« La tripartition et la fin des ideologies », par Jean-Gérard Lapacherie

Pendant plus de deux siècles, l’idéologie, les a priori qu’elle nourrit, les passions qu’elle suscite et les aveuglements qu’elle cause ont structuré la vie politique en France. Tantôt cela s’est fait de façon éclatée, comme l’a enseigné René Rémond à propos des trois droites (légitimiste, orléaniste, bonapartiste) ou comme l’enseignent Jacques Julliard et d’autres sur les trois ou quatre gauches : républicaine et franc-maçonne (les radicaux), républicaine et sociale (les socialistes), républicaine et libertaire (les anarchistes), la gauche socialiste se scindant en socialistes ou sociaux-démocrates (IIe Internationale, la Section Française de l’Internationale Ouvrière), en communistes (IIIe Internationale, la SFIC ou Section Française de l’Internationale Communiste, véritable nom de ce qui est devenu le PCF) et en trotskistes (IVe Internationale), lesquels se sont scindés en deux ou trois chapelles, représentées en France par les actuels NPA, Lutte Ouvrière, Parti des Travailleurs. Tantôt la structuration a été binaire ou manichéenne : gauche vs droite, république vs royaume, nation vs empire, catholicisme vs libre pensée ou franc-maçonnerie, socialisme vs libéralisme, etc. Ces affrontements ont pu nourrir l’illusion que la France était déchirée par une guerre civile permanente qui se distinguait de la vraie guerre par le recours à des armes non létales : discours enflammés, indignations en boucle, réprobations dévotes, condamnations implacables et tout ce que vous avez pu entendre d’autre : suspicions, procès d’intention, sous-entendus insultants, reductio ad immundam bestiam

Cette structuration explique que de riches bourgeois ou des nantis de naissance aient pu donner leurs suffrages à la gauche « républicaine » et socialiste ou communiste. Ils ne suivaient pas leurs intérêts de classe (sans doute bien protégés), mais votaient en fonction de convictions : franc-maçonnerie ou anticléricalisme par exemple. Tout les portait à voter à « droite » : ce sont les communistes ou les gauchistes qui ont recueilli leurs suffrages et parfois une partie de leur argent. De même, des paysans sans terre, des manœuvres, des ouvriers non spécialisés ont voté à « droite » » par convictions religieuses ou par défiance pour les idéologies collectivistes, alors que la « gauche » était leur camp véritable.

Cette structuration par l’idéologie a nourri la réputation de « nation littéraire », réputation en partie fausse, qui a été faite à la France, sans parce qu’elle a ouvert la carrière politique aux écrivains : Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Barrès, Malraux… et que des hommes politiques, aspirant à exercer les plus hautes fonctions dans l’Etat, ont tenu à montrer, fût-ce en publiant un livre à leur nom, qu’ils possédaient un talent littéraire. Depuis une ou deux décennies, les idéologies ne structurent plus la vie politique. Plus aucun parti politique n’est en mesure, à l’exception peut-être du Front National, d’asseoir son programme sur une vision idéologique du monde. Le dernier homme politique français qui ait mis la doctrine, l’idéologie, les idées, etc. au premier rang de ses préoccupations et qui ait exprimé, dans ses discours et dans ses actes, une vision historique de la France est De Gaulle. Celui-ci a pu ériger face au désordre du monde et aux passions idéologiques qui déchiraient les Français une barrière de mots et d’idées et il a su concevoir une politique qui avait pour seul objet la grandeur de la France, l’unité de la nation, la prospérité du pays – en un mot le Bien public ou l’intérêt général. Aux élections de 1965, Mitterrand qui lui était opposé a répudié de son programme toute idéologie : il préconisait l’autorisation de la pilule, il mettait en avant sa jeunesse (il avait 48 ans, De Gaulle 75 ans), il invoquait la « modernité », le changement, la « démocratie ». Il opposait à De Gaulle des postures et un narcissisme mis au service, non pas de l’histoire, mais de sa seule carrière.

Les media ont intuitivement compris que les idéologies étaient mortes. Désormais, ils réduisent la vie politique, dont ils sont censés rendre compte, à de petites phrases, extraites de leur contexte, sans lien les unes avec les autres et qui ne signifient quasiment plus rien. Ainsi ils allument le brasier des chamailleries qui font pépier les réseaux sociaux et bourdonner les chaînes d’information, mais qui sont la négation de la politique. Dans le même temps, la fin des idéologies a entraîné la littérature dans le discrédit ; les lecteurs la fuient ; l’image prend le dessus sur le mot ; les hommes politiques sont incapables de prononcer des discours cohérents dans une langue qui en soit une, non seulement quand ils improvisent, mais aussi quand ils lisent les discours écrits par leurs portaborse. Leurs pauvres propos se réduisent à l’anaphore, du type « Moi, président, je », ou à de puériles répétitions (« la croissance, elle est là »), quand ils ne fourmillent pas de cuirs, de phrases boiteuses, de fautes d’orthographe. Les écrivains ou ce qui en tient lieu ne sont plus que voces clamantium in deserto.

Toutes les idéologies ne sont pas mortes. L’islam, qui est l’idéologie des idéologies, est parti à la conquête du monde pour créer un Reich universel. Il étend partout ses pouvoirs, même en France. D’autres, moins dangereuses, sont moins virulentes : le naturalisme, l’hédonisme, l’écologisme, etc. Les idéologies qui sont mortes ou qui agonisent sont celles qui sont propres à la France : progressisme, révolution, anticléricalisme, républicanisme, laïcisme, catholicisme… Elles sont mortes, mais elles ne sont pas encore enterrées. C’est pourquoi elles ressurgissent comme des fantômes ou des simulacres et avec de fortes doses de moraline à l’occasion des « débats » électoraux : gauche vs droite, socialisme vs libéralisme, régime policier vs Etat « de droit », etc. L’exhibition des fétiches, dont sont friands journalistes, commentateurs, éditorialistes, « intellectuels organiques », stipendiés de la culture, etc. n’a pour but que de cacher ce qui se passe, de masquer le réel, de dissimuler aux Français l’état réel de leur pays.

Les résultats des scrutins qui se sont déroulés en 2014 et 2015 (européennes, municipales, départementales, régionales) ont suscité de virulentes indignations. Plutôt que de crier au scandale ou de se couvrir la tête de cendres, les citoyens cultivés ou qui sont attachés au Bien public feraient mieux de se réjouir. Ces scrutins ont un immense mérite. Outre qu’ils rendent caduques les postures idéologiques et ridicules les appels à la lutte, au combat, à l’affrontement, ils font apparaître dans leur nudité brutale les réalités de la France, ex-cinquième et présentement sixième puissance mondiale (et peut-être seulement neuvième) et qui fut jadis la lumière des nations. Ce qui caractérise ces scrutins, c’est la répartition des suffrages qui se portent presque à égalité sur trois partis ou groupements de partis. Cette répartition est une tripartition, dans laquelle se lit, comme à livre ouvert, la France, non pas telle qu’elle se représente ou telle qu’elle se rêve, mais telle qu’elle est : la France réelle, et non la France fantasmée ou imaginaire qui se croit plus « plus belle » qu’elle ne l’est. Les scrutins récents sont un miroir cruel. Les trois partis qui recueillent un nombre à peu près égal de suffrages sont le parti libéral, le parti socialiste et le parti des délaissés ou des abandonnés.

La première composante de cette tripartition est dite libérale, non pas qu’elle soit libérale ou que les partis qui la forment (Républicains, UDI, Centre, dont les noms fleurent bon les idéologies mortes) le soient vraiment, n’ayant lu ni Montesquieu, ni Adam Smith, ni Bastiat, ni Jean-Baptiste Say, ni Rueff, ni Friedmann, ni Hayek, ni Revel…, sinon en grande diagonale, et n’ayant surtout pas l’intention de suivre leurs enseignements, mais parce que les Français qui se prononcent en leur faveur exercent pour une majorité d’entre eux des professions dites « libérales ». Les revenus grâce auxquels ils vivent ne dépendent pas pour l’essentiel des prélèvements opérés par l’Etat, mais de leurs activités ou de leurs talents, et cela bien que ces professions exigent des élus une seule chose : qu’ils préservent les situations acquises et les avantages dont jouissent leurs corporations.

La deuxième est le parti dit « socialiste » et ses alliés, non pas que les partis qui la forment adhèrent au socialisme ou veuillent faire de la France un Etat entièrement socialiste, comme le sont encore la Corée du Nord, Cuba ou le Vietnam ou comme l’ont été, entre autres, la Pologne, la Roumanie, le Guinée et bien sûr l’URSS, non pas qu’ils aient lu Marx ou qui que ce soit d’autre, sinon par ouï-dire, mais parce que les Français qui les soutiennent viennent tous ou quasiment tous « du secteur public ». Ils sont fonctionnaires d’Etat, de collectivités, d’entreprises publiques, d’agences de l’Etat, ou bien ils tirent leurs revenus de la générosité de l’Etat, dont ils n’attendent qu’une chose : qu’il maintienne le statu quo et fasse perdurer ad vitam aeternam les situations acquises et les avantages dont jouissent fonctionnaires et assimilés. Dans ce grand parti figurent aussi tous ceux qui font dans le culturel, le social, le médiatique, l’associatif lucratif (sans autre but que le lucre), le musical, l’artistique, le créatif, l’événementiel, le performatif, le représentatif, l’idéologique, le clérical… et qui tirent leurs revenus des aides, subventions, prébendes, allocations, crédits, etc. venant du Trésor public. Pour désigner ces activités, des adjectifs qui renvoient à quelque chose de flottant, d’indéfini, d’imprécis, de fluctuant, de provisoire, etc. conviennent mieux que des substantifs, qui pourraient laisser croire que ces activités ont une réalité tangible et clairement identifiable.

Le troisième parti rassemble les autres, tous les autres, ceux qui n’exercent pas de profession libérale et qui ne sont pas fonctionnaires ou ayants droit… Ce sont les ouvriers du secteur privé, les soutiers de la grande distribution et des transports (hors SNCF, Air France, RATP, entreprises publiques, bien sûr), les chômeurs, les précaires, les sans emploi à vie, les pauvres, les sous-smicards, les RMIstes, en un mot les « sans dents » de M. Hollande. Ils n’ont rien, ils n’espèrent rien, ils n’aspirent à rien d’autre qu’à survivre, ils ne peuvent pas s’expatrier, ils ne parlent pas anglais, ils croupissent dans les « périphéries » et à la périphérie de tout ce qui compte et a de la valeur. Non seulement ils sont invisibles, mais tout est fait pour que personne ne les voie, en attendant qu’ils meurent vite. Ils sont les interdits des métropoles Potemkine et sont établis loin des « banlieues » sur lesquelles l’Etat socialiste ou « libéral » déverse depuis 35 ans des milliards d’euros. Ce sont les humiliés et les offensés de Dostoïevski. Il y a trente-cinq ans, ils ont porté Mitterrand au pouvoir et en 1983, les mêmes socialistes qu’ils ont couronnés les ont abandonnés au néant…

L’image que ces scrutins donnent de la France est cruelle et désespérante, mais elle est fidèle. Grâce à ces scrutins, les Français peuvent se faire une idée à peu près exacte de l’état de leur pays. Le réel se venge dans les urnes. On comprend l’inquiétude qu’expriment les deux partis, « libéral » et « socialiste », dits « de pouvoir », parce que depuis quarante ans, ils accèdent successivement au pouvoir. Le parti « libéral » ne peut pas augmenter dans d’importantes proportions les suffrages qui se portent sur ses candidats, tous les Français ne pouvant pas exercer une profession libérale. Il en va de même du parti « socialiste », qui tente, à chaque fois qu’il exerce le pouvoir, d’augmenter le nombre de fonctionnaires, de prébendiers et d’ayants-droit à tout, mais la ruine des finances publiques interdit toute inflation d’électeurs socialistes. Le seul parti qui puisse augmenter ses voix, et cela dans d’importantes proportions, est le troisième parti, celui des laissés pour compte. La population active de la France est composée à plus de 50% d’ouvriers et de petits employés, auxquels il convient d’ajouter les chômeurs, les intermittents, les précaires, les soutiers des entreprises à bas coût, etc. Les opprimés, les offensés, les humiliés, les déshérités sont l’avenir de la France et ils risquent à terme d’exercer tous les pouvoirs par l’entremise du parti pour lequel ils optent…

Les institutions de la Ve République et le mode d’élection en vigueur (scrutin majoritaire à deux tours) ont figé les rivalités à deux camps opposés. La tripartition est incompatible avec cette binarité, puisque, au scrutin présidentiel, ne participent au tour décisif, le second, que deux candidats. Le candidat des laissés pour compte étant quasiment certain d’obtenir plus de suffrages que tous les autres au premier tour, c’est la défaite annoncée soit pour le « candidat socialiste », soit pour le « candidat libéral ». Le mode de scrutin et la tripartition sont mutuellement exclusifs. C’est l’un ou l’autre. Comme le mode de scrutin est appelé à durer, il va tuer l’un des deux partis qui exercent le pouvoir depuis quarante ans.

Jean-Gérard Lapacherie

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