce dernier point vue, l’organisation est un concept qui prit son essor dans la biologie à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, ainsi que le relève François Jacob dans La logique du vivant. Il se fixa ensuite dans la cybernétique, au milieu du XXe siècle, en formant à partir de ce moment un couple avec le concept, lui aussi scientifique, d’information : ce duo information-organisation est le moule de la science contemporaine en général, et du management en particulier. Mais quelle forme prend-il plus précisément ? Celui de la boucle de rétroaction, feedback en anglais, qui soumet l’action finalisée non plus à une évaluation a posteriori, comme dans le cas de la rationalité instrumentale, mais à un contrôle du processus en cours, afin de prendre les mesures correctives appropriées le plus rapidement possible : on comprend qu’un tel modèle soit un parangon de performance !

Mais la boucle de rétroaction est permanente, elle ne connaît pas le repos ni l’arrêt : les processus sont continuels, l’adaptation est permanente, le cycle sans fin. C’est pourquoi les Anglais parlent plus volontiers d’organizing que d’organization. Quand donc le monde se perçoit sous le prisme exclusif de la boucle de rétroaction, ce que signifie le mouvement panorganisationnel, que ce soit dans l’ordre biologique ou dans celui de la société et de l’économie, alors l’on conçoit qu’il ne reste plus de place pour un principe transcendant : c’est pourquoi le management, cet ensemble de techniques d’organisation, constitue une insurrection contre l’être.

Comme le relève Alain de Benoist dans Le traité transatlantique et autres menaces (Pierre-Guillaume de Roux, 2015), on ne parle plus tant de gouvernement que de gouvernance. Que vous inspire ce glissement sémantique ?

Oh là là ! Alain de Benoist est parfaitement justifié à relever l’inflation du mot de « gouvernance ». Il faut y voir la reprise postmoderne et informationnelle du projet de la société industrielle portée par Saint Simon puis Taylor : un monde pacifié car fondé sur la coopération généralisée. Le management consiste précisément à favoriser cet esprit de coopération, en limitant à la fois l’expression de l’intérêt individuel et les antagonismes sociaux et culturels.

Alors, évidemment, la gouvernance joue de sa proximité avec le gouvernement, tout comme les sophistes singeaient les sages (Σαφός / Σοφιστής), pour laisser accroire à la subsistance du politique, qui ne ferait qu’opérer sa mue et ne connaîtrait qu’une nouvelle phase, comme par hasard messianique, de son évolution. Mais l’évacuation de l’intérêt, souverain particulièrement, et le déni du Polemos, abolissent en silence la dimension proprement politique du gouvernement. Cela me semble encore aller plus loin : alors que les Européens conçoivent la gouvernance comme un horizon éthéré, les Américains la déploient comme une arme géopolitique dont ils sont peut-être même surpris de constater à quel point elle est efficace.

La loi n° 2013-404 du 17 mai 2013 sur le mariage pour tous s’inscrit-elle également dans le mouvement panorganisationnel ?

Le lien n’est pas direct, il faut ici introduire un concept intermédiaire : celui de constructivisme. Celui-ci fait partie intégrante du management : les auteurs phares et pionniers ont été pour nombre d’entre eux des ingénieurs : que l’on pense à Babbage, à Taylor, à Le Chatelier, à Simon (qui reçut le « Prix Nobel » d’économie)…, tous ont à la fois théorisé la machine ou l’ordinateur d’un côté, et le management scientifique de l’autre. Les auteurs contemporains ont ainsi raison de définir le management comme une science de l’ingénierie, comme une science de la conception ou encore une science de l’artificiel. Il s’agit bien de faire, de fabriquer, de construire, de programmer.

Appliqué à la matière humaine, le constructivisme a pour objectif de rendre les travailleurs compétents, c’est-à-dire adaptables, flexibles et malléables. Car la compétence est ce qui reste du métier quand on lui a retiré son identité propre. Or l’identité, tant dans ses dimensions professionnelle que nationale, culturelle, familiale, religieuse, etc., est un frein à l’impératif d’adaptation. On comprend alors le rôle stratégique, pour l’utopie de la gouvernance, du démantèlement de la famille et de l’arrachage généralisé de toutes les racines, fussent-elles terrestres ou célestes. Et cela s’effectue en outre au nom de l’impératif levinassien de l’ouverture inconditionnelle à l’Autre.

Le management, lié à la question de la technique, n’est-il pas plutôt l’arme organisationnelle dont a besoin le capitalisme libéral pour s’étendre et s’imposer ?

Les rapports entre le management et le capitalisme sont complexes. Je les limiterais pour ma part à des circonstances historiques et à des liens techniques. Car, du point de vue de l’essence, le capitalisme, ainsi que son nom le rappelle, vise à l’accumulation du capital ; quant au management, sa finalité est la performance, ou l’efficacité, ainsi que je le rappelai plus haut dans la présentation de la boucle de rétroaction.

En d’autres termes, le management dépasse le seul cadre du capitalisme, et des entreprises qui évoluent sur un marché. Il concerne les institutions, au premier rang desquelles l’État et ses ministères (mais aussi les collectivités, l’armée, l’hôpital, l’école et l’université), les associations, les familles, etc. Taylor annonçait déjà, en 1911, que le management scientifique pouvait s’appliquer à toutes activités humaines. Ainsi, croire que l’on échappe à l’empire et à l’emprise du management au seul motif que l’on est pas en contact avec la concurrence ou avec l’argent, est se méprendre profondément sur la nature et la manifestation du management.

En conclusion, je me rangerais plutôt du côté de Burnham, mais aussi de Galbraith, ou encore d’Ellul et de Charbonneau, et même de Heidegger ou Anders : pour ces auteurs, le système technique, dont le fer de lance est le management, a dépassé voire absorbé le capitalisme.

Vous écrivez que même l’Église est entrée dans le marketing événementiel, qu’elle est également dans le « devenir-organisation ». Par ailleurs, vous critiquez les approches purement fonctionnalistes et neutralistes sur la question de la Technique. Mais le pape François, dans son encyclique Laudato si’, n’a-t-il pas justement initié une rupture dans cette conception en parlant de « paradigme technocratique » ?

Votre question est tout à fait centrale, elle mérite que l’on s’y arrête quelques instants. Autant vous avouer que je fus extrêmement surpris par l’emballement suscité par cette encyclique : l’Église a pris le tournant de l’écologie intégrale en critiquant le paradigme techno-économique, une thèse partagée bien au-delà des seuls Chrétiens. J’y décèle néanmoins pour ma part une incroyable confusion, et ce redoutable embrouillement me semble bien dangereux, car, une fois de plus, ne prenant pas en regard l’essence métaphysique de la Technique pour en réduire la pensée à des dimensions soit instrumentales soit éthiques. Et c’est bien le fin mot de l’encyclique que de vouloir responsabiliser l’homme face au pouvoir que lui confère l’innovation technologique.

Entendons-nous bien : je ne saurai qu’abonder devant le constat de la dévastation du monde ; je ne saurai qu’entendre le souci de la mesure et de la limite qui traverse l’encyclique. En revanche, l’étiologie et l’onguent thérapeutique souffrent d’une carence fondamentale et même aveuglante : cette cécité explique que le Pape François reste attaché à la critique de la techno-bureau-cratie telle qu’elle caractérise la société industrielle, passant sous silence l’entrée de la civilisation dans l’ère du « post » : postmoderne, postindustrielle, postfordiste, posthistorique, postlittéraire, etc. Mais cet oubli n’est guère innocent : car les fondements cybernétiques de la société postindustrielle sont ceux-là même qu’il mobilise pour former le projet d’une écologie intégrale. Et l’on ne saurait donc guère être étonné de ce que le père de la complexité, Edgar Morin, se félicite de l’encyclique Laudato Si’ dans un article du 19 juin 2015 paru dans le journal La Croix : cela est tout à fait logique et l’apôtre de la politique de civilisation dut apprécier que le Pape François conçoive la Terre comme un ensemble de « systèmes ouverts », une expression apparaissant à plusieurs reprises sous sa plume.

L’encyclique débute par le passage en revue des maux de notre planète : y sont répertoriées les crises écologiques et sociales. Un premier constat s’offre ici : le plan de réflexion du Saint Père est celui de l’environnement et de l’économie, c’est-à-dire, selon les catégories de Hannah Arendt, celui du travail qui est la modalité de la vie active qui nous rapproche le plus des animaux. C’est faire peu de cas, dans l’analyse de l’Apocalypse en cours, du monde entendu comme la transmission d’un bien commun habitable par l’édification des œuvres et l’action politique. Il ne faudra guère s’étonner que les préconisations apportées en restent à ce même plan…l’écologie intégrale se définissant comme « l’écologie environnementale, économique et sociale » (page 107). Et quand le Pape François mobilise les concepts de « système », d’ « écosystème », d’ « interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux », il ne fait que reprendre, dans ce holisme assumé et revendiqué, les caractéristiques de la science cybernétique à l’origine de la technoscience contemporaine. Le serpent se mord la queue…

Il y aurait évidemment encore beaucoup à dire. Concluons sur deux points : tout d’abord, l’identification du paradigme technocratique et de son processus de globalisation (page 82 et suivantes) manque singulièrement de précision, tant historique que conceptuelle, pour permettre de formuler un diagnostic plus profond de la permanence de la crise ; tout compte fait, le Saint Père reprend des poncifs de critique de la technologie prononcés à partir de son utilisation et de ses effets. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le Saint Père place son pontificat sous l’égide de Saint François d’Assise en particulier, et de la tradition monacale en général: et cela ne devrait pas laisser de nous faire réfléchir. Quelle place pour le monde, en effet, quand l’homme est tendu entre la pauvreté et son Seigneur ? Quelles médiations possibles entre l’économie et la mystique ?

Vous pointez un lien entre la cybernétique et la théologie juive de la Renaissance, entre la Technique et le Golem. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Norbert Wiener laisse, un 1964, un ouvrage qui allait devenir son testament : God&Golem Inc. Alors que l’on pourrait croire que l’objet central du propos serait le mythe du Golem, le mathématicien n’y fait que deux fois référence. Au passage, et sans thématisation approfondie. Il est encore plus surprenant de trouver une première référence au mythe du Golem dès l’ouvrage fondateur de la cybernétique, Cybernetics, paru en 1948. Je propose donc d’y voir, non un lien historique bien sûr, mais un horizon de sens pour l’interprétation de la cybernétique, à travers la sécularisation de la structure de pensée de la théologie juive de la Renaissance dans la cybernétique et ses schémas théoriques. Ce rapprochement avait déjà été opéré par André Neher, philosophe à l’origine, avec Levinas, du renouveau des études juives après la seconde guerre mondiale.

Pour le dire en quelques mots, la catégorie théologique de l’Exil aussi bien présente chez le Maharal de Prague que chez Louria retrouve une nouvelle vie dans l’entropie telle que Wiener l’interprète. Ce dernier la considère même comme « l’ennemi principiel » contre lequel il faut lutter par le travail scientifique. Encore un déplacement, et l’on comprend alors que le management contemporain, qui lui prend ses racines dans la cybernétique, poursuit cette entreprise de retour à l’ordre par le déploiement des techniques de coopération.

En exergue de votre ouvrage, vous citez un extrait du film Matrix. En quoi ce film évoque-t-il la question du management ?

Matrix nous offre une nouvelle version du mythe de la caverne, du moins jusqu’à un certain point. Le prisonnier se trouve attaché au fond de cette antre, condamné à ne percevoir que le reflet des objets, et à n’entendre que l’écho des bruits : il vit, heureux de son confort, parmi les simulacres jusqu’à ce que, libéré de ses liens, il entreprenne la montée vers les objets, les Idées puis le Souverain Bien. Ce que Platon met ici en évidence est la tension du philosophe vers la sagesse, et l’aveuglement des sophistes qui non seulement se satisfont des simulacres, mais prétendent encore et surtout leur donner une autonomie qu’ils n’ont guère : car il n’est d’ombre que par la dispensation d’une lumière.

Certains collègues ont à juste titre montré que le management est l’héritier de la sophistique : par son souci de l’efficacité et de la rhétorique, il manie en effet des techniques sans égard pour la vérité. Ainsi donc le mouvement panorganisationnel signifie-t-il le triomphe des simulacres, qui précèdent désormais la réalité comme le notait judicieusement Baudrillard, et Matrix offre de ce point de vue une illustration épique du Gestell.

Pour conclure, qu’est-ce qui pourrait selon vous constituer un frein à l’expansion du mouvement panorganisationnel ?

Le mouvement panorganisationnel se caractérisant par l’accélération et l’horizon de la synchronisation, le temps réel qui est aussi l’abolition du temps, le mot de « frein » me semble particulièrement approprié. Il s’agit de « saboter le trafic » pour reprendre l’expression de Walter Benjamin à propos du flâneur. Et rien de tel que de retrouver ses racines, tant terrestres que célestes, tant historiques que politiques, pour rester un homme debout parmi les décombres.

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